L’EMPEREUR HENRI VI
fer enflammé, le lui clouèrent au front, et le firent mourir dans ce supplice épouvantable. C’était en l’an 1196.
Mais ces atrocités eurent une fin.
L’impératrice Constance, femme de Henri VI, était fille de Roger, par conséquent tante de Tancrède, du jeune roi immolé et des princesses bannies; elle supportait avec horreur les crimes de son mari. Elle voulut enfin venger sa famille. Elle se mit elle-même à la tête d’une conjuration sérieuse qui devait délivrer sa patrie. Avec les grands du royaume, elle s’empara de Palerme et marcha à la rencontre de son mari, dont les bandes allemandes furent vaincues et massacrées à leur tour. Henri renversé mourut, non de poison, comme on l’a dit, mais d’une rage rentrée. Il n’avait que trente-deux ans (1 1 97).
Tandis que ces grands événements se passaient en Europe, les Allemands qui se trouvaient en Palestine remportaient encore une victoire sur Malek-Adhel, auprès de Jaffa. Amaury, successeur de Lusignan dans le royaume de Chypre, venait d’arriver avec quelques renforts, et pour être roi de Jérusalem, il épousait Isabelle , la veuve de Henri de Champagne.
A travers les joies de la victoire et les fêtes de ces noces, on apprit la mort de Henri VL Aussitôt les princes allemands se disposèrent à regagner l’Europe. La seule reine de Hongrie, tenant à son serment, resta dans la terre sainte avec ses chevaliers. C’était Marguerite de France, sœur de Philippe-Auguste, veuve du roi Bêla HL Elle était venue avec ses guerriers à la suite des Allemands, pour accomplir un
vœu de son mari. Elle mourut peu après à Saint- Jean d’Acre.
Que penser des Albigeois, lorsqu’on voit le comte de Toulouse pousser la barbarie jusqu’à faire étrangler son propre frère, parce qu’il s’était reconcilié avec l’Église catholique ?
Histoire de V Église gallicane, t. X, liv. XXIX.
Nous devons ici nous retirer pour quelques moments de la Palestine. D’autres ennemis de la foi font diversion dans cette Europe, si épuisée déjà par la guerre sainte.
Si les hommes de cœur et les hommes vaillants combattaient en Orient les ennemis de la foi, les cœurs lâches lui faisaient dans l’Occident une guerre sourde qui n’était pas moins funeste. Dès le temps de la première croisade, des hommes dissolus, voyant la plupart des seigneurs et des évêques absents, se répandaient dans les campagnes et dans les villes, et semaient d’effroyables erreurs. Anvers en fut infecté par Tanchelm (1), que saint Norbert dévoila, pendant que Pierre le Vénérable combattait les erreurs de Pierre de Bruys, qui abattait les églises et brûlait les croix. Arnaud de Brescia, homme à peu de chose près dans la même doctrine, fut condamné en 1139 par le deuxième concile de Latran. L’er-
(1) Voyez la Légende de Tanchelm, dans les Légendes des Péchés capitaux.
mite OU moine Henri, aussi dissolu que ïanchelm , fut, pour les désordres qu’il propageait, emprisonné à Toulouse, où il mourut en 1 1 45. Pierre de Valdo établissait en ce même temps sa secte des pauvres de Lyon, plus connus sous le nom de Vaudois. De toutes ces bandes insurgées se forma une confédération énorme qui s’épanouit effrontément dans le midi de la France; on les nomma les Albigeois, parce qu’ils étaient nombreux surtout dans le diocèse d’Alby. Mais ils étaient plus nombreux encore dans les diocèses de Toulouse , de Carcassonne et de Béziers. Ils se déchaînaient d’un accord unanime contre le clergé, contre les cérémonies du culte catholique, contre les reliques et les images des saints, contre les indulgences. Ils précédaient en cela Luther.
Ils étaient manichéens modifiés, en ce sens qu’ils reconnaissaient un Dieu suprême. Mais ils prétendaient que, ce Dieu ayant produit Lucifer avec tous les Anges, celui-ci s’était révolté pour se rendre indépendant, et que, chassé du ciel, il avait créé le monde visible et s’était fait l’auteur du mal; que, pour le combattre, Dieu avait créé Jésus-Christ, au-teur de l’ordre et de tout bien; que, ces deux principes étant dans une guerre perpétuelle, la perfection consiste à résister au premier et à s’unir au second. Mais comment comprenaient-ils cette union? Ils niaient la résurrection de la chair; ils enseignaient que les âmes humaines ne sont que des démons enfermés dans des corps comme dans une prison. Ils condamnaient le mariage, les sacrements,
les cérémonies du culte, le sacrifice, le purgatoire, comme suite de la création attribuée à Lucifer.
Ces. tristes enseignements eurent tant de succès dans le Midi, qu’on ne pouvait plus citer une ville du Languedoc et de la Provence où ils n’eussent une société secrète; et ces choses avaient lieu soixante ans avant la croisade que nous allons exposer.
On essaya d’abord de les ramener par la parole évangélique. Saint Bernard, venu dans le Languedoc pour arrêter le progrès de cette grande hérésie, entra dans la capitale des Albigeois le 28 juin 1 1 47. Une foule immense, poussée par le désir d’entendre sa parole , encombra le lendemain la cathédrale , à tel point qu’elle ne put contenir tous ceux qui étaient venus. Le saint parla au peuple avec une vive éloquence; il démasqua si clairement l’hérésie et lui opposa si dignement la sainteté et la divinité de la foi catholique, qu’il entraîna tous ses auditeurs; on n’entendait que ce murmure : « C’est l’Esprit-Saint qui nous parle ! »
Lorsqu’il vit ce mouvement, il s’écria : « Puisque » vous détestez l’erreur, faites donc pénitence, vous » tous qui étiez infectés de l’hérésie; soumettez-vous » à l’Église et levez au Ciel la main droite, pour » marque de votre retour. »
Les, assistants, la main levée, furent unanimes pour s’écrier qu’ils reconnaissaient la parole de Dieu (1).
Mais ce triomphe local n’avait fait qu’un léger échec à l’hérésie. Pierre le Vénérable, abbé de Cluny,
(1) M. P. Roger, La noblesse de France aux Croisades^ p. 280.
écrivait en cette même année 1 1 47 aux évêques d’Embrim, de Die et de Gap : « On a vu, par un » crime inouï chez les chrétiens, rebaptiser les peu- » pies, profaner les églises, renverser les autels, » brûler les croix, fouetter les prêtres, emprisonner » les moines, les contraindre à prendre des femmes )) par les menaces et les tortures... »
Puis, s’adressant aux hérétiques eux-mêmes, il leur dit : « Après avoir fait un grand bûcher de croix en- » tassées, vous y avez mis le feu; vous y avez fait » cuire de la viande, vous en avez mangé le ven- )) dredi saint, en poussant le peuple à en manger » avec vous... »
Et qu’on n’accuse pas l’Église romaine de précipitation dans ses justes sévérités. Pendant dix-huit ans encore elle se contenta d’envoyer des pasteurs à la recherche des brebis égarées. Enfin, en 1165, un concile tenu à Lombers, bourg situé auprès d’Alby, condamna formellement l’hérésie albigeoise. Le pape Alexandre III envoya des légats à Alby. Ils trouvèrent les églises saccagées, l’évêque d’Alby emprisonné, le comte de Toulouse, Raymond YI, et la plupart des seigneurs du Midi protecteurs de l’hérésie. Elle leur permettait de s’emparer des biens de l’Église et de vivre dans le scandale.
Tout le Midi, à la fin du siècle, était infecté d’abominables doctrines qui ramenaient l’humanité à l’état sauvage; et les princes temporels laissaient aller. Ils ne s’émurent que devant les pillages partout répétés, par des hommes qui voulaient, ce que nous avons vu de nos jours, le socialisme, c’est-
à-dire tout en commun et les meilleures parts au plus habile ou au plus fort.
Innocent III, élevé au saint-siège en 1198, comprit qu’une dissolution elîroyable menaçait l’Europe chrétienne; la plaie du midi de la France avait envahi l’Espagne, le Portugal, l’Italie, la Suisse et les Pays-Bas. Il envoya aussitôt des commissaires apostoliques, investis de tous les pouvoirs spirituels. C’étaient là les avant-coureurs pacifiques d’une véritable croisade, si les démolisseurs des églises, les assommeurs de prêtres, les pillards incendiaires ne se soumettaient pas.
Saint Dominique, l’un des envoyés du pape, combattait l’hérésie partout avec une éloquence entraînante, que secondaient une vie sainte, une angélique mansuétude et des miracles incontestés par ses ennemis mêmes. Mais il était débordé, et ne pouvait se faire entendre partout.
Pierre de Castelnau , envoyé comme lui , ne pouvant ramener à la foi le comte de Toulouse, qui était l’appui des rebelles, l’excommunia. Quelques jours après, le 15 janvier 1208, il fut assassiné par. deux inconnus à qui il dit en expirant : -t- Que Dieu vous pardonne comme je vous pardonne; ce qu’il répéta plusieurs fois.
C’est alors que le pape Innocent III publia la croisade contre les Albigeois.
Il exhortait Philippe-Auguste à s’armer pour l’Église. Philippe rassembla ses guerriers; il en donna le commandement à son fils Louis, appelé aussi, mais. à plus juste titre, Cœur de JÀon, à cause de sa
valeur et de sa foi inébranlable, époux de Blanche de Castille et père de saint Louis. Un grand nombre de seigneurs, presque tous ceux qui n’avaient pu prendre part à la cinquième croisade générale, qui nous occupera un peu plus loin, se croisèrent aussitôt.
Nous ne nommerons, parmi les chefs qui marchèrent contre les Albigeois, que les plus éminents : Eudes III, duc de Bourgogne; Robert, comte d’Alençon; Enguerrand de Boves; le duc de Bretagne; Gui, comte d’Auvergne; le comte de Châlons-sur- Saône; le comte de Poitiers; Simon de Montfort; le comte d’Auxerre; Enguerrand de Coucy; Gui de Lévis; Bouchard de Montmorency; le comte de Forez; le vicomte de Melun; le vicomte de Châteaudun; le vicomte de Lautrec; Matthieu de Montmorency; le comte de Nevers; le sire de Dunois; le seigneur de Croy; le comté de Bar; Guillaume, comte de Ponthien; le sire de Navailles; Roger de Montaut; Arnaud de Comminges; Hugues de Ravignan; le comte de Saint-Pol; le vicomte de Turenne; Raymond de Balaruc, et une foule d’autres, à la tête de leurs vassaux.
Se croisèrent aussi : les archevêques d’Auch , de Bordeaux, de Bourges, de Narbonne, de Reims, de Rouen et de Sens, et les évêques d’Agde, d’Agen, d’x41by, d’Arras, d’Autun, d’Auxerre, de Bazas, de Beauvais, de Béziers, de Cahors, de Carcassonne, de Chartres, de Clermont, de Comminges, de Langres, de Laon, de Limoges, de Lodève, de Nîmes, de Noyon, d’Orléans, de Paris, du Puy, de Rieux,
de Rodez, de Saintes, de Senlis, de Toul, de Toulouse, de Tournay et d’Uzès.
Les intérêts de la foi animaient les cœurs fidèles. Les domaines de Raymond, mis en interdit, excitaient les ambitieux.
On remarquait parmi les chevaliers croisés un homme qui devait les conduire. C’était Simon de Montfort. Il revenait de la Palestine, où il avait fait vaillamment la guerre sainte. Il avait porté jusqu’alors la croix sur l’épaule, comme tous les chevaliers voués à la défense du saint Sépulcre; il la portera désormais sur .la poitrine, ainsi que le prescrivait la présente croisade.
