XLV. — LES TEMPLIERS
Comment en un plomb vil l’or pur s’est-il changé?
Racine, Athalie.
On a VU que, vers l’an 1118, quelques-uns des pieux chevaliers réunis à Jérusalem pour la défense du saint Sépulcre s’étaient consacrés à la protection des pèlerins qui venaient adorer là. Ils n’étaient
LES TEMPLIERS
dans l’origine que neuf, tous Français, de la suite de Godefroid de Bouillon; leur chef était Hugues de Payns ou Payons (1). On les appela les chevaliers du Temple et plus simplement bientôt les templiers, parce qu’ils habitaient une maison bâtie dans le voisinage du temple de Salomon. Dans la suite ils appelèrent Temple toute maison de leur ordre. D’abord, ils ne vivaient que d’aumônes, ce qui fit qu’on les désigna aussi sous le nom de Pauvres de la sainte Cité.
En même temps, d’autres nobles cœurs s’étaient dévoués au soin des pèlerins malades; on les appelait les chevaliers de l’Hôpital, les hospitaliers et encore les chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem, parce que l’hôpital était sous le patronage de saint Jean.
Les templiers rendirent, dès leurs débuts, tant et de si éminents services, que les souverains et les seigneurs s’empressèrent de leur donner à l’envi des biens considérables. En 1128, au concile de Troyes, saint Bernard leur donna une règle. Elle consistait en soixante-douze articles, qui, en substance, leur imposaient les trois vœux de religion : l’habit blanc, l’obligation de faire maigre quatre jours de la semaine, de s’abstenir en tout temps de la chasse, d’assister tous les jours à l’office divin. Lorsque le service militaire les en empêchait, ils étaient tenus d’y suppléer par des prières qui leur étaient spécifiées. En 1146, le pape Eugène III détermina la
(1) Payns ou Payons, seigneurie de Champagne, et non de Picardie, comme le dit Bongars. Ce village existe toujours à trois lieues de Troyes, et garde le souvenir de Hugues.
LES TEMPLIERS
forme de leur habit, sur lequel ils portaient une croix.
Cet ordre se multiplia rapidement, fît de trèsgrandes choses et s'enrichit à tel point qu’en 1 30o, après moins de deux siècles d’existence, il possédait en Europe neuf mille seigneuries.
Dans cette opulence qui s’accroissait tous les jours, le dévouement chrétien fit rapidement place à l’ambition, aux tentations du luxe, et la corruption gagna l’ordre. Les templiers en vinrent à mépriser leur règle; ils se rendirent indépendants des puissances dont ils devaient être les soutiens; ils se montrèrent insolents, séditieux et avides; ils exercèrent des brigandages; et on vit plusieurs d’entre eux, qui n’étaient entrés dans l’ordre que par des motifs d’orgueil , apostasier pour les richesses et la puissance.
L’hérésie albigeoise les infecta. Bientôt on les accusa sourdement de faire entre eux une société secrète pleine d’odieux mystères, qui se proposait l’envahissement de l’Europe. On disait que, dans leur intimité, ils abjuraient la foi chrétienne et pratiquaient un culte souillé de pratiques et de superstitions abominables. La magie, la sorcellerie, l’adoration du diable leur étaient reprochées.
Des aveux établirent que, dans les tenues secrètes de leurs chapitres, qui avaient lieu de nuit, on exposait un simulacre, objet de leur culte, appelé Tête de Bophomet. On en saisit une à Marseille, lorsqu’on fît leur procès, dont nous allons parler; et M. de Hammer en a retrouvé une autre, en 1818, dans le
LES TEMPLIERS
cabinet des antiques du Musée impérial de Vienne. Cette tête dorée peut avoir été une des divinités primordiales des Égyptiens. Elle posait sur quatre pattes de chat. Les aveux de la procédure constatèrent que l’être qu’ils conjuraient au moyen de cette tête entourée d’hiéroglyphes paraissait sous la forme d’un chat et leur parlait. Nous racontons; nous n’expliquons pas.
Philippe le Bel, éclairé par des rumeurs sinistres, craignit que les templiers ne fussent en effet les ennemis de la société et de l’Église. 11 fit rechercher leur conduite et leurs mœurs. Sur les révélations de deux criminels détenus dans les prisons, et dont l’un était' un templier apostat, il fit arrêter et interroger plusieurs templiers qui se trouvaient à Pai is. Ils avouèrent les abominations dont on accusait l’ordre. — -C’était en l’année 1307.
Ce commencement d’enquête jeta quelque alarme parmi les templiers. Au mois d’août,' le grand maître et plusieurs des principaux chevaliers s’en plaignirent au Pape, et, forts de leur puissance partout assise, ils demandèrent hardiment que, si on avait un procès à leur faire, on le fît régulièrement. Ils comptaient imposer silence aux clameurs par un ton si tranchant. Mais Philippe le Bel les prit au mot; et le 13 octobre il fit arrêter dans ses États tous les templiers. Le 15, il assembla le clergé de Paris, fit convoquer le peuple et ordonna que l’on rendît compte publiquement des accusations portées contre les chevaliers du Temple. On ne pouvait procéder plus loyalement.
LES TEMPLIERS
Les templiers étaient accusés : de renier Jésus- Christ à leur réception dans l’ordre , et de cracher sur la croix; 2® de commettre entre eux des impuretés abominables; S*’ d’adorer dans leurs chapitres généraux une idole à tête dorée et qui avait quatre pieds; 4® de pratiquer la magie; 5” de s’obliger à un secret impénétrable par les serments les plus affreux (1).
Les deux premiers articles furent avoués par cent quarante des accusés; trois seulement nièrent tout. Le pape Clément V s’opposa d’abord aux poursuites commencées contre ces religieux militaires. Il n’autorisa leur continuation qu’après avoir interrogé lui-même, à Poitiers, soixante-douze chevaliers, et s’être convaincu par leurs aveux de la vérité des faits.
Il y eut dès lors des commissaires nommés; des informations se firent dans toutes les grandes villes. Les bulles du pape furent envoyées à tous les souverains, pour les exhorter à faire chez eux ce qui se faisait en France. Quoique les templiers tinssent à tout ce qu’il y avait de plus grand dans les divers États, partout les accusations elevées contre eux devinrent si évidentes, que partout ils furent abandonnés. Jacques de Molay, leur grand maître, qui du reste était très-ignorant, avoua à Chinon, le 20 août i 308, les crimes déclarés, et les désavoua à Paris, le 26 décembre 1309. Mais le désaveu ne prouve rien. Les confessions avaient été faites librement et sans tortures.
(1) Bergier, Dicdonn. de théologie.
LES TEMPLIERS
Par toute l’Europe la vérité était reconnue de tous. Une bulle, publiée le 3 avril 1312, au concile de Vienne en Dauphiné, déclara l’ordre des templiers aboli et proscrit. Les chevaliers furent dispersés; les principaux chefs condamnés à une prison perpétuelle, après qu’ils auraient fait leur confession publique. Un échafaud fut donc dressé à Paris devant les portes de Notre-Dame. C’est là que Jacques de Molay et un autre des hauts chevaliers devaient faire amende honorable. Jacques de Molay avait de nouveau confessé la vérité. Au lieu de réitérer l’aveu qu’on attendait en public, dès qu’il fut sur l’échafaud, il rétracta une seconde fois sa confession, l’autre chevalier l’imita; et c’est alors que Philippe le Bel indigné assembla son conseil, qui condamna ces deux grands coupables à être brûlés. Leur supplice eut lieu ce même jour, 18 mars 131 4. On voit que leur procès avait duré sept ans. Si la passion s’en fût mêlée, comme on l’a tant écrit, il eût marché plus vite.
Il n’est pas vrai que Jacques de Molay ait ajourné le roi et le pape, comme on l’a dit aussi pour produire un effet de théâtre. Lui et ses compagnons infortunés se. bornèrent à invoquer vainement une vengeance mystérieuse contre leurs juges.
Telle est la vérité sur les templiers. Ajoutons que ni le roi de France, ni le pape, ni les autres souverains ne profitèrent de leurs dépouilles, dont une grande partie fut donnée aux chevaliers de Saint- Jean ou de l’Hôpital, qui, ne pouvant plus rien en terre sainte, s’étaient retirés dans l’île de Rhodes
CROISADE CONTRE BAJAZET
SOUS la conduite de Guillaume de Villaret, leur grand maître.
Nous retrouverons plus loin ces chevaliers.
XLVL — CROISADE CONTRE BAJAZET
si vous redoutez un ennemi déclaré, n’attendez pas qu’il entre chez vous.
PüFFENDORF.
Sigismond de Luxembourg , qui devait succéder à l’empereur Venceslas, son frère, avait épousé en 1386 la princesse Marie de Hongrie, fille unique et seule héritière du roi Louis FL A la mort de ce prince, en 1392, Sigismond, en attendant l’empire, se trouva roi de Hongrie. Il gouvernait ses États avec quelque dureté, mais il les défendait avec vaillance. Il avait trente ans lorsqu’en 1396, menacé par Bajazet, sultan des Turcs, il appela à son aide les cheva-. liers chrétiens. C’était une croisade , puisqu’il fallait combattre les infidèles et que les Turcs, sous la conduite de Bajazet, menaçaient de nouveau d’envahir l’Europe. Leur chef, vain et farouche , avait même annoncé qu’il irait à Rome, qu’il y ferait manger l’avoine à son cheval sur le maître-autel de Saint- Pierre, et qu’il ne s’arrêterait qu’après avoir rangé tous les États chrétiens sous sa domination.
Sigismond envoya en France et en Belgique une ambassade qui fut partout généreusement accueillie. Le roi Charles VI promit de se mettre à la tête d’une ligue chrétienne contre les Turcs. Les plus braves chevaliers se montrèrent disposés à prendre la Croix;
CROISADE CONTRE BAJAZET
Philippe le Hardi, comte de Flandre et duc de Bourgogne, vit avec plaisir une expédition qui devait réveiller la foi. Il combla d’honneurs et de présents les envoyés hongrois; et il fut décidé aussitôt que le prince Jean, son fils aîné, serait le chef des croisés de la Bourgogne et de la Flandre. Un vaillant chevalier flamand, Jean de la Gruthuse, devait porter l’étendard du prince.
A la tête des chevaliers français, on remarquait Philippe d’Artois, connétable du royaume, l’amiral Jean de Vienne, Guy de la Trimouille, le maréchal de Boucicaut, le sire de Coucy, le comte de la Marche, Philippe de Bar et une foule d’autres; à la suite de Jean de Bourgogne, le sire de Saimpy, chevalier du Hainaut’, Guillaume de Rupelmonde, Baudouin Goethals , etc.
Ces armées se mirent en marche le 6 avril 1396, se promettant, après avoir vaincu Bajazet, d’aller délivrer Constantinople, d’y rétablir l’empire latin, de passer ensuite en Palestine et d’y reprendre les lieux saints.
Après qu’ils eurent heureusement traversé l’Allemagne, les croisés furent accueillis avec honneur par le roi de Hongrie, qui les attendait; Bajazet ne paraissait pas encore. — Mais il ne tardera pas à se montrer, dit Sigismond. Je le connais et je sais ses manières. Son armée régulière sera, selon ses habitudes, précédée de nuées de gens à pied , qui se répandront partout sans ordre , pour piller et pour enlever ceux de nos hommes qui viendraient à s’écarter. Nous ferons une avant-garde pareille, composée de gens du
CROISADE CONTRE BAJAZET
pays; nous serons derrière en corps de bataille, pour les soutenir et pour combattre ensuite l’armée de Bajazet.
Les chevaliers français et flamands s’offensèrent de ces propositions. Ce qui a causé tant d’échecs dans toutes ces saintes guerres, c’est que les chevaliers, ne comprenant pas la soumission, qui produit l’unité et le succès, voulaient agir chacun à son gré.
— Croit-on, disaient-ils avec un orgueil malheureux, que nous soyons venus de si loin pour soutenir les milices et marcher à la suite des gens des communes ? Notre coutume n’est pas de donner après les autres, mais de les entraîner par notre exemple. Si l’ennemi se présente, rien ne pourra nous empêcher de marcher sur lui.
Le roi de Hongrie s’affligea de cette résolution, qui paralysait d’avance la discipline et que blâmaient les vieux guerriers. Cependant il arma chevalier Jean de Bourgogne , qu’on appelait alors le comte de Nevers; et aussitôt Jean de laGrulhuse éleva sa bannière.
L’ennemi ne paraissant pas encore, les croisés marchèrent en avant; ils prirent sur les Turcs quelques places et s’en allèrent mettre le siège devant Nicopolis, grande ville de la Bulgarie, sur le Danube, alors au pouvoir des Turcs. Cette place trèsTortifiée était défendue par une solide garnison. Les croisés la cernèrent pour l’affamer. Mais on leur annonça bientôt qu’une armée turque venait au secours des assiégés.
— Allons voir ces gens-là , dirent aussitôt quelques chevaliers.
