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obert, vivant parmi les chiens et contrefaisant l'idiot muet, menait cette vie d'abnégation, de honte et de silence, résigné, et ne comptant pour rien la misère et l'opprobre qui expiaient ses forfaits, lorsqu'un jour, disent les auteurs de ces vieux romans qui étaient de l'histoire pour
nos pères, il entendit des chevaliers assemblés pousser les clameurs de guerre. Les Sarasins, attirés par un traître que l'empereur de Rome n'avait pas voulu accepter pour gendre, et que certains récits nomment Sangredino, les Sarasins arrivaient avec une armée innombrable. Robert sentit que son coeur palpitait à la pensée qu'on allait se battre sans lui. De grosses larmes coulèrent de ses yeux; il lui sembla que Dieu le prenait en pitié et qu'une voix lui disait : — Revêts ces armes, monte le cheval blanc que tu vois là, près de la fontaine, et va secourir l'Empereur.
Robert se hâta d'obéir à cette inspiration ; il se couvrit de l'armure blanche qu'il voyait préparée, s'élança sur le cheval blanc et rejoignit les cruerriers.
Des traditions plus détaillées portent qu'il marchait sur l'ordre d'un vieil ermite, qui le visitait quelquefois de la part du Saint-Père, et qui était venu le trouver exprès à cette occasion.
La fille de l'Empereur, ayant vu de sa fenêtre ce que Robert avait fait, eût bien voulu le ra-
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conter à la cour; mais elle était muette de naissance ; elle dut se borner à retenir le fait dans sa mémoire.
Cependant Robert, s'étant précipité dans la plus grande presse des ennemis, se mit à frapper à droite et à gauche avec tant d'impétuosité, qu'on lui voyait trancher les têtes, couper les bras, fendre les cuirasses, briser les casques et les boucliers, et ne pas porter un coup sans mettre à mort un Sarasin. Les infidèles prirent la fuite.
Robert, déposant ses armes et quittant son cheval, s'en retourna sans dir j un mot avec ses chiens, et reprit sa vie pénitente.
L'Empereur, victorieux, demandait à tout le monde quel était le preux qui l'avait sauvé? Mais personne ne le connaissait, excepté la princesse muette. Elle s'efforça à dessiner de son mieux le pauvre idiot, que toute la cour traitait à peu près comme les lévriers ses compagnons ; l'Empereur crut que la terreur causée par l'approche de l'ennemi avait troublé la raison de sa fille, et il s'en affligea grandement.
Mais, peu de temps après, les Sarasins, tou-
jours amenés par le même félon qu'on ne soupçonnait pas encore, revinrent avec une nouvelle armée, plus nombreuse que la première. Robert, retrouvant à la même place le cheval et les armes qui lui semblaient destinés, se jeta de nouveau dans la mêlée, où il fit plus de prouesses encore que la première fois. Les Sarasins furent presque tous exterminés par lui. Il combattait comme un lion qui ne redoute rien, et sous sa lourde épée le champ de bataille était devenu pour l'ennemi un champ de mort.
L'Empereur, témoin de ces merveilles, recommanda bien à ceux qui l'entouraient de ne rien négliger pour savoir qui était ce vaillant inconnu, ce chevalier aux armes blanches.
Et quand la bataille fut gagnée, comme Robert derechef s'en retournait à la hâte, plusieurs gentilshommes coururent après lui et lui crièrent :
— Nous vous prions, de la part de l'Empereur, de nous faire savoir qui vous êtes et quel est votre pays ?
Au lieu de leur répondre, Robert doubla le pas et pressa davantage la fuite de son cheval;
car il n'oubliait point qu'il ne lui était pas permis de parler.
Voyant que les prières et les cris n'obtenaient réponse ni par paroles ni par signes, un des poursuivants parvint à joindre Robert d'assez près, et, pour l'arrêter, lui adressa un coup de lance dans la cuisse. La lance se rompit, le fer demeura dans la plaie, et Robert, grâce à la bonté de son cheval, disparut bientôt.
