‹ Légendes des personnagesChapitre 12 sur 55 · FIN DE ROBERT · texte numérisé non relu

FIN DE ROBERT

uelque temps après que Robert fut parti pour Rome, disent les Chroniques de Normandie, sa mère, n'en ayant plus de nouvelles, se prit d'un tel chagrin, que bientôt elle en mourut. Le duc Aubert porta son deuil. Mais une année était écoulée à peine qu'il épousa en secondes noces une dame de bonne lignée, nommée Berthe, de qui il eut un fils appelé Richardsans -Peur.

Ainsi Richard-sans-Peur, qui succéda à Aubert, était le frère et non le fils de Robert-le- Diable.

Ces Chroniques ajoutent que Robert, lorsqu'il eut achevé à Rome les sept années de silence et d'ignominie qui lui étaient imposées, ne songea pas à reparaître dans le monde qu'il avait épouvanté. Mais plus courbé que jamais sous le poids de ses péchés, dont il sentait toute l'horreur, il s'en alla à Jérusalem, vécut seul dans l'austérité d'un pauvre ermitage, priant et pleurant sans parler à personne; et il mourut sous le cilice.

11 n'eut pas de postérité. Son frère Richard n'en eut pas non plus .

Nous comprenons une telle fin.

En Normandie, de sinistres souvenirs restent encore attachés au nom deRobert-le-Diable. Le peuple, qui altère les détails historiques, mais qui en conserve la morale, croit que Robert a terminé sa pénitence ici- bas, non en Palestine, mais sur le théâtre même de ses crimes, et que depuis plus de mille ans il est condamné à la faire encore. Nous emprunterons sur ce sujet un passage du Voyage pittoresque et romantique dans l'ancienne France, par MM. Taylor et Charles .Nodier.

« Sur la rive gauche delà Seine, non loin de Moulineaux, on aperçoit des ruines colossales, que Von prétend être les restes du château ou de la forteresse de ïlohert-le-Diable. Des souvenirs vagues, des traditions populaires, une ballade, des récits de bergers, voilà toutes les chroniques de ces débris imposants. Toutefois, le bruit des déportements de Rôbert-le-Diable retentit encore dans la contrée qu'il habita. Son nom même éveille toujours ce sentiment de crainte qui ne résulte ordinairement que d'impressions récentes.

» Aux environs du château de Kobert-le- Diable, tout le monde connaît ses exploits désordonnés, ses violentes victoires et les rigueurs de sa pénitence. Les cris de ses victimes résonnent encore dans les souterrains et viennent l'épouvanter lui-même dans ses promenades nocturnes ; car Robert est condamné pour longtemps à visiter les ruines et les tombes de son château .

» Vers la fin de l'automne, au souffle des brises qui murmurent dans les feuilles desséchées, au cri des arbres morts qui se rompent, un loup paraît sur le coteau, dans un sentier

qui n'est pratiqué que de lui. 11 s'avance lentement, s'arrête, regarde l'antique forteresse, et remplit l'air d'affreux hurlements. Ce loup, c'est Robert, qui se souvient de sa gloire et de ses conquêtes. Il se montre sans peur. Jamais pourtant les chasseurs ne l'ont surpris, malgré toutes leurs embûches. 11 doit subir sa longue pénitence. On le reconnaît à son poil blanchi par l'âge, à l'attention douloureuse avec laquelle il regarde ses anciens domaines, à sa voix: plaintive qui ressemble à une voix d'homme.

» Quelquefois, s'il faut en croire les plus anciens de la contrée, on a vu Robert, encore vêtu de la tunique flottante d'un ermite, comme le jour où il fut enseveli, parcourir les environs de son château et visiter, les pieds nus, la tête éehevelée, le petit coiû de la plaine où devait être pla~é le cimetière. Quelquefois un pâtre, égaré dans le taillis voisin, à la r cherche de ses troupeaux dispersés par un orage du soir, a été frappé de l'aspect redotetable du fantôme, qui errait, à la lueur des éclairs, au milieu de ces fosses. H l'a entendu, dans les intervalles de la empête, implose* la pitié de leurs muets habi-

DE IîOBERT-LE-DUBLE 63

tants; et, le lendemain, il s'est détourné de ce lieu avec horreur, parce que la terre nouvellement remuée s'y est ouverte de toutes parts, pour effrayer les yeux de l'assassin par d'épouvantables débris l. »

1 Dans un recueil qui a fait beaucoup de bien, [t Moniteur d< s villes et des campagnes, nous trouvons (livraison de mai 1857) une aufre légende de Robert-le-DiaMe pénitent. Nous la reproduisons ici, en regrettant que 1 auteur ait gardé l'anonyme :

« Tu nous as forcés de nuis exiler; tu nous as chassés » comme des loups de notre terre natale, nous qui sommes » des hommes forts et vaillants.