CROISADE CONTRE BAJAZET
Une partie de l’armée chrétienne s’avança sous la conduite des sires de Coucy, de Saimpy et de Roye; ils attendirent les Turcs dans une embuscade, leur tuèrent quinze mille hommes et s’en revinrent chargés de butin.
Comme ils triomphaient et qu’ils s’abandonnaient aux plaisirs et aux jouissances du luxe, on leur dit que Bajazet arrivait en personne, avec son armée immense. D’abord les chevaliers refusèrent de le croire. Quand il ne leur fut plus possible d’en douter, ils levèrent le siège. Mais l’armée turque s’avançait comme un torrent, débordant de tous côtés. Il fallut se mettre en bataille. Les chevaliers, tout brillants d’or et de soie, eurent à peine le temps de revêtir leurs armures; ils coupèrent les poulaines de leurs souliers (1); pleins encore du vin qu’ils venaient de boire, ils montèrent à cheval, pendant qu’on déployait les étendards.
La première attaque des chevaliers fut terrible. Elle bouleversa l’avant-garde de Bajazet, arriva sur l’infanterie turque, l’enfonça et en fit un grand carnage. La cavalerie ennemie du centre fut culbutée pareillement, et les chevaliers s’engagèrent à sa poursuite. C’était là que Bajazet les attendait. Il fit avancer ses ailes au bruit des timbales, mit en fuite
(1) Les poulaines étaient un allongement de la pointe du soulier, qui avait un pied, un pied et demi, deux pieds, suivant l’importance du personnage; cette pointe avancée se retroussait et s’attachait au-devant de la jarretière par une petite agrafe d’or. De cette mode bizarre est venue cette expression qui désigne un personnage considérable : « 11 est sur un grand pied dans le monde. »
330 CROISADE CONTRE BAJAZET
les Hongrois et enveloppa les croisés, dont le massacre commença.
On dit que pas un des soldats chrétiens ne tomba sans avoir exterminé dix de ses ennemis. Mais c’est là une de ces exagérations qu’on ne doit jamais prendre à la lettre. Ce qui est tristement vrai, c’est que des douze mille croisés, français ou belges, il n’eu resta debout que trois cents, qu’on fit prisonniers et que l’on conduisit à Bajazet. Le vainqueur en choisit vingt-cinq, à la tète desquels était Jean de Bourgogne, comme assez grands seigneurs pour payer chèrement leur rançon; il fit décapiter tous les autres, en représailles du massacre que les chrétiens avaient fait de leurs prisonniers avant la bataille. On n’épargna que trois d’entre ces condamnés :
Philippe Pot, gentilhomme bourguignon , dont le courage et le grand cœur furent protégés par la sainte Vierge (1);
Jacques Dufay,* écuyer du Tournaisis, parce que quelques officiers turcs reconnurent dans ce vaillant guerrier, grand coureur d’aventures, un brave qui, autrefois, avait fait la guerre avec eux sous Tamerlan, roi des Tar lares;
Jacques de Helly, chevalier de l’Artois, qui précédemment aussi avait combattu dans les armées de Tamerlan, tant les chevaliers de ce temps-là allaient chercher de lointaines aventures (2), fut épargné pareillement. Bajazet l’envoya à la cour de Charles VI
(1) Voyez sa légende historique dans les Légendes des saintes images : Le Tournoi de Notre-Dame.
(2) M. de Barante, Histoire des ducs de Bourgogne.
CROISADE CONTRE AMURAT
et à celle de Philippe le Hardi pour leur porter les nouvelles de leur croisade et leur demander deux cent mille ducats de rançon s’ils voulaient revoir les débris de leur chevalerie.
Il fallut plusieurs mois pour rassembler cette grosse somme. Elle arriva enfin , et Jean de Bourgogne reparut dans les États qu’il devait posséder, ne rapportant d’une si désastreuse expédition que le nom de Jean Sans peur, lequel lui avait été donné à cause de la fière assurance avec laquelle il avait paru devant Bajazet.
XLYII. — CROISADE CONTRE AMURAT IL
Lorsque la grandeur d’un prince semble prête à se déborder et menace d’engloutir l’univers , il est de la prudence de lui opposer des digues et d’arrêter le cours d’un torrent. Voltaire.
Malgré la terreur qu’inspiraient les Turcs, une nouvelle troupe de chevaliers français osa encore les aller combattre; on comprenait, comme l’avaient compris dès le commencement Charles Martel et Charlemagne, que refouler ces peuplades féroces, c’était protéger l’Europe chrétienne. On annonçait avec effroi que ces rudes enfants de Mahomet assiégeaient Constantinople. Une petite armée partit sous le commandement de Boucicaut, qui était reposé à peine de son affreuse captivité ; et ils délivrèrent la capitale de l’empire grec.
Pour rendre encore plus de sécurité à Constantinople , il arriva bientôt qu’un autre grand peuple non
332 CROISADE CONTRE AMURAT
moins farouche, les Mogols, qui avaient pour chef Tamerlan , déclara la guerre à Bajazet. Les deux armées se rencontrèrent, en 1402, dans les plaines d’Ancyre , en Phrygie. A la suite d’une bataille qui dura trois jours , Bajazet avait perdu son armée et se trouvait prisonnier d’un homme aussi barbare que lui.
Dès lors on prêcha plus que jamais la guerre contre les musulmans. De tous côtés on pressait les hommes de cœur de se croiser. Mais de nouvelles armées ne s’ébranlèrent que lorsqu’on vit l’empire des Turcs se reconstituer et leurs princes redevenir menaçants. Soliman P'* avait succédé à Bajazet; il avait été remplacé très-vite par Musa-Chélébi , son frère , puis celui-là avait fait place à Mahomet V% et, en 1442, c’était Amuratll, qui régnait depuis plus de vingt ans, et qu’il fallait combattre. Une armée de croisés rassemblée de tous les pays chrétiens s’élança donc sous le commandement de Hunyade , vaïvode de Transylvanie, et de Ladislas, roi de Hongrie et de Pologne. Elle se dirigeait sur Constantinople.
Dans la route, elle eut plusieurs rencontres, signalées par deux victoires, qui animèrent les soldats de la Croix, et qui effrayèrent leurs ennemis. Le sultan Amurat , las de sa vie de luttes et de combats, envoya aux chefs chrétiens des ambassadeurs chargés de leur offrir une paix avantageuse. Ils l’acceptèrent et signèrent le traité. Mais ils agissaient sans consulter les hommes sages. Quand le légat du saintsiège apprit ce qui venait d’être fait, il représenta aux chevaliers que c’était là une faute grave, qu’on
CROISADE CONTRE AMURAT
ne devait jamais se confier aux engagements les plus solennels des musulmans, et qu’on perdait l’occasion de rassurer, au moins de ce côté-là, l’Europe chrétienne. Les vieux chevaliers donnèrent raison au légat; et dans cette situation, l’armée chrétienne arriva à Warna, en Bulgarie, où les Grecs et les Italiens avaient promis d’envoyer à l’armée de la Croix deux flottes et des secours. On n’y trouva pas un vaisseau.
Obligés de rester là, les croisés apprirent qu’Amurat II, dégoûté des grandeurs, avait laissé son trône à Mahomet II, son fils encore enfant, et que , décidé à se faire ermite, il s’était retiré à Magnésie, dans cette partie de l’Asie Mineure qui s’appelait autrefois la Lydie. Ils décidèrent aussitôt une résolution de violer le traité, ce qui était une faute nouvelle.
Mais ils songeaient qu’ils avaient affaire désormais à un prince enfant; ils reprirent donc les hostilités.
Dès que cette nouvelle arriva dans la retraite d’Amurat, il en sortit avec colère , jurant de venger le traité violé; il arriva bientôt à la tète d’une armée immense. Le légat et le vaillant Hunyade proposaient la retraite. Ladislas, s’écriant qu’il voulait vaincre ou mourir, s’élança furieux au milieu des bataillons ottomans; il se dirigeait droit au sultan Amurat. Mais, percé de mille coups, il fut bientôt renversé, et sa tête, élevée sur une pique, mit en déroute les Hongrois; en un mot, ce fut une défaite où plus de dix mille croisés perdirent la vie, et où l’empire des Turcs s’affermit davantage.
XLYin. — LES TURCS A CONSTANTINOPLE.
MAHOMET II
Mahomet II est l’Attila du quinzième siècle. Feller.
Amurat, vainqueur à Warria, reprit goût à la vie guerrière ; il fit des courses et des dévastations sur les frontières des Hongrois, étendit ses possessions; et il avait repris le siège de Constantinople lorsqu’il mourut, en 1451. Il avait construit et possédait de redoutables forteresses qui , à deux ou trois lieues de Constantinople, la menaçaient plus que jamais et assuraient au besoin la retraite de ses assiégeants. Mahomet II , qui avait alors vingt et un ans, continua à fortifier les approches de la ville qu’il convoitait pour capitale.
Constantin Dracosès, fils de Manuel Paléologue, était depuis l’an 1449 empereur de Constantinople; et Amurat II avait contribué à l’asseoir sur ce trône, en attendant que son fils put l’y remplacer.
Mahomet II fit pendant deux ans des préparatifs immenses pour se l’assurer. L’empereur grec voyait clairement les dangers qui l’entouraient; il envoyait dans toutes les cours chrétiennes des ambassadeurs chargés de solliciter des secours. Mais on avait eu tant à se plaindre des Grecs, que l’enthousiasme des croisades ne se réveilla pas pour eux. Gênes et Venise, qui avaient des comptoirs à Constantinople, envoyèrent quelques troupes ; elles agissaient en
MAHOMET II
cela par un motif intéressé. Le papé seul (c’était Nicolas V) fit partir, uniquement pour la cause de la Croix, une petite troupe. Mais les Grecs , devant les périls qui les enveloppaient de toutes parts, les Grecs parlaient beaucoup et n’agissaient pas. Avec une population innombrable , l’empereur ne pouvait pas réunir plus de cinq mille défenseurs. Les moines grecs de leur côté, appuyés par Gennadius, qui était devenu subitement l’adversaire des Latins, criaient dans les rues que tout était perdu si on acceptait les secours des Catholiques; et qu’il valait mieux voir à Constantinople le turban de Mahomet que la tiare de Rome.
Quelques fanatiques assuraient aussi que la ville ne pouvait pas tomber et qu’un ange allait la délivrer. La multitude comptait là-dessus, et personne, sinon l’empereur, ne s’effrayait trop, tandis que Mahomet II voyait approcher l’heure de son triomphe.
Dans les premiers jours du mois d’avril de Tan 1 453 , la ville de Constantinople se trouva cernée par une armée de trois cent mille Turcs. Leurs masses, de tous les côtés, couvraient la terre, et le pavillon du sultan était planté devant une des portes. Sa flotte innombrable occupait tout le Bosphore. Il proposait une capitulation : il voulait Constantinople , puisqu’il était maître de toutes les places de l’empire; il offrait à Constantin Dracosès une principauté dans le Péloponnèse. Constantin crut qu’il était de son honneur de ne pas accepter ces conditions; et se trouvant avec ses cinq mille Grecs et les secours envoyés par le souverain pontife, les Vénitiens et les Génois,
à la télé d’une garnison de dix mille hommes, il s’imagina qu’il pouvait défendre sa ville, solidement et partout fortifiée.
Le port, qui était fermé par d’énormes chaînes de fer, ne s’ouvrait qu’aux bâtiments qui amenaient des vivres ou des secours. Jusqu’à la fin d’avril, les efforts des Turcs échouèrent. C’est alors que Mahomet résolut de transporter sa flotte des eaux du Bosphore dans le port qui lui était inaccessible. Il fit couvrir deux lieues de chemin de planches de sapin , enduites de suif et de graisse, et disposées de manière à recevoir les vaisseaux; il fit tirer du détroit, à force de machines et de bras , quatre-vingts galères et soixante-dix allèges , qui coulèrent sur le lit qu’on leur avait préparé. Tout cet immense travail s’exécuta en peu de jours; et un matin, les assiégés virent, à leur grande stupeur, une flotte entière descendre de la terre dans leur port.
Les Grecs cependant ne songeaient pas à se rendre, Constantin se montrant décidé à mourir plutôt que d’abandonner sa capitale. Mais les dangers grandissaient tous les jours. Le 27 mai, Mahomet, parcourant tous les rangs de son armée, lui annonça que dans trois jours Constantinople serait prise, que ses soldats en auraient le pillage, qu’ils y feraient un riche butin , qu’il le jurait par son père Amurat et par les quatre mille prophètes. Deux cent mille voix lui répondirent par leur cri de bataille, et l’assaut commença de tous les côtés à la fois. Il se poursuivit la nuit même, chaque soldat musulman portant un flambeau allumé au bout de sa lance. Le 29 mai.
MAHOMET II
l’empereur ayant été tué sur le rempart, il n’y eut plus de résistance, et la ville, en un clin d’œil, fut remplie de soldats turcs, qui massacrèrent quarante mille personnes, et firent soixante mille esclaves. Le pillage, qui s’agitait partout, fit fuir un nombre plus grand encore des habitants éperdus, de sorte que Mahomet fut obligé de repeupler la ville.
