‹ Légendes des personnagesChapitre 13 sur 55 · PROVERBE BRETON · texte numérisé non relu

PROVERBE BRETON

uoïqle l'histoire de la

Grange - du - Diable ne soit appuyée que sur des récits populaires, et ■que ces récits soient un peu constestés, la tradition orale, qui l'a conservée, est une croyance à peu près universelle chez les bonnes cens.

11 y a longtemps, au reste, que cette grange est debout dans un coin de la Flandre; ceux qui l'ont vu construire ne sont plus de ce monde;

et il ne nous a pas été possible de découvrir l'époque précise où elle fut bâtie. Alors la ferme d'Hamelghem était occupée par un homme laborieux et actif, qui se nommait Jean Meulens. Il vivait heureux, du produit de sa ferme, qu'il cultivait avec ses frères, dont il était l'appui. Il avait épousé une jeune femme, qu'il aimait, et qui, pour la seconde fois, était enceinte. Les moissons étaient venues riches et abondantes; rarement il s'était présenté une année aussi belle; les récoltes étaient splendides ; la situation de Jean était prospère, et son sort digne d'envie, lorsque, par une cruelle nuit du mois d'août, le tonnerre tomba sur sa grange, et la réduisit en cendres, sans laisser un débris de chevron.

C'était le moment où l'on allait rentrer les grains; de belles moissons, fruits heureux d'une année de travaux, d'un ciel indulgent, d'une saison magnifique, étaient amoncelées dans les champs dépouillés. Et tout à coup il leur manquait un abri. Jean Meulens, qui s'était couché heureux et opulent, se levait avec la cruelle perspective d'une ruine complète ; car

toute sa fortune était là, exposée aux pluies et à l'orage; il n'était riche que de ses récoltes. Il n'avait pas d'argent pour refaire une construction assez vaste. Et quand même il eût tenu une bourse bien garnie, il n'avait plus le temps de faire bâtir. Le mois de septembre approchait à grands pas, amenant la saison des pluies. Jean ne savait à qui recourir, à quel saint se vouer, ni quelle résolution prendre.

Trois jours après l'incendie de sa grange, n'ayant pu jusque-là que se désoler, sans aviser un parti, Jean se promenait seul, à l'entrée de la nuit, sur un chemin croisé, à quelque distance de sa maison, rêvant tristement à la situation embarrassante où il se trouvait, lorsqu'il vit venir à lui un homme de moyenne taille, vêtu de velours gris de fer, avec un chapeau à cornes galonné d'argent, les pieds courts, difformes, emboîtés dans de légères bottines, les mains couvertes de gants noirs, et marchant si .lestement, que, dans l'ombre du crépuscule, il paraissait glisser sur le chemin de traverse.

Il s'approcha de Jean, le salua avec politesse, et lui demanda le chemin de Mevsse.

— Nous n'en sommes pas loin, dit le fermier en sortant de sa rêverie; je vais vous y conduire.

L'inconnu remercia- vivement; il fit à son guide diverses questions qui témoignaient de l'intérêt pour lui. Jean répondait assez vaguement. 11 y avait quelque chose qui le glaçait dans l'extrême pâleur de l'étranger, et dans ses regards fixes et ardents. Il semblait pourtant s'apercevoir si bien des inquiétudes du fermier, que, s'arrêtant tout à coup au pied d'un vieux noyer séculaire, en s'appuyant sur sa canne pesante, il lui demanda d'une manière formelle le sujet des soucis qui paraissaient le dévorer. Jean, subjugué en quelque sorte, n'hésita plus. Il conta à l'inconnu toute sa peine.

— N'est-ce que cela? dit lentement l'homme vêtu de gris. 11 fallait le dire plus tôt. Je suis riche et puissant; je puis vous tirer du pas fâcheux où vous êtes.

— Oh! soyez béni, si vous le faites, répliqua le fermier, à ces paroles consolantes: je ne l'oublierai de ma vie; et Dieu vous verra.

L'inconnu tressaillit; il baissâtes yeux, gar-

da un moment le silence. Puis reprenant la parole, comme s'il eût fait un effort ■

— Je puis fournir aux frais de la construction de votre grange, dit-il, et vous la faire même si belle, qu'elle sera la plus grande du pays.

— J'aurais besoin qu'elle fût grande en effet, répliqua Jean; mais le temps presse. Comment avoir fini assez tôt ?

— J'ai des ouvriers en nombre suffisant. S'il le faut, elle sera terminée demain matin, avant le lever de l'aurore, avant le premier chant du coq.

Le fermier recula de surprise. Il se demanda en, lui-même qui pouvait être cet homme? Il avait oui parler d'entrepreneurs habiles. Jamais une activité comme celle qu'on lui offrait ne lui avait semblé possible.

■ — Et quel prix mettez-vous à ce service? demanda-t-il ; car je dois aller selon mes forces.