» 0 roi! pourquoi cette violence? Convient-il à un guer* » ricr de sévir si durement contre des braves ? Malheur aux » troupeaux du roi, si jamais ils oortent des forêts ! »

Voilà ce que chaulaient à pleine voix des soldats de Scanie, groupés autour d'un f < u de feuilles sèches, devant la forteresse principale du château de Robert-îe-Diable ; et tandis que tous ces hommes aux blonds visages psalmodiaient ce lugubre chant, un vieillard pauvrement velu, la tête nue, la barbe blanche et épaisse, flottant sur la poitrine, se tenait appuvé contre un tronc d arbre, debout, les bras croisés, lo front courbé, triste, mais résigné.

« Et toi, bonhomme, se prit à dire un des soldats, en lançant au vieillard la lie d'une tasae de bière, ne sais tu pas quelque chanson? Les vieux sont conteurs d habitude; amuse-nous par des récits. »

Le vieillard, sans montrer la moindre colère de l'injure et de la brutalité du soldat, s approche doucement du foyer:

«r Oui, dit-il, je sais des chants qui racontent, je suis prêt à vous les chanter : car à qui ne dois-je pas obéir? >

Et aussitôt il entonna d'une voix humble et mâle cependant, la belle prose de saint Etienne : il dit comment le premier-né d'entre les martyrs avait rendu jusqu'à la fin hommage à Jésus-Christ, notre Seigneur, et comment, à demi expiré sous les coups des bourreaux, il suppliait encore le Ciel d épargner ses persécuteurs...

« Vieillard, s écria le même soldat, qu'est-ce donc que tu nous croasses là? Tes chansons ressemblent aux cris du grillon que le vovageur écrase du pied quand il l'ennuie. »

Et, en disant ces mots, il le poussa rudement; le vieillard tomba sur un genou, se retint à une borne de la poterne, et ne fit pas entendre une plainte.

Alors on vit s avancer rapidement un jeune homme devant lequel tous les soldats se levèrent ; rien dans son costume ne dénotait un rang supérieur, si ce n'est peut-être l'épée de fer qui pendait à sa ceinture rouge et la plume de vautour qui couronnait sa coiffe; mais il était facile de reconnaître à sa démarche et à son ton d autorité le fils de quelque puissant seigneur.

« Dwelstaff, dit-il au brutal soldat, ta conduite est telle d'un méchant et d un lâche; car lu as insulté un vieillard sans défense. Va-t'en; ceux qui insultent les vieillards et les femmes ne mérita ni pas de marcher parmi les braves. »

Le soldat s'en fut en grinçaut les dents.

« Et vous, bon vieillard, dit-il en se retournant vers l'étranger, venez à ma table ; c'est au chef à réparer les torts de ceux qu il commande. »

Lorsque celui-ci fut assis près du seigneur norwégien :

« Jeune homme, se prit-il à dire, ce que vous venez de faire est très bien, non par rapport à moi, qui ne ressens

nulle rancune contre vo!re soldat, mais par rapport à Dieu, qui aime la justice. Maintenant vous me traitez avec faveur, et je n'ai rien à vous donner pour reconnaître votre bonne amitié ; car un souvenir et un espoir sont toute ma fortune aujourd'hui. Mais écoutez l'histoire de ma vie : elle devra fortifier dans votre âme la justice et la piété.

» Ce château magnifique que vos armes viennent de conquérir, j'y suis né; mon père en était le maître, et le maître aussi de toute cette belle contrée. Je devais donc un jour posséder d'immenses richesses ; mais je manquais de la plus précieuse de toutes, celle du cœur. J étais orgueilleux et pervers. Je ne vous retracerai pas tous les crimes dont j'ai souillé mes jeunes années. Tous se résument en un nom, en* un fait : ce nom, c'était celui de l'ennemi de Dieu, on m'appelait Roberl-le-Diable; ce fait, c'est que je me révoltai et me battis contre mon père.

» Avant ramassé dans toute la Neustrie les débauchés qui ne savaient plus que faire, je m'en composai une armée et marchai contre le duc Aubert. La bataille fut sanglante, l'ambition faisait face au courage ; mais Dieu prit pitié demoi ; je fus vaincu. Obligé de fuir, de fuir longtemps, j'allai du même trait de mon cheval jusqu'à l'abbaye des Enervés (Jumiéges), où je restai caché durant tout le jour, furieux, sombre, et le cœur serré comme par une main puissante.