L'Empereur, désolé de ne pouvoir témoigner sa gratitude à l'homme qui avait si bien combattu pour lui, fit publier dans toutes les villes et châteaux que si le chevalier qui, avec armes blanches et cheval blanc, avait mis en pièces tant de Sarasins, voulait venir à la cour, apportant le fer de lance qui l'avait blessé à la cuisse et montrant sa blessure, il aurait sa fille en mariage et la moitié des domaines de l'Empire.
Nous sommes, comme on le voit, en plein roman de chevalerie .
A cette nouvelle, qui fit grand bruit, le traître Sangredino, que des auteurs embellissent du titre de sénéchal, prit des armes blanches, simula une blessure au-dessus de son £enou
droit, et se présenta pour épouser la princesse, disant que le fer de la lance s'était perdu. Quoique le cheval er qui avait donné le coup crût se rappeler qu'il avait frappé la cuisse gauche, peut-être la ruse du félon eût-elle réussi, malgré les signes d'horreur de la muette, qui persistait à désigner l'homme aux chiens, si le bon ermite ne fût venu auprès de Robert, ramenant le cheval et l'armure des deux batailles.
— Mon fils, lui dit-il, vous allez jeter le gant au traître qui voulait livrer l'Empire aux Infidèles. Quand vous l'aurez vaincu et qu'il aura confessé son crime, vous pourrez rompre le silence-; votre pénitence sera finie. Vous tirerez du doiçt du félon un anneau d'or où se trouve enchâssée une pierre précieuse; vous le donnerez à la princesse : le ciel vous la destine pour épouse. Adieu ; vous ne me reverrez plus. N'oubliez jamais la bonté de Dieu.
Robert, transporté d'allégresse, fit le signe de la croix, s'arma en tout empressement, et, montant son bon cheval, il alla se présenter devant l'Empereur, lequel fut bien surpris de voir un second chevalier blanc. Sans dire un mot, car il
ne pouvait parler encore, Robert jeta son gant devant l'imposteur, qui pâlit et se troubla eu le ramassant. Il lui fallut combattre le terrible chevalier dont il savait la puissance. Bientôt étendu par terre, avec la dague de Robert sur la gorge, il avoua en expirant toutes ses perfidies. L'Empereur descendit de son trône pour aller recevoir Robert. Le vainqueur portait la bague enlevée au traître ; il la mit au doigt de la. princesse, qui incontinent cessa d'être muette, déclara tout ce qu'elle avait vu, et tendit la main à celui que le ciel lui donnait pour époux. Robert, qui enfin pouvait parler aussi, se fit connaître alors, et raconta comment par pénitence il avait fait tout ce qu'on avait remarqué.
Les noces eurent lieu à quelques jours de là, avec une extrême magnificence; après quoi, les deux époux partirent pour la Normandie. Robert voulait revoir son père et sa mère, et rega • gner leur affection et leur estime. Mais, pendant sa longue absence, de grands changements étaient survenus dans le duché. Son père était mort. Comme on n'avait plus entendu parler de Robert, un seigneur nommé Baudrand s'était
emparé de la couronne ducale. N'ayant pu décider la duchesse veuve à donner un certain vernis à son usurpation en l'épousant, le rebelle l'avait enfermée dans une dure prison ; et il régnait en tyran. Robert n'eut pas de peine à rassembler une armée : il vainquit les partisans de l'usurpateur, délivra sa mère, que son retour combla de joie, fit mettre à mort Baudrand avec ignominie, et fut reconnu duc à Rouen.
Il vécut pieusement avec sa femme, chéri des grands* et des petits, rendant à chacun bonne justice et maintenant la paix dans son duché. 11 eut un fils qui fut nommé Richard-sans-Peur, et qui par la suite exécuta, avec l'empereur Charlemagne, de grands faits d'armes pour soutenir la foi chrétienne contre les Infidèles l.
Tel est le récit des poètes du moyen âge; et cette conclusion qu'ils donnent aux aventures de Robert nous paraissait surprenante. Mais d'autres conteurs plus sérieux ne la font pas si douce, et les jours du sacrilège, qui avait charge sa conscience de tant de crimes et profané tant de fois les choses de Dieu, ne paraissent pas avoir fini si tranquillement.
Voici comment les Chroniques de Normandie, que nous avons citées déjà, racontent les dernières années de Robert. Ce livre a encore un peu plus de poids historique que les romancier» du treizième siècle.