— Un prix assez modeste, répondit l'étranger. Je suis un original et j'ai mes idées. Vous me donnerez votre second fds, qui va bientôt naître.

— Vous donner mon fils ï dites- vous, et qu'en voulez-vous faire?

— Il sera sous mes ordres ; j'en prendrai soin. Que pouvez- vous craindre, en le confiant à un seigneur puissant qui vous enrichit?

— Pardon, interrompit le fermier. Où peuvent être vos domaines?

— Nous y serions en moins d'une heure, si nous allions un peu vite.

Le fermier garda de nouveau le silence. Puis

il dit :

— Je ne puis donner mon enfant.

— Réfléchissez, répliqua froidement l'inconnu; et revenez ici demain à la même heure.

Jean rentra chez lui, excessivement préoc cupé. Il ne dit rien à sa femme, rien à personne; mais il ne dormit pas de toute la nuit. 11 se creusa la tête à chercher qui pouvait être cet homme extraordinaire. Etait-ce un prince? un riche négociant? un sorcier? un démon? 11 repoussa ces dernières suppositions, pour s'attacher à Tidée qu'il avait affaire à quelque seigneur capricieux. îl se sentait de trop tendres

entrailles de père pour livrer cependant ainsi son fils au hasard ; il se promit de ne pas retourner au rendez- vous.

Mais dès le matin un grand orage vint encore. Des torrents de pluie fondirent sur la terre. Les récoltes qui restaient sans abri en souffrirent cruellement. Jean pleura de douleur ; et songeant que sa femme et son fils premierné allaient bientôt languir dans la misère, il vit avec moins d'effroi le sacrifice de son second enfant; il pensa que peut-être l'étranger, qui l'achetait si cher, voulait faire son bonheur, sa fortune; qu'il avait tort de le repousser; et il arriva au rendez-vous le premier.

Ses réflexions étaient amères. Il était presque nuit sombre, lorsqu'il entendit un léger bruit; les feuilles du vieux noyer s'agitèrent brusquement, comme s'il eût fait un vent de tempête, quoique l'air fût tout à fait calme; et aussitôt Jean vit venir à lui l'homme au chapeau galonné d'argent.

— Je n'ai qu'un instant à vous donner, ditil, je retourne à Yilvorde. Que décidez-vous?

— Je ne suis pas encore maître de mon éton-

nement, dit le fermier. Vous pourriez rebâtir ma grange et la faire la plus vaste du Brabant, et l'avoir finie dans la nuit?

— Avant le premier chant du coq, je le répète, si la grange n'est pas parfaite, et si je manque à quelqu'une de mes conventions, je n'exigerai pas l'exécution des vôtres.

— Et mes blés, que les pluies viennent de gâter, vous pourriez les faire étendre, les sécher, les rentrer ?

— Tout se fera en même temps. De plus, voici une bourse qui renferme en or 1 ,000 florins. Suffira-t-elle à payer les dégâts de l'orage d'hier?

— Oh ! certainement, dit le fermier avec des palpitations.

— Acceptez donc, et finissons-en.

— Mais, mon fils ! encore qu'en voulez-vous faire ?

— Ce que je fais de ceux qui vivent sous mes ordres et qui vont construire pour vous.

Il se fit un silence nouveau; après quoi, Jean Meulens reprit ;

— Quand faudra-t-il vous le remettre ?

— Je viendrai vous le demander.

— Je.... je consens, dit enfin Jean, avec un long soupir.

— Signez ceci ; et tout sera fait, répliqua l'homme , en sortant lie sa poche une petite feuille de parchemin, dont l'extrême blancheur faisait ressortir l'écriture, dans l'obscurité qui commençait à devenir profonde.

— Il n'y a là que ce que nous aroms dit ? demanda Meuleus d'une voix tremblante.

— Pas autre chose.!. Le fermier lut cependant; les caractères étaient routes et brillants. En même temps 1" inconnu présentait une petite plume de fer.

— Mais nous n'avons pas d'encre, dit Jean Meulens.

— C'est vrai. Nousy suppléerons.

Aussitôt, par un mouvement si vif qu'on eût

pu à grand'peine le remarquer, l'inconnu, de la pointe de sa [il unie de fer, piqua la main gauche du fermier sous le doigt annulaire; un peu de sstfig en jaillit. 11 le recueillit dans le bec de la plume et le fermier signa d'une main tremblante.

Dès qu'il eut fini, l'étranger serra le parchemin et disparut, comme s'il se fût envolé.

Le fermier se croyait le jouet d'un prestige. Il redevint convaincu que son aventure était réelle, en sentant sous sa main la bourse de mille florins. Il retourna à sa maison, moitié craignant, moitié espérant, et sentant dans son cœur ce trouble inexprimable que doit éprouver un homme qui, sans savoir pourquoi, n'est pas content de lui.