» Lorsque l'obscurité eut voilé le pays : — Ailons, me dis-je, voici que Robert de Neuslrie peut quitter sa tanière, car l heure est venue où les loups et les chats-huants commencent à rôder.

» Mille projets se choquaient dans ma tête ; mais ils formaient comme une mêlée d'où nul ne sortait victorieux; tantôt je aillais demander secours aux comtes de Montfort e! de Pont-Audemer ; je leur aurais donné la moitié du duché

pour solde de ma vengeance : puis je rêvais d'aller trouver le roi Charles de France, et de si bien guerroyer parmi ses leudes, qu il dût contraindre le duc Aubert à me céder la moitié de ses domaines. Mais tandis que ces desseins passaient devant ma pensée, plutôt comme des images que comme des projets médités, un je ne sais quel amour de la patrie me rappelait plus que tout le reste au château de mes pères, et je revins, presque sans v songer, jusqu à cette fontaine que vous vovez au bas de cette côte. Arrivé là, je jetai les veu\ sur les tourelles... Quel silence ! Rien ne respirait la victoire ; tout, au contraire, chez le vainqueur paraissait morne et triste comme chez le vaincu ; une seule lumière brillait parmi toutes ces noires murailles ; c était à 1 oratoire de ma mère : Ma mère prie î me dis— je ; et mes cheveux se dressèrent; je détournai les regards: sur quoi tombèrent-ils? Sur les débris dune pieuse chapelle située là, au bord de la route, et que le matin même j'avais pillée et saccagée. — Danois, ajouta le vieillard, vous avez essuvé de furieuses tempêtes dans vos navires ; mais jamais ni la mer de Scanie, ni le détroit du Sund, ni le vaste Océan, n'ont été agités comme alors le cœur de Robert.

» Enfin, épuiséde fatigue et démotions, je descendis jusqu à la chapelle, je m assis sur ses pierres ruinées, et m'y endormis. Oh! béni soit mon bon ange de mavoir accordé ce sommeil î A peine avais-je clos la paupière que j'eus une vision. Or, dans celte vision, je m écriai trois fois avec fureur : — Pourquoi suis-je vaincu ? — La première fois, le tonnerre grondait parmi la multitude descieux,et les éclairs traçaient des mots de l'eu sur un vaste nuage noir. Je vis ces mots, et m'effravai ; mais, ne pouvant les comprendre, je répétais plus haut encore: — Pourquoi suis-je vaincu?

» Alors je vis la colline sur laquelle s'élève le château des

Mollinets s'ébranler, tourner sur elle-même, avec une immense lumière. Cette vue méblouit, et je ne distinguai rien. Mais, quand cette lumière informe se fut dissipée, je vis que la montagne s'était élancée jusqu aux cieux, et formait une sorte d escalier ; et sur les degrés de cet escalier montaient lentement une foule d'images que je reconnus, hélas! pour cellesde mes crimes : c'étaient des femmes, de jeunes filles expirées par ma faute, de laborieux vassaux déshonorés, des vieillards chassés de leurs chaumières, demandant le pain de l'aumône à la porte de leurs frères Je vis ainsi non seulement des hommes, mais des choses, des maisons brûlées, des moissons détruites, des troupeaux, espérance et soin de toute une vie de travail, sacrifiés à un instant d'orgie : que sais-je ? toutes les peintures des maux que javais fait subir à ce malheureux pavs étaient là pressées, échelonnées, de telle sorte que, ne pouvant reposer mes yeux sur aucun degré de l'échelle sans le trouver couvert de mes crimes, je les tias levés vers le ciel. Et aussitôt je vis en tète un ange qui s'y élevait rapidement.

» Alors mes membres devinrent pareils à la feuille du tremble, et je dis à cet ange qui montait au devant des images : — Où allez-vous? — 11 répondit: — Je vais conduire tous tes crimes devant le Seigneur, afin qu'ils rendent leur témoignage sur toi. — Et mes membres devinrent ardents comme des herbes embrasées : — Oh ! bon ange, repris-je en joignant les mains, ne pourrai-je point au moins effacer quelques-unes de ces images ? — Il répliqua : — Toutes, si lu le veux. — Et comment, Seigneur Dieu? — Confesseles, et le souffle de les aveux les dissipera; pleure-les, et tes larmes en laveront même la trace.