Il ne voulut pas détruire les Grecs; il les méprisait trop pour les craindre. Il leur donna pour patriarche ce Gennadius, en qui il voyait Tardent ennemi des catholiques.
Lorsqu’on apprit en Europe que les Turcs régnaient à Constantinople, l’effroi fut général. On reparla d’une croisade, devenue plus difficile que ja^ mais; néanmoins , on voyait que, maîtres de la ville des Constantins, les Turcs ne s’arrêteraient pas là.
Ainsi, disait-on partout,. les infidèles que Godefroid de Bouillon et ses successeurs avaient si vaillamment combattus envahissent le monde et se rapprochent de jour en jour des pays soumis à TÉvangile. La terre sainte, où les princes latins avaient relevé la Croix, était retombée sous le joug du croissant; et, douleur nouvelle! les bannières de Mahomet flottaient sur les tours de la ville que Baudouin avait rendue à l’Église romaine, et qu’on avait si malheureusement abandonnée.
Philippe le Bon, duc de Bourgogne et souverain des plus belles contrées de la Belgique et de la Neerlande, sentit son cœur oppressé à ces tristes nouvelles; toute sa cour partagea ses sentiments d’héroïsme religieux ; et dans une réunion où il convoqua
à Lille ses chevaliers, il fit apporter un faisan vivant, orné d’or et de pierreries, sur lequel il proposa un vœu qui fut accueilli par de grandes et vives acclamations.
11 commença lui-même, malgré son âge avancé, par vouer « à Dieu, à la très-glorieuse Vierge Marie, » aux dames et au faisan, que , si le roi de France , » son seigneur, ou tout autre prince chrétien voulait » faire la guerre au Grand Turc et aux infidèles, il » l’accompagnerait à cette croisade , avec ses chevay> liers ». Il ajouta : « Et si, durant ce voyage, je » puis par quelque manière savoir que ledit Grand » Turc a volonté d’avoir affaire avec moi corps à » corps, je le combattrai, avec l’aide de Dieu tout- » puissant et de sa très-douce Mère , lesquels j’ap- » pelle toujours à mon aide. »
Tous les chevaliers étendirent la main sur le faisan, promettant de prendre la Croix et de suivre leur prince, et ajoutant à leur vœu des clauses particulières; ce qui est assez fréquent dans les chroniques du- moyen âge. L’un s’obligeait à ne point se mettre au lit le samedi, l’autre à ne pas manger à table le mardi , un troisième à ne pas boire de vin , d’autres à ne pas faire tourner la tête à leurs chevaux, à ne porter ni chaperons, ni gantelets, à se vêtir de haires, à ne prendre aucun ébat, jusqu’à l’accomplissement de leur vœu, qui est célèbre dans l’histoire sous le nom de Vœu du Faisan.
Le roi de France (Charles VII) ne pouvant pas se croiser alors, Philippe le Bon partit pour l’Allemagne, au mois de mars de l’an 1 454. Sur les instances du
MAHOMET IL
saint-siège, une diète devait se tenir à Ratisbonne pour la croisade. jL’ empereur (c’était le lâche et fainéant Frédéric IV) , insensible à l’honneur, matériel et avare, ne voulut pas même faire les frais du voyage à Ratisbonne; et tous les projets chevaleresques s’évanouirent devant cette avanie.
Mais pourtant les vœux étaient faits, et on ne pouvait pas s’en délier ainsi. Pendant dix ans, on parla donc toujours de la croisade, qui ne cessait d’occuper les esprits. On comprenait que, Constantinople prise, Rome était menacée. Mahomet ne se reposait pas. Il avait juré l’extermination des Latins. Ses guerriers faisaient le ravage en Albanie , harcelaient la Hongrie et se préparaient à l’attaque de Relgrade. En Albanie, ils étaient constamment vaincus par l’héroïque Scanderberg, qu’ils ne purent jamais déloger de Croia, sa capitale. Ils attaquèrent Belgrade, dont le siège est célèbre. Cette place, arrosée par le Danube et la Save, était investie depuis quarante jours, quand des secours arrivèrent, conduits par Hunyade, échappé du massacre de Warna. Ce grand guerrier marchait, accompagné de Jean Capistran, l’un des prédicateurs de la croisade; son éloquence et ses ardentes prières avaient levé des bataillons de cœurs généreux. Le 6 août 1456, Hunyade tomba sur les musulmans, leur tua vingt mille hommes, mit le reste de leur armée en fuite , détruisit leur flotte qui couvrait le Danube et la Save; et le sultan, blessé lui-même, se hâta de fuir.
Mais il n’était pas pour cela abattu. Les Turcs sont tenaces et se flattent toujours qu’ils auront demain ce
qui leur échappe aujourd’hui. Dans son insatiable envie de s’agrandir toujours, Mahomet répara promptement .ses pertes; il s’empara facilement du Péloponnèse et songea ensuite à l’Italie.
Deux ans après la délivrance de Belgrade, Ænéas Sylvius Piccolomini, évêque de Sienne, qui, avec Jean Capistran, avait ardemment prêché la croisade sous le pape Calixte III, fut appelé à lui succéder sur le saint-siège. Il prit le nom de Pie II, et poursuivit l’œuvre des saintes guerres. Il envoya des légats à tous les princes chrétiens pour leur annoncer les périls dont l’Europe était menacée. Mais l’Europe était devenue froide. Enfin, voyant les Turcs maîtres de l’Archipel et de la mer d’Ionie, ravageant l’Illyrie et menaçant Raguse , il adressa une exhortation éloquente à tous les fidèles, en leur annonçant qu’il allait conduire lui-même , aux frais de l’Église romaine, une armée de croisés contre les musulmans.
« Nos pères, disait-il, ont perdu Jérusalem et » toute l’Asie; nous avons perdu la Grèce et plu- » sieurs royaumes de l’Europe; la chrétienté n’est » plus que dans un coin du monde. En ce péril su- » prême, le père de tous les chrétiens va lui-même » au-devant de l’ennemi. Si la guerre ne convient ni » à la faiblesse des vieillards, ni au caractère des » pontifes, quand la religion est sur le point de suc- » comber, qui pourrait nous retenir? Suivis de nos » cardinaux, de la plupart de nos évêques, nous )) marcherons l’étendard déployé , avec les reliques » des saints, avec Jésus-Christ lui-même dans son » Eucharistie. Quel chrétien refusera de suivre le
MAHOMET II
» vicaire de Dieu, allant avec son sénat sacré, avec » tout le cortège de l’Église, à la défense de l’Église » et de l’humanité ?... »
On lui représenta qu’il était chargé d’années et d’infirmités , qu’il n’avait plus que peu de jours à vivre, qu’il courait à une mortpresquecertaine.il répondit : — Qu’importent l’heure et le lieu de mon trépas, si je meurs pour le peuple chrétien ?
Dans son exhortation , que toutes les Églises catholiques entendirent avec émotion, il indiquait Ancône comme le lieu du rendez-vous. Il accordait la rémission de leurs péchés à tous ceux qui le suivraient ou qui lui enverraient un ou deux soldats de la Croix; et il eut la joie de voir renaître en ce moment le zèle des premières croisades. De tous côtés il lui arriva des guerriers. L’armée de Philippe le Bon n’avait pas oublié son vœu; elle arriva à Ancône. Le pape y était avec sa suite, mais épuisé et fort malade. La flotte allait mettre à la voile, quand il sentit sa fin approcher.
— J’ai fait tout ce que j’ai pu jusqu’à ce jour, dit-il aux cardinaux qui l’entouraient; pour les brebis qui m’étaient confiées, je n’ai épargné aucune démarche ; j’ai offert ma vie pour le salut de tous. C’est à vous de finir l’œuvre de Dieu.
Sur ces paroles il rendit Pâme.
La croisade aussitôt se dispersa. Elle ne se reforma plus. Mahomet saccagea les États de Scanderberg; il fit un désert de l’île de Négrepont; puis il envoya une armée contre la Hongrie , une autre sur les côtes de l’Italie , une autre contre l’île de Rhodes.
Misère de notre nature amoindrie par la chute ! La faim abattra des cœurs où la défaillance ne pouvait trouver place.
Bongars,
Depuis la prise de Saint-Jean d’Acre et la perte de la Palestine, en 12191 , les chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem, n’abandonnant pas la défense de la religion, s’étaient réfugiés dans l’île de Chypre. En 1309, ils s’étaient emparés de l’île de Rhodes et s’y étaient si solidement assis , qu’ils y étaient devenus la terreur des infidèles. Mahomet II , voyant en eux ses plus redoutables adversaires, car ils lui avaient fait subir de grandes pertes en mer, envoya trente galères, chargées de vaillants soldats, qui avaient ordre de faire des descentes dans tous les lieux de Elle les moins défendus, d’en enlever les habitants et de porter partout le fer et la flamme. L’habile prévoyance du grand maître, Jean-Baptiste des Ursins, fit échouer ce premier armement; il avait fait retirer les habitants dans tous les forts; et les chevaliers, partagés en plusieurs corps d’observation, laissaient débarquer les Turcs, mais, un instant après, ils tombaient sur eux. Ils en tuèrent beaucoup et leur "firent un grand nombre de prisonniers.
On prévoyait bien que Mahomet ne souffrirait pas un tel affront et qu’il allait faire de plus sérieuses tentatives. On était en l’an 1 476; Pierre d’Aubusson, qui avait battu les Turcs eu Hongrie et ailleurs, fut
élevé à la grande maîtrise de l’ordre de Rhodes ; il prit d’actives mesures pour la défense de l’île. Il ferma le port par d’énormes chaînes , fit remplir les magasins de provisions et de munitions- de guerre, rappela , par une citation générale , tous les chevaliers qui étaient hors de l’île. Tous accoururent ; plusieurs souverains , entre autres Louis XI , notre roi , envoyèrent des secours en hommes et en argent; on augmenta les fortifications avec toutes les mesures possibles de défense; et Mahomet, qui était attendu, parut le 23 mai de l’an 1 480 devant l’île de Rhodes, à la tête d’une flotte de cent soixante grands vaisseaux et d’une multitude de petits bâtiments ; il débarqua une armée qui dépassait le chiffre de cent mille hommes et ouvrit le siège aussitôt.
Ce siège dura deux mois , dont toutes les heures furent des luttes. Mais toute la puissance des Turcs échoua, et la flotte, qui avait grandement souffert, se retira avec fureur.
Le sultan voulait tenter de plus grands efforts l’année suivante; la mort enfin l’arrêta, comme il venait d’entamer l’Italie , où ses soldats avaient déjà saccagé Otrante par le fer et le feu.
On prêchait toujours la croisade. Soliman II assiégeait Rhodes de nouveau en 1 522; mais, décidé à ne pas reculer cette fois, il alla lui-même soutenir ses armées ; et sa persévérance obstinée désarma par la faim des hommes que les dangers trouvaient inébranlables. Au bout de six mois de siège héroïquement soutenu, les chevaliers, manquant de tout, se virent réduits à accepter une capitulation honorable.
Le 1" janvier 1 523, ils sortirent de Rhodes, suivis de quatre mille habitants qui avaient demandé à partager leur retraite, et cette troupe d’hommes de cœur se retira avec tous les honneurs de la guerre.
Nous les reverrons bientôt continuant à Malte leur généreuse mission.
Isabelle , aux grâces et aux agréments de son sexe, joignait la grandeur d’âme d’un héros , la politique profonde d’un ministre , les vues d’un législateur, les qualités brillantes d’un conquérant, la probité d’un bon citoyen, l’exactitude du plus intègre magistrat.
Desormeaux.
Ferdinand d’Aragon et son héroïque épouse Isabelle de Castille, que l’histoire a nommée souvent la grande Isabelle, n’étaient pas satisfaits de leurs possessions héréditaires; ils voulaient posséder toutes les Espagnes. Pour cela , il leur fallait achever d’en expulser les Maures, qui possédaient encore le beau royaume de Grenade. Les Sarasins leur fournirent une occasion en violant, par la prise de Zahara, la trêve qui les laissait en paix dans la péninsule Ibérique. Le Roi Catholique se mit en marche en 1482; il leur reprit Alhama, puis successivement Loxa, Velez-Malaga, Malaga, Baza, Alméria, Guadix et toutes les autres places; puis il assiégea Grenade, capitale de leur royaume.
Il y eut dans cette croisade, qui devait mettre fin
à sept cents ans de luttes , beaucoup de faits glorieux. Nous n’en citerons que quelques-uns.
Le marquis de Cadix, ayant surpris Alhama avec une poignée d’hommes, se trouva sur-le-champ investi par des troupes nombreuses de Maures irrités. Il était sans provisions et frémissait à l’idée de se rendre. Il eut le bonheur de faire parvenir à sa femme la nouvelle de cette détresse. Elle ne connaissait qu’un homme assez puissant pour délivrer son époux : c’était le duc de Médina-Sidonia. Mais il était l’implacable ennemi du marquis de Cadix. N’importe! elle le savait généreux. Elle s’adressa donc à lui; et elle l’avait bien jugé; car il partit surle-champ de Séville avec une vaillante troupe, délivra la place, et n’eut plus dans le marquis de Cadix qu’un ami dévoué.