L’armée catholique avait fait ses premiers débuts sous le commandement d’Arnaud, abbé de Cîteaux et légat du pape. Les intérêts de l’Église ayant seuls déterminé cette guerre, les seigneurs laïques marchaient volontiers sous les ordres d’un ecclésiastique. Leur premier exploit avait été la prise de Béziers, le réceptacle principal des Albigeois. Cette place avait été enlevée d’assaut et livrée aux flammes après un carnage horrible.
Des historiens ont dit que soixante mille habitants avaient péri dans ce massacre. Mais jamais Béziers n’a pu posséder la moitié de ce chiffre (i).
(1) Les historiens hostiles à l’Église ont répété cette autre assertion (lue , dans le sac de Béziers , les croisés ne sachant comment distinguer les catholi(iues de ceux qui ne l’étaient i)as, le légat du pape leur aurait dit : Tuez-les tous; Dieu connaîtra ceux qui sont à lui. M. P. Roger, dans son livre de La noblesse de France aux Croisades, a voulu rechercher sur quelle autorité s’appuyait ce récit. « Aucun historien de la croisade n’a rapporté ces paroles. Nous citerons Guillaume de Puy-
Après la chute de Béziers, Carcassonne se rendit; le vicomte de Béziers, Raymond-Roger, excommunié comme le comte de Toulouse, fut pris et jeté en prison, et ses domaines donnés à Simon de Montfort, devenu le chef de la croisade.
La prise de Carcassonne fit trembler tous les Albigeois. Le nombre des croisés augmentait en raison de ces premiers succès. Montfort entreprit le siège de Lavaur , où des masses d’hérétiques s’étaient réfugiés ; on a remarqué que dans ce siège , comme dans d’autres rencontres, les croisés priaient et chantaient des hymnes en combattant. Mais lorsqu’ils étaient vainqueurs, ils devenaient d’autant plus furieux qu’ils avaient subi une plus longue résistance : c’est ce qui arriva à Lavaur. Cette place fut emportée le 3 mai 1211, et presque toute la population fut mas-
laurens , Pierre de Vaux-Cernay surtout , dont le fanatique enthousiasme ne se fût pas trouvé embarrassé de ce propos , quelque cruel qu’il soit. Les Gestes glorieux des Français , traduits et publiés par M. Guizot , n’en font pas mention. Y,' Histoire dee Albigeois et des Vaudois ou Barbets, publiée en 1641 , garde le même silence. Cette remarque s’applique aussi à V Histoire de la guerre des Albigeois , en langue romane, imprimée dans les Preuves de V histoire générale du Languedoc, et à la Guerre des Albigeois, écrite en vers provençaux et que M. Fauriel a publiée. Par quelle singulière préoccupation l’auteur de ce dernier ouvrage aurait-il pu omettre une circonstance aussi remarquable et qui servait si bien son dessein , puisqu’il s’était particulièrement proposé de dépeindre dans son récit les excès des croisés et les rigueurs de l’Église?» {La noblesse de France aux Croisades, p. 284.) Eh bien ! ces paroles impitoyables , que M. Villemain appelait un jour « une horrible impiété du fanatisme » , ne se sont trouvéïes que dans les récits extraordinaires d’un Allemand, Césaire d’Heisterbach , mort en 1240, moine trop pieux et trop doucement bon pour les avoir seulement transcrites; et on peut reconnaître , si on le lit , qu’elles ont été intercalées , par un ennemi de l’Église , lorsqu’on a imprimé ses récits en Allemagne.
sacrée. 3Iontfort trouva de grandes richesses; il les abandonna à un marchand de’Cahors, nommé Raymond de Salvagnac , qui lui avait fourni de fortes sommes pour cette guerre.
Poursuivant ses succès, Montfort s’empara ensuite, de toutes les places fortifiées du pays Toulousain , de l’Agenais et du diocèse de Comminges. Mais on n’en avait pas fini avec Raymond de Toulouse : le pape lui avait permis de se justifier dans un concile, qui se réunit pour cela, en 1213. Son obstination ayant rendu tout accommodementimpossible, on dut tenter le sort des armes. L’armée de Raymond, secondée par celle de Pierre, roi d’Aragon, son ami dévoué, et par les troupes du comte de Foix et du comte de Comminges, alla investir Muret. Simon de Montfort se porta aussitôt contre les assaillants, une bataille se livra; Pierre d’Aragon y fut tué, et l’armée de la croisade victorieuse.
Raymond de Toulouse s’échappa; il disparut de la contrée : il se rendait secrètement à Rome, où il voulait faire sa paix avec le chef de l’Église. Le légat du saint-siège, ne sachant ce qu’il était devenu, donna les domaines du fugitif à Simon de Montfort; mais sur l’avis du pape Innocent III, le concile de Latran (1) restreignit ce don au seul domaine de Toulouse, et encore n’était-il que provisoire; car si Raymond demeurait, malgré ses protestations hypocrites, dans l’hérésie albigeoise, le pape voulait que son fils, qui était tout jeune et dont les disposi-
(1) Douzième œcuménique. Année 1215.
lions semblaient promettre un fidèle chrétien , héritât des domaines paternels.
Mais le concile avait marqué en même temps la fin de la croisade ; Montfort se trouva désormais moins bien servi. Il ne put prendre Toulouse, malgré un long siège qui dura jusqu’en 121 8.
Le 25 juin de cette année, le comte de Montfort, suivant sa coutume, assistait à la messe. .On vint lui dire en toute hâte que les assiégés faisaient une sortie avec de grandes forces et que son armée chancelait.
— Je ne sortirai pourtant pas, répondit-il , que je n’aie vu le corps de mon Sauveur. Et aussitôt que le prêtre eut fait l’élévation, il se leva en disant : — Allons à la mort pour Celui qui est mort pour nous.
Il se précipita dans la mêlée, et il combattait vaillamment à la tête de ses soldats, lorsqu’un fragment de roc, lancé par une machine, l’atteignit; il expira aussitôt.
Ainsi périt Simon, comte de Montfort , le guerrier le plus accompli de cette époque, et l’homme historique le plus diversement jugé, parce que les catholiques accueillent avec une naïveté souvent imprudente les calomnies qui se présentent hardiment contre eux et les leurs. « On ne pouvait voir, dit le père Lacordaire (1), un plus hardi capitaine, ni un plus religieux chevalier que le comte de Montfort; et s’il eût joint aux qualités éminentes qui resplendissaient dans sa personne un meilleur fonds de désintéressement et de douceur, nul des croisés d’Orient
(1) Vie de saint Dominique.
(si ce n’est Godefroid de Bouillon) n’aurait surpassé sa gloire... »
Peu après, toutes les villes du Midi égaré se soumirent, mais comme se soumettent les vaincus, en maudissant leurs vainqueurs. Les âmes infectées de l’hérésie conservèrent leur poison et crurent trouver une revanche de leur défaite en noircissant en toute occasion les faits et les héros de cette croisade.
Plus tard, les descendants des Albigeois qui n’étaient pas rentrés sincèrement dans l’Église s’attelèrent aux hérésies calvinistes, ou se maintinrent sans bruit dans quelques centres, comme les Vaudois du Piémont.
BAUDOUIN DE FLANDRE
Et comment les Grecs auraient-ils pu résister à des hommes qui paraissaient comme des anges exterminateurs, comme des statues de bronze, et dont la seule présence répandait la terreur et la mort? Nicétas.
En même temps que la guerre aux Albigeois, on prêchait toujours ce qui s’appelait spécialement la guerre sainte.
Il y avait à Neuilly-sur-Marne, auprès de Paris, un curé nommé Foulques, qui s’était pris d’un vif intérêt religieux pour les chrétiens de la Palestine. Il était simple, mais éloquent, et on le compare dans quelques récits à Pierre l’Ermite. Le pape Innocent III, à la fin de i l 98, lui confia la mission de prêcher la cinquième croisade générale. 11 se mit à parcourir
BAUDOUIN DE FLANDRE
l’Europe, suscitant partout l’enthousiasme et faisant des prodiges par la puissance de sa parole.
Thibaut IV, comte de Champagne, dont le frère avait été roi de Jérusalem, se croisa. avec tous ses chevaliers. D’autres princes suivirent cet exemple. Le comte de Flandre et de Hainaut, Baudouin IX, prit la croix aussi avec solennité dans l’église de Saint-Donat de Bruges. Ses deux frères Henri et Eustache se revêtirent du même signe, ainsi que Conon de Béthune, Jean de Neelle, châtelain de Bruges, Raoul de Tournai, Hugues de Lille, Milès de Brabant, et un grand nombre d’autres (1). La plupart des barons et des chevaliers, tous ceux qui n’étaient pas engagés dans la lutte de l’Albigeois, firent serment de partir aussi pour la sainte guerre.
Baudouin IX pouvait attendre de brillantes destinées; parent ou allié des plus puissants princes de l’Europe, descendant de Charlemagne par les femmes, législateur habile et généreux, instruit, éclairé, aimant l’étude et les savants, écrivant avec grâce et parlant
(1) Basse et Roger de Gavre, Baudouin de Mérode, Thierry de Dixmude, Renaud de Boulogne, Bertrand de Bourbourg, Liévin d’Axelle, Thierry de Termonde. Parmi les chevaliers français, on remarquait aussi Geoffroy de Ville-Hardouin, Guy IV de Senlis, Pierre d’Amiens, Jean de Brienne, Pierre de Courtenay, Guillaume de Dampierre, Simon de Joinville, Renaud de Montmirail, Macaire de Sainte-Menehould, Renaud d’Aix, Humbert de Beaujeu, Clérambauld de Bérulle, le seigneur de Provins, Hardouin de Maillé, Guillaume d’Arles, Hugues de Grasse, Guignes III, comte de Forez, Yvain de Trélon, Milon de Verneuil, Étienne, comte du Perche, Jean de Noyon, Gervais de Péronne, Gautier de Nemours, Hugues de Lusignan, Yves de Laval, Guy de Baugé, Olivier de Clisson, Archambaud de Murat, Guillaume de Nédonchel, Bernard de Morœil, Pierre de Nesle, olivier de Rochefort, Hugues de Saint-Denis, Jean de Custine, Philippe de Caulaincourt, Guillaume de Saint-Omer, etc., etc., etc.
avec éloquence, bien fait et brate, révérant la justice et la vérité, cher aux soldats dont il partageait toutes les fatigues, protecteur du faible, champion de la vertu, de la religion et de l’honneur, jeune et déjà couvert de gloire, Baudouin IX apparaît comme le chevalier le plus brillant et le plus accompli de cette expédition. On le voit, dans les désordres de la conquête, mériter l’estime des Grecs mêmes, qui détestaient et méprisaient tout ce qui venait de l’Occident. Avant de partir pour le saint voyage, il avait donné à ses peuples des lois sages et généreuses, connues sous le nom de Charte de l’an 1200. Lorsqu’il avait pris la croix, tous ses chevaliers s’étaient levés pour le suivre; et sa femme, Marie de Champagne ^ quoique dans la fleur de la jeunesse, s’était croisée elle-même, pour ne pas quitter malgré les longs périls un époux qu’elle chérissait.