» Alors, jeune homme, écoutez ce que Dieu m'inspira : Je fis vœu de gagner la Terre-Sainte seul, pauvre, nu-pieds,

et mangeant pour toute nourriture le pain que je ravissais aux chiens. — Je l'ai accompli, ce vœu terrible, et vous ne m'en croirez sans doute pas, gens du Nord ; cependant c'est la vérité. J'avais connu tous les plaisirs de la terrent j'y avais rencontré quelques joies; mais j en ai trouvé plus encore dans les misères, les fatigues mortelles, les dures humiliations de la pénitence, parce qu'elles « épiaient mes fautes, et que e était de la justice. Ainsi donc, ô étrangers, à quelque fortune que le Ciel vous destine, trouvez Notre-Seigneur Jésus-Christ, et pratiquez sa justice. »

Le vieillard se tut: les barbares demeurèrent immobiles devant lui. — Lui cependant, prenant par la main le jeune chef, l'amena sur la plate-forme du château, et, eu lui montrant tout ce vaste pays que la Seine baigne de ses eaux fertiles : « Jeune homme, lui dit-il. parce que tu as épargné un pauvre vieillard. Dieu récompensera ta vieillesse. Tu vois ces terres immenseset parées d'une telle richesse; elles ont été à moi: actuellement encore «lies n'ont pas.aprèsDiou, de plus légitime maître que moi. — Je te les donne : fais-y régner la foi et l'équité, et je me rejouirai de ton règne. »

« C est bien, répliqua le jeune chef; je vais de nouveau chercher mes hommes du Nord, et je reviendrai planter ici ma tente et la justice. »

Or, ce chef, à qui Robert-le-Diable pénitent léguait ainsi sa croyance et son héritage, c était Rollon, premier duc des Normands.

Voilà ce que disent de Robert-le-Diable les romans de chevalerie et les différents légendaires qui ont éprit sur leur autorité. Il y a encore d'autres petites traditions romanesques. 3Iais elles n'ont aucune autorité littéraire et ne «latent guère que du dernier siècle, où Lacombe, dans sa Bibliothè-

que Bleue, et d'autres faiseurs de recueils, ont accommodé la légende de Robert au goût de leur temps.

Dans un de ces romans, que nous mentionnons parce qu'on en a tiré beaucoup d'images populaires, Robert fait sa pénitence au fond d'une forêt près de Rome. Il vit en ermite, et il est travaillé de sombres prodiges. Quelquefois, lorsqu'il va prier devant sa croix, la croix paraît tout en feu; d'autres fois, dans son sommeil, il est tourmenté par les furies. Ce sont de pauvres idées.

Il sauve le sénéchal de Rome, attaqué dans la forêt par des brigands. Il tue un lion qui, dans une grande chasse, poursuivait la fille de 1 Empereur et allait la dévorer.

Un courtisan se vante d'avoir tué le lion Mais Robert apporte la tête delà bête, provoque le menteur, est victorieux dans le combat, épouse la fille de l'Empereur, et revient en Normandie, où, après sa mort, on lui élève un tombeau.

Dans les images qui se fabriquent à Bruxelles, on a représenté le tombeau de Robert-le-Diable ; — un chevalier de bronze est à genoux sur une pierre, et ces vers se lisent au bas :

Il vécut heureux bien longtemps El tous voyez son monument.

RICHARD SUS PEIR

^n lit. dans les livres «le

« chevalerie, qu'il fut ja-

il dis en Normandie un duc v ?!

5»l nommé Richard ; il était

|| fils du vaillant duc Àu-

i\ bert et. de Berthe, sa

m if

i§ij seconde femme , Irère

.. *s* cadet par conséquent de

(3^3> Robert-le-Diable, qui ne

«^^ régna point. Il était si

**% vaillant et si hardi, qu'il

fut surnommé Richard-sans Peur.

Ce nom, qui ne rassure guère le commun

des bonnes gens, déplut aussi à un certain

démon appelé Brudemore, lequel se vanta de

l'effrayer. Sachant que Richard allait seul, de

nuit, dans un bois, il mena avec lui dix mille

des siens en formes de chats-huants; et, dès qu'ils virent Richard, ils se mirent à crier et à huer, lui disant de prendre garde à lui. Mais Richard n'en fut nullement épouvanté; au contraire, il se mit à crier avec eux. Consternés d'un tel courage et voyant qu'ils faisaient contre lui des efforts inutiles, les démons s'enfuirent avec dépit.

Une autre fois, trois grands chevaliers noirs, qui n'étaient aussi que des démons déguisés, chassant dans ses terres avec des meutes de chiens, voulurent encore l'épouvanter. Richard, sans autre arme qu'une épée, courut sur eux et renversa un de ces champions, quoique ce fût un diable.