Durant le siège de Grenade, les Maures ayant 'brûlé le camp chrétien, Isabelle voulut leur prouver qu’elle n’abandonnait pas pour cela son entreprise; et sur-le-champ elle fit bâtir, à la place du camp détruit, une ville qui existe encore : c’est Santa-Fé.
Ce siège de Grenade est célèbre par des aventures chevaleresques. Mais on les a enrichies de traits romanesques ou légendaires empruntés à Dryden, qui était poëte avant tout. Nous n’en reproduirons qu’une, qui du moins est de l’histoire. Elle a été racontée avec charme dans un recueil périodique sérieux où nous l’empruntons (1) :
(( Pendant ce siège, les cavaliers maures venaient
(1) Madame Mathilde Tarweld (Bourdon), Magasin catholique illustré, octobre 1856.
presque tous les jours porter des défis à la jeune chevalerie espagnole , et ces combats ressemblaient plutôt aux joutes d’un tournoi qu’à des rencontres entre ennemis. Le roi Ferdinand les défendit.
)) Les Maures essayèrent alors d’autres moyens de provoquer leurs ennemis. Ils s’avançaient quelquefois en troupes jusqu’aux lisières du camp et y jetaient des écrits renfermant un insultant défi. Ces rodomontades irritaient les jeunes chevaliers, que la défense expresse du roi pouvait seule retenir.
» Parmi les cavaliers maures, on en citait un nommé Tarfe , connu de tous par sa force et son audace. Un jour, il s’approcha du camp espagnol , et, laissant ses compagnons en arrière, il franchit les premières palissades, s’avança au galop de son léger coursier jusqu’à la tente royale, y lança son djérid (1), qui demeura fixé en terre. Poursuivi alors, mais en vain, il rentra sain et sauf dans Grenade. Le djérid portait un billet annonçant qu’il était destiné à la reine Isabelle.
)) Un jeune chevalier andalou, nommé Hernando Perez del Pulgar, que l’on surnomma V homme aux exploits y avait été témoin de cette insolence; il voulut venger la reine Isabelle d’une manière digne d’elle. La nuit suivante, il sortit du camp avec quinze autres cavaliers aussi vigoureux qu’intrépides, et, approchant de la ville avec précaution, il trouva une poterne ouverte sur le Darre; elle était gardée par des fantassins presque tous endormis. Il la força, et tandis que ses compagnons luttaient avec les gardes,
(l) Espèce de poignard.
Hernando donna de l’éperon à son cheval , et s’élança au grand galop dans la ville chérie des rois maures.
» Arrivé à la principale mosquée, il mit pied à terre, et s’étant agenouillé devant le portail, il déclara qu’il prenait possession de l’édifice au nom du Dieu tout-puissant, comme devant être consacré à son culte, sous l’invocation de la bienheureuse Vierge Marie, Mère de Dieu. Et, en témoignage de ces paroles, il prit une tablette qu’il avait préparée et sur laquelle il avait tracé ces mots bénis : Ave^ Maria; il la cloua sur la porte de la mosquée, et il reprit le chemin de la poterne, avec quelques-uns de ses amis qui étaient venus le rejoindre.
» On avait donné l’alarme; les soldats s’assemblaient de tous côtés, et tout le monde s’étonnait de voir des cavaliers chrétiens parcourir librement la ville. Hernando continua son chemin à travers la foule, renversant les uns, tuant les autres; il regagna la poterne et retourna au camp avec ses amis.
)) Le lendemain, la reine Isabelle voulut voir de plus près la ville de Grenade, si gracieusement assise au milieu de la Vega. Elle s’en approcha, escortée par une troupe nombreuse que commandait le marquis de Cadix; elle contempla, des hauteurs de Zubia, la magnifique cité qui allait devenir la conquête de ses armes et de ses prières. Les Grenadins avaient reconnu la reine ou ils l’avaient devinée; tout à coup, une des portes de la ville s’ouvrit; un cavalier maure en sortait, armé de pied en cap et la visière baissée. A sa devise on reconnut Tarfe. Mais
quelle fut l’indignation des chrétiens quand ils virent attachée à la queue de son cheval et souillée de poussière cette tablette que Hernando avait la veille clouée à la porte de la mosquée !
)) Hernando n’était pas là , mais il avait un ami qui pouvait dire aussi : Ou le Cid n'est pas, c'est moi qui le suis,., Garcilasso de la Vega avait vu l’affront fait à la Mère de Dieu; il baissa sa visière, saisit sa lance , courut sur l’infidèle , et après un combat acharné, couvert de sang et de blessures, ils tombèrent tous deux dans la poussière. Tarfe posa son genou sur la poitrine de l’Espagnol, et brandissant son poignard, il allait le frapper, lorsque Garcilasso lui perça le cœur d’un coup d’épée, à l’instant où il levait le bras.
» Le vainqueur détacha la précieuse tablette, la fixa à la pointe de son épée et l’emporta en triomphe au milieu des acclamations de l’armée.
)) La mosquée dont Hernando avait pris possession au nom de Marie fut, après la prise de Grenade, convertie en cathédrale. En souvenir de l’exploit de Hernando, Charles-Quint lui accorda, ainsi qu’à ses descendants, le droit d’être enterrés dans cette église et de s’y asseoir dans le chœur pendant les offices (i). »
Grenade fut donc prise, et les Maures chassés enfin de toutes les Espagnes.
Dans presque toutes les campagnes que coûta cette
(1) Le brave Hernando del Pulgar maniait la plume aussi bien que l’épée : il a laissé une histoire estimée de Gonzalve de Cordoue, dont il avait été l’un des compagnons d’armes.
glorieuse expédition, dit l’historien Yriarte, l’illustre Isabelle se trouva toujours en personne, animant les siens avec un courage admirable, pourvoyant aux besoins de l’armée par les plus sages mesures, prodiguant aux blessés et aux malades les plus charitables soins; de sorte que, selon l’opinion générale, les succès furent dus surtout à l’héroïne que les difficultés et les périls de tous les jours n’ébranlèrent jamais (1 ) .
Les chrétiens ne doivent se réjouir que des victoires qu’ils remportent sur les infidèles.
Paroles de Charles-Quint.
Ce prince, qui n’est pas complètement jugé, voulait expier par une guerre sainte le sac de Rome , commis par le connétable de Rourbon, sans ordre et contre sa volonté. Dieu lui offrit une occasion; et tout à coup, en 1535, il annonça une croisade, disant seulement qu’il se réjouissait d’accomplir enfin le vœu de Philippe le Bon et de Charles de Bourgogne, ses aïeux. Voici l’occasion qui amena cette belle expédition :
Horuk et Chérédin, fils d’un pauvre pêcheur de
(1) Le frère Hernand de Talavéra, confesseur de la reine Isabelle, contribua aussi à la conquête par le zèle de ses exhortations. Un jour que la reine pressait ce vertueux moine d’accepter un évêché, il répondit : « Je ne dois être évêque, madame, que lorsque vous aurez Grenade, » et ce fut lui qui, après la victoire complète, occupa le premier le siège archiépiscopal de cette ville.
Mitylène , trouvant trop misérable le métier de leur père, s’étaient faits pirates. Après avoir couru la mer quelques années, les deux écumeurs, par la terreur qu’ils inspiraient et le riche butin qu’ils avaient fait, se virent à la tête d’une flotte. Horuk en était l’amiral ; son frère Chérédin commandait en second sous ses ordres. Comme ils ne vivaient que d’aventures, le roi ou dey d’Alger, lequel payait alors, ainsi que le roi de Tunis, un tribut à Charles-Quint, voulant s’affranchir de cette servitude, s’adressa à Horuk, qui vint aussitôt, entra dans Alger comme allié, étrangla le dey dans un bain, se proclama souverain du pays, et marcha avec quinze cents cayaliers turcs contre les soldats de Charles-Quint, fortifiés dans Cran. Il trouva là le terme de sa vie; il périt avec son détachement.
Son frère Chérédin ou Hariadan se mit à sa place et se maintint à Alger. Le sultan Soliman II, qui nécessairement devenait l’ami de tous les ennemis de l’empereur, envoya complimenter Chérédin, le reçut sous sa protection, le nomma amiral de ses flottes, général de ses armées de mer, et lui fournit des hommes et de l’argent. Chérédin portait , comme son frère à qui il succédait, le nom de Barberousse. Ce nom devint de plus en plus formidable. Aidé du sultan, le nouveau roi d’Alger prit Constantine, chassa les Espagnols des côtes d’Afrique, désola les mers, remplit ses États d’esclaves chrétiens, qu’il enlevait en Italie et sur toutes les plages. Au commencement de l’année 1 535, il ravagea la Sicile, qui appartenait à Charles-Quint, prit Tunis, en chassa le
roi Muley Assan , et joignit ce royaume à ses vastes domaines.
Muley dépossédé vint implorer le secours de Charles. Remettre un roi sur son trône, châtier les ennemis de la foi, épouvanter les infidèles, intimider Soliman, délivrer les captifs chrétiens, se procurer un refuge contre les corsaires sur les côtes de l’Afrique, tous ces brillants avantages se présentaient à la fois, comme fruit de l’expédition. Tous voyaient là de la gloire et de l’honneur. Charles partit à la tête de cinquante mille hommes, s’embarqua en Italie, non pas le 16 juillet comme le dit Robertson, mais dans les premiers jours de juin. Il débarqua le 16 juin sur la terre d’Afrique, enleva le fort de la Goulette, en avant de Tunis, et marcha sur cette ville.
La relation de cette glorieuse et rapide campagne a été conservée, écrite par Charles-Quint lui-même et adressée à sa sœur Marie , veuve du roi de Hongrie, qui gouvernait pour lui les Pays-Bas. Nous donnons ce récit :
« Madame ma bonne sœur, depuis que je vous ai dernièrement écrit la prise de la Goulette, j’allai sur Tunis. Je me trouvai en plus de difficulté que je n’avais cru, parce que le roi d’ici, qu’on a chassé, comme vous savez, et qui s’est venu rendre à moi, s’était fait fort, dès notre arrivée, d’amener à lui les Arabes et de gagner un grand nombre de gens de cheval , tant par le moyen des cheiks de ce royaume que par ses parents. Il nous assurait aussi que partie de la ville et de ses faubourgs se déclarerait pour lui
contre Barberousse. Mais il ne recouvra pas un seul homme; et ses sujets ne firent aucune démonstration en sa faveur. Joignez à cela l’embarras de pourvoir pour la route notre armée de vivres et d’eaux douces, dans un pays qui n’a ni rivières, ni fontaines, mais seulement quelques puits en petit nombre, que nos ennemis pouvaient gâter. Ajoutez qu’il nous fallait conduire par terre notre artillerie, qui est très-pesante.
)) Toutefois, considérant que, si nous reculions, ledit Barberousse pouvait avec le temps nous reprendre la Goulette , grever de nouveau la chrétienté et se remettre à désoler mes royaumes, sujets et pays maritimes, prenant pitié du grand nombre de chrétiens esclaves, et aussi de l’extrême misère du roi de Tunis, lequel fût demeuré sans espoir de jamais rentrer en son royaume, songeant quel avantage il y aurait pour nous de chasser de là Barberousse, qui s’était emparé tyranniquement et frauduleusement d’un trône usurpé, et de le rendre à un prince qui n’oublierait jamais un si haut service, qui s’en tiendrait toujours redevable aux chrétiens et surtout à mes royaumes et sujets, — je me décidai à conduire mon armée sous Tunis, malgré toutes les difficultés.
» Je pris route de l’autre côté de la Goulette, pour être plus à découvert. Je laissais à la Goulette le seigneur André Doria, avec la charge de rembarquer l’artillerie inutile, ainsi que tous les canons et bombardes que nous avions pris en grand nombre sur les corsaires, et en même temps d’assister mon armée de vivres et d’eau, par les moyens qu’il pourrait avoir.
» Et le mardi 20 de ce mois de juillet, notre armée se mit en marche dès le grand matin , avec six gros trains d’artillerie et six trains moyens, qui se conduisaient à bras, aussi bien que les munitions pour la bataille. Tous nos gens étaient rangés par escadrons, avec avant-garde et arrière-garde. Nous portions des vivres pour cinq jours.