Il était nuit noire lorsqu'il rentra dans la cour de sa ferme. 11 la trouva déjà remplie d'une foule de petits êtres, minces et fluets, mais singulièrement agiles, qui portaient des poutres, des briques, du chaume, du mortier, des planches. Ils travaillaient avec une ardeur incroyable, et dans un silence si prodigieux, qu'on les voyait scier, fendre, frapper, sans entendre le moindre bruit. Le ciment des briques se séchait aussitôt qu'il était posé. On apercées \ ait leurs travaux, qui montaient à vue d'œil, à la lumière que jetaient leurs visages, d'où semblaient jaillir des lueurs de feu.

JeanMeulens s'épouvanta. Il crut remarquer

de petites cornes sur le front des ouvriers lestes qui travaillaient à sa grange. Il lui sembla qu'ils avaient des griffes au lieu de mains, et qu'ils voltigeaient plutôt qu'ils ne montaient à l'échelle.

— Aurais-je fait pacte avec le démon? dit-il en lui-même, le cœur navré.

La rapidité de la besogne qui se faisait sous ses yeux, et mille petites circonstances inouïes, ne lui permirent bientôt plus d'en douter. Frémissant à cetle pensée, désespéré de l'horreur d'avoir vendu son fils, il ouvrit hors de lui la porte de sa maison, où sa femme l'attendait pour souper.

Il avait les traits si décomposés, qu'elle lui demanda pourquoi il ne montrait pas plus de courage; car elle attribuait encore sa douleur aux fléaux dont il était victime. Il ne répondit rien, sinon qu'il était malade et qu'il ne pouvait rien prendre. La pauvre jeune femme l'imita; elle pleura des peines de son mari, et, après une demi-heure de silence pénible, l'époux et la femme se mirent au lit.

Le fermier ressentait des angoisses qui l'é-

touffaient; en songeant à son fils qui n'était pas né et qui devait être la proie du démon, il s'arrachait les cheveux et frappait sa poitrine pleine de sanglots. Sa douleur était si énergique, que sa femme, ne pouvant en soutenir plus longtemps le spectacle, lui dit :

— Jean, il y a quelque chose que tu me caches. Tout n'est-il plus commun entre nous ?

Le fermier hésita à répondre. Mais enfin il conta tout à sa femme, la rencontre de l'inconnu, le pacte signé, et la grange qui s'élevait. La fermière tressaillit d'horreur. Elle se leva et fit lever son mari. Minuit venait de sonner dans les paroisses voisines. En mettant le pied dans leur cour, Jean et sa femme virent avec terreur leur vaste grange achevée, les grains rangés, et cent ouvriers agiles occupés à couvrir le toit de chaume avec une vitesse effrayante. Sans perdre un instant, la jeune femme, heureusement inspirée, courut à la porte du poulailler et frappa dans ses mains. Il ne restait plus au haut du toit qu'un trou d'une aune à fermer La botte de chaume qui devait la clore s'élançait, portée par un agent actif, quand aussitôt le coq chanta. .. .

Toute la bande infernale disparut en hurlant....

Le jour vint; la grange était complètement terminée, sauf le trou de deux pieds de diamètre; et le diable avait perdu.

On a essayé en vain jusqu'à présent de fermer l'ouverture laissée au haut de cette grange. Tout ce qu'on y met le jour disparaît la nuit. Mais cette imperfection n'a rien d'incommode, si ce qu'on ajoute est bien exact, que la grêle, la neige et la pluie s'y arrêtent, comme si la grange était close par une glace, et que rien ne pût passer à travers. —

11 n'y a presque pas de province où l'on ne montre dans quelque ferme écartée une grange mal famée, qu'on appelle la Grange-du-Diable. Par suite d'un pacte avec un paysan dans l'embarras, c'est toujours le diable qui l'a bâtie en une nuit, et partout le chant du coq l'a fait fuir, avant qu'il eût gagné son pari; car il y a un trou qui n'est pas couvert, ou quelque autre chose qui manque à toutes ces granges.

Voici une autre version de la même légende (et nous pourrions en citer un grand nombre) ;

nous empruntons celle-ci aux Promenades d'un antiquaire dans V ancien duché de Brabant, par