Un autre jour, passant par une foret, Richard vit un enfant nouveau-né qui venait de grimper sur un arbre; il y grimpa après lui et l'emporta. Il donna cet enfant à nourrir à la femme de son garde forestier; c'était une fille; on en prit soin, et on remarqua qu'elle grandit en sept ans plus que les autres enfants en quatorze. Comme elle était belle et que sans cesse il était prié par tous les barons de ses Etats de donner

des héritiers à son nom, il se maria avec cette jeune fille qu'il avait fait élever. On célébra les noces à Rouen.

Sept ans après ce mariage, l'épouse inconnue de Richard-sans-Peur mourut tout à coup. Peu de temps avant sa mort, elle avait prié Richard de la faire enterrer dans la forêt; ce qu'il fit, car il l'aimait beaucoup; il la pleura même toute la première nuit, qu'il passa devant la tombe. A minuit, le corps se raidit, la bière s'ouvrit, la morte poussa un cri qui retentit dans toute la forêt. 11 n'en fut pas encore effrayé. La morte sauta ensuite à la gorge du chevalier qui accompagnait Richard et disparut : ce ne fut qu'alors que le prince reconnut que sa femme n'avait été qu'un démon succube. Selon plusieurs savants, c'était le démon Brudemore luimême.

Vers ce temps, Charlemagne ayant donné un tournoi, Richard se rendit à la cour de ce prince, qui le fit son chambellan et l'admit au nombre de ses douze pairs. 11 vit peu après la fille du roi d'Angleterre, en devint épris, et ne put obtenir sa main; mais sa flamme ne s'étei-

gnit point; de sorte qu'il jura de l'avoir pour épouse et il l'enleva. Le roi d'Angleterre vint ravager les terres de Richard pour se faire rendre sa Fille ; mais le démon Brudemore, qui avait pris Richard en affection, vint à son secours; les Anglais furent mis en fuite, et Richard épousa la fille de leur roi .

Comme Brudemore avait aidé Richard dans cette guerre, il désira qu'il lui rendît le même service : car lui-même avait guerre contre Burgifer, autre démon jaloux de son pouvoir. Quand il eut persuadé Richard, ils se rendirent dans une forêt, où ils virent le roi de l'enfer assis sur une chaise noire, au pied d'un orme large et spacieux; il était vêtu de velours noir, avec une figure terrible, au milieu d'un grand nomhre d'esprits noirs, les uns armés et les autres sans armes. Le roi de l'enfer ordonna donc à Brudemore d'aller combattre avec Richard , et tous deux partirent. Burgifer se présenta bientôt ; le duc le joignit; ils se mesurèrent : leurs lances se rompirent par la force du premier coup, et le feu jaillit de leurs écus; mais enfin Richard fut vainqueur, et le démon

Burgifer, abattu par lui, lui cria merci. La paix ne se rétablit qu'à condition que Burgifer rendrait hommage à Brudemore.

C'est un roman que nous citons. Mais ce roman a passé longtemps pour une histoire.

Chariemagne manda alors ses barons, ses chevaliers et sanoblesse,pour une expédition en la Terre-Sainte; le duc Richard s'y trouva; et ici la chronique populaire que nous suivons n'est pas achevée. Mais le livre des Chronique* et excellents faits des ducs de Normandie 9 imprimé à Paris en 1 535 , in- 4° gothique , va compléter un peu cette biographie. Avant le voyage de Palestine, ce livre présente deux autres petits faits que nous ne pouvons omettre:

« Une fois, comme le duc Richard chevauchait d'un sien châtel à un manoir où demeurait une très belle dame, le diable l'assaillit; Richard se combattit à lui et le vainquit. Après cette aventure, le diable se déguisa en belle dame bien ornée et richement. Elle s'apparut à lui en un batelet sur un havre de mer où il était alors; il alla dans ce batelet qui fut ans-

sitôt emporté en mer; et le diable l'emmena à l'île de Guernesey, où ses gensle retrouvèrent.

» Voulant aller pourtant au Saint- Sépulcre rejoindre Charlemagne, le duc Richard se mit en chemin , et tant alla dans son pèlerinage, qu'il vint à Constantinople. L'empereur, sachant qu'il y avait un des douze pairs de France en sa terre, lui manda qu'il vînt vers lui, et lui fit grand honneur pour l'amour du roi Charlemagne. Il aida ledit empereur dans ses guerres et battit plusieurs sou dans. De là, il cingla à la Saint-Jean d'Acre; les Turcs étant venus assiéger ce lieu, il les défit et prit leur amiral Baudac. Après cette victoire, il se rendit à Jérusalem pour parfaire son pèlerinage et là fit plusieurs biens en la Terre-Sainte.