» Après que nous eûmes cheminé en cet ordre environ sept à huit milles, les ennemis se découvrirent à nous; ils étaient embusqués le long du chemin, dans des bois d’oliviers. Barberousse lui-même en personne était là, avec cinq mille Turcs et beaucoup d’autres, tant Maures qu’ Arabes à pied et à cheval, au nombre de plus de cent mille. Les prisonniers chrétiens nous ont même dit qu’ils étaient cent cinquante mille hommes, dont vingt mille cavaliers. Le dimanche et le lundi précédents, Barberousse avait passé en revue les Arabes; il avait reçu leurs serments et avait contraint tous les Maures à l’accompagner; ce qu’ils avaient fait volontiers, pensant qu’ils viendraient aisément à bout de mon armée. Ils avaient amené avec eux leur artillerie de campagne, s’étaient retranchés de fossés et de remparts, et nous attendaient de pied ferme, sachant bien par où nous devions nécessairement passer. Ils avaient eu le temps de choisir la place à leur avantage; car notre armée ne pouvait cheminer légèrement, à cause de l’artillerie qui se tirait à bras.
» Dès que Barberousse parut devant nous, notre armée en bon ordre et au trot marcha contre lui. Après qu’on eut tiré quelques coups de canon de
part et d’autre, les arquebusiers se mirent à donner, les combats de main à main s’engagèrent; et la rencontre devint telle, que les gens de Barberousse, quoique disposés à se bien battre, comme gens qui étaient frais, furent bientôt, par la volonté de Dieu, rompus, refoulés et mis en fuite, après avoir perdu une partie de leur artillerie.
» Ils se rallièrent pourtant à un trait d’arc et revinrent à la charge pour nous reprendre leurs canons; mais la vigueur des miens les mit une seconde fois en déroute; et ils nous laissèrent le terrain. Les nôtres dans cette journée firent très-bien leur devoir, nonobstant que tous ces gens de guerre, tant de cheval que de pied, fussent grandement travaillés de la grosse et extrême chaleur, et qu’ils eussent marché si longtemps en ordonnance avant la bataille. Dans cette rencontre néanmoins, il n’y eut de tués parmi les ennemis que trois ou quatre mille hommes, la plupart Turcs; il en eût péri bien davantage si les miens n’avaient été, comme je l’ai dit, tellement travaillés de la chaleur et de la soif que plusieurs tant à pied qu’à cheval tombaient de faiblesse.
» Il fallut s’arrêter là. Mon armée, qui n’avait perdu que huit hommes et qui ne comptait que deux blessés, campa pour cette nuit sur le lieu que l’ennemi avait abandonné.
» Le lendemain mercredi, veille de la Madeleine (21 juillet Io3o), je fis marcher dès le point du jour mon armée dans le même ordre. Comme je n’étais plus qu’à un mille de Tunis, je fus averti que Barbe-
rousse était allé le soir précédent prendre gîte sur la montagne voisine, et que le matin il était venu devant le château (ou citadelle) de ladite cité, pensant y prendre refuge. Mais les chrétiens captifs, qui étaient enfermés là en très-grand nombre, avaient été prévenus, quelques jours auparavant, que Barberoiisse avait délibéré de les faire tous mourir et brider; que pour cela il avait mis de la poudre dans les fossés et les caves de leurs prisons; aussitôt qu’ils apprirent la défaite que venaient de subir les infidèles, ils trouvèrent moyen, à l’aide de Dieu, de se déchaîner, de sortir de leurs cachots, de s’emparer du fort; ils en avaient fermé les portes à Barberousse, comme aucuns d’eux me le vinrent déclarer.
«Après avoir connu la chose, je fis approcher mon armée, et j’entrai dans ce château, qui fut incontinent saccagé par mes soldats, du consentement du roi de Tunis, lequel voyait que les habitants du lieu ne s’étaient mis en nul devoir envers moi ni envers lui. Là je fis mettre en liberté dix-huit à vingt mille captifs, tant de mes sujets que d’autres diverses nations chrétiennes, qui étaient détenus là depuis plusieurs années, esclaves enchaînés et enterrés dans des prisons, fossés et cachots, durement, inhumainement et très-cruellement traités, en grosse pitié et misère extrême. J’y trouvai même soixante et onze Français (i ; , que nous avons incontinent fait délivrer
(1) Ce qui paraît étonner ici Charles-Quint, c’est que François D'', en dépit de sa dignité de fils aîné de l’Église, s’était allié avec Soliman et avec Barberousse, ces implacables ennemis des chrétiens. Il reniait ainsi quatre siècles de luttes et d'exploits des chevaliers français contre les musulmans. Si ce prince dissolu, que l’on a tant célébré, s’était ligué
à l’ambassade du roi de France, pour les renvoyer saufs en leur pays. Les artilleurs, gens de métier et rameurs , dont ledit Barberousse se servait sur mer ont aussi été délivrés.
» Voyant la perte du château jointe à la défaite de la veille, le tyran prit son chemin et s’en alla, emmenant avec lui le reste des Turcs et ses autres gens. Et comme m’ont certifié aucuns de ceux qui sont revenus et l’ont laissé à environ douze milles d’ici, il avait perdu et perdait continuellement grand nombre de sa compagnie, à cause de l’extrême chaleur, du défaut d’eau et de vivres; et aussi parce que les Arabes le poursuivaient et le harcelaient autant qu’ils pouvaient ; de manière , dit-on , que ce Barberousse n’est pas sans danger, tant des siens que desdits Arabes.
» Telles sont les bonnes nouvelles que je puis vous donner, pour le présent, des grandes faveurs qu’il a plu au Créateur de nous faire. Je vous prie d’en faire part aux bons personnages mes vassaux, villes et sujets de par delà, sachant le plaisir qu’ils auront à apprendre une si heureuse victoire, n’ayant loisir de leur en écrire aujourd’hui, et ne voulant pas retarder cette dépêche.
» Écrit en la cité de Tunis, au royaume d’Afrique, le 23 juillet '1535. Votre bon frère Charles (1) ».
avec Charles-Quint contre le protestantisme et contre le croissant, l’hérésie n’eùt pas pris pied en France; elle n’aurait pas saccagé et détruit les plus saints monuments; la vie d’un million de chrétiens eût été épargnée ; depuis ces deux règnes les musulmans seraient repoussés loin de l’Europe; et l’Allemagne, la Suisse, l’Angleterre et le Nord n’auraient pas déserté l’Église romaine.
(1) Cette pièce originale a été publiée par M. Gachard. Nous en avons
Nous avons rapporté cette pièce, monument de simplicité et de modestie, dans une circonstance qui excita les applaudissements de toute l’Europe. Après avoir chassé Barberousse de sa conquête, Charles- Quint rendit à Muley-Assan le royaume de Tunis; il stipula avec lui qu’à l’avenir tous chrétiens, de quelque nation qu’ils fussent, pourraient circuler librement dans ses États et y faire le commerce, que tous les chrétiens captifs qui se trouvaient dans le pays seraient mis en liberté sans rançon, que le roi de Tunis ne souffrirait en son royaume aucuns pirates ou écumeurs de mer, que ses ports deviendraient le refuge en Afrique des navires espagnols et belges, et que sa couronne relèverait désormais de l’empereur.
Après avoir conclu ce traité, Charles-Quint revint en Europe , ramenant à sa suite trente mille esclaves chrétiens délivrés. C’était un éclat qui effaçait les plus héroïques actions de tous les princes contemporains.
Mais rien n’est fini jamais avec les musulmans. Peu d’années après sa défaite, Hariadan-Barberousse reparut à la tête des flottes du sultan; il se mit de nouveau à infester les côtes de l’Italie et des Deux- Siciles. Charles-Quint se ressouvint alors de ses succès à Tunis, et il résolut vivement d’aller châtier les corsaires dans Alger, devenu leur repaire. Malheureusement, il crut n’avoir besoin que de se montrer. Il s’embarqua en 1541 , avec une poignée d’hommes, munis de vivres. Mais il trouva dans le Barberousse
rajeuni l’orthographe, les expressions surannées et les tournures obscuj res. Nous n’avons rien changé au fond.
un ennemi plus formidable qu’il ne l’dvait pié.vu. Les habiles dispositions de l’infidèle et ses troupes aguerries et nombreuses firent échouer toutes les tentatives de Charles, qui dut quitter l’Afrique, ayant perdu sa petite armée et sa flotte.
Il reconnut qu’il était venu avec trop de précipitation, trop peu de forces, et une présomption funeste. Mais il mérita les éloges de l’histoire par la fermeté et l’humanité qu’il montra dans son désastre. Il ne voulut partir qu’avec les débris de son armée, qui manquait de tout; et un jour que son cuisinier avait fait des efforts pour servir sa table avec délicatesse et profusion, il bondit et s’écria : — Misérable! comment veux-tu que je boive et que je mange pendant que mes camarades meurent de misère! A l’instant, il fit enlever tous les plats et les alla distribuer aux blessés et aux malades.
LU. — LES CHEVALIERS DE MALTE
Ceux qui se sont voués à la cause sacrée Ne peuvent oublier leur parole jurée.
L\fargue.
Toujours armés pour la guerre sainte et toujours fidèles à leurs vœux, les chevaliers de Rhodes cherchaient un sol où ils pussent continuer à combattre pour la Croix. Ils avisèrent l’île de Malte, qui oflrait des ports et des lieux faciles à fortifier, qui de plus, selon l’opinion publique , avait été bénie par saint Paul. Elle appartenait à Charles-Quint , que les chevaliers savaient dévoué à l’Église. Ils la lui de-
mandèrent, et ils l’oblinrent en toute souveraineté, par un acte authentique que confirma le saint-siège, dans une bulle datée du 25 avril i 530. Ils s’y installèrent le 26 octobre de la même année, s’y fortifièrent, y réunirent leurs galères et reprirent aussitôt leur généreuse mission contre les pirates musulmans. Ils avaient alors pour grand maître Philippe de Villiers de risle-Adam, qui, sept ans auparavant, s’était vu contraint à abandonner Rhodes. C’était un héros chrétien. A sa mort, en 1534, on grava sur son tombeau cette épitaphe : Ci-gît la Vertu victorieuse de la Fortune,
Au don de l’île de Malte, Charles-Quint avait joint rîle de Gozzo, qui en était voisine; et dans sa conquête de Tunis, en 1535, il leur avait donné encore la ville de Tripoli.
Mais il n’y avait à Malte que des cabanes, que l’on avait fortifiées par des murailles et des fossés d’enceinte. Jean de la Valette, élu grand maître en 1 557, construisit des forts et des bastions; et il donna tellement la chasse aux Turcs qu’en moins de cinq ans il leur prit plus de soixante vaisseaux. Soliman II, irrité de ses succès, jura de se rendre maître de Malte comme il s’était rendu maître de Rhodes. Il y envoya, sous la conduite de Mustapha, son meilleur général, une armée de quatre-vingt mille hommes, montés sur cent cinquante-neuf vaisseaux, qui investirent Malte au mois de mai de l’an 1565. Les cher valiers soutinrent quatre mois un siège qui fut signalé par des combats de tous les jours. Mais les Turcs ne parvinrent qu’à se rendre maîtres de l’île de Gozzo,
qu’ils furent même obligés d’abandonner; car les chevaliers semblaient invincibles. Les musulmans enfin se retirèrent ayant perdu trente mille hommes.
Les chevaliers étaient aussi fort décimés. Deux cent soixante de ces héros et huit mille de leurs soldats avaient été tués dans cette longue lutte; et il ne restait à la ville de cabanes, dévastée presque partout, que six à sept cents hommes en état de combattre. La Valette prit grand soin des blessés, sollicita des secours, que la France surtout lui envoya, et il fonda sur-le-champ, au mont Sceberras, une ville solidement assise, où la défense fut plus facile. Il en posa la première pierre le 25 mai 1566.
Pendant que l’on construisait avec activité, Soliman II envoya une nouvelle armée contre les chevaliers de Malte. Mais le grand maître trouva moyen de brûler cette flotte; et dans la terreur qu’il inspirait aux Turcs, il se disposait à marcher sur Constantinople , quand il mourut (1 568). Soliman expira presque en même temps.
Le successeur de Jean de la Valette donna à sa ville le nom de son fondateur; et les grands maîtres s’empressèrent tous à la fortifier.
Les chevaliers de Malte avaient perdu Tripoli. Mais ils devaient, plus de deux siècles encore, soutenir la Croix contre les musulmans.
LA JOURNÉE DE LÉPANTE
LUI. — LA JOURNÉE DE LÉPANTE
Cette immortelle journée brisa l’orgueil ottoman et détrompa l’univers, qui croyait les flottes turques invincibles.
Cervantès.
Cest dans le livre de don Quichotte, partie première, chapitre 39, que l’on peut lire ce jugement qui nous sert d’épigraphe. Cervantès avait eu l’honneur d’être blessé à la bataille de Lépante, qui va nous arrêter un instant.