M. Eugène Gens.

Il y a à Bierbeeck et dans ses environs une locution qui dit, quand un travail s'est exécuté avec une grande rapidité : « Ils ont travaillé comme les diables à la Grande-Bleue. » Or, c'est à Bierbeeck que s'est passée l'histoire qui a donné lieu à ce proverbe. Le conte fantastique de la Grange -Bleue est populaire dans tout le Brabant; il a bercé l'enfance de tous nos campagnards, et la terreur que me causait son récit est demeurée, avec la complainte de Malbrough, parmi les plus vives impressions de mes premières années. Cette tradition se reproduit, avec de légères variantes, dans beaucoup de pays; mais un fait remarquable, c'est que la Grange- Bleue de Bierbeeck est célèbre en Allemagne ; les paysans de Bierbeeck furent très étonnés, lors de l'invasion des alliés, en 1814, de voir accourir par bandes, chez eux, des soldats autrichiens et prussiens qui venaient rendre visite à leur G range- Bleue. Il est probable que ce

furent les Autrichiens qui emportèrent cette tradition dans leur pays, quand ils évacuèrent la Belgique. Le génie mystique de l'Allemagne s'en est emparé, comme d'une rêverie d'Hoffmann ou de Jean-Paul. La voici telle qu'elle charma plus d'une fois les veillées de notre enfance.

l y avait une fois un paysan , lrès riche et très avare, qui s'appelait VYalter. Il avait un caractère dur et bourru qui le faisait détester de ses voisins; jamais il n'avait donné une aumône aux pauvres : quand ils s'adressaient à lui, il ne les accueillait qu'avec des blasphèmes, et les chassait avec dureté. Quand on lui disait que cela lui porterait malheur, qu'il pourrait bien un jour trouver sa ferme en flammes, et qu'à chaque jurement qu'il faisait, le diable était là qui guettait son âme, il ne faisait que rire[deces pr opos, et quant au diable, disait-il,

il s'en moquait. Il fallut bien cependant qu'il reconnût la vérité de ces sages discours : son avarice faillit occasionner sa perte, si la sainte Vierge n'avait eu pitié de sa femme et de ses enfants.

» 11 arriva qu'une année ses champs furent couverts d'une moisson si abondante, que, le temps de la récolte étant arrivé, il ne sut où placer tout son grain. Déjà sa maison, ses greniers et sa grande étaient encombrés, et une bonne partie restait encore dans la campagne Cependant la saison des pluies allait approcher, et il fallait bien prendre une résolution. Laisser pourrir son grain dans les champs était chose impossible. Donner son superflu aux pauvres était un acte au-dessus de ses forces, et bâtir une nouvelle grange répugnait à son avarice; d'ailleurs, avant quelle eût été faite , les pluies auraient détruit son blé. Aller demander à un voisin de pouvoir le placer chez lui, c'eût été s'exposer à un refus certain, car il n'ignorait pas que tout le monde le détestait. 11 était donc dans une grande perplexité, et ne savait plus où donner de la tête.

» Un soir qu'il s'en revenait seul vers le village, plus sombre encore que de coutume, il repassait tristement dans sa tête toutes les causes de son chagrin, et tout à coup il se tordit les poings avec rage, frappa la terre avec violence, et laissa échapper un épouvantable blasphème. Alors il entendit un éclat de rire qui retentit derrière lui; il se retourna, et il vit un étranger qui avait de fort beaux habits. Celui-ci l'aborda en riant et lui dit :

— Camarade, il paraît que tu as du chagrin et que ta patience n'est pas longue.

— Elle l'est si peu, répondit Walter aveccolère, que je n'ai jamais souffert qu'on se moquât de moi. — Et déjà il serrait son bâton en signe de menace; mais quand il eut rencontré les veux de l'étranger, son bâton lui tomba des mains, il continua d'un ton brusque : — Passez votre chemin; si j'ai du chagrin, cela ne regarde que moi seul.

— Allons, allons, camarade , tu n'as pas plus de raison qu'un poulain qu'on veut ferrer. Calme-toi et conte- moi plutôt tes embarras ; nous aviserons ensemble au moyen d'y remédier.

— Ce serait inutile; mon malheur est tel , que personne ne pourrait y rien faire, et vous pas plus que moi.

— Voilà la première fois qu'on me dit cela. Je peux tout.

— Tout ? dit Walter en riant à son tour.

— Tout, reprit gravement l'étranger.

— Eli bien ! si vous pouvez tout, voyons si vous sauverez mon grain !

— Pour sauver ton grain, il ne te faut qu'une grange, et je puis t'en faire une.

— Oui ; mais il m'en faudrait une pour demain.

— Tu l'auras.

— Pour demain matin ?

— Pour demain matin; mais à une condition : il me faut ton âme.

— Mon âme ! s'écria Walter, qui ne riait plus : mais qui donc êtes- vous?

— Satan.

» Et alors Walter le regarda avec terreur, et et il vit que les yeux de l'étranger luisaient dan* l'ombre comme deux charbons ardents, et qu'au lieu de pieds il avait de grandes griffes d'oi-

106 la gra>;ge-bleue

seau. Un moment son avarice fut balancée par la peur; mais ce fut l'avarice qui l'emporta.

— Eh bien! dit-il, après un moment de silence, j'accepte ton marché, Satan I mais il faut que ma grange soit faite demain, avant le premier chant du coq ; alors je te livrerai mon âme. Dis-moi ce qu'il faut faire pour conclure notre pacte.