Dès le commencement de cette entreprise à laquelle Baudouin IX prenait part, on reconnut la main d’un homme fait pour commander. De concert avec le comte de Champagne, son beau-frère, il envoya à Venise six députés chargés de conclure avec cette république un traité qu’il jugeait nécessaire. Il savait tous les dangers du grand voyage que les chrétiens venaient de résoudre. Il voulait assurer une flotte et des provisions à l’armée chrétienne. Henri Dandolo était alors doge de Venise. Après qu’il eut consulté le peuple de sa république commerçante, il promit, comme on le demandait, des navires pour le transport de quatre mille cinq cents chevaliers, de neuf mille écuyers et de vingt mille hommes d’infanterie.
BAUDOUIN DE FLANDRE
moyennant une somme de quatre-vingt-cinq mille marcs d’argent, que les croisés s’obligeraient à payer. Il ajouta que, son pays ne voulant pas rester étranger à la noble entreprise des chevaliers de la Belgique et de la France, il armerait pour le compte de la république une flotte de cinquante galères, qu’il voulait commander lui-même, quoiqu’il eût quatre-vingt-dix ans. Le traité se conclut le 4 avril de l’an i 201 .
Quand il fallut partir, le comte de Champagne, désigné comme chef de l’armée*, mourut presque subitement. Les chevaliers élurent pour le remplacer Boniface, marquis de Montferrat, qui déjà plusieurs fois avait combattu les infidèles. Les croisés se donnèrent rendez-vous à Venise. Mais la plupart d’entre eux, trouvant le marché fait avec les Vénitiens trop onéreux, manquèrent à la promesse qu’ils avaient jurée et s’embarquèrent dans d’autres ports. Jean de Neelle , qui devait conduire la comtesse de Flandre à Venise, prit lui-même la route de la Palestine. Baudouin avait laissé le gouvernement de la Flandre et du Hainaut, et la tutelle de ses deux filles Jeanne et Marguerite, à son frère Philippe le Noble, déjà comte de Namur. Lorsqu’il arriva à Venise, accompagné de ses amis, de ses vassaux et d’environ dix mille soldats, il se vit dans un grand embarras, car il ne pouvait payer la somme promise au nom de tous. Les plus riches et ceux à qui on avait confié des trésors étaient allés par un autre chemin. Baudouin, après avoir donné tout son argent, vendit son argenterie, ses bijoux, ses meubles précieux, ne gardant que ses chevaux et ses armes. Les autres chefs qui
l’accompagnaient l’imitèrent; et pourtant ils ne purent même payer entièrement la moitié de la somme convenue. Les Vénitiens, qui étaient des marchands, offrirent de leur accorder terme, s’ils voulaient les aider à reprendre Zara dans la Dalmatie, qui s’était soustraite à la dépendance de leur république, pour se placer sous le patronage du roi de Hongrie. Les croisés acceptèrent avec joie une proposition qui leur offrait aussi de la gloire à recueillir. Dandolo prit la croix, s’embarqua avec eux; et la flotte, montée par des Belges, des Français et des Vénitiens, allait déployer ses voiles, lorsqu’un incident nouveau vint compliquer les travaux des croisés.
Isaac l’Ange, empereur de Constantinople, avait un frère nommé Alexis, qui était tombé entre les mains des Turcs. Il l’avait délivré par de grands sacrifices. Mais Alexis n’était pas plutôt rentré dans Constantinople, qu’il avait ambitionné l’empire; et pour toute reconnaissance de la liberté que lui avait rendue son frère, il l’avait détrôné, lui avait crevé les yeux, et s’était assis sur son trône, où il siégeait depuis 1195, sous le nom d’Alexis III. Isaac l’Ange gémissait dans une étroite prison; mais il avait un fils, nommé Alexis, comme son oncle, et qu’on distingue par le surnom d’Alexis le Jeune. Ce prince, s’étant échappé, cherchait partout des secours contre l’usurpateur. Il arriva à Venise en 1202, au moment où les croisés levaient leurs ancres pour l’expédition de Zara. Son récit les émut d’une compassion généreuse; et l’intérêt qu’il inspira mit un instant le trouble dans l’armée. Les uns voulaient aller sur-le-champ
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le venger; d’autres rappelaient que leurs serments les obligeaien t à marcher sans s’arrêter vers Jérusalem ; les Vénitiens tenaient à la reprise de Zara. Comme on avait besoin d’eux et que d’ailleurs tout était préparé pour ce court voyage, on résolut de .commencer par là les exploits guerriers, tout en promettant au jeune Alexis des secours prochains.
La flotte arriva devant Zara le i 0 novembre 1 202; après cinq jours de siège, cette ville fut prise et pillée.
Les chefs de la croisade avaient reçu une lettre du pape Innocent III ; comme ils présumaient bien qu’elle leur défendait d’oublier le but de leur pèlerinage, ils ne l’ouvrirent qu’après la conquête de Zara. Cette lettre en effet les exhortait à partir pour la terre sainte , « sans regarder à droite ni à gauche » . Néanmoins le jeune Alexis leur promettait, s’ils consentaient à venir rétablir son père sur le trône de Constantinople, d’entretenir pendant un an leur flotte et leur armée, de leur payer deux cent mille marcs d’argent, de les accompagner avec dix mille hommes à la guerre sainte, et de faire cesser le schisme qui séparait l’Église grecque de l’Église romaine. Il jurait ces serments sur les Évangiles. Les croisés, voyant là leur intérêt avec l’intérêt de la religion, se décidèrent à tenir ce qu’ils avaient fait espérer au jeune Alexis. Les Vénitiens devaient avoir la moitié des sommes promises; de plus ils recevaient, dit-on, de Malek- Adhel, de grandes sommes d’argent pour détourner les croisés du chemin de la Palestine.
Il fut arrêté presque unanimement qu’on irait se-
courir Isaac l’Ange; et les croisés, oubliant un peu leurs frères de la terre sainte, devant une guerre brillante, crurent ne se laisser aller qu’à la générosité.
La flotte faisait voile vers Constantinople. Elle rencontra en pleine mer deux vaisseaux flamands qui ramenaient des pèlerins de la Palestine, ün de ces pèlerins , dont on n’a pas conservé le nom , « voyant ses compatriotes allant en guerre, ne put les laisser passer sans les suivre ». Villehardouin, l’un des chefs de cette croisade dont il a écrit la relation, raconte que ce soldat se laissa couler par une corde du vaisseau où il était dans un esquif et dit aux siens : « Je vous abandonne tout ce qui est à moi là J dedans, et je m’en vais avec ceux-là qui me semblent gens à faire de bonnes conquêtes. » On le reçut comme un brave.
On ne parlait que de Constantinople. Bientôt on débarqua; et le 23 juin de l’an 1 203, laville des Constantins se développa aux regards des croisés, avec son aspect magnifique. Sa double enceinte de murailles, qui entouraient un circuit de sept lieues, la multitude pompeuse de ses monuments, en faisaient alors la plus somptueuse ville du monde. Mouillée par la mer au nord, au midi, à l’orient, elle était encore protégée à l’occident par un fossé large et rapide. On comptait dans son enceinte cinq cents églises et des palais sans nombre. Plusieurs historiens disent qu’elle renfermait un million d’habitants, dont deux cent mille en état de porter les armes; et vingt-cinq mille hommes venaient l’assiéger.
La victoire ne dépend pas de la grandeur des armées.
Machahées, liv. I, ch. iii, v. 19.
Dandolo, Baudouin IX, le mârquis de Montferrat, le comte de Blois, ces quatre principaux chefs de l’armée, firent déployer tous leurs étendards, rangèrent leurs guerriers en armes sur leurs navires , traversèrent la Propontide ou mer de Marmara , passant en vue de Constantinople, dont les remparts étaient couverts d’une foule immense, et s’arrêtèrent à Chalcédoine, qui était en face de la ville impériale, de l’autre côté du Bosphore. Ils pillèrent cette ville aujourd’hui déchue, et s’établirent dans les jardins de l’empereur. Alexis l’Ange, le lâche usurpateur, commença dès lors à s’effrayer. Il envoya aux princes de la croisade un ambassadeur pour les engager par des exhortations et par des menaces à ne pas attaquer Constantinople. Conon de Béthune, chargé de répondre au nom des chefs de l’armée, dit à l’envoyé d’Alexis III :
— Allez dire à votre maître que la terre où nous sommes, que la ville où il siège ne lui appartiennent pas. C’est l’héritage du prince que vous voyez assis au milieu de nous. (Il désignait le fils d’Isaac). S’il veut la paix^ poursuivit Conon , qu’il descende du trône qu’il a usurpé. Autrement nous méprisons ses
menaces comme ses promesses; et nous n'avons pas le temps d’écouter ses ambassadeurs (1).
Après ce discours d’une précision éloquente (2) , les chefs des croisés voulant juger si le peuple de Constantinople se déciderait pour le jeune Alexis , car les tyrannies de l’usurpateur et les insolences de ses courtisans l’avaient, disait-on, rendu odieux, une galère armée s’avança sous les murs de Constantinople. Le jeune prince la montait ; le doge de Venise, le tenant par la main, le montrait aux Grecs en leur criant : — Voilà votre souverain. La multitude resta muette d’abord ; puis, saisie d’une sorte de fureur, elle courut piller les maisons des Européens établis dans Constantinople. Les croisés virent bien qu’ils ne devaient compter que sur leurs lances.
Alexis III de son côté courait aux armes. Il fit sortir un corps nombreux de troupes. Quatre-vingts chevaliers suffirent pour disperser ces hommes dégénérés, qui fuyaient comme des cerfs, disent les historiens mêmes de l’empire.
Tous les chefs croisés montèrent à cheval pour tenir conseil; ils décidèrent qu’on irait camper sur-lechamp au pied des murs de Constantinople. Toute l’armée se confessa, prit ses armes; les trompettes sonnèrent le départ, et la flotte traversa le Bosphore. Cent mille hommes, commandés par Alexis l’Ange en personne, parurent bientôt sur la rive opposée, disposés à repousser les croisés. Mais, en
(1) Villehardouin, liv. III.
(2) Facundus in paucis, dit le père d’Outreman en parlant de Conon de Béthune. Constantinopolis belgica, lib. II.
approchant de la terre , les chevaliers, se jetant dans la mer tout armés, courent au rivage, suivis de tous leurs soldats; ils gagnent le bord sans obstacle et ne trouvent plus un seul ennemi. Toute l’armée de l’usurpateur s’était pour ainsi dire évanouie; le camp impérial, devenu un désert, fut la proie des croisés.
Le lendemain ils attaquèrent le fort de Galata, qui dominait le port de Constantinople. Les Grecs qui défendaient cette place firent une sortie , et enfin une première affaire s’engagea. Le bouillant Jacques d’Avesnes , qui s’était trop avancé, fut blessé si grièvement qu’il fallut l’emporter du champ de bataille. A ce spectacle, les Flamands, poussant des cris de fureur, s’élancèrent sur l’ennemi avec une telle violence qu’ils le dispersèrent au premier choc. Une partie des Grecs, cherchant un refuge dans les navires du port, périt sous les flots; les autres s’enfuirent dans la citadelle ; les Flamands y entrèrent avec eux, s’en rendirent maîtres et y plantèrent leur étendard.
■ A cette vue, la flotte vénitienne s’élança, redoublant de confiance. Il fallait entrer dans le port de Constantinople, fermé par une chaîne énorme que jamais on n’avait pu rompre. Dandolo avait armé la proue de son plus grand vaisseau d’une immense paire de ciseaux d’acier qui, s’ouvrant et se refermant au moyen d’une machine, coupa la chaîne : toute la flotte des croisés entra dans le port et s’empara des navires grecs. Constantinople frémit en voyant ce qu’elle devait attendre de ces hommes qu’elle appelait les barbares.
L’armée aussitôt, maîtresse de Galata, résolut d’aller à l’instant assiéger la ville par terre. Baudouin IX commandait l’avant-garde, composée surtout d’arbalétriers et d’archers; un autre corps marchait sous les ordres de Henri de Hainaut, frère de Baudouin.
Avant de battre les murailles, le comte de Flandre, s’avançant au pied des tours, crut devoir une dernière fois proposer la paix. Il tenait à la main le jeune Alexis, qu’il montrait aux Grecs. — Il est encore temps, leur dit-il, d’éviter les désastres de la guerre.
Pour toute réponse on lança aux croisés des javelots et des pierres, et les Grecs firent une sortie. Mais ils ne purent entamer la petite armée des croisés.
Cependant les campagnes étaient couvertes de tant de soldats ennemis, que les assiégeants se trouvaient assiégés eux-mêmes. Ces situations se renouvelaient tous les jours, et les croisés, quoiqu’ils n’eussent des vivres que pour trois semaines, ne s’effrayèrent pas. Armés le jour et la nuit, sous la multitude de traits dont on les accablait, ils persévéraient à combler les fossés de la ville. Bientôt leurs béliers et leurs catapultes frappèrent les murailles , sans se troubler* de l’ennemi qui sur les flancs et par derrière les attaquait de toutes parts, sans reculer devant les projectiles sans nombre que les remparts vomissaient sur eux.
‘ Baudouin avait fait construire des tours de bois et deux cent cinquante grandes machines de guerre qui lançaient des quartiers de roc si énormes que des
maisons entières en étaient renversées; quoiqu’il n’eût qu’une poignée d’hommes, il assiégeait les mu-, railles dans une étendue de près de trois lieues. C’était lui qui commandait et dirigeait toute l’attaque.
Après dix jours de travaux inouïs , décidé à un assaut général , le 17 juillet de l’an 1203, il montra à ses chevaliers les remparts de Constantinople , en le.ur disant : — Voilà le chemin de la gloire! Alors toutes les machines s’ébranlèrent en même temps. Une tour s’étant écroulée , on planta les échelles; et cent braves montèrent sans regarder devant eux. Mais le feu grégeois (1), les poutres et les pierres qu’on leur tançait, semèrent la mort dans leurs rangs. Quinze seulement parvinrent au haut de la tour; ils furent écrasés par le nombre; treize succombèrent en combattant; les deux autres, blessés, furent faits prisonniers.
Sur tous les points de l’attaque, l’armée de Baudouin faisait des prodiges de valeur. Du côté de la mer, les Vénitiens attaquaient en même temps. Dandolo avait fait élever sur ses plus gros vaisseaux des tours plus hautes que les murailles de la ville assiégée. Des ponts-levis dressés sur ces tours devaient s’abattre sur les remparts. Dès que le doge de Venise apprit que Baudouin avançait, il ordonna aux siens de le mettre à terre; une partie de son armée le suit; mille échelles sont plantées contre les murs;
(1) On a beaucoup parlé du feu grégeois, que l’on connaît peu. Villeliardouin , historien de cette guerre à laquelle il prit part , ne parle du feu grégeois que comme d’un feu ordinaire’, alimenté de matières bitumineuses. Les prodiges du feu grégeois seraient-ils des fables ?
la flotte se déploie en une seule ligne comme un rempart animé; tous les ponts-levis s’abattent; les croisés s’élancent; sur le haut des tours, au pied des murailles , du côté de la mer dans toute la longueur du port immense , du côté de la terre , dans une étendue de trois lieues, c’était^ de toutes parts un combat acharné. Les hommes de fer (c’est le nom que les Grecs donnaient aux croisés) l’emportèrent; l’étendard de Baudouin IX flotta sur une tour; déjà la bannière de Saint-Marc plantée par les Vénitiens se balançait sur une autre. Tout à coup la ville est prise. La flamme dévore le vaste amas de maisons qui avoisine la mer; elle fait fuir les vaincus; elle trace un chemin aux vainqueurs.
Alexis l’Ange, épouvanté, sort à la tête de soixante bataillons pour attaquer l’armée de terre, dont le plus petit nombre seulement avait pénétré dans la ville. Dandolo en est instruit; il vole au secours de ses alliés et voit les Grecs déjà mis en fuite. La ville impériale appartient aux croisés; c’était le 18 juillet. Le pillage commence, pour ne s’arrêter que le jour suivant, à la voix de Baudouin. L’usurpateur s’embarque secrètement et s’échappe. Le lendemain, on tire Isaac l’Ange de sa prison, on le remet sur le trône : on couronne avec lui le jeune Alexis, qui s’appelle Alexis IV ; les désordres de la guerre s’arrêtent.
Villehardouin est envoyé à l’empereur Isaac : — Les croisés ont rempli leurs promesses , dit-il ; c’est à vous maintenant à renÿ)lir celles que votre fils a faites en votre nom. — Vous nous avez si bien servis, ré-
pond le vieil empereur, que pour vous payer dignement il faudrait vous donner tout l’empire.
Le jeune Alexis , qui se trouvait entre le comte de Flandre et le doge de Venise, heureux et fier des acclamations du peuple, touché d’une reconnaissance encore chaude, en renouvela les expressions. Mais quand il fallut tenir ses engagements, il en sentit la pesanteur. Il épuisa ses trésors, fit fondre les images des saints et paya une partie des sommes promises, avec lesquelles les croisés commencèrent par s’acquitter envers la république de Venise. Pour le reste , Alexis IV pria ses libérateurs d’attendre un peu, et de rester quelque temps dans ses États; car les Grecs étaient mal soumis, et il craignait de nouveaux troubles. De plus, l’usurpateur s’était réfugié à Andrinople, où il avait rassemblé une armée. Il fallait aller le combattre.
Henri de Hainaut, frère de Baudouin, le comte de Saint-Pol et plusieurs chevaliers marchèrent avec Alexis IV. A l’approche des croisés, le tyran s’enfuit vers le mont Hémus; Henri de Hainaut ne put battre que son arrière-garde, qu’il dispersa. Il voulait poursuivre l’ennemi; mais Alexis, apprenant que son oncle faisait sa jonction avec les Bulgares , n’osa pas pousser la guerre plus loin. Il se contenta de recevoir les serments d’Andrinople et s’en revint dans la capitale.
On fait un triste portrait de ce jeune prince, qui, dit-on, était lâche avec une figure farouche. A son retour il 'put remarquer facilement que quelques excès commis par les croisés avaient amené du mé-
contentement parmi le peuple. On se plaignit; on demanda justice aux empereurs sans l’obtenir; rapidement on méprisa Isaac l’Ange et son fils. Un de leurs parents, un jeune prince nommé encore Alexis, de la famille des Ducas , surnommé Murzufïle , « à cause qu’il avait les sourcils joints l’un à l’autre », crut qu’il pouvait, dans un pays et dans un temps de révolutions, se frayer à son tour une route vers le trône. La haine qu’il témoignait pour les croisés lui fit un parti. On murmura, on parla de recourir aux armes ; on s’encouragea à repousser enfin les Européens.
Sur ces entrefaites, au printemps de l’année 1204, on vit arriver au camp de Baudouin IX une députation de chrétiens de la Palestine, qui venaient- le prier de poursuivre enfin le saint voyage pour lequel il avait pris la croix. Ils lui annoncèrent que les croisés qui s’étaient embarqués à Bruges, en même temps qu’il partait pour Venise, étaient arrivés depuis longtemps à Ptolémaïs, où la comtesse de Flandre l’attendait, où les chrétiens de l’Asie soupiraient après l’appui de ses armes. La plupart des croisés voulaient partir. Mais auparavant les chefs exigeaient qu’ Alexis IV tînt ses promesses et qu’il vînt avec eux, comme il en avait pris l’engagement. Murzufïle, qui s’était insinué dans les bonnes grâces d’Alexis, lui conseillait de rompre avec les croisés. Dès lors il refusa de les voir. Les chefs mécontents envoyèrent au palais des députés que le peuple insulta. Ils n’en remplirent pas leur message avec moins de hardiesse :
— « Nous venons, dirent -ils en paraissant devant Alexis , qui les reçut sans les éblouir au milieu de toute la pompe du trône, nous venons vous sommer de tenir vos serments, comme nous avons tenu les nôtres.’ Si vous les oubliez, les croisés oublieront aussi qu’ils ont été vos amis et vos alliés. Choisissez donc entre notre amitié qui vous a mis sur le trône, ou notre haine qui vous en fera descendre (1). »
Jamais un tel langage ne s’était fait entendre dans le palais des empereurs. Alexis IV en fut si irrité et ses courtisans si furieux qu’ils se sentaient disposés à punir sur-le-champ tant d’insolence. Mais les députés s’étaient hâtés de remonter à cheval et de regagner le camp des croisés, où l!on vit bien que la guerre allait renaître.
Pendant que les princes de la Croix se préparaient à attaquer de nouveau Constantinople, le conseil des deux empereurs ne projetait que la vengeance. N’osant pas se mettre en campagne contre leurs ennemis, les Grecs décidèrent qu’il fallait brûler la flotte vénitienne. Ils chargèrent dix-sept petits navires de matières combustibles ; et dans la nuit mettant le feu grégeois à ces brûlots, ils les lancèrent par un vent favorable contre la flotte. Mais les croisés veillaient; les Vénitiens et les Flamands avaient d’habiles marins; leurs matelots, sejetant dans de petites barques, allèrent au-devant des dix-sept navires qui portaient l’incendie , et les saisissant avec de longues perches armées de grapins , les remorquèrent et les tirèrent hors du port, « à la barbe même des Grecs »; de
(1) Villehardouin, liv. IV.
sorte qu’ils en furent délivrés en peu d’heures (1). Les croisés reconnurent toutefois à quel perfide ennemi ils avaient affaire.
Alexis , effrayé de voir qu’il avait échoué , voulut tout réparer par des bassesses ; il fit dire aux chevaliers qu’ils deyaient attribuer tout ce qui s’était fait à la fureur d’un peuple tumultueux; il les priait de venir défendre son trône qui s^ébranlait; il leur offrait pour demeure son propre palais. Peut-être au reste en ce moment-là était-il de bonne foi. Peut-être aussi voulait-il les attirer dans un piège. Quoi qu’il en soit , Murzuffle , qu’il avait chargé de cette mission, ne l’eut pas plutôt remplie qu*il fit répandre des bruits sinistres. Ses agents disaient partout que le jeune Alexis allait céder Constantinople aux guerriers de l’Occident. Tout le peuple se souleva; on ferma les portes de la ville; on courut à l’église de Sainte-Sophie pour élire un autre empereur. La garde impériale était gagnée. Murz'ufile vole au palais, et sous prétexte de soustraire Alexis aux excès de la populace, il l’entraîne, l’enferme dans un cachot; et là il le fait charger de chaînes ; puis, après s’être revêtu de la pourpre impériale, il lui fait avaler un poison qu’il trouve trop lent ; il l’étrangle de ses propres mains. Alexis IV n’avait régné que six mois.
Son père Isaac, apprenant cette tragédie, mourut de frayeur, s’il ne fut pas étouffé aussi par.Murzufile, que l’histoire accuse de cet autre crime.
Pour s’assurer un trône si chèrement acheté, le nouvel empereur voulut se défaire également des
(1) Villehardouin, liv. IV.
LES LATINS A CONSTANTINOPLE. 25i
chefs de l’armée des croisés. On ignorait an camp tout ce qui venait de se passer. Il envoya dire au comte de Flandre, au doge de Venise et aux autres princes, de la part d’Alexis IV, que tous les désordres de Constantinople étaient heureusement éteints, et qu’il les priait de venir au palais où il espérait regagner leur amitié, en leur payant les sommes qu’il avait promises et qui enfin étaient prêtes. Les bons chevaliers, sans défiance, allaient partir, lorsque Dandolo, dont la prudence était grande, leur témoigna qu’il craignait une trahison. Pendant qu’ils tenaient conseil , ils apprirent les forfaits de Murzuffle; la fin cruelle du jeune Alexis leur fit oublier ses torts; ils jurèrent de le venger.
Le lendemain matin, Murzuffle, n’ayant pas de réponse, ne songea plus qu’à se défendre. Revêtu du manteau impérial , il parcourait les rues de Constantinople une massue de fer à la main , et animait tout le peuple à prendre les armes.
Les croisés dans leur camp se préparaient aussi. Mais ils manquaient de vivres. Henri de Hainaut , à la tête d’un détachement, se chargea d’une expédition qui devait approvisionner l’armée. Suivant par terre les rives de la mer Noire ou Pont-Euxin , il alla assiéger Philée ou Phinée , ville du territoire de Byzance, où une partie de la flotte le devait joindre. Murzuffle profita du mouvement que causa ce départ pour tenter une seconde fois d’incendier les vaisseaux des croisés. N’ayant pas réussi non plus, il chercha à entamer la guerre qu’il redoutait; mais il l’entreprit par des embuscades. Henri de Hainaut lui
2S4 les latins A CONSTANTINOPLE.
paraissait une proie facile. Cé prince, sans beaucoup d’etforts, s’était rendu maître de Phinée, qu’il savait remplie de provisions. Après avoir fait un butin considérable, il renvoyait à ses frères plusieurs vaisseaux chargés de vivres et s’en revenait par terre avec sa petite troupe. Les Grecs, embusqués sur son chemin , l’entourèrent bientôt et l’attaquèrent. Les croi- • sés, quoiqu’ils eussent chacun dix ennemis à combattre, ne s’effrayèrent point. Enhardis par leurs premiers succès, contre des ennefnis qu’ils avaient appris à mépriser, les hommes de fer se battirent si vaillamment qu’au bout d’une heure à peine ils virent leurs ennemis se disperser en désordre. Murzulile,qui les commandait en personne', ne dut son salut'qu’à la bonté de son cheval; il fuit, abandonnant son bouclier, sa massue et l’étendard de la Vierge que les empereurs faisaient porter devant eux comme un palladium.
Cette conquête et les deux victoires de Henri persuadèrent aux chrétiens que la patronne de^Constantinople se déclarait pour eux. Ils demandèrent l’attaque.
Murzufîle réparait à la hâte les fortifications de la ville. Cent mille hommes y travaillaient nuit et jour; il trouvait plus aisément des ouvriers que des soldats.
Tout en se préparant à se défendre , il fit encore proposer la paix aux croisés; mais il ne put se résoudre aux pesantes conditions qu’ils lui imposaient, et dont la première était de descendre du trône. Le 8 avril 1204 il vit l’armée d’Occident s’approcher de ses remparts. Les croisés ne se dissimulaient pas les
périls de leur entreprise; ils étaient peu nombreux, et ils ne pouvaient attendre secours de personne. Mais quand ils l’eussent voulu, il leur eût été impossible de reculer; leur retraite eût rassemblé à une fuite. Ils marchèrent donc en avant. Seulement, dans un conseil qui se tint au moment où l’on prit les apmes, les croisés, considérant que Constantinople dans les mains des Grecs ne .pouvait manquer de tomber bientôt au pouvoir des Turcs, vaillants du moins et belliqueux, et que les infidèles auraient là le pied en Europe, les croisés décidèrent formellement qu’un nouvel empereur serait donné à la vieille Byzance , et que cet empereur serait choisi parmi les chevaliers de la Croix. Regardant la ville comme déjà conquise, ils déclarèrent, en se la partageant, sa législation abolie et remplacée par les lois féodales.
Puis on commença l’assaut, en concentrant toutes les forces sur la flotte et tous les efforts du côté de la mer.
Les vaisseaux formaient une ligne d’une demidieue. Après qu’on eut lancé beaucoup de traits, on dressa les échelles en cent endroits; mais les Grecs, réunis par le danger, combattirent si rudement la petite armée assiégeante, que dans cette première journée les croisés furent partout repoussés. On passa deux jours à réparer les vaisseaux et les machines; le 1 2 avril on donna un nouvel assaut. Les ^navires marchaient accouplés deux à deux. Les pierres, les dards enflammés volaient de la flotte à la ville ; des poutres, des rocs, des fascines portant le feu gré-
geois tombaient de la ville sur les vaisseaux. Chaque gros navire, comme au premier siège, avait sa tour surmontée d’un pont-levis, qu’on abattit à un signal sur les remparts de la grande cité. Les intrépides soldats de la Croix s’y précipitèrent; deux étendards de l’Occident brillèrent bientôt sur deux tours; la ville fut prise de nouveau , non sans des combats sanglants qui se multipliaient sur toute la ligne de l’attaque. Mais le feu ayant été mis encore par un Alsacien aux maisons voisines, les Grecs reculent; trois portes sont enfoncées; la cavalerie entre dans la cité, où ne règne plus que la terreur.
Murzufïle s’était enfui. Baudouin IX s’empara du camp qu’il trouva dressé dans le cirque et passa la nuit sous la tente impériale.
Le jour suivant, lorsqu’on apprit que Murzufïle avait disparu, le peuple s’assembla dans les quartiers que les croisés n’occupaient point, pour nommer encore un nouvel empereur. Théodore Lascaris fut élu ; il n’osa prendre pourtant ni la couronne ni la pourpre. Il voulut réunir des soldats pour résister à ceux qu’il appelait les barbares. Il ne trouva personne qui osât le suivre: il fut obligé lui-même de fuir, pendant que Baudouin IX, Henri de Hainaut et les autres princes croisés s’emparaient des divers quartiers de Constantinople , protégeaient les femmes et garantissaient les palais du pillage qui durant plusieurs jours désola la ville. L’armée triomphante se livra à de coupables désordres; des églises furent dépouillées, des monuments détruits ; des scènes de scandale et de débauche déshonorèrent les soldats chrétiens. Des
bronzes précieux furent convertis en monnaie grossière. Heureusement les fêles de Pâques arrivèrent, et les devoirs religieux mirent un terme au délire criminel des croisés.
Tous les monuments néanmoins ne périrent pas ; le quadrige de bronze et beaucoup d’autres chefsd’œuvre furent emmenés à Venise; parmi les dépouilles de la cité impériale qui vinrent en Belgique, les Flamands de Biervliet apportèrent un dragon de cuivre doré qui surmontait à Constantinople le dôme de l’église de Saint-Georges, et qui, enlevé à ceux de Biervliet par les Brugeois , puis aux Brugeois par les compagnons de Philippe d’Artevelde, décore aujourd’hui depuis bien longtemps la flèche du beffroi de Gand.
xxxiv:
Les riveaux de Baudouin , sans mauvaise humeur, l’honoraient tant qu’ils pouvaient.
ViLLEHARDOUIN.
Lorsque les croisés eurent fait le partage du butin, les chefs se réunirent pour élire un empereur. Baudouin IX, Henri Dandolo et Boniface, marquis de Montferrat, furent les trois concurrents entre lesquels on chercha le plus digne. Baudouin IX fut proclamé, à cause de ses vertus, de son courage, de sa jeunesse et de la valeur de sa nation; et le 16 mai
de l’année 1204, l’évêque de Soissons, paraissant avec éclat sur le péristyle du palais impérial, dit aux croisés. et au peuple de Constantinople, qui attendaient la décision des électeurs : — Vous avez pour empereur Baudouin , comte de Flandre et de Hainaut. De longs cris de joie saluèrent le nouveau monarque.
Selon la vieille coutume des enfants de Clovis, on éleva le prince élu sur un bouclier; on le porta ainsi à la lueur des flambeaux, car il était minuit, dans l’église de Sainte-Sophie , où il fut couronné avec pompe, et revêtu de la pourpre par le légat du pape Innocent III. Le légat, debout devant l’autel, ne prononça ensuite que ces paroles : — Il est digne de régner. Tous les assistants s’écrièrent aussitôt : Il en est digne, il en est digne, il en est digne! Et, apres celte triple exclamation, deux chevaliers lui remirent l’épée impériale et l’inaugurèrent, assis sur le trône d’or des empereurs.
Baudouin IX était âgé de trente-quatre ans.
Il partagea les provinces de l’empire, érigées en fiefs, à ses compagnons d’armes. Il donna à Conon de Béthune, à Milès de Brabant et à ses autres amis les principales dignités de la couronne. Henri Dandolo, créé prince de Romanie, eut le droit de porter les brodequins de pourpre. Le marquis de Montferrat fut reconnu roi de Thessalonique. Tous les chevaliers eurent de vastes seigneuries, que pourtant il fallait conquérir. Mais le saint-siège, approuvant tout ce que les croisés avaient fait, engageait les peuples de l’Occident à venir soutenir le nouvel empire que
fondait Baudouin IX; les croisés ne doutèrent pas du succès, qui jusque-là ne les avait jamais trahis.
Baudouin, quoiqu’il eût reçu la couronne impériale, n’avait pas abandonné l’espoir de s’illustrer aussi dans la Palestine. Dès qu’il eut reçu les serments, il envoya aux chrétiens de Ptolémaïs des trophées de ses victoires; et un riche navire, portant la couronne d’impératrice , alla chei cher la comtesse de Flandre, que Baudouin voulait faire asseoir auprès de lui sur le trône de Constantinople.
Les croisés de la terre sainte, en apprenant l’heureuse fortune des compagnons de Baudouin, se hâtèrent d’accourir presque tous dans l’empire; les templiers et les chevaliers de Saint-Jean arrivèrent aussi. Mais quand l’empereur alla au-devant du vaisseau sur lequel il s’attendait à revoir une épouse chérie, il lui fallut tout son courage d’homme pour supporter le spectacle qui lui était réservé. La comtesse de Flandre , que les chagrins d’une longue absence avaient rendue malade à Ptolémaïs, n’avait pu apprendre sans la plus vive émotion l’élévation de son époux à l’empire; cette émotion l’avait tuée. Le châtelain de Bruges ne ramenait de cette princesse, qui devait orner la nouvelle cour, que sa dépouille mortelle. Baudouin au désespoir lui fit rendre les honneurs funèbres avec magnificence dans l’église de Sainte-Sophie, où il avait été couronné peu de temps auparavant. Il jura de ne point la remplacer; et après quelques jours donnés à la douleur, il s’occupa du vaste empire qu’il lui fallait défendre avec moins de vingt mille hommes.
Le roi des Bulgares, le sultan d’Iconium (Koniah), les empereurs détrônés Alexis-l’Ange et Théodore Lascaris menaçaient sur tous les points les croisés. Lascaris se faisait reconnaître empereur à Nicée. Murzufïle pris fut jugé par les chevaliers et précipité du haut d’une colonne; le vieil Alexis, enfermé dans un monastère par Lascaris, qui était son gendre, y mourut oublié. Lascaris, repoussé avec le sultan de Koniah, se retira parmi les Turcs, mais il n’était pas abattu.
Les croisés cependant, encouragés par leurs succès, marchèrent à la conquête de leurs principautés. Ceux qui voulaient retourner en Europe vendaient les vastes fiefs qu’on leur avait donnés ou les jouaient aux dés. Baudouin IX parcourut les provinces pour y établir son autorité. Il fut reçu en triomphe dans Andrinople. Il voulait aussi visiter Thessalonique; ce projet inquiéta Boniface, qui s’y opposa, et la guerre se fût élevée entre les deux chefs, si Dandolo et les autres princes de la croisade ne fussent intervenus. Le comte de Blois, qui avait pour sa part la Bithynie, battit encore Lascaris. Henri de Hainaut partit avec une petite armée pour soumettre la Phrygie. Les armes de nos pères triomphèrent dans les champs de Troie; et les Francs virent les Turcs fuir devant eux aux lieux mêmes qui avaient été foulés par les soldats d’Alexandre. Uni au marquis de Montferrat , Henri délivra la Grèce de ses tyrans. Les barons chrétiens, qui avaient pris la croix pour conquérir les seigneuries de la Palestine, eurent des fiefs dans le pays des dieux d’Ho-
mère. On vit des seigneurs de Corinthe et d’Argos, des princes d’Achaïe; Othon de la Roche fut duc d’Athènes et Nicolas de Saint-Omer sire de Thèbes.
Tout se soumettait devant les chevaliers de l’Europe. Malheureusement ils ne surent pas garder leurs conquêtes. La violence qui fonde des trônes ne les soutient pas; elle perdit les croisés. Joanice, roi des Bulgares, chef cruel d’un peuple féroce, offrit son amitié à Baudouin IX, qui eut le tort de la dédaigner. Joanice devint son ennemi. 11 attira sous ses nombreuses bannières tous les Grecs mécontents et se fit rapidement le chef d’une ligue d’extermination. L’orage éclata dans les provinces. Les croisés furent massacrés à Andrinople, à Didymotique et dans beaucoup d’autres villes. L’empereur n’en sut rien d’abord, parce qu’on avait rompu les communications. Mais bientôt il apprit l’entrée de Joanice sur les terres de l’empire. Il écrivit à ses comtes d’abandonner leurs domaines conquis et d’accourir, comme ils l’avaient juré, sous ses drapeaux. Sans les attendre, il partit en avant, à la tête de huit mille hommes; après cinq jours de marche, il se trouva sous les murs d’Andrinople, que cent mille Grecs défendaient et que protégeaient des remparts inexpugnables. Le doge de Venise arriva le lendemain avec sept mille Vénitiens; et on commença le siège de la ville.
Mais Joanice s’avançait , déployant autour de lui sa formidable armée, qui marchait, détruisant tout par le fer et la flamme. Il était précédé de hordes tartares auxquelles il avait donné l’ordre d’attirer
les croisés dans une embuscade. Légèrement armés et montés sur de rapides coursiers, les Tartares s’élancèrent jusqu’aux premiers postes du camp de Baudouin et jetèrent quelques flèches. Les chefs, craignant un piège, avaient défendu qu’on sortît des retranchements. Mais des escarmouches s’étant engagées, les chevaliers, à qui toute provocation semblait un affront insupportable, ne songèrent plus à la prudence. Baudouin lui-même, malgré ses ordres, courut à l’ennemi; en un instant l’armée entière sortit au pas de charge. Les Tartares, selon leurs instructions, prirent la fuite. Poursuivis à deux lieues d’Andrinople par les croisés, ils les attirent entre des forêts, dans un pays inconnu. Là tout à coup se montre l’armée de Joanice; deux cent inille Bulgares entourent les chevaliers; toute retraite leur est coupée; une horrible bataille s’engage entre des hommes de sang accoutumés au carnage et des hommes de cœur décidés à mourir. Le comte de Blois succombe un des premiers; une foule de braves croisés trouvent la mort; tous les chefs sont massacrés; Baudouin seul restait encore debout au milieu des débris de ses compagnons expirants. Entraîné par son ardeur, il se voit enfin accablé par le nombre; blessé, hors d’haleine, épuisé, les Bulgares le saisissent, le chargent de chaînes et l’entraînent devant leur roi, pendant que la prudence du doge de Venise sauve quelques détachements qui regagnent Constantinople à travers mille périls. Cette bataille avait eu lieu le i o avril 1205.
En approchant de la capitale, les soldats sauvés
par le doge de Venise rencontrèrent Henri de Rainant qui accourait des provinces de la Grèce pour rejoindre l’armée de son frère. Il tomba dans un grand désespoir en apprenant la défaite des croisés et la captivité de Baudouin. Tous ses chevaliers voulaient qu’on les menât sur-le-champ à l’ennemi, pour venger leur empereur. Dandolo leur conseilla de rentrer d’abord à Constantinople, pour examiner les ressources de l’État. L’effroi s’était emparé des Européens, dont la plupart s’embarquaient pour retourner dans leur pays; les Grecs, qui n’étaient pas soumis, se réjouissaient en secret. Henri de Hainaut fut nommé régent de l’empire, en l’absence de son frère, et on envoya au Pape et aux princes chrétiens des députés pour implorer du secours.
Les Grecs des provinces, appuyés par les Bulgares, s’étaient partout révoltés; et les croisés dans Constantinople ne voyaient plus autour d’eux que des ennemis. Henri de Hainaut ne resta pas inactif. 11 voulut reprendre quelques villes; mais les prodiges de valeur qui signalèrent son courage ne lui donnèrent qu’une gloire stérile, achetée par la perte de ses meilleurs chevaliers.
Les Bulgares cependant détruisaient tout et semblaient regarder tous les hommes comme leur proie. Ils traitaient les Grecs aussi mal que les croisés. Si les chevaliers eussent été aussi habiles qu’ils étaient vaillants, au lieu de mépriser les Grecs, ils eussent pu s’en faire d’utiles auxiliaires. Ils reconnurent un peu tard l’imprudence de leur conduite; en 1206 ils s’allièrent enfin avec les Grecs que Joanice avait
tyrannisés ; ils reprirent ainsi Andrinople, Didymotique et la plupart des autres villes de la Thrace. Mais le pays était dévasté; Joanice s’unissait à Lascaris, dont les Grecs de Nicée avaient épousé la fortune; malgré les exhortations du saint-siège, l’Europe n’envoyait point de défenseurs, et on n’avait aucune nouvelle de Baudouin.
En vain plusieurs hommes dévoués à Henri avaient parcouru la Bulgarie pour connaître le sort de l’empereur; ils étaient revenus à Constantinople sans avoir rien appris. Un an après la funeste bataille d’Andrinople, le pape avait demandé au roi des Bulgares, qui était chrétien, la liberté de Baudouin IX; le barbare s’était contenté de répondre que la délivrance de l’empereur n’était plus au pouvoir des mortels. On ne douta plus de sa mort; on en faisait des récits horribles. Nicétasdit que Joanice, lui ayant fait couper les bras et les jambes , l’exposa ensuite dans une vallée où il devint la proie des loups. On lit dans d’autres chroniques que la reine des Bulgares, étant devenue éprise de Baudouin, lui proposa de tuer son époux et de s’enfuir avec lui, s’il voulait la faire impératrice; qu’il rejeta celte offre; que la princesse irritée aigrit contre lui le tyran; que Joanice, qui retenait l’empereur dans une dure prison, l’ayant fait amener devant lui dans un grand festin, lui fit couper les mains et les pieds, et le fit jeter dans un lieu désert où il demeura trois jours à combattre la mort, exposé aux bêtes féroces et aux oiseaux de proie qui le mangèrent vivant. On ajoutait que de son crâne enchâssé dans de l’or le roi
des Bulgares s’était fait une coupe qu’il étalait dans ses fêtes (1).
Dandolo mourut comme on s’entretenait de ces affreux détails; on apprit aussi que le marquis de Montferrat, roi de Thessalonique, venait d’être tué par les Bulgares; et Henri fut proclamé empereur au milieu du deuil, le 1 6 août de l’an i 206.
Tout le monde pleurait dans Baudouin, qui n’avait régné que onze mois, un monarque digne de tant de regrets; et en effet, dit Lebeau dans son Histoire du Bas-Empire : « Aucun des princes croisés ne surpassait Baudouin en valeur guerrière; aucun ne l’égalait en vertus civiles. Doux, affable, plein
(1) D’autres racontaient que Baudouin était parvenu à briser ses fers et qu’on l’avait vu errant dans les forêts de la Servie. Dès lors beaucoup de personnes crurent qu’il n’était pas mort. Sous le règne de Jeanne de Flandre , sa fille , un ermite de la forêt de Glançon sur la lisière du Hainaut présentant les traits de Baudouin IX, le peuple se persuada que c’était Baudouin IX. Le solitaire se refusa d’abord aux hommages qu’on voulut lui rendre. Mais on l’entraîna; on le montra aux villes du Hainaut et de la Flandre, qui le reconnurent; les.princesses de Flandre ne voulurent pas voir en lui leur père. Elles s’adressèrent au roi de France Louis VIII, leur suzerain, qui fit venir le prétendu comte à Péronne. 11 était accompagné des ducs de Brabant et de Limbourg, qui soutenaient son identité. Néanmoins Louis VIII lui fit des questions auxquelles on dit qu’il répondit mal ; on publia dès lors que le faux comte Baudouin n’était qu’un imposteur qui s’appelait Bertrand de Reis; et le pauvre bomme, quel qu’il fût, se vit pendu à Lille entré deux cbiens, en l’année 1225. C’était dans les mœurs du temps. Du reste le vieil auteur de la curieuse et rare chronique de Baudouin IX présente l’ermite comme le vrai Baudouin; et Jeanne de Constantinople, dans ce livre, est présentée comme ayant fait pendre son père. Le savant et spirituel père Cahour, de la Compagnie de Jésus, a publié en 1850 son beau livre de Baudouin de Constantinople , ouvrage précieux pour l’histoire et d’un très-vif intérêt pour tous les lecteurs. A la page 161 , le père Cahour cite le témoignage de seize chevaliers qui déclarèrent avoir vu l’empereur Baudouin mort sur le champ de bataille....
d’humanité, il ne pouvait voir un malheureux sans le secourir,; il souffrait sans humeur les contradictions et renonçait sans résistance à son propre avis pour en embrasser un meilleur. Il aimait les lettres; avant son départ de la Flandre, il avait chargé plusieurs personnes instruites de rechercher et de rédiger l’histoire du pays. »
Baudouin IX est souvent ‘appelé dans l’histoire Baudouin de Constantinople, à cause de sa conquête et de son titre d’empereur. On a également donné ce surnom à son frère Henri qui lui succéda, et même à ses filles Jeanne et Marguerite, qui, après sa mort, régnèrent sur la Flandre. Henri de Hainaut ou de Constantinople , devenu empereur, joignait à toutes les vertus civiles le courage des héros et les plus grands talents militaires; aussi, en dépit des obstacles qui l’entouraient, il sut se maintenir; malgré l’exiguïté de ses forces, il battit toujours ses ennemis.
Il avait chassé* les Bulgares d’Andrinople ; il les défit encore à Didymotique, les repoussa d’Aquilée, et dispersa l’armée de Lascaris, qui n’avait pas renoncé à l’empire. Il volait, en 1207, au secours de Thessalonique que le féroce Joanice assiégeait avec ses Bulgares; lorsqu’il arriva, l’odieux roi était mort et son armée faisait sa retraite. L’empereur la poursuivit et la tailla en pièces si complètement qu’il ôta pour longtemps aux Bulgares l’envie de reparaître dans l’empire.
Il réclama ensuite des Lombards, qui occupaient Thessalonique, l’hommage féodal ; ces peuples l’ayant
refusé, l’empereur fit la guerre à leur régent, qui tenta d’empoisonner Henri. Mais il n’y réussit pas; il fut soumis et obligé de s’en retourner en Europe, dépouillé de ses dignités et de ses fiefs pour châtiment de sa félonie.
Cependant Lascaris, s'étant fait, de nouveaux alliés, s’empara de la province de Koniah , prit Héraclée et plusieurs autres places, rassembla derechef une nombreuse armée, et, se jetant dans la Cappadoce, força encore l’empereur à la guerre. Henri venait avec toutes ses forces; les deux armées étaient en présence, quand les évêques parvinrent à rapprocher les deux princes. Moyennant l’abandon de Pergame, de Nicée et de quelques autres villes, Lascaris consentit à faire la paix'avec Henri, qui lui donna pour épouse sa nièce Marie, fille de sa sœur Yolande, qui avait épousé Pierre de Courtenay, comte d’Auxerre.
Peu de temps après, Henri de Hainaut mourut (1216) après un règne de dix ans. Quelques-uns prétendirent qu’il avait été empoisonné. Les Grecs, comme les Européens , le pleurèrent, à cause de sa justice intègre et de la douceur de son gouvernement. Il ne laissait point d’enfants; son frère Eustache était peu remarquable. A cause de sa sœur Yolande, les barons élurent pour lui succéder Pierre de Courtenay, son mari; il partit bientôt de son comté d’Auxerre avec cent soixante chevaliers et six mille soldats; il passa par Rome, où le Pape le couronna empereur et Yolande impératrice de Constantinople. Yolande arriva avec ses filles dans la capitale. Mais Pierre ne vit pas le siège de son em-
pire; il s’était adressé, comme Baudouin IX, à la république de Venise pour le transport de sa petite armée. Les Vénitiens lui firent les mêmes conditions qu’ils avaient faites aux premiers croisés. Ils consentirent à fournir les vaisseaux nécessaires pour le passage des soldats de Pierre, à condition qu’il les aiderait h reprendre la ville de Durazzo (Dyrrachium) que leur avait enlevée Théodore Comnène, l’un des plus grands ennemis des croisés. Pierre de Courtenay alla donc assiéger cette place munie de solides remparts. Mais n’ayant pas de machines de guerre et ne pouvant attirer les Grecs hors de leurs murailles, après de longs et vains efforts, il fut obligé de lever le siège. Les Vénitiens, prétendant qu’il n’avait pas rempli ses engagements, lui refusèrent leurs vaisseaux; et l’empereur entreprit d’achever sa route par terre. Théodore, l’ayant attiré dans un défilé, le prit et le retint dans une rude prison où il le fit mourir en ] 21 8.
Gonon de Béthune, en son absence, avait été nommé bailli ou régent de Constantinople. Il gouverna sagement avec Yolande de Hainaut. Mais au mois d’août de l’année 1219, la bonne impératrice mourut elle-même. Robert de Courtenay, son fils, lui succéda; il n’arriva que lentement à Constantinople, et fut couronné empereur dans la basilique de Sainte-Sophie, le 21 mars 1221. Il n’était pourtant pas l’aîné des enfants de la princesse flamande; mais l’aîné , Philippe , avait préféré son paisible comté de Namur à un empire entouré de tempêtes.
Robert n’avait pas la vigueur de Baudouin et de
Henri. L’empire latin, dans ses mains, marcha vers sa décadence; et il ne commanda guère hors des murs de Constantinople. Après un règne sans gloire, Robert de Courtenay mourut en 1228, laissant l’empire à son frère Baudouin, qui n’avait que douze ans, et à qui on donna pour tuteur Jean de Brienne.
Le cœur des enfants, s’il échappe au joug,
ne comprend pas le danger. Plutarque.
On a reconnu dans tous les temps et partout que ce qui se développe le plus vite dans les enfants, s’ils ont reçu un peu d’éducation chrétienne, c’est le sentiment des grands devoirs. L’hésitation devant ce qui est noble et digne est souvent fille d’un cœur qui commence à se corrompre. Le cœur droit d’un enfant va au but qui lui paraît ou glorieux, ou noble, ou saint.
Un des plus remarquables exemples de ce que nous énonçons, c’est ce fait singulier qui éclate au treizième siècle et que l’on appelle la Croisade des enfants.
C’était en l’année 1 21 3 ; le grand pape Innocent III appelait ardemment les chrétiens à la croisade. Il fallait secourir les empereurs latins de Jérusalem, délivrer les chrétiens de la terre sainte, chasser les Maures de l’Espagne et des Deux-Siciles, protéger les côtes de l’Europe menacées par les enfants de Mahomet; et plus de la moitié des hommes puissants, en France, en Allemagne, en Angleterre et dans les
autres pays éclairés par la foi, usaient leurs armes dans des guerres intestines , au lieu de répondre au généreux appel du souverain pontife. Alors on vit tout à coup les enfants, au défaut des pères, s’indigner des périls de l’Église et prendre la croix.
Ils avaient été soulevés par un jeune fanatique hongrois, moine apostat, qu’on appelait Jacob selon les uns. Job selon le plus grand nombre, et qui, ayant entraîné vingt mille enfants allemands, en leva trente mille dans les vieilles Gaules et se fit le général de cette singulière armée.
Échappant à la vigilance de leurs parents, ces enfants, de douze à seize ans, s’armèrent comme ils purent, se proclamèrent soldats de Jésus-Christ et se mirent en marche. C’était en quelque sorte un mouvement épidémique, si ce mot peut être permis «à propos d’une si pieuse résolution. Et il est fâcheux que personne n’ait écrit l’histoire de cette grande manifestation; car les chroniques ne lui consacrent que quelques lignes. — Une note à un fait si grave!
Il est pourtant fait mention d’eux dans VHistoire du pape Innocent III . On y lit que quinze mille de ces enfants, s’étant mis sous la conduite d’un jeune pâtre du village de Cloyes, dans le pays de Vendôme, partirent pour la délivrance des saints lieux, et qu’Innocent, enapprenant ce fait, s’écria enfondanten larmes:
« Ces enfants nous font honte; pendant que nous sommes endormis, ils partent joyeux au secours de la terre sainte. »
Ces cinquante mille enfants croisés, tous de douze à seize ans, s’étaient persuadé, dans leur zèle pieux,
que, puisque les hommes faits ne sortaient pas de leur torpeur, Dieu voudrait bien se servir des enfants pour délivrer le saint Sépulcre et reconquérir la sainte Croix.
« Rendez-nous, Seigneur Jésus, votre Croix sainte ! » tel était leur cri de guerre.
De jeunes clercs et des enfants nobles faisaient partie de la troupe. Mais des vagabonds se joignirent à eux, et les excès qu’ils commirent en Allemagne furent cause que les petits croisés, mal accueillis partout, périrent presque tous de misère et de fatigue. Dans d’autres contrées, ils furent dépouillés par les voleurs.*
Des trente mille enfants qui s’étaient enrégimentés en France, un assez grand nombre arriva à Marseille pour s’embarquer. Deux bandits qui les avaient suivis, et qui se faisaient passer pour d’honnêtes marchands, quand ils n’étaient que des corsaires, — les annales contemporaines ont conservé leurs noms peu avenants, l’un s’appelait Hugues Lefer et l’autre Guillaume Leporc, deux insignes scélérats, dit un historien, — leur promirent de les passer gratuitement dans la Palestine , et les embarquèrent dans sept grands navires. Deux de ces vaisseaux firent naufrage; les cinq autres abordèrent en Égypte. Mais aussitôt les deux pirates se dévoilèrent : ils prétendirent qu’il leur fallait les frais du passage, et ils vendirent ces pauvres enfants aux Sarasins.
Ils s’étaient élancés dans la croisade, décidés à verser leur sang pour la cause de Jésus-Christ et avides du martyre : ils en eurent le bonheur; car,
fermes dans leur foi, ils moururent presque tous violemment, pour ne pas renier leur divin Maître. Quelques-uns, non moins heureux, convertirent à la foi chrétienne ceux qui les avaient achetés; et le grand exemple donné par ces enfants porta ses fruits. — Pendant qu’ils périssaient glorieusement en Égypte, le concile de Latran, convoqué par Innocent III, dé-' cidait une nouvelle croisade générale, où les rois et les grands de la terre ne tardèrent pas à venger ces petits martyrs, que nous connaîtrons dans le ciel.
Mais du moins leur exemple et peut-être plus encore leurs prières, lorsqu’ils furent devant Dieu, réveillèrent leurs pères, qui marchèrent à la sixième croisade générale.
Leur chef Job ne s’était pas embarqué avec eux. On le retrouvera pendant les désastres de la croisade de saint Louis.
Presque en même temps que cette tentative des enfants, la Castille, en croisade permanente contre les Maures, leur reprenait le fort Magalon, Alarcos, Calatrava, et leur faisait subir, dans les plaines de Tolosa, une immense défaite, où, dit-on, cent mille Sarasins périrent.
Ne vous laissez pas aller à tous les veuts et ne suivez pas votre voie au hasard.
Ecclésiastique , V.
Des troubles, à la mort de Henri VI, avaient agité l’empire pour la succession au trône impérial. Deux
hommes s’étaient fait en même temps proclamer empereurs et se disputaient le sceptre de Henri le Cruel: le premier était Philippe de Souabe, frère du monarque défunt; il se faisait un titre de la tutelle du jeune Frédéric, fils de Henri VI, enfant de trois ans, qu’il présentait comme héritier d’une couronne élective; le second était Othon de Brunswick, prince saxon. Le duc de Brabant, qui dans cette élection prit le titre de duc de Lorraine et de Brabant, marquis de l’empire romain, s’étant déclaré pour Othon de Brunswick, entraîna dans son parti toute la Belgique, à l’exception du pays de Liège dévoué à Philippe. Othon et Henri, après un siège de quarante jours, forcèrent les portes d’Aix-la-Chapelle, où Othon, couronné avec pompe, célébra ses fiançailles avec Marie de Louvain, fille de Henri P*", princesse qu’il ne devait épouser que plus tard.
Othon, quatrième du nom, avait beaucoup de partisans. La guerre civile désola donc l’Allemagne et l’Italie pendant onze années. Mais Philippe de Souabe ayant été assassiné en 1 208 , Othon s’était vu reconnu par tous les Alleinands. Peu après, il envahit le pays de Naples, et marchant sur les traces du monstre à qui il succédait, il s’empara des États de l’Église et fut excommunié. Dès lors les succès l’abandonnèrent; et l’Allemagne ayant élu à sa place Frédéric H, fils de Henri VI, il y eut une fois de plus deux empereurs.
En l’année 1214, une ligue presque européenne s’était formée contre Philippe-Auguste, dont la splendeur effrayait ses voisins. Othon IV, qui voulait de la
gloire, s’unit au comte de Flandre Ferrand, au duc de Brabant, aux Anglais; et il se trouva dans les Pays-Bas à la tête de cent cinquante mille hommes. Philippe-Auguste n’en avait que soixante mille, ayant dû laisser une partie de ses forces à son fils, qui, tout en comprimant les Albigeois, arrêtait les Anglais aux bords de la Loire. Le 25 juillet au matin, les souverains ligués contre la France se croyaient si sûrs de vaincre, qu’ils se partageaient les États de Philippe- Auguste. Le comte de Flandre devait avoir l’Artois, la Picardie et Paris, avec le titre de roi; Othon s’appliquait la Champagne et la Bourgogne; le roi d’Angleterre les provinces que baigne la Loire; les autres princes se disputaient le reste. C’étaient Henri le Guerroyeur, duc de Brabant, Henri III, duc de Limbourg, le comte de Salisbury, qui commandait six mille Anglais, et d’autres seigneurs.
Les deux armées se rencontrèrent le 27 juillet entre 'Lille et Tournai. Philippe- Auguste monta à cheval et dit aux siens :
« Soldats, l’armée qui nous attend est excommuniée; elle combat pour le pillage; nous qui marchons pour notre liberté et notre honneur. Dieu nous fera triompher. »
Puis, déposant sur l’autel où l’on venait de célébrer la sainte messe son casque de guerre que surmontait la couronne royale, il reprit d’une voix forte :
cc Compagnons, il faut que cette couronne soit victorieuse aujourd’hui. Si vous connaissez dans vos rangs un plus digne que moi de la porter, mettez-la
sur sa tête; qu’il nous conduise au combat; je jure de lui obéir et je serai le premier à le suivre. »
Toute l’armée tomba à genoux en priant Philippe de la bénir; et Philippe la bénit solennellement, car le sacre lui avait donné ce droit.
On sait l’histoire de cette journée illustre. Les soixante mille Français mirent en pleine déroute les cent cinquante mille ligués. Othon prit la fuite, le comte Ferrand, qui voulait Paris, y fut emmené prisonnier.
Pour se laver de cette honte, Othon se croisa et partit pour la sixième croisade, ouverte par Innocent III et continuée par HonoriusIII, son successeur. Le comte de Salisbury avait été tué. Le roi d’Angleterre, vaincu à son tour près de la Loire, et, comme Othon IV, excommunié, prit aussi la croix, et tous deux partirent pour la Palestine. Frédéric II, le rival d’Othon, se croisa pareillement. Le saint-siège demandait aux guerriers leur courage, aux riches leurs aumônes, aux villes maritimes leurs vaisseaux, à tous les fidèles leurs efforts et leurs prières. Partout on s’ébranlait. Ceux qui ne pouvaient se résoudre à partir fournissaient de l’argent ou des armes; Philippe-Auguste abandonnait aux croisés le quarantième de ses revenus. Le roi d’Angleterre en se croisant se réconciliait avec le saint-siège. Frédéric II, rival d’Othon, se soutenait en prenant la croix comme lui. Mais Othon avait perdu ses alliés; Frédéric II, au contraire, appuyé par Philippe-Auguste, était devenu si puissant qu’il n’y avait plus que Cologne qui tînt encore pour Othon. Henri de Brabant, réconcilié
avec le roi de France, son beau-père, prit le parti de Frédéric, et lui fit ouvrir Cologne (en 12li6); Othon,. devenu fou, expira peu après dans un accès de frénésie. Les autres princes ne se hâtaient pas d’accomplir un vœu qu’ils avaient fait uniquement par politique.
Le souverain pontife avait envoyé partout d’ardents prédicateurs qui appelaient à la guerre sainte. Beaucoup de vaillants hommes coururent aux armes. Les Français du Nord et les Belges partirent en 1 6, avec quelques Allemands; les ducs de Brabant et de Limbourg, les comtes de Looz et de Juliers embarquèrent leurs armées; les braves du Hainaut, de la Flandre, du Namurois et du pays de Liège se mirent en marche sous le commandement de Gauthier d’Avesnes, guerrier dont la famille avait déjà un si grand éclat en Asie. Les Hongrois , ces mêmes peuples qui cent vingt ans auparavant avaient immolé les premiers croisés, convertis alors à la foi de Jésus-Christ, venaient de prendre la croix , et conduits par André II leur roi, ils se joignaient aux Francs (1).
Tous ces guerriers débarquèrent à Ptolémaïs. Ils
(1) Parmi les seigneurs français qui se portèrent à cette croisade, nous ne citerons que Thibaut V, comte de Champagne, Jean de Brienne, Hervé, comte de Nevers, Henri, comte de Rodez, le comte de Forez, Guillaume II de Joigny, Josselin de la Roche-Bernard, Odon de Viviers, Philippe de Montfort, Henri de Nogent, Jean, sire d’Arcis-sur-Aube, Frédéric de Bourmont, Matthieu II, duc de Lorraine, Guillaume d’Arras, Gilles, sire de Rieux, Jean, comte de Mâcon, Henri de Germiny, Gaucher de Châtillon , Pierre d’Averoult, Pierre Mauclerc, duc de Bretagne, Hugues, comte de la Marche, Gillet de Martainville, Herman de Périgord, Raymond IV de Turenne, Odon de Bussy, Érard de Rameru, Renard de Froissart, Baudouin de Mérode, Garnier de Mauny, etc., etc., etc.
apportaient des machines de guerre et des armes. Leur arrivée troubla tellement les infidèles, que dans leurs premières excursions ils firent sans combattre une multitude de prisonniers. Ils prirent d’assaut le mont Thabor, qui était un poste très -important; après quoi Gauthier d’Avesnes se fortifia sur le Carmel.
Un nouveau renfort étant venu d’Occident l’année suivante , on résolut d’aller assiéger Damiette. Il ne faut pas confondre cette place avec la ville de ce nom qui existe aujourd’hui. L’ancienne Damiette était d’une lieue plus avant vers la mer; située à un mille de la Méditerranée , sur la seconde embouchure du Nil, cette ville avait du côté du fleuve un double rempart, et du côté de la terre trois ceintures de bastions. Une tour énorme, assise au milieu du Nil, la protégeait contre les. vaisseaux qui descendaient de l’Égypte. Elle était bien munie de provisions, et sa garnison était considérable. Les chrétiens assirent leur camp dans les riantes campagnes environnantes. Bientôt des vaisseaux, sur lesquels on avait élevé des galeries avec des ponts-levis et des échelles, s’approchèrent des doubles remparts. De grands traits de valeur signalèrent les commencements de ce siège; les musulmans se défendirent si bien, que les premiers chrétiens qui tentèrent l’escalade furent précipités et périrent engloutis dans le Nil. On décida que chaque nation avec ses chefs et ses machines aurait son jour de combat.
Ceux que commandait Gauthier d’Avesnes, voulant distinguer à la fois leur industrie et leur courage, con-
struisirent sur deux vaisseaux solidement liés ensemble un énorme château de bois, égal en élévation à la haute et vaste tour postée au milieu du Nil. Au sommet de la forteresse flottante, on avait placé un pontlevis qui devait s’abattre avec une galerie couverte sur la tour des infidèles. Le 24 août de l’année i 21 8 la monstrueuse machine descendit le Nil. Les matelots qui la dirigeaient s’arrêtèrent et jetèrent leurs ancres devant la tour du fleuve. Des deux côtés on s’apprête à un combat formidable; les chrétiens lancent leurs javelots; les musulmans, en masses pressées sur le rempart, inondent la tour mouvante de feu grégeois. Tout Damiette d’une part, de l’autre toute l’armée chrétienne assemblée sur la rive, font des vœux ardents. Mais en un instant la machine est en feu; le pont-levis tremble et s’enflamme; les premiers croisés qui s’étaient élancés reculent, après avoir perdu leur bannière; les infidèles triomphent. Bientôt pourtant, comme par un miracle, le feu grégeois s’éteint; la machine se trouve réparée; le pont-levis, ayant sacrifié sa galerie, retombe encore sur la tour des Sarasins; et les chrétiens s’avancent à découvert, avec des haches d’armes, des piques, des massues de fer; c’étaient des Liégeois, des soldats du duc d’Autriche, avec quelques Frisons. Les premiers eurent bientôt le pied sur les créneaux de la tour. Là il fallait repousser à travers mille périls un ennemi déterminé. Une partie des Sarasins retirés à l’étage inférieur, saisissaient les soldats de la Croix avec des lances à crocs et les précipitaient d’une hauteur prodigieuse dans le fleuve.
Les historiens citent surtout un jeune Liégeois dont ils ne disent pas le nom. Il combattait au premier rang, un pied sur le pont-levis, l’autre sur la plateforme de la tour ennemie. A ses côtés un Frison, armé d’un fléau à battre le blé, dispersait une poignée d’infidèles et s’emparait de l’étendard jaune du sultan. Le Liégeois faisait face à un Sarasin robuste et portait vaillamment de grands coups, sans vouloir se retirer, malgré les cris de ses compagnons, et sans s’apercevoir que, tandis qu’il combattait, un Maure accroupi brisait avec sa hache la faible poutre sur laquelle il marchait. Il sentit le plancher craquer sous ses pas; ne voulant pas périr sans rendre sa mort utile, il saisit son haut ennemi par la jambe, l’entraîne et disparaît avec lui; et les chrétiens, se précipitant, sont maîtres de la grosse tour.
Mais la ville tint longtemps encore; plusieurs combats augmentèrent la gloire des croisés, sans amener la fin d’un siège qui devait durer dix-huit mois. Nous ne devons pas oublier un trait d’héroïsme que tous les historiens rapportent. Dans une rencontre qui eut lieu sur le Nil, un vaisseau des templiers fut pris par les Sarasins. Pendant que les infidèles, du haut des murs de Damiette, se réjouissaient de cet avantage, les templiers, Français, Belges et Allemands, préférant la mort à l’esclavage, percèrent le fond du navire. Vainqueurs et vaincus, tout fut englouti.
Plusieurs fois, dans des assauts, les chrétiens parvinrent aux créneaux des remparts de Damiette, sans s’y maintenir. Mais comme ils ne se lassaient point et que tous les jours il arrivait de nouveaux
croisés , le sultan du Kaire acheva de se troubler et envoya demander la paix. Il était si effrayé qu’il offrait de rendre aux chrétiens la ville de Jérusalem et de restituer tous les prisonniers faits sur eux depuis la mort.de Saladin. Les barons et les chevaliers accueillirent avec joie ces propositions, qui terminaient la guerre sainte.
Mais le cardinal Pélage , qui était le chef suprême de cette croisade, la repoussa; il voulait tout devoir aux armes; il paraissait sûr de reprendre la Palestine, à laquelle il parlait de joindre l’Égypte. Jean deBrienne, roi de Jérusalem, qui était alors dans le camp, ne fut pas écouté; et on poursuivit le siège de Damiette.
Cette ville, serrée de très-près, était ravagée par la famine. Le 5 novembre selon les uns, le 9 selon les autres, en l’année 12119, on donna au commencement de la nuit le signal d’un grand assaut. Les échelles furent plantées au bruit d’un violent orage. La ville fut prise s^ns résistance. Mais elle n’éfait plus peuplée que de cadavres abandonnés dans toutes les rues. De soixante-dix mille habitants que Damiette avait comptés au commencement du siège, il n’en restait debout que trois mille, dont la faim avait fait aussi des spectres. Les chevaliers eurent pitié de ces infortunés, qu’ils respectèrent. Ils trouvèrent dans la ville de grandes richesses. Ce fut tout le fruit de cette croisade. Le cardinal Pélage, refusant de nouveau la paix, marcha sur l’Égypte; mais, mal secondé, il n’éprouva plus que des revers. Il fallut bientôt rendre Damiette, accepter des conditions au lieu d’en impo-
CROISADE CONTRE LES STADINGS
ser ; et ceux des croisés qui avaient le cœur haut placé s’en revinrent abattus.
Si nous avons peu signalé dans cette croisade l’empereur Frédéric II, digne petit-fils de l’abominable Henri YI, c’est qu’il était l’allié des Sarasins plus que le champion de la Croix, et qu’il ne fit rien qui lui conquît gloire ou honneur.