Pendant que les guerres funestes de la réforme, dans la seconde moitié du seizième siècle, déchiraient l’Europe, les Turcs, qui s’étaient toujours avancés, profitaient de nos troubles et poursuivaient leurs progrès. Ils avaient pris et saccagé l’île de Chypre; ils menaçaient Venise; et dans l’enivrement de leurs succès ils juraient de ne s’arrêter qu’après avoir soumis au croissant la chrétienté tout entière. Forts des ressources d’un empire immense, ils avaient de formidables armées, des flottes nombreuses, des munitions et des armes, et plus que tout cela l’audace que donne l’habitude de vaincre. Les rois de l’Europe, dans un engourdissement inconcevable, laissaient entamer de toutes parts les limites de l’empire chrétien. Comme ces Grecs du Bas-Empire qui écoutaient les rhéteurs pendant que Mahomet II bloquait Constantinople, les peuples chrétiens s’occupaient des arguties perfides que lançaient les réformateurs, tandis que leur pays et leur
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foi étaient menacés. Heureusement, il se trouva un homme assez intelligent pour comprendre le danger, assez courageux pour s’opposer à l’ennemi, assez humble pour savoir que Dieu seul sauverait l’Europe. C’est nommer Pie V.
Ce digne pontife, que l’Église honore aujourd’hui parmi les saints, et que le monde regardait alors comme l’un des plus grands papes, convoqua les peuples chrétiens à une ligue contre l’ennemi commun. C’était en 1570, deux ans après la mort de la Valette, Sélim II s’apprêtait à venir prendre Venise; de là il marchait sur l’Occident, qu’il voulait envahir; le péril était imminent. Les Vénitiens et le roi d’Espagne Philippe II répondirent seuls à l’appel du saint-siège. Les autres nations, plongées dans leurs luttes intérieures , laissèrent entendre qu’elles ne feraient rien.
Pie V ne se troubla pas d’un tel abandon. Il poursuivit son noble projet; et malgré sa faiblesse, il ne voulut pas qu’on attendît l’arrivée des flottes de Sélim , mais qu’on allât sans peur au-devant d’elles.
La ligue fut signée au mois de mai de l’an 1571 ; le pape, qui en était Pâme , en fut aussi déclaré le chef.
Il nomma don Juan d’Autriche, frère naturel de Philippe II, généralissime de l’armée chrétienne. Cette armée, fournie par les États de l’Église, par la république de Venise, par les provinces d’Espagne, par le comtat d’Avignon , que Pie V avait su maintenir en paix au milieu des troubles qui désolaient le midi de la France, par la portion des Pays-Bas de-
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meurée fidèle, et par quelques Français dévoués, comme il s’en trouve partout; cette armée n’était pas très-nombreuse pour affronter la puissance la plus redoutée. Cependant le saint poiüife enjoignit à don Juan d’Autriche d’en renvoyer tous les hommes de mauvaises mœurs, tous les pillards, tous les soldats déréglés. C’était là un reflet des Macliabées. Pie V espérait avec raison que des troupes chrétiennes attireraient plus sûrement le secours de Dieu.
Comme on s’embarquait, le généralissime reçut, avec la bénédiction du souverain pontife, l’étendard sous lequel on devait combattre.
Toutes les forces de la ligue du Pape s’étaient rassemblées dans l’île de Corfou, qui est, comme on sait, à l’embouchure du golfe de Venise. Les navires chrétiens déployèrent leurs voiles et partirent à la recherche de la grande flotte turque.
Ils la trouvèrent bientôt à l’ancre dans le golfe de Lépante, à quarante lieues d’Athènes.
Le lendemain matin, 7 octobre i57l, les Turcs, joyeux de la journée qu’ils se promettaient, se rangèrent en bataille, donnant à leur flotte la forme d’un croissant, selon leur usage. Leur ligne avait bien plus d’étendue que celle des chrétiens, s’ils se fussent disposés dans le même ordre. Mais don Juan rangea au contraire ses vaisseaux de manière qu’ils présentaient la configuration d’une croix. L’avantgarde se composait de galéasses vénitiennes ; l’arrière -garde était commandée par le marquis de Sainte-Croix; l’aile droite avait pour chef André
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Doria; l’aile gauche obéissait à Augustin Barbarigo; don Juan d’Autriche était au centre, secondé par Colonna et Yéniéri.
Il y avait sur chaque navire des religieux franciscains; leurs exhortations avaient préparé chaque soldat à combattre généreusement pour la cause sainte et à mourir sans peur, car tous étaient réconciliés avec Dieu.
Dès qu’on eut donné le signal du mouvement, les officiers chrétiens dirent à leurs troupes quelques mots d’une courte harangue. Tous les soldats se mirent à genoux devant le crucifix; tous passèrent à leur cou leur rosaire, comme signe de ralliement dans la mêlée. Ils ne se relevèrent qu’au moment où les deux flottes se joignirent.
Aussitôt, don Juan d’Autriche, sur le vaisseau amiral, éleva la bannière de la bataille qu’il avait reçue du pape. Elle portait l’image de la sainte Vierge présentant son divin Fils. La croix invincible la surmontait.
Un grand cri, partant de toutes les poitrines chrétiennes, salua l’étendard béni, qui reçut en même temps la première décharge de l’artillerie turque. Mais aucun projectile ne l’atteignit, ni alors, ni de toute la journée.
Les musulmans, ne doutant pas de la victoire et sachant bien que cette rencontre leur livrait l’Europe, s’ils étaient vainqueurs, chargèrent l’armée chrétienne avec la fureur impétueuse qui les distingua si longtemps. Tout était pour eux; ils avaient l’avantage des forces et du nombre; et le vent leur
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était favorable. Mais les soldats chrétiens , qui chantaient VExurgat Deus, ce psaume des saintes batailles, n’oubliaient pas de leur côté que le succès est dans la main de Dieu; et tous, bravant la mort qu’ils ne redoutaient plus , combattaient en héros.
Pendant le vaste fracas de cette grande bataille , ce même jour, 7 octobre. Pie V, qui ne pouvait penser que la rencontre eût lieu si vite , travaillait avec les cardinaux. Tout à coup il se lève ; il ouvre une fenêtre ; il regarde le ciel un moment. Qu’y lut-il ? — Il s’écria aussitôt : — Que les affaires cessent 1 Ne songeons plus qu’à rendre grâces à Dieu de la victoire qu’il vient de donner à l’armée chrétienne (i ).
Les cardinaux étonnés suivent le pape, qui se rend à la basilique de Saint-Pierre. Ils se demandent quelle est cette révélation instantanée, accordée au pieux pontife? Le peuple est bientôt informé; il attribue ce prodige à la sainte Vierge, protectrice de la flptte. On chante avec joie ses belles litanies , que Pie V enrichit ce jour-là d’une invocation nouvelle , toujours conservée depuis par les chrétiens reconnaissants : Auxilium christianorum!
Il donna encore ce même jour à la Vierge sainte le titre de Notre-Dame de la Victoire y et institua pour le 7 octobre la solennité du saint Rosaire, que l’Église célèbre fidèlement (2).
(1) Ce fait a été attesté de la manière la plus authentique; et il est rapporté comme incontestable dans le procès de canonisation du saint. Voyez Benoît XIV, De canonisât, sanct., t. I, p. 524.
(2) Dans beaucoup de lieux, cette fête est remise au premier dimanche d’octobre.
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Ainsi on fêtait à Rome, par des réjouissances publiques , une bataille qui se livrait à trois cents lieues; et celte joie n’était pas vaine; les chrétiens étaient vainqueurs en effet. Le vent s’était tourné pour eux tout à coup ; don Juan d’Autriche avait tué Hali , qui commandait la flotte turque; et à .six heures du soir, après douze heures de combat, les musulmans avaient perdu trente mille hommes , deux cents navires pris ou coulés à fond par les chrétiens; quatre-vingt-dix autres qui avaient échoué étaient livrés aux flammes. Les vainqueurs ramenaient encore trois cent soixante-douze pièces de canon, et, ce qui était d’un bien plus grand prix, vingt-cinq mille esclaves chrétiens rendus à la liberté.
Les Turcs avaient essuyé à Lépante un échec dont ils ne devaient plus se relever. Dès lors, la terreur qu’ils imprimaient aux chrétiens passa de leur côté.
Le saint pontife décerna à don Juan, l’heureux instrument de cette grande victoire, un triomphe à l’antique; il récompensa magnifiquement sa petite armée de braves , qui savait bien à qui étaient dus surtout les lauriers et les couronnes (1).
(1) Deux appréciations de cette grande journée : la première de M. de Ronald; la seconde, de Joseph de Maistre.
■ « Le 7 octobre 1571, fut enfin livré ce combat à jamais célèbre, « le M plus furieux combat de mer qui se soit jamais livré. Cette journée M glorieuse pour les chrétiens fut l’époque de la décadence des Turcs. » Elle leur coûta plus que des hommes et des vaisseaux dont on répare M la perte; car ils y perdirent cette puissance d’opinion qui fait la priii- » cipale puissance des peuples conquérants ; puissance qu’on acquiert » une fois et qu’on ne recouvre jamais. »
» Mais cette bataille de Lépante, l’honneur éternel de l’Europe, époque de la décadence du croissant, à qui la chrétienté en fut-elle redevable ?
Dieu et l’honneur ! Mais où Dieu n’est pas , l’honneur est bien vaguQ, An. Muller.
Nous avons parlé très-rapidement des chevalier^s hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem et des chevaliers du Temple, ordres simplement charitables dans leur origine, car ils commencèrent leur mission par le soin des malades et l’appui des pauvres. Mais au milieu des dangers qui renaissaient tous les jours à Jérusalem, ces hommes, dont la religion avait tant agrandi le cœur, n’avaient pu voir les pèlerins combattre tous les jours sans prendre part à ces luttes. Et, sans cesser d’être religieux, ils étaient promptement devenus guerriers.
A côté de ces deux ordres illustres, qui survécurent à leurs premiers noms, en devenant les chevaliers de Rhodes et ensuite les chevaliers de Malte, repoussés par les ennemis implacables de la Croix, mais ne déposant jamais leurs armes, il s’était fondé d’autres phalanges héroïques que nous n’avons pu signaler : en premier lieu, les chevaliers de Saint- Lazare. Peu après la délivrance de Jérusalem, de pieux croisés s’étaient chargés du soin des lépreux.
Au saint-siège. Le vainqueur de Lépante fut moins don Juan d’Autriche que ce Pie V, dont Bacon a dit : « Je m’étonne que l’Église romaine » n’ait pas encore canonisé ce grand homme. Lié avec le roi d’Espagne et » la république de Venise, il attaqua les Ottomans : il fut l’auteur et » l’àme de cette glorieuse entreprise qu’il aida de ses conseils, de son M influence , de ses trésors et de ses armes mêmes , qui se montrèrent à M Lépante d’une manière tout à fait digne du souverain pontife, »
Si le grand maître des chevaliers de Saint-Jean portait le titre de gardien des pauvres de Jésus-Christ , si les chevaliers appelaient les malades et les pauvres leurs seigneurs y le grand maître de l’ordre de Saint-Lazare devait être élu parmi les lépreux mêmes, afin qu’il connût parfaitement les misères et les souffrances qu’il devait soulager. Cet ordre, après avoir combattu à la fois le mal de la lèpre et les musulmans, s’éteignit à la fin du quinzième siècle. * Philibert de Nérestan le releva sous Henri ÏV ; il fut, en 1608, réuni à l’ordre de Notre-Dame du Mont- Carmel et brilla sous Louis XIV, mais dès lors comme ordre militaire seulement.
Nous devons nommer en second lieu les chevaliers teutoniques. Leur ordre prit naissance dans les mêmes besoins. Le camp des croisés devant Saint- Jean d’Acre, en 1190, était encombré de malades et de blessés. Quelques chrétiens de Brême et de Lubeck se consacrèrent, eux et leur fortune, au soulagement de ces infortunés. Avec les voiles d’un vaisseau teutonique, ils établirent une vaste tente où ils recueillirent les malades; et le bien qu’ils firent leur acquit, dès l’année suivante, la fondation et la consécration de leur ordre, par le pape Célestin IIL Ils avaient pris le nom de frères hospitaliers teutoniques de Notre-Dame de Sion. La croix noire s’épanouissait sur leur manteau blanc; aux angles de cette croix, Philippe -Auguste les avait autorisés à placer les fleurs de lis. Ils suivaient la règle de Saint-Augustin. Ils devinrent bientôt militaires, comme les ordres qui les avaient précédés. Tout d’abord on ne comp-
tait dans leurs rangs que vingt-quatre chevaliers et sept prêtres, auxquels le saint-siège accordait de grands privilèges, entre autres celui de dire la messe avec la cuirasse sur le dos et l’èpèe au côté; cela sans doute à cause de l’obligation qu’ils avaient prise d’assister tous les jours au saint sacrifice. Mais leur nombre s’accrut très-vite. Leur troisième grand maître, Henri de Bart, qui se fit un nom, était Alsacien. Le cinquième, Henri de Hohenloe, combattit avec saint Louis.