— Reviens ici ce soir, à l'endroit où ces deux chemins se croisent; trace un cercle dont le centre se trouve au milieu des deux chemins; fais trois fois le tour du cercle à reculons, en récitant le Pater à rebours; tue une poule noire, et répète à haute voix les termes et les conditions de notre marché.

» AValter fit ce que Satan lui avait ordonné ; il retourna au carrefour, traça un cercle, le parcourut trois fois à reculons et récita le Pater à rebours. Il tua une poule noire, et répéta les termes du marché.

» Mais la nuit venue, Walter ne pouvait dormir : le fatal marché lui revenait sans cesse à la mémoire. Encore quelques heures, pensait-il, et il allait être damné sans rémission ; plus de

joie, plus de repos pour lui : sa pauvre âme était perdue! Et pourquoi? Pour quelques misérables gerbes de blé ! Que fera-t-il désormais de sa richesse ? pourra-t-il eu jouir encore quand il aura toujours devant lui Satan prêt à saisir sa proie? Et il se retournait dans son lit, ne pouvant demeurer un instant dans la même position, et il gémissait douloureusement. Sa femme, qui s'aperçut de son agitation, lui demanda ce qu'il avait, et pourquoi il soupirait ainsi? 11 conta alors tout ce qui était arrivé. En entendant ce récit, la pauvre femme fit un grand signe de croix, et elle dit à son mari :

— Comment, Walter, tu as vendu ton âme pour avoir une grange !

— Oui, ma femme ; au premier chant du coq ma grange sera faite ; mais je serai damué !

— Malheureux! dit-elle, je vais prier pour toi.

» Vlors elle récita une courte prière, et la Sainte Vierge (comme elle l'a avoué) lui inspira un projet qui lui donna l'espoir de sauver l'âme de son mari. Elle s'habilla et descendit dans la cour, tenant d'une main une lanterne et de

Vautre un tablier. Elle vit de loin dans le jardin la grange qui s'élevait, et les ouvriers infernaux qui travaillaient avec une ardeur incroyable, dans un silence de mort. Elle marcha droit au poulailler, tenant sa lanterne derrière le tablier, et, comme elle l'avait prévu, le coq, trompé par cette lumière qu'il prit pour celle de l'aurore, se mit à chanter. Aussitôt on entendit un bruit épouvantable; tout le jardin parut en feu; les démons descendirent précipitamment de la grange en se renversant les uns les autres et en poussant des clameurs de rage, parce qu'ils n'avaient pu achever la grange avant le premier chant du coq. La terre s'entr'ouvrit et les démons s'y engloutirent.

1 Ainsi fut sauvée l'âme de Walter.

» Sa grange était sur le point d'être achevée: il ne restait plus qu'une ouverture près du toit, et personne n'a jamais pu boucher cette ouverture. Si vous allez à Bierbeeek, vous la verrez vous-même.

» Telle est l'histoire de la Grande-Bleue.

» La Grande-Bleue existe encore à Bierbeeek ; elle est située près d'une ferme sur le chemin

d'Opvelt. C'est une construction fort surprenante. La charpente est formée d'arbres entiers, employés avec leurs branches et leurs racines; tous les angles, même ceux de la jonction du toit et des murs, sont arrondis. Vers le haut est une ouverture, et les paysans affirment gravement qu'il est impossible de la fermer; que chaque fois qu'on Ta essayé, ils ont trouvé détruit le lendemain l'ouvrage de la veille. J'ai vu la grange et l'ouverture ; mais je n'ai pas essayé de vérifier cette dernière assertion.

» Un fait qui paraît certain, c'est que cette grange fut élevée dans l'espace d'une nuit. J'avoue que je serais fort embarrassé d'assigner à cette étrange construction une origine plus raisonnable que celle que la tradition lui assigne.

» Mais pourquoi cette grange s'appelle-t-elle la Grange-Bleue? C'est ce que personne n'a pu dire. »

LE PKTE Ml G0NSTIUGTEI1

Prenez garde I Eue. Scribe.

u milieu du xvuc siècle, il y avait à Bruxelles, — dans une espèce de cul- de-sac de la rue Noire-Dame -du -Sommeil, —

qu'on appelle encore le Coindu-Diable, — une petite maison de simple apparence, dont le propriétaire était un architecte estimé; son histoire nous a été conservée comme une grande leçon

Cet architecte s'appelait Olivier. Il avait gagné par d'heureuses affaires une fortune modeste, lorsqu'il se chargea de construire le pont et la grande écluse qui croisent la Senne à son entrée à Bruxelles, entre les portes de liai et d'Anderlecht. Il avait cru trouver là un ter-

rain solide; mais il lui fallut faire des dépenses imprévues pour affermir les fondations sur un sol marécageux et mouvant. — Toutefois la première pierre fut posée le 28 avril 1658, comme le constate une inscription que les réparations faites il y a peu de temps ont découverte, et qui portelesnomsdeJ.-J. VanHecke,H.-D. Bruyne et J. Bassery, officiers de la ville, présents à cette cérémonie.

Olivier suivit ses travaux avec courage. Bientôt tout ce qu'il possédait y fut dévoré ; il reconnut qu'il s'était trompé grandement; son entreprise était à peine élevée d'un tiers qu'il se vit obligé de la suspendre, n'ayant plus même de quoi faire la paye de ses ouvriers. Cette pensée l'accabla, il allait être déshonoré; la ville pouvait le poursuivre ; ceux qu'il avait employés attendaient leur pain. Il alla frapper à la porte de ses amis et leur demanda du secours pour quelques mois. Mais ceux qui lui avaient offert leur bourse, lorsqu'ils savaient bien qu'il ne l'accepterait pas, la fermèrenl :tes prétextes, et il s'en revint désenchanté de l'amitié. Il s'enferma seul pour réfléchir au parti qu'il

avait à prendre : aucun moyen satisfaisant ne se présenta à sa pensée. Tous ceux sur qui il avait cru pouvoir compter l'abandonnaient. 11 ne trouva d'affection réelle que dans une jeune veuve qu'il devait épouser, et qui lui offrit ce qu'elle possédait. Mais ces ressources n'étaient pas suffisantes; la détresse reparut bientôt.

11 regagnait un soir son logis, désespéré, ne sachant s'il ne devait pas fuir pour éviter sa honte du lendemain. La nuit commençait, elle s'annonçait sombre et triste; le vent hurlait et la pluie tombait par torrents. En entrant chez lui, on lui annonça qu'un homme l'attendait. Il monta surpris et empressé; il vit assis dans sa chambre, auprès du feu, un inconnu habille de vert.

— Vous êtes dans l'embarras? lui dit brusquement cet homme.

— Qui tous l'a dit? s'écria Olivier.

— Vos amis. Vous n'avez pas lieu de vous louer des hommes. Si personne ne vient à votre secours, demain vous êtes perdu.

— Je le sais; . . . et je n'ose vous demander le motif qui vous amène.

Il se fit un silence. La lumière que la servante de l'entrepreneur avait allumée jetait une lueur pâle ; mais les yeux de l'inconnu flamboyaient ; sa figure était rude ; un sourire dont il s'efforçait de dissimuler l'amertume dilatait par instants ses lèvres minces. Après qu'il eut fixé quelques minutes l'architecte palpitant :

— Je m'intéresse à vous, lui dit-il.

Olivier tressaillit; il voulait prendre la main

de celui qu'il appelait déjà son salut; le gros homme l'évita et retira promptement cette main, que recouvrait un gant noir.

— Point de démonstrations, lui dit- il. Je prête à intérêts.

— N'importe ! mon sang, ma vie, tout est à vous.

Un éclair plus vif jaillit des yeux de l'étranger.

— De quelle somme avez-vous besoin? Je crois que nous nous entendrons, dit-il.

— Oh ! pour le moment, de peu de chose, dit l'architecte. Mais, si vous voulez me sauver l'honneur, il faut que j'achève mon entreprise; et cent mille florins

114 le pacte

— Vous les aurez, si mes conditions vous conviennent.

— J'y souscris sans les connnaître. C'est le Ciel qui vous envoie.

— Non, pas le Ciel, dit l'homme vert en fron çant le sourcil. Mais vous ne pouvez vous engager sans savoir ce que vous faites. Je suis venu de loin pour vous voir. J'apprécie vos talents; il faut que vous soyez à moi.

— À la vie et à la mort.

— Entendons-nous bien, dit l'inconnu. Je vous donne dix ans. Au bout de ce terme, vous me suivrez ; je vous emmènerai où je voudrai ; je serai le maître ; vous serez à moi.

L'entrepreneur , surpris , sans pouvoir se rendre compte du sentiment qu'il éprouvait, et redoutant de comprendre ce qu'il commençait à soupçonner, regardait son hôte avec inquiétude. Son cœur battit avec violence, lorsqu'il vit l'étranger tirer de son portefeuille cent mille florins en mandats à vue sur les premières maisons de Bruxelles.

— Songez que sans moi vous alliez mourir, dit-il. Signez donc cet engagement. Il présen-

lait en même temps une feuille de parchemin, et de sa main droite il tenait une plume d'or.

— Excusez-moi, dit enfin l'architecte interdit; cette scène me confond; que du moins je sache à qui je me dois.

— Que vous importe ! dit l'inconnu. Je vous laisse dix ans dans votre pays. Je vous le répète, je tiens à vous, je ne veux pas me nommer encore. Mais vous allez reprendre demain votre crédit; une jeune épouse vous attend. Vous hésitez? Les cent mille florins ne suffisent-ils pas? Voici un demi-million.

Olivier, dans le délire, ne se posséda plus à la vue de tant d'argent, qui le rendait riche et glorieux. Il saisit les deux mains de l'inconnu, les baisa sans que celui-ci otât ses gants, prit brusquement la plume d'or, et signa l'engagement de suivre dans dix ans celui qui l'avait acheté. Quand il eut fini, l'homme vert plia le parchemin, le mit dans son portefeuille, et sortit en disant :

— Adieu ! dans dix ans à pareil jour, vous serez prêt ?

— Je le serai.

On pense bien qu'après ce qui venait de se passer Olivier ne put dormir. Il passa la nuit à méditer devant son demi-million.

Le lendemain il fit sa paye et satisfit à tous ses engagements ; il publia qu'il n'avait voulu qu'éprouver ses amis; il doubla ses ouvriers. On le combla d'honnêtetés et de politesses. 11 n'oublia pas sa jeune veuve ; la fortune ne le rendit pas inconstant , ii épousa celle qui lui avait prouvé qu'elle l'aimait. Mais il ne confia jamais sa bonne fortune à personne.

Il écartait d'abord autant qu'il le pouvait les pensées sinistres qui venaient l'inquiéter. Il eut des enfants; ses entreprises prospérèrent; la fortune lui rendit des amis, et il sembla vivre joyeusement à Bruxelles. Seulement on était surpris de le voir toujours pâle et préoccupé. 11 s'était bâti, entre la porte de Flandre et la porte du Rivage, une petite maison de plaisance où. il cherchait à s'étourdir dans les parties de plaisir. On se rend encore, parla rue du Chant-des- Grenouilles, à cette maison qu'on appelle la Maison-du-Diable.

Pendant neuf ans, Olivier vécut ainsi. Mais

lorsqu'il vit approcher l'instant où il devait tout quitter pour suivre l'inconnu, son cœur commença à se troubler. Des frayeurs cruelles s'emparèrent de lui, il maigrissait et ne dormait plus. En vain sa femme, qui l'aimait, cherchait à pénétrer dans les replis de son cœur ; le secret qu'H y tenait renfermé était inaccessible; les caresses de ses enfants lui faisaient mal ; on le voyait pleurer, et deux fois sa femme avait remarqué qu'il ne passait jamais qu'en tremblant sur le pont de la Grande-Écluse qu'il avait construit, quand parfois leurs promenades se dirigeaient de la porte de Hal à la porte d'Anderlecht.

Enfin le jour fatal approcha où l'étranger devait venir exiger l'accomplissement du marché qu'il avait fait. Olivier invita à souper ses amis, ses parents, ceux de sa femme. Cette dame, ne sachant comment relever le cœur de son mari, s'avisa, sans rien dire, d'enlacer à ce festin le bon vieillard Jean Van-Nuffel, chanoine de Sainte-Gudule, son confesseur, en qui Olivier avait confiance, quoique depuis dix ans il ne fît plus ses devoirs de catholique; ce qui était causé

par une circonstance singulière : il ne pouvait entrer dans une église sans y étouffer et s'y trouver mal. Le digne prêtre, ayant longuement réfléchi à la conduite de l'architecte, en tira des inductions qu'il ne manifesta pas, mais qui l'engagèrent à une précaution dont il connut bientôt la sagesse.

11 y avait une heure qu'on était à table. Olivier, dont la pâleur était effrayante, s'efforçait vainement de reprendre courage dans quelques verres d'excellent vin. Il avait bu énormément,, et ses idées ne se troublaient pas. Il entendit sonner neuf heures. C'était le moment où l'inconnu l'avait quitté il y avait dix ans. Avec un mouvement convulsif et dans une sorte d'angoisse, il voulut boire encore, et, trouvant les bouteilles vides, il envova sa servante à la cave en lui recommandant d'apporter de son meilleur vin. La servante prit une chandelle et se hâta d'obéir. Mais, lorsqu'elle fut descendue, elle aperçut, assis sur la dernière marche, un gros homme à figure sombre, vêtu de velours vert. Elle recula effrayée et lui demanda ce qu'il cherchait.

— Allez dire à votre maître que je l'attends, répondit-il ; il saura bien qui je suis.

La servante remonta au plus vite et fit sa commission d'une voix troublée. L'architecte acheva de perdre contenance. Voyant qu'il n'y avait plus à différer, il céda enfin aux instances de sa femme, il conta son aventure et se livra au désespoir. Sa femme, ses enfants, ses amis frémissaient bouleversés.

— Ne désespérons pas encore de la bonté de Dieu, dit le vieux prêtre. Qu'on aille dire à l'étranger de monter.

La femme d'Olivier était aux genoux du bon chanoine, et les enfants, qui comprenaient qu'ils allaient perdre leur père, lui baisaient les mains. Olivier, qu'un rayon d'espérance rattachait déjà à la vie, s'était un peu ranimé. La servante fit un effort de courage et alla crier à l'inconnu qu'on l'attendait dans la salle. Il y parut à l'instant, marchant d'un air ferme et digne, et tenant à la main rengagement signé par Olivier. Un sourire indéfinissable épanouissait sa bouche et ses yeux.

Le chanoine l'interpella :

— Vous ne pensiez peut-être pas me trouver ici, dit-il à l'homme vert. Vous savez que j'ai sur vous quelque pouvoir...

L'inconnu baissa les yeux et parut mal à son aise. Mais le vieux prêtre, élevant une mesure pleine de grains de millet, reprit :

— Je ne vous demande qu'une faveur; accordez-nous quelques instants; jurez que vous laisserez Olivier en paix jusqu'à ce que vous ayez ramassé grain à grain tout le millet qu'il y a dans cette mesure.

— J'y consens, répondit l'homme vert, après un moment de silence.

— Jurez-le-moi par le Dieu vivant, dit le chanoine en commençant à verser les grains sur le plancher. L'inconnu les recueillait avec une agilité effrayante. 11 frissonna et dit d'une voix sourde :

— Je le jure.

Alors Jean Van-Nuffel ayant fait un signe, un enfant de chœur s'approcha tenant un bénitier; il versa ce qui restait de la mesure, dans l'eau béni te ; l'homme vert n'y eut pas plus tôt mis le doigt qu'il poussa un hurlement et disparut.

Ainsi T architecte fut sauvé. Mais, depuis, le pont de la Grande-Ecluse, entre les portes de Hal et d'Ànderleeht,s'est toujours appelé le Pontdu-Diable.

La légende suivante a été écrite quelque part ; elle est d'un de nos amis et se rattache un peu à ce qu'on vient délire.

« L'autre jour, en revenant de Saint-Cloud, je m'occupais avec gravité à compter les arches du beau pont qu'on y traverse sur la Seine : une bonne femme s'approcha et me dit : — Faites- y attention, monsieur, vous comptez une arche de trop. — Comment ? répondis-je. — C'est que le pont est ensorcelé, répliqua-t-elle: n'en savez-vous pas l'histoire ? — Non, lui disje, et vous m'obligeriez de me la conter. — Voici ce que c'est : d'abord vous saurez que le pont n'a pas toujours été là; on passait la Seine dans un bac, du temps du saint qui a donné son nom à notre pays. Dans la suite du temps, on voulut faire un pont. 11 le fallait beau, grand, solide, et on voulait de l'économie dans la dé-

pense. Un architecte se chargea de tout, avec la somme qu'on offrait pour cela. 11 brûlait du désir de se faire un nom ; il mit l'ouvrage en train. Quand le pont fut à moitié fait, il se trouva qu'il avait épuisé tout son argent. Voilà, comme vous jugez, un architecte embarrassé : il n'était pas assez riche pour achever l'œuvre à ses frais, et s'il ne l'achevait pas, c'était un homme perdu. Pendant qu'il rêvait dans le bois aux moyens qu'il pourrait employer, un homme habillé de noir l'accosta et lui demanda s'il n'avait pas quelque chagrin. L'architecte conta son embarras. — Eh bien, dit l'homme noir, si vous voulez me donner le premier être qui passera sur ce pont, je l'achèverai. L'architecte se hâta d'accepter une proposition aussi avantageuse. Dès qu'il fut nuit, il vit arriver au pont l'inconnu accompagné de cinq à six mille ouvriers, tous petits nains, rouges, contrefaits, et portant sur le front une espèce de petite paire de cornes. Il reconnut qu'il avait affaire avec le diable et il se souvint qu'il avait promis à sa femme l'honneur de passer la première sur le pont de Saint-Cloud. La jeune dame depuis

longtemps s'en réjouissait d'avance. Le diable, comme vous voyez, se faisait une fête d'emporter quelque chose de bon . Le pont cependant avançait si vite, qu'il n'y avait plus qu'une arche à terminer. On avait prévenu la femme de l'architecte de ce qui se faisait; sans se douter que le diable y fût pour quelque chose, elle s'était habillée avec soin pour passer le pont en grand honneur. Il était quatre heures du matin. L'architecte n'osant avouer à sa femme ses relations avec le diable, ni lui refuser sans prétexte ce qu'il lui avait promis, alla trouver le curé ; il lui exposa tout. Le bon prêtre se hâta de courir au pont ; il arriva comme on allait poser la dernière pierre, et le diable fit la grimace en le voyant. Le curé ne perdit pas une minute ; il avait apporté un chat dans sa soutane; il le lâcha, lui fit traverser le pont le premier; le diable remporta de mauvaise humeur et disparut avec sa bande; mais il laissa au pont un certain prestige, qui fait que l'on compte toujours une arche de trop.

* Au reste, l'architecte, sa femme et le bon curé le traversèