‹ Légendes des croisadesChapitre 34 sur 41 · XLII. — SAINT LOUIS A PTOLÉMAÏS · texte numérisé non relu

XLII. — SAINT LOUIS A PTOLÉMAÏS

si vous daignez me consoler, Seigneur, soyez béni. Si tous voulez me laisser dans les tribulations , soyez également béni.

Imitation de J. C., liv. III, ch. xvii.

Louis IX, à Ptolémaïs, sentant qu’il ne pouvait rien attendre de l’Europe, et ne pouvant se résoudre à quitter les chrétiens de la Palestine entourés de tant d’ennemis, faisait des appels à l’île de Chypre et à toutes les contrées de l’Orient où les cœurs battaient pour la foi chrétienne. Il ne lui restait que six ou sept chevaliers, et ses invitations n’en augmentaient pas le nombre.

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Pendant qu’il attendait des secours qui ne venaient pas, ou qui étaient sans valeur, un ambassadeur du Vieux de la Montagne, vint le trouver à Ptolémaïs. Le Vieux ou scheik de la Montagne habitait, comme on l’a dit, le mont Massiat. Ses sujets ou plutôt ses séides, enivrés par lui de délices, allaient, à son ordre, tuer les personnages qu’il leur désignait, persuadés que, s’ils mouraient en lui obéissant, ils allaient tout droit dans le paradis de Mahomet, dont il leur donnait l’avant- goût. Cet envoyé parut fièrement, et comme il s’était fait annoncer, il dit au roi :

— Connaissez-vous mon maître ?

— J’ai entendu parler de lui, répondit Louis simplement.

— Pourquoi donc, reprit l’émissaire, puisque vous savez ce qu’il est, ne lui avez-vous pas envoyé des présents, comme ont fait le roi de Hongrie, l’Empereur, le Soudan de Babylone et les autres princes ? Aucun d’eux n’ignore que leur vie est en ses mains; et je suis venu vous avertir de faire comme eux.

Le roi, après l’avoir écouté paisiblement, lui dit de revenir le soir pour recevoir sa réponse.

Le grand maître du Temple et le grand maître de l’Hôpital étaient présents à cette seconde audience; par l’ordre du roi ils obligèrent l’envoyé à répéter ce qu’il avait dit le matin. Après quoi ils le remirent encore au lendemain.

L’ambassadeur du scheik des assassins n’était pas accoutumé à ces manières. Mais il fut autrement surpris le lendemain, lorsque les grands maîtres lui

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dirent qu’on ne parlait pas ainsi au roi de France, et que, sans son caractère d’ambassadeur, ils l’auraient jeté à la mer. Ils ajoutèrent qu’il eût à revenir dans quinze jours faire des excuses au roi, en lui apportant des présents de son maître.

Le Sclieik de la Montagne , redoutant un prince qui le craignait si peu, lui renvoya son émissaire avec des présents singuliers, un jeu d’échecs en cristal, un éléphant de même matière, et comme symboles d’alliance, une chemise et un anneau. « De cet anneau, dit l’ambassadeur, notre prince s’allie à vous et veut qu’avec lui vous soyez tout un, comme sont les doigts de la main »

Louis IX, par un dominicain de sa suite, le frère Yves de Chartres, lui envoya des vases d’or et d’argent, des robes d’écarlate et de soie. Yves de Chartres raconta à son retour que le scheik redouté ne marchait jamais sans être précédé d’un héraut qui criait: « Faites place à celui qui tient la vie et la mort des rois dans sa main. » Il ajoute que le Vieux de la Montagne était de la secte d’Aly, qu’il révérait beaucoup saint Pierre, et que, mêlant la métempsycose à ses croyances, il prétendait que le prince des apôtres avait été Abel, Noé, Abraham, quelques autres justes insignes et qu’il vivait encore dans un autre corps saint ici-bas.

A travers ces faits, le plus grand chagrin de saint Louis était toujours de savoir que des milliers de croisés prisonniers avaient, pour sauver leur vie, embrassé la foi musulmane. Il envoyait des missionnaires chargés de les ramener et de les racheter. Mais

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quoiqu’il eut défendu, par une ordonnance formelle, d’insulter les apostats qui rentraient dans l’Église, ces malheureux restaient en Égypte et ne voulaient pas revenir, dans la crainte de s’entendre appeler renégats.

Louis, dans ce séjour, visita les lieux saints, excepté Jérusalem; il s’était fait cette opinion qu’un roi chrétien ne devait entrer dans la ville sainte qu’après l’avoir délivrée.

Il fut trompé tour à tour par les princes musulmans, qui lui proposaient des alliances et ne les concluaient jamais. Il faisait fortifier Ptolémaïs, Jaffa, Sidon et Césarée; il travaillait lui-même aux travaux pour gagner les indulgences.

Pendant qu’on relevait les murs de Sidon, les deux mille ouvriers qui s’en occupaient furent surpris et massacrés tous par des musulmans venus de Panéas. Louis accourut, et voyant ces deux mille morts restés sans sépulture déjà en putréfaction, il prit sur ses épaules un de ces pauvres corps infects, en disant : « Donnons un peu de terre aux ouvriers de Jésus- Christ. » Tous ceux qui l’entouraient l’imitèrent, et tous ces morts furent inhumés en un lieu qu’il venait de faire bénir. « Quelle victoire pourrait être comparée à cet acte de charité (1 ) ! »

C’est pendant qu’il était à Sidon qu’il eut à supporter sa plus grande douleur. Là, il reçut la nouvelle, bien triste pour lui, de la mort de la reine Blanche, qui avait rendu sa grande âme à Dieu le 1" décembre i 252.

Il reprit le chemin de la France.

(1) MM. Michaud et Poujoulat.

SAINT LOUIS A TUNIS

Tous les saints ont passé par de rudes épreuves et de grandes tribulations, et ils s’y sont perfectionnés.

Imitation, liv. I, ch. xin.

Louis IX, rentré dans ses États, les trouva dans une situation bien plus heureuse qu’il ne l’avait espéré: c’était alors, grâce à la sage administration de la reine Blanche, le seul pays de l’Europe qui fût en paix. Il semblait que la Providence eût veillé spécialement sur ce royaume, qu’il n’avait abandonné que par les motifs les plus chrétiens. Il s’occupa donc de faire des lois sages; et ses Établissements (1) réglèrent la justice, qui cessa d’être arbitraire et sans contrôle. Il diminua les impôts, favorisa l’industrie et les arts, encouragea les études et fonda des églises et des hôpitaux.

En \ 269 il donna sa pragmatique sanction (2), qui ne nous est parvenue que surchargée et altérée. Les gallicans ont cité de cette pièce avec quelque fracas un sixième canon qui défend de payer les sommes que la cour de Rome pourrait exiger. Mais le père

(1) On donne ce nom à un code de lois, d’ordonnances, de décrétales et de coutumes du royaume de France, rédigé et publié par saint Louis avant son départ pour la seconde croisade.

(2) Ordonnance concernant les choses de l’Église. Si elle n’a pas été supposée , elle a été du moins fort altérée après le départ de saint Louis, qui ne devait pas revenir ; ce qui donnait toute liberté én un temps où l’on n’avait que deux ou trois copies manuscrites.

SAINT LOUIS A TUNIS

Daniel n’est pas le seul qui ait vu que ces paroles ne sont pas de saint Louis. Fleury, quoique gallican , fait observer que ce sixième canon manque dans beaucoup d’exemplaires. « Dans les autres canons, ajoute- ))t-il, il n’est nullement fait mention de la cour de » Rome; et on croit que ce saint roi n’y a eu en vue » que les entreprises des seigneurs et des juges laïques )) sur les bénéfices. » Enfin, le président Hénault doute que cette pragmatique soit de saint Louis. Tous les esprits calmes croient qu’elle n’est pas de lui (1).

Mais de toutes parts on rapportait à Louis de tristes nouvelles de la terre sainte, où se reportait tout son amour. Les mamelouks, qui, en tuant le dernier Soudan, s’étaient rendus maîtres de l’Égypte, se choisirent parmi eux un chef intrépide. C’était Bibars, premier de ce nom dans l’histoire. Né esclave aux bords de l’Oxus, devenu émir et s’étant fait sultan, il jura de suivre les traces de Saladin. S’il ne l’égalait pas en génie, il le surpassait en férocité. Il se mit

(1) M. Ancelot, dans sa tragédie de Louis IX en Palestine, a cru aussi faire sa cour à la multitude en mettant dans la bouche de saint Louis donnant à son fils ses derniers conseils des paroles hostiles contre la cour de Rome, qui avait en lui un cœur si dévoué :

Loin de ta cour l’impie et ses conseils sinistres !

Affermis les autels , honore leurs ministres ;

Fils aîné de l’Église , obéis à sa voix ;

Du pontife romain fais respecter les droits.

Rends hommage nu pouvoir qu’il reçut du ciel même.

Mais , soutenant , mon fils , l’honneur du diadème ,

Si d’une guerre injuste il t’imposait la loi ,

Résiste , et sois chrétien sans cesser d’être roi.

Ces deux derniers vers , qu’on a fort applaudis , sont un mensonge à l’histoire et un outrage à Louis IX, qui n’a jamais pu penser que le souverain pontife imposât une guerre injuste.

donc en devoir d’exterminer les Francs en Asie. Il prit et saccagea Nazareth , y détruisit la magnifique église dédiée là à la sainte Vierge. Il s’empara ensuite de Césarée etd’Arsouf, dont les habitants furent tous massacrés ou vendus comme esclaves. Il enleva le fort de Sephet, où s’étaient retranchés les templiers ; et il les fit égorger tous, malgré la capitulation.

Apprenant que la Palestine était indignée de ses actes, il la parcourut avec ses mamelouks, massacrant tous les chrétiens, qu’il voulait, disait-il, exterminer partout. Jaffa et Antioche avaient eu le sort des autres cités. Le comte de Tripoli, effrayé à son approche, s’était éloigné de celte ville, qui était son domaine. Bibars lui écrivit insolemment : « Nous » avons tué tous ceux STir qui tu comptais pour gar- » der Antioche. Si tu avais vu tes chevaliers foulés )) aux pieds des chevaux , les femmes de tes sujets » vendues à l’enchère, tes palais en flammes, tes croix » abattues et les feuillets de ton Évangile jetés au » vent, tu te serais écrié : Plut à Dieu que je fusse » devenu poussière I »

Jamais les chrétiens n’avaient eu d’ennemi plus implacable; et jamais la Palestine n’avait été si complètement abattue. Dans nos contrées, on prêchait encore la croisade , mais en vain ; personne n’osait se hasarder sur une terre dont les habitants étaient plus cruellement traités que ne l’avaient été les Hébreux avant Moïse. Un seul souverain s’occupait encore des chrétiens de l’Orient : c’était saint Louis. Dès qu’il vit son royaume affermi, tranquille au dedans, respecté au dehors, il fit connaître au pape

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Clément IV qu’il était prêt de nouveau à se croiser.

Le pape hésita à l’encourager. Mais Louis se flattait d’une espérance qui lui était chère. On lui disait que le roi de Tunis était disposé à se faire chrétien; et ij voyait là un immense appui.

Le vendredi 23 mars 1268, il rassembla un grand parlement, et tenant en main la couronne d’épines de Notre-Seigneur, il entra dans la salle de réunion, accompagné du légat du saint-siège, et annonça qu’il était décidé à secourir les chrétiens de l’Orient. Il exhorta aussitôt tous les seigneurs qui l’entouraient à prendre la croix avec lui. Ses paroles entraînèrent les grands cœurs; et une nouvelle croisade fut décidée. Le départ fut fixé au mois de mars de l’an 1270. C’est pendant ces deux années que Louis IX, tout en s’occupant des préparatifs guerriers, fit les sages lois dont nous avons parlé.

Les Français devaient avoir pour auxiliaires dans cette nouvelle expédition une troupe de chevaliers anglais, et avec eux des guerriers de l’Espagne, du Portugal, du pays de Naples et de la Sicile. Avant de quitter Paris, le roi confia l’administration de ses États à Matthieu, abbé de Saint-Denis, et à Simon de Nesle. Au mois de mars 1 270, l’armée française partit pour Aigues-Mortes et Marseille, où des vaisseaux génois attendaient les croisés (1). Ceux de l’ Aragon,

(1) Parmi ceux qui menèrent leurs vassaux à l’expédition de Tunis, nous ne noraftnerons que le comte d’Artois; le comte d’Alençon; Thibaut de Champagne, roi de Navarre; le comte de Poitiers ; le duc de Bourgogne Hugues IV ; Jean le Roux, duc de Bretagne; Guillaume de Courtenai; le comte de Ponthieu ; Alphonse et Jean de Brienne ; Roger, vicomte de Béziers; Guillaume de Dampierre, comte de Flandre; Guy III de Levis;

du Portugal et de quelques autres contrées, embarqués en avant, se dirigeaient sur la Syrie. Mais le frère du roi, Charles d’Anjou, dont les États de Sicile étaient voisins de Tunis, proposa de tirer d’abord sur ce pays où l’on avait en espérance des alliés; on mit à la voile le 11 juillet pour les côtes d’Afrique, et trois jours après la flotte arriva en vue de Tunis. Les croisés français débarquèrent et assirent leur camp au milieu même des ruines de Carthage.

C’était alors une grande et riche cité que Tunis. Mais, avant de s’en approcher, Louis voulut que l’on attendît Charles d’Anjou, qui, aussitôt après l’adoption de son avis, était allé en hâte dans ses États de Sicile, d’où il devait amener une armée et une flotte. Cependant le roi fit savoir au prince musulman que, s’il se faisait chrétien, comme on lui en avait donné l’espoir, les croisés débarqués sur ses côtes seraient aussitôt ses amis et ses alliés. Le roi africain, à cette proposition, réunit ses troupes et envoya répondre à saint Louis qu’il viendrait bientôt chercher le baptême sur le champ de bataille.

Et peu après cette réponse, des multitudes de cavaliers maures se montrèrent autour du camp, en mille petites troupes. Ils en agaçaient les abords et

Humbert de Beaujeu ; Jean, dit Tristan, fils de saint Louis, né à Damiette ; Henri I«r, comte de Vaudemont; Sicard, vicomte de Lautrec; Enguerrand de Bailleul; Ebles VII, vicomte de Ventadour; Conan, Tristan et Yvon de Quélen; le comte de Blois; Guy VIII de Montmorency; Guillaume III, vicomte de Melun; Robert IV, comte de Bralne; Bertrand II; de la Tour d’Auvergne; Macé de Lyons; Dreux deMello; Jean, comte de Nevers; Jean II, comte de Soissons; Jean II, comte de Vendôme, etc., etc., etc.

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tendaient toutes sortes de pièges, sans oser attaquer formellement les soldats de la Croix. Les Francs dédaignèrent ces amorces et ne bougèrent pas. Mais au bout de quelques jours ils reconnurent que tous leurs alentours étaient circonvenus, et que le sol où ils s’étaient arrêtés était aride et sans eau. Tout moyen de s’approvisionner leur était ravi à moins de combattre. Ils n’avaient que des viandes salées , et la chaleur était étouffante. Dans cette solitude bloquée, les mauvaises fièvres et la dyssenterie s’abattirent sur l’armée française; et le camp fut jonché de malades.

Un pieux personnage fit remarquer alors que tous les malheurs dont les croisades avaient été frappées venaient sans doute de ce que les chefs avaient trop compté sur les secours humains, tout en marchant pour la cause de Dieu. Il rappela Godefroid de Bouillon , qui avait dit : « Quand il ne me resterait que soixante chevaliers, j’assiégerais Jérusalem. )) Il croyait que la précédente croisade avait échoué parce qu’on avait compté sur le comte de Poitiers et sur les secours de Chypre, et qu’on échouerait là encore en attendant Charles d’Anjou, qui n’arrivait pas.

Comme pour justifier ces remarques, on vit mourir de l’épidémie qui avait envahi l’armée les principaux seigneurs. La plupart des soldats étaient malades. Le roi lui-même fut atteint. Il continuait néanmoins à s’occuper de tous les siens, autant que le lui permettaient ses forces, qui diminuaient tous les jours.

Lorsqu’on apprit qu’il ne pouvait plus quitter le

lit , ce fut un deuil général ; tous les chevaliers et tous les soldats fondaient en larmes. Alors il fit élever un crucifix devant son lit, et il donna à son fils ses dernières instructions, que l’on a précieusement conservées. Il avait communie trois fois dans sa maladie. Le 24 août, quarantième jour de son séjour au camp, il sentit qu’il allait mourir; il se fit mettre sur la cendre et demanda le saint viatique. Après qu’il l’eut reçu avec la foi la plus vive, il bénit ses enfants, leur fit ses adieux, et désira être seul avec son confesseur. Il continua de prier. A trois heures, ce même jour, comme il disait ce verset d’un psaume : « Seigneur, j’entrerai dans votre maison et je vous adorerai dans votre saint tabernale, » il rendit l’esprit.

Le roi de Sicile arriva au moment où Louis IX expirait. Il amenait des troupes. On lui donna unanimement le commandement de l’armée. Il attaqua aussitôt les Maures, les battit en plusieurs rencontres et inspira tant d’effroi au roi de Tunis, qu’il envoya demander la paix. Il se reconnaissait tributaire du roi d^ Sicile; il offrait une partie de ses trésors pour les frais de la guerre. Une trêve de quinze ans fut conclue. Philippe le Hardi, fils et successeur de saint Louis, Charles, roi de Sicile, Thibaud, roi de Navarre la signèrent le 31 octobre (1270), et l’armée s’en revint aussitôt.

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