Lorsque les croisés durent abandonner la terre sainte, les chevaliers teutoniques, devenus riches et puissants, se retirèrent dans la Hesse. L’empereur Frédéric H leur donna la ville de Marbourg. Les ducs de xMazovie, qui régnaient sur une partie de la Pologne, les appelèrent à leur secours contre les Prussiens, — idolâtres grossiers qui faisaient le ravage dans leurs États. Les chevaliers teutoniques marchèrent à la tête de vingt mille hommes. Les Polonais leur avaient promis tout le pays qu’ils pourraient conquérir, à condition qu’ils en convertiraient les habitants. A la fin du treizième siècle, ces chevaliers possédaient la Prusse, la Livonie, la Courlande et d’autres contrées. Ils bâtirent Marienbourg et plusieurs places fortes. Aussi opulents au moins que les templiers, ils tombèrent comme eux dans le désordre; plusieurs d’entre eux se laissèrent entraîner dans l’hérésie albigeoise; ils parvinrent à se disculper. Ils donnèrent plus tard dans les erreurs de Jean Huss , et n’en furent pas éteints. Mais le luthéranisme les absorba.
Il serait long d’écrire leur histoire. Après la conquête et la conversion de la Prusse, elle n’est remplie que de guerres d’ambition et de chutes hors de l’Église.
En troisième lieu, nous devons aussi quelques mots aux chevaliers de la longue croisade soutenue par l’Espagne contre les Maures : l’ordre des chevaliers d’Alcantara, fondé en 1170, sous le pape Alexandre III, porte le nom de la ville qui leur fut donnée en garde. Leur insigne était la croix verte fleurdelisée.
L’ordre de Calatrava doit son nom à une forteresse importante conquise sur les Maures et que ces chevaliers s’engageaient à défendre. Ils étaient établis là dès l’année 1158, douze ans avant les croisés d’Alcantara, et ils devaient leur institution au roi de Castille Sanche IIL Ils portaient l’habit de l’ordre de Cîteaux.
Les chevaliers de Saint-Jacques de l’Épée arrivent dans l’histoire en même temps que les chevaliers d’Alcantara, en l’année 1170. Obligés aussi par leurs vœux à combattre les Maures, les chevaliers de Saint-Jacques furent institués par Ferdinand II, roi de Castille et de Léon. C’est en Espagne le plus puissant des ordres religieux militaires. Ils avaient pour seconde mission le devoir de protéger les pèlerins de Saint-Jacques de Compostelle. En 1652, ils ajoutèrent à leurs vœux celui de défendre envers et contre tous l’immaculée conception de la sainte Vierge. Leur tenue de cérémonie est un manteau blanc avec une croix rouge sur la poitrine.
Tous ces ordres glorieux, chez les peuples chrétiens, sont remplacés aujourd’hui par des ordres civils ou militaires, qui n’obligent en général par aucun engagement envers Dieu, — en exceptant pourtant les ordres maintenus à Rome par le saint-siège.
La foi a aussi ses domaines et ses droits qu’elle doit défendre. H. Engelgrave.
Nous sommes obligé de reculer à des temps qui ont précédé la victoire de Lépanle pour faire place à d’autres ennemis de l’Église contre lesquels il fallut aussi combattre , ennemis qui se présentèrent aussi violents que les enfants de Mahomet, et non moins redoutables. Nous parlons de ceux qui ont consommé cette déformation qu’on est convenu d’appeler par antiphrase la réforme.
Pendant tout le moyen âge, l’Allemagne, obstinée à vouloir l’Italie, n’avait cessé qu’en quelques rares instants ses hostilités contre l’Église romaine. Des querelles et des guerres avaient constamment accompagné ces excès. Des prélats intrus, sur le sol germanique, s’entouraient de prêtres incapables et de moines fragiles. Ce qu’on appelle aujourd’hui le rationalisme et le réalisme, doctrines qui ne s’appuient que sur la matière, s’était montré déjà sur cette terre agitée; et des novateurs, parmi lesquels il suffit de nommer Jean Huss et Jérôme de Prague , avaient, comme les Albigeois, opposé les hérésies brutales aux vérités de la sainte Église. On avait pu
comprimer ces rébellions ; mais elles conservaient leurs adeptes; et bientôt un homme poussé hors des voies de Dieu se leva pour moissonner ce que ses précurseurs avaient semé. C’était Martin Luther. Moine disposé à Fapostasie , dès l’année 1516, dans des thèses publiques il avait laissé poindre le germe des bouleversements qu’il devait implanter. Un an plus tard, il entraînait des masses, et en 1518, de l’aveu des historiens, le luthéranisme était déjà un incendie.
Excommunié dès lors, mais se sentant appuyé, il n’en devint que plus hardi.
S’il n’eût eu pour lui que les simples gens, qui ont souvent le cœur droit, il n’eût pas ainsi triom- .phé. Il avait su s’attacher les princes allemands. L’électeur de Saxe et plusieurs autres princes de l’Empire, auxquels sa doctrine offrait en proie les biens et les richesses du clergé et des couvents, le protégèrent. L’empereur Maximilien I" se mourait sur ces entrefaites (1519); et pendant les dix mois d’interrègne qui précédèrent l’avénement de Charles- Quint, Luther eut ses coudées franches (1).
Lorsqu’en 1521 Gharles-Quint le cite à la diète de Worms, il est trop tard. Le rebelle est devenu plus maître de l’Allemagne que le jeune empereur. Il a entraîné les princes et les grands par les dépouilles des lieux saints, la partie indigne du clergé par les licences qu’il lui présente, et les âmes bourgeoises par un culte sans devoirs.
(1) Voyez, dans les Légendes infernales , les légendes de Luther, de Carloslad, de Calvin, etc.
Il y avait alors, surtout en Allemagne, dans les hommes consacrés à Dieu, de nombreux affaissements ; les bénéfices ecclésiastiques , donnés à la faveur et à la courtisanerie , étaient en grand nombre dans des mains trop mondaines. Ces âmes peu élevées voyaient qu’elles pouvaient conserver leurs richesses en désertant l’Église. L’apostasie devint épidémique.
Charles-Quint, roi des Espagnes et souverain des Pays-Bas par sa naissance, voulait sincèrement réprimer l’hérésie; l’inquisition l’avait arrêtée aux frontières de l’Espagne; elle luttait contre cette révolte dans les Pays-Bas. Mais le luthéranisme triomphait si largement dans ce corps peu cohérent qu’on appelait l’Empire qu’il eût fallu à Charles-Quint toutes ses forces et de l’aide encore pour éteindre ce vaste foyer. François P*', s’il eût tenu à sa dignité de catholique comme il tenait à son rénom de chevalier, eût pu le seconder dans cette sainte croisade, et rendre la paix à l’Église romaine. Mais, envieux de Charles-Quint, il lui faisait la guerre, et infidèle à sa foi, il s’alliait avec les Turcs, ennemis de son rival, car il avait, comme Charles, ambitionné l’Empire, et il s’indignait de s’être vu rejeté.
M. le vicomte de Bussierre, dans la savante introduction qu’il a mise en tête de son Histoire de la guerre des 'paysans, guerre qui s’ouvrit en 1524, examine les causes de ces progrès inouïs du luthéranisme : (c De prime abord , dit-il , on est tenté de s’étonner de l’extension rapide que prit le système religieux de Luther, système si absurde et si contraire à l’enseignement chrétien. Mais des causes nombreuses
favorisèrent le développement de la prétendue réforme. Elle flattait les mauvais penchants de toutes les classes de la société; elle était une bannière autour de laquelle pouvaient se grouper toutes les ambitions, toutes les révoltes, toutes les passions, tous les mécontents. En un mot, tout ce qu’il y avait de vicieux dans le monde comptait y trouver son profit et s’empressa de grossir son armée.
» Beaucoup de princes allemands voulaient se rendre indépendants de l’empereur; le luthéranisme était l’expression la plus complète, la plus parfaite, de leur politique étroite et égoïste; ils en firent leur étendard. D’ailleurs, les domaines du clergé étaient pour eux un appât irrésistible. Les Espagnols et les Portugais venaient de découvrir un monde nouveau et d’inépuisables mines d’or. Ceux qui n’avaient pas eu le même bonheur pensèrent y suppléer en pillant les biens de l’Église. De plus, la perspective d’être affranchis d’une autorité qui opposait des entraves à leurs goûts et à leurs caprices les séduisait généralement.
» Une grande partie du clergé était tombée dans le dérèglement, l’ignorance et l’oubli de ses devoirs. La réforme arrivait â point pour servir d’écoulement à ce que le corps sacerdotal renfermait de plus impur. On peut dire à ce propos que Dieu permet souvent le mal pour en faire sortir un bien, en même temps que pour punir les prévaricateurs. Les mauvais prêtres se marièrent. Au lieu de chercher à se corriger, au lieu de s’appuyer sur l’Église , seule capable de porter remède aux maux de l’époque, ils trouvèrent
plus commode d’affirmer que les vices et les abus dont on se plaignait étaient les conséquences inévitables et nécessaires de la condition humaine. Ils adoptèrent la nouvelle religion qui lâchait la bride à toutes leurs passions. D’indignes moines , des nonnes corrompues , fatigués de la règle et du célibat, déclarèrent nuis leurs vœux et sortirent de leurs couvents pour prendre des femmes et des maris. Ils devinrent les apôtres de l’hérésie et s’attachèrent à fanatiser les masses, en leur inculquant leurs idées sur la liberté chrétienne et sur l’inutilité des œuvres et des expiations. »
Il ne faut pas croire pourtant que tout le corps religieux de l’Allemagne fût déchu dans cet abrutissement. Si l’on peut compter en ces circonstances les déserteurs de la cause de Dieu, on compterait aussi beaucoup de noms révérés qui, dans les contrées germaniques, ont persévéré dans leur foi jusqu’au martyre; en sorte que cette crise, en élargissant les enfers, peupla aussi les cieux.
Ne croyons pas non plus à l’ignorance crasse des adversaires de la réforme. « Luther a fait de la cari- )) cature, ditM. Audin dans la préface de sa belle his- » toire de Luther; non. Dieu n’a pas plus manqué )) à son Église au temps de la réforme, que le talent » à ses défenseurs ; » et en lisant la vie que nous indiquons, on peut voir si toute étincelle manquait à ces moines catholiques , si Eck est un théologien sans science, Aléandro un esprit vulgaire, Cajétan un diplomate inhabile, Léon X l’antéchrist prédit par les prophètes.
Mais poursuivons, avec Luther, qui supprime les sacrements , les saints et leurs images , la sainte messe, le culte de la Vierge très-sainte, plus hardi en cela que Mahomet, qui, dans le troisième chapitre de son Koran, ne reconnaît qu’elle et son divin Fils qui aient été immaculés, ou, comme il l’exprime, qui seuls dans riiumanité n’aient pas élé infectés de la goutte noire de Satan. Il marchait donc; «et quand ce Samson de la réforme, dit encore M. Audin, s’attaqua, pour les renverser, aux colonnes du temple catholique , de nombreux ouvriers vinrent à son aide : c’étaient Garlstadt, OEcolampade, Schwenckfeld et beaucoup d’autres encore (1), auxquels, pour récompense , il décernait des couronnes sur la terre et dans le ciel. Mais ces esprits indépendants voulurent travailler pour leur compte et se passer de Luther. Alors survint un incident trop sérieux pour prêter au rire.
» — Qui êtes- vous, crie le docteur, pour annoncer un autre évangile? quels sont vos miracles? où sont les signes que vous avez posés dans le ciel ? Pas un ne répond; pas un qui ait seulement, suivant Erasme, redressé un cheval boiteux. Ils ne sont pas interdits; ils demandent à leur tour à Luther : — Et toi, qui t’a envoyé ? à quels signes pouvons-nous reconnaître ta mission? quel miracle as-tu opéré? Luther n’a pas dit une seule fois : Ephpheta, ouvre-toi. A défaut de signes il a sa grande colère. Donc il s’irrite, il bondit, il se met à fouiller les livres de ces nouveaux apôtres
(1) Mélanchthon, Osiander, Muncer, Stancar, Svvingli en Suisse, Henri VIII en Angleterre, Calvin en France, etc., etc., etc.
qu’il pousse pêle-mêle devant son tribunal; qu’en plein prétoire et aux éclats de rire des assistants il fustige et marque au front comme Caïn; puis, de sa voix de prophète , il les chasse en ces mots : Allez au diable, si vous ne vous repentez. Tous moururent dans l’impénitence....
» Ainsi, voilà l’anarchie dans l’Église deWittembergî Les frères de la réforme, allaités de son lait, se maudissant entre eux et s’appelant l’un l’autre aux pieds du Juge suprême : Luther, pour demander compte à Munzer de toutes les âmes qu’il a enivrées de ses poisons; et Munzer, pour lui jeter à la face le sang des anabaptistes; Carlstadt , pour accuser Luther d’avoir perverti le Verbe divin; et Luther, pour se moquer des visions de l’archidiacre; Zwingli et OEcolampade, pour expliquer à Luther le sens des paroles de la Cène; et Luther, pour proscrire l’interprétation des Suisses. N’est-ce pas un singulier spectacle que ce drame dont les acteurs sont des moines, des clercs, des prêtres qui ont apostasié? Évangélistes qui se croient illuminés d’en haut et se disent anathème ; prophètes et apôtres du Christ qui se vantent de posséder le critérium de la vérité, et ne s’entendent pas plus entre eux que les ouvriers de Babel !... »
Et cependant le luthéranisme, disons-le encore, marche effrontément avec ses fondateurs en désaccord. Il avait partout des aides : le plus puissant, Ulrich de Hutten, cynique de mœurs dissolues, attaquait les moines par d’ignobles et impures pasquinades, qui réjouirent les cœurs gâtés et charmèrent les âmes salies. Ses écrits amenèrent cette grande
révolte connue sous le nom de la guerre des paysans, Luther, qui avait prêché la révolte contre Tautorité, changea de. ton alors et de doctrine en poussant les nobles à tuer ces nouveaux rebelles. Frédéric de Sickingen fut le chef le plus saillant de ces troubles effroyables. Ce n’est pas ici le lieu de les décrire (I). Commencée en 1524, la guerre des paysans dura plus d’une année, qui vit bien des faits odieux. Munzer périt dans cette guerre; mais, en mourant, il s’était réconcilié avec l’Église catholique. Hélas! il avait jeté les fondements de la secte des anabaptistes, qui, à sa mort, s’épanouit et se répandit en Suisse et en Allemagne, excitant partout des troubles et des pillages. Sur ce mot de Luther, que l’homme est maître de tout et ne dépend de personne, on prêchait partout le communisme, on proclamait que toute propriété est un vol , trois siècles avant que Brissot et Proudhon affirmassent cette maxime de bandits. Il y eut donc partout des tumultes et des guerres partielles. On voit dans les histoires de ces temps les efforts incomplets que tentèrent Charles- Quint et les autres princes restés catholiques. Tout le monde sentait qu’il fallait une réforme; mais on gémissait devant les outrecuidances de ces hommes qui, prenant les devants par des voies détestables, n’étaient portés qu’à démolir en se disant réformateurs , et ne faisaient que ruiner, abattre et détruire (2). La vraie réforme , étudiée depuis long-
(1) M. le vicomte de Bussierre a publié Vlfistoii'e de la guerre des paysans, 2 vol. in-8®, et V Histoire des Anabaptistes, 1 vol. iii-8®, 1852 et 1853.
(2) Voyez le règne des Anabaptistes dans les Légendes du Juif errant et des seize reines de Munster.
temps par les papes, se fit enfin au concile de Trente. Pendant les longues sessions de cette auguste assemblée, toute l’Europe était en armes, occupée de ces guerres désolantes que l’histoire appelle les guerres de religion. Toutes les villes des contrées germaniques et des vieilles Gaules en furent plus ou moins dévastées; et les' victimes de ces troubles, immolées partout, se compteraient par millions. Tous les édifices religieux furent pillés et saccagés. La France et les Pays-Bas luttèrent cinquante ans et plus pour conserver leur foi.
Mais il fallait autre chose que des canons et des baïonnettes pour ramener la paix. Le protestantisme s’était élevé, posé et grandi par la parole surtout, parole menteuse sans doute; il fallait que la parole vraie eût son tour. Le rempart le plus réel que l’Église pût opposer aux dissidents fut la Compagnie de Jésus. Armée des armes de Dieu, elle arrêta partout les invasions de l’hérésie, et la fit reculer dans tous les lieux où elle obtint le droit de la parole. Les jésuites formèrent donc la vraie croisade contre les nouveaux infidèles que le luthéranisme fit pulluler. Aussi, jusqu’à nos jours, ils n’ont pas cessé un in- • stant, malgré leur sainteté , leurs vertus, leur mansuétude et leur charité incomparable, d’être en butte aux haines souvent furieuses des ennemis de l’Église du Christ.
C’est à eux, c’est à leurs prédicateurs, à leurs saints et à leurs martyrs, que la France, la Belgique, quelques cantons de l’Allemagne et de la Suisse doivent l’honneur d’avoir gardé leur foi catholique.
DERNIÈRES CROISADES
LVÏ. ^DERNIÈRES CROISADES.
Ces expéditions , évidemment , ont eu pour elles toute la justice. Palm a.
Les catholiques avaient près d’eux, depuis des siècles, des ennemis qu’on ne paraissait pas pouvoir soumettre, et avec qui les traités n’étaient que des déceptions. C’étaient les corsaires algériens. On a vu que , malgré l’alliance des Turcs avec François la croisade de Charles-Quint trouva dans ces États barbaresques beaucoup de Français esclaves. Louis XIV fit bombarder Alger deux fois par Duquesne, sans obtenir de sécurité pour nous. Un troisième bombardement, par le maréchal d’Estrées, fut suivi d’un traité de paix, qui, au bout de quelques mois, se trouva illusoire. Il était réservé à Napoléon P'’ d’avoir en 1800 des garanties plus sérieuses; et si les guerres que l’Angleterre lui suscita lui eussent laissé quelque relâche, il était dans ses projets de purger la Méditerranée de ces constants ennemis du nom chrétien. Cette gloire était providentiellement réservée à la France.
Nous ne parlerons pas de Ih campagne de Morée, qui alfranchit une portion de la Grèce du joug des Turcs. Mais l’expédition qui a conquis l’Algérie en 1830 est une de nos gloires les plus pures; et ce grand fait ne laissera pas sans un certain éclat dans nos fastes le nom de Charles X. A la vérité, elle n’a pas eu la foi chrétienne pour motif direct. Ce n’en est pas moins une croisade, puisqu’elle a relevé les
DERNIÈRES CROISADES
autels dans l’Afrique , et reculé plus loin de nous les barbares. Sous le règne mal assis de Louis-Philippe, on a craint que les Anglais , qui veulent dominer partout et qui nous enviaient avec aigreur ce magnifique agrandissement, ne parvinssent à nous l’enlever par quelque procédé diplomatique. Mais la nation française savait par quels sacrifices de sang et d’or elle avait rendu cette terre à la civilisation et à la foi , et si cette faute avait été commise , les commotions populaires n’auraient pas attendu 1848 pour faire expier une telle honte.
Il restait de cette conquête une iniquité à réparer. Tout le monde sait ici les exploits et la grandeur d’Abd-el-Kader. Lorsqu’il affermit nos victoires en déposant les armes, il ne se rendit qu’en se réservant le droit de se retirer sur une terre musulmane. Il désignait Alexandrie ou Saint-Jean d’Acre. On lui promit formellement cette liberté, en présence du duc d’Aumale, et de son aveu; il offrit, en signe de vasselage et de soumission , son fidèle coursier au prince, et se retira dans sa tente. C’était le 21 décembre 1847.
« Confiant en la parole de la France, Abd-el-Kader s’éloigna de l’Algérie, espérant bientôt revoir cet Orient loin duquel il ne pourrait supporter l’absence de la patrie. Mais la France (ou plutôt son gouvernement) ne ratifia point l’engagement formel de ses lieutenants. Le fils du désert devait languir cinq années sous notre ciel, toujours triste et froid pour lui (1). »
(1) Voyez l’excellente Histoire de V Algérie, de madame la comtesse Drohojowska.
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Depuis cinq ans donc Abd-el-Kader était prisonnier dans le château d’Amboise , lorsque Napoléon III, alors président de la République passagère qui nous ramenait l’Empire, voulut réparer une tache au nom français. Il alla à Amboise, et il annonça au prisonnier qu’il était libre.
Après un instant d’émotion vive, Abd-el-Kader répondit :
(( Monseigneur, vous avez été bon et généreux pour moi. Je vous dois la liberté que d’autres m’avaient promise, que vous ne m’aviez pas promise, vous, et que cependant vous m’accordez. Je vous jure de ne violer jamais le serment que je vous fais. Je sais qu’on vous a dit que je manquerai à mes promesses; vous ne le croyez pas : je suis lié par la reconnaissance et la parole. Soyez assuré que je n’oublierai pas ce que l’une et l’autre imposent à un descendant du prophète et à un homme de ma race. Je ne veux pas vous le dire seulement de vive voix; je veux encore laisser entre vos mains un écrit qui soit pour tous un témoignage du serment que je viens de renouveler. Je vous remets donc cette lettre; elle est la reproduction fidèle de mes sentiments. »
C’était le 20 octobre 1852.
Le Prince-Président répliqua qu’il était d’autant plus touché de cette démarche, qu’il n’avait exigé aucune promesse, et qu’il avait d’ Abd-el-Kader une garantie suffisante dans la connaissance de son caractère.
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Voici la traduction de l’acte qu’il remit au prince :
« Louange au Dieu unique 1 » Que Dieu continue de donner la victoire à Napoléon, à Notre-Seigneur, le Seigneur des roisi que Dieu lui soit en aide et dirige ses actions 1
» Celui qui est actuellement devant vous est l’ancien prisonnier que votre générosité a délivré, et qui vient vous remercier de vos bienfaits , Abd-el-Kader, fils de Mahhi-ed-Dên.
» Il s’est rendu près de Votre Altesse pour lui rendre grâces du bien qu’elle lui a fait , et pour se réjouir de sa vue; car j’en jure par Dieu, le maître du monde, vous êtes, monseigneur, plus cher à mon cœur qu’aucun de ceux que j’aime. Vous avez fait pour moi un acte dont je suis impuissant à vous remercier; mais qui n’était pas au-dessus de votre grand cœur et de la noblesse de votre origine. Vous n’êtes point de ceux qu’on loue par le mensonge et que l’on trompe par l’imposture.
» Vous avez cru en moi, vous n’avez pas ajouté foi aux paroles de ceux qui doutaient de moi ; vous m’avez mis en liberté, et moi je vous ai juré solennellement, par le pacte de Dieu, par ses prophètes et ses envoyés, que je ne ferai rien de contraire à la confiance que vous avez mise en moi , que je ne manquerai jamais à mes p]*omesses, que je n’oublierai jamais vos bienfaits, que je ne remettrai jamais le pied en Algérie. Lorsque Dieu a voulu que je fisse la guerre aux Français, je l’ai faite; j’ai fait parler la poudre autant que je l’ai pu ; et quand il a voulu que je cessasse de combattre, je me suis soumis à
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ses décrets et je me suis retiré. Ma religion et ma noble origine me font une loi de tenir mes serments et de repousser toute fraude. Je suis chérif (descendant du prophète), et je ne veux pas que Ton puisse m’accuser d’imposture. Gomment serait-ce possible , quand votre bonté s’est exercée sur moi d’une manière si éclatante ? Les bienfaits sont un lien passé au cou des gens de cœur.
' » Je suis le témoin de la grandeur de votre empire, de la force de vos troupes, de l’immensité des richesses de la France, de l’équité de ses chefs et de la droiture de leurs actions. Il n’est pas possible de croire que personne puisse vous vaincre et s’opposer à votre volonté, si ce n’est le Dieu tout-puissant.
)) J’espère de votre bienveillance et de votre bonté que vous me conserverez une place dans votre cœur, car j’étais loin, et vous m’avez placé dans le cercle de vos intimes. Si je ne les égale pas par mes services, je les égale au moins par l’affection que je vous porte.
» Que Dieu augmente l’amour dans les cœurs de vos amis et la terreur dans les cœurs de vos ennemis !
» Je n’ai plus rien à ajouter, sinon que je me confie à votre amitié. Je vous adresse mes vœux et vous renouvelle mon serinent.
» Écrit par Abd-el-Kader, ben Mahhi-ed-Dên (30 octobre 1852). »
La campagne de Crimée, qui se termina le 8 septembre 1855 par la prise de Sébastopol, n’était pas une croisade. Faite de concert avec les Anglais, séparés de l’Église, contre les Grecs, ses ennemis d’une
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autre race, en faveur des Turcs, dont elle arrêta un instant la décadence, cette campagne n’avait qu’un motif humain , mais honorable pour la France , puisqu’elle nous releva des désastres de 1812. S’il est vrai qu’il serait utile et glorieux pour l’Europe catholique de rétablir à Constantinople l’empire latin fondé par les croisés au treizième siècle, il serait grandement dangereux qu’aux Turcs, qui s’en vont décrépits, succédassent les Russes, avec leurs schismes sauvages qu’ils appellent orthodoxie.
Il en est de la guerre d’Italie, terminée par la paix du 12 juillet 1859, comme de la campagne de Crimée. Elle avait ses raisons politiques , et aussi ses intentions chrétiennes. Glorieuse pour la France qu’elle a grandie encore , elle a peut-être un peu gonflé les hommes des États sardes, qui ne savent pas ce que pèsent trop d’envahissements à la fois.
Enfin, l’expédition de Syrie était une croisade; et il était beau, dans ces deux dernières années, de voir les soldats français , toujours en avant, combattre pour la cause chrétienne en Chine, en Cochinchine et en Syrie tout à la fois, en même temps qu’ils protégeaient l’indépendance du chef suprême de l’Église. Si les massacres de Syrie n’ont pas été vengés, si les résultats de cette campagne ont été paralysés par les intérêts matériels des Anglais, la France et son souverain ont recueilli là le prix d’une action généreuse. Abd-el-Kader, n’oubliant pas ses promesses, s’est fait à Damas le protecteur des chrétiens , et il en a sauvé trois mille du martyre. Le châtiment des bourreaux viendra.