» Les Turcs avaient un géant avec eux, qui avait nom Ajaux, qui avait conquis la cité de Béritheet en avait été fait seigneur. Il avait une coutume que, devant qu'il mangeât, tous les jours, il tuait un chrétien. Ceux de Jérusalem, avec le duc Richard et leur compagnie, allèrent courir devant Bérithe ; l'année des chrétiens étant là assemblée, ce géant requit bataille contre un

chrétien, par tel traité que s'il était vaincu, les Turcs videraient la cité de Bérithe, et si le chrétien était défait, les chrétiens rendraient et perdraient la ville de Jaffa. Le bon duc Richard requit au patriarche de Jérusalem de faire cette bataille, combattit le géant, le vainquit et lui coupa la tête; et fut ainsi la ville de Bérithe remise en la main des chrétiens.

» S'en retournant le due Richard, les vents contraires le menèrent en la terre d'Alexandrie, où il fut pris des Sarasins et mis en prison. 11 y demeura sept ans, et depuis fut délivré en échange de l'amiral Baudac. Il revint en France en 809, pendant que Charlemagnc éprouvait son malheur de Roncevaux. 11 vola au secours de (iharl. s, l'ut blessé grièvement, et mourut de ses blessures. Comme il n'avait pas eu d'enfants, uon plus que Robert-le-Diable, ce fut son neveu, bis de sa sœur et du duc Samson d'Orléans, qui recueillit son héritage. »Mais il n'en jouit pas longtemps; car Rollon le prit. Aussi les chroniques anciennes ne comptent pus ce duc, mettant premier chef du pays Le duc Aube*t, père de Robert- le -Diable et de Richard -sans - 1\ nr ;

deuxième chef, Richard-sans-Peur, et troisième chef ou duc, Roi ou Rollou, appelé aussi Rolf-le- Marcheur.

L? diable est fin; mais, aujourd'hui, J'en connais d'aussi fins que lui.

RKXALDOT

l nous faut reculer à une époque assez ancienne; c'était au moins vers le rè^ne de Henri IÏI . Si vous êtes allé jamais sur la route de Saint-Cloud , qui n'était pas alors la somptueuse résidence princière qu'on admire aujourd'hui, vous aurez remarqué à mi-chemin un groupe de maisons qu'on appelle, je ne sais pourquoi, le Point-du-Jour,

sans doute de quelque enseigne de cabaret ; plus loin, à droite, est Boulogne -sur-Seine.

Or, au temps d'autrefois, il y avait au Pointdu-Jour un vieil homme de noble race ; mais un de ces gentilshommes avancés qui ne dédaignaient pas de faire eux-mêmes valoir leurs terres. Les terres de culture étaient, dans cette contrée, plus rares alors que maintenant; le pays était presque couvert de bois.

Le vieil homme se nommait Egidius Cressère, bon viveur, allant aux fêtes, buvant au cabaret, familier avec les simples gens, traitant bien ses serviteurs, mais exigeant un çrand travail, car il travaillait beaucoup lui-même, et disait que la terre gardait rancune quand on la négligeait. Il avait en sa maison une bonne et robuste servante, qu'on appelait Gritte, abréviation de Marguerite; elle avait vingt ans. Elevée dans le manoir, elle plaisait à tous ; on la vantait comme une fille laborieuse, qui n'avait jamais reculé devant le travail.

Mais vint le jour de la fête de Saint-Cloud, déjà courue alors. C'était un beau jour, longuement attendu. Les ménétriers du village avaient

graissé la roue de leurs vielles ; ils s'étaient renforcés de joueurs de rebec et de tambourin, venus de Paris; ils avaient deux flûtes, une cornemuse et un corde chasse; on annonçait grandes joies; et la bonne Gritte se promettait de l'agrément depuis quatre heures jusqu'à huit ; car pour un tel jour on retardait jusque-là le couvre-feu, que nous appelons aujourd'hui la cloche de retraite.

Malheureusement, au retour de la messe, Egidius, qui n'oubliait rien, se rappela que la veille il avait mené, avec ses garçons, plusieurs charrettes de fumier sur le chemin des Bons- Homme s, dans un champ qu'il voulait labourer le lendemain pour y semer du seigle. Il fallait disperser avec soin tous les tas d'engrais qui, répandus ainsi et couvrant toute la surface du champ, devaient l'échauffer et le rendre fertile. C'était la besogne de Marguerite ; la pauvre fille songeait aux moyens qui pourraient encore rehausser sa toilette pour la fête, quand son maître Tappela.

— Allons, Gritte, dit-il, tu prendras ta fourche et tu iras répandre le fumier dans le champ

de Saint-Gilles. Quand ce sera fait, tu reviendras à la fête.

Marguerite ne répliqua rien. Mais pour la première fois l'idée du travail l'affligea, d'autant plus que c'était jour de fête; ce qui troublait sa conscience. Elle ota tristement sa cornette à pointe de fine toile , son jupon de drap rouse , mit une cotte de crosse toile et des sabots, pauvre fdleî elle prit sa fourche et partit. En arrivant au champ, adieu la fête! Elle calcula rapidement l'ouvrage qu'elle avait à faire, et reconnut qu'il ne pouvait être achevé qu'à la nuit noire. Son cœur se serra. Elle n'en commença pas moins en soupirant sa triste et pénible besogne.

Il v avait une heure qu'elle se hâtait, sans pouvoir se consoler; elle apercevait avec chagrin, sur la route, les bonnes gens de Paris qui se rendaient joyeusement à la tête, et gémissait de penser qu'elle n'y paraîtrait pas, lorsqu'elle vit venir à elle un petit homme qui semblait vouloir lui parler. 11 était fait un peu de travers et marchait en se balançant. Ses pieds étaient enfermés dans des bottes noires. 11 avait un haut-

LÀ BOTTE DE PAILLE 8i

de-chausses écarlate, un pourpoint gris taillé à la bourgeoise avec les basques continues, un chaperon à deux cornes de même couleur. Si ce chaperon eût été jaune, il eût ressemblé de loin à celui des fous de la Bazocbe. A mesure que le petit homme s'approchait, Marguerite le considérait avec plus d'étonnement. C'était une figure qu'elle n'avait jamais vue, une tête énorme, un visage pâle comme les murailles, sur lequel dominait un long nez qui tournait évidemment sa pointe à gauche. Les mains de l'homme étaient cachées dans de grands gantelets noirs. 11 s'arrêta devant la jeune fille, et faisant un sourire qui avait quelque chose de singulier :

— Eh ! mais, ma fille, dit-il, vous voilà bien occupée, pour un dimanche?

— C'est vrai, messire : mais il y a dispense de vêpres, aux travaux des champs.

— ■ Il y a sans doute aussi dispense de la fête, qui va être si animée et si gaie ?

— Oh ! pardon, messire. Mais je ne suis pas ma maîtresse. Il faut que je fasse tout le champ.

— Vous n'aurez pas fini au coucher du soleil. Si vous vouliez faire un marché avec moi,

j'ai là dans le bois des camarades; nous vous aiderions tous ; et dans un instant vous pourriez retourner au Point-du- Jour.

— Eh ! quel marché, messire, voulez -vous qu'une pauvre fille fasse avec vous?

Il y avait de l'inquiétude dans la parole de Marguerite, et un sourire sardonique sur les lèvres pâles du petit homme.

— Le marché ne vous gênera guère, repritil; je demande seulement que vous me donniez demain matin la première botte que vous lieree à votre réveil.

— Oh! si ce n'est que cela,je vous le promets de bon cœur.

Elle n'eut pas plus tôt di: ce mot quele petit homme siffla; aussitôt une troupe de nains bizarres sortit du bois voisin. Il s'en trouvait un pour chaque tas de fumier. Ils se mirent rapidement à l'ouvrage; et de leurs pieds et de leurs maies ils opérèrent si vivement, qu'en peu de minutes tout le fumier fut répandu, avec symétrie. Après quoi ils se retirèrent; autant en fit le petit homme, qui dit à Marguerite, en la quittant brusquement :

— Vous voyez qu'un peu d'aide fait grand bien!

La jeune servante resta un moment consternée de ce qui venait de se passer sous ses yeux si lestement.

Était-ce un homme, était-ce un esprit qui l'avait obligée si vivement? Elle se ressouvint de tous les contes dont on l'entretenait aux longues veillées du manoir, lorsqu'on iile le chanvre et la laine dans les soirées d'hiver. Souvent on lui avait dit qu'il y avait des lutins, des farfadets, et d'autres bons démons qui se plaisaient à rendre d'utiles services aux gens en peine. Elle avait refusé de le croire; elle ne pouvait plus en douter, à moins que, cependant, le petit homme et ses camarades ne fussent une compagnie de farceurs, comme il y en avait quelquefois dans le Paris d'alors, qui jouaient des moralités (comédies du temps), qui disaient la bonne aventure, escamotaient et chantaient, faisaient souvent de bons tours et parfois se plaisaient à étonner gracieusement par quelque subite obligeance.

— Quoi qu'il en soit, dit -elle, ce bonhomme

s'est contenté de peu ; et je puis tranquillement me réjouir ma pleine soirée.

Elle s'en retourna, sans pouvoir bannir pourtant les flots de pensées qui venaient l'assaillir : — Pourquoi le petit homme lui avait-il demandé li première Lotte qu'elle lierait le lendemain? et qu'en voulait-il faire? Puis elle se répondait à elle-même : — C'est sûrement une gausserie.

En rentrant au manoir, elle n'y trouva plus personne. Tout le monde était parti pour la fête, à l'exception d'un vieux serviteur, qui ne pouvait plus marcher, et qui gardait le logis avec deux chiens solides. Elle se hâta de remettre sa coiffe et sa jupe des dimanches, ses bas jaunes et >es souliers. Elle arriva au moment où les réjouissances commençaient .

Depuis deux bonnes heures, Marguerite n'était plus qu'au plaisir; il semblait même qu'elle eût complètement oublié son aventure du champ, quand son maître crut la reconnaître. 11 se frotta les yeux, s'approcha, et vit qu'il ne s'était pas trompé. Un air sévère contracta sur le champ tous les fraits de sa figure. 11 appela la jeune fdle, qui vint aussitôt.

— Eh bien! Gritte, dit -il d'une voix austère, et l'ouvrage?

— Il est fait messire Esridjms.

— Fait ! tu aurais fait en une heure ce qu'un homme ferait à peine en une demi-journée!

— S'il faut vous dire tout, messire, j'ai eu un peu d'assistance —

Et la servante conta ce qui lui était arrivé.

Le gentilhomme, surpris, ne répliqua pas un mot; mais, croyant que Gritte le trompait et qu'elle avait laissé sa besogne à moitié faite, il courut à son champ, fit une exclamation de grand étonnement, et s'en revint émerveillé.

■ — Ma fille, dit-il à Marguerite en l'appelant de nouveau , le diable est fin : c'est à lui que nous avons affaire.

La servante pâlit.

— Allons trou ver le curé de Boulogne, reprit Egidius ; lui seul peut nous tirerde là.

Le vieil homme et la jeune fille se rendirent, sans perdre un instant, au presbytère; Marguerite expliqua la chose au bon curé.

— Vous avez été bien avisés de me venir trouver, dit-il; car vous étiez en péril. Mais rassu-

rez-vous. Quoique Satan soit fort rusé, il trouve encore assez souvent plus rusé que lui. Il vous a fait promettre la première botte que vous lierez demain matin à votre lever; ayez soin, aussitôt que vous serez éveillée, de vous rendre à la grange, d'y lier une botte de paille, et de la jeter à l'homme qui viendra. Mais évitez sur toutes choses de serrer le cordon de votre jupe, ou votre bonnet ou* vos jarretières; car alors vous seriez vous-même la botte qui lui appartient Allez, mon enfant, vous en serez

quitte pour un moment de frayeur.

Marguerite et son maître remercièrent le curé et s'en retournèrent au manoi'\ La jeune fdlene songeait plus à la fête; elle passa la soirée en prières et la nuit sans dormir. Dès que le jour parut, elle se leva, sans lier son jupon, ni rien qui touchât à son corps, et se rendit à la grange, où elle vit entrer en silence, un instant après elle, celui qui la veille lui avait rendu un si dangereux service.

Il n'avait changé ni de forme ni de costume. Mais son teint paraissait plus pâle encore ; ses yeux étincelaient ; ses lèvres tremblaient d'in-

quiétude. Dans un mouvement qu'il fit, son chaperon s'abattit par derrière; la servante alors remarqua deux petites cornes parmi ses cheveux crépus. Elle frissonna, lia en tremblant une botte de paille, et la jeta au monstre, qui la saisit en grinçant des dents. Il hurla, bondit sur lui-même, sortit par un trou qu'il fit au toit de la çrançe; et Marguerite alla s'habiller.

On dit que le champ où les démons avaient travaillé produisit abondamment; car le travail est toujours fécond, de quelque main qu'il vienne.

On ajoute que le trou de la grange, qui à présent n'existe plus, ne put jamais se réparer.

On dit encore que le vieil Egidius, qui faisait travailler ses serviteurs le dimanche, alla toujours s'appauvrissant et laissa ses enfants dénués.

On dit enfin que le diable, embarrassé de sa botte de paille, vint pour la vendre à Paris. 11 espérait qu'ayant passé par ses griffes, sa botte de paille ferait mourir les vaches qui la mangeraient et pousserait les fermiers à quelque blasphème. Mais il avait si mauvaise mine, que jus-

qu'au soir il ne trouva personne qui voulût l'acheter. 11 la broya de colère et en jeta les débris dans les égoûts de la capitale, qui depuis lors puent toujours.

Ll GRVNGE Dl DIABLE

Ne faites pas marché avec le diable,

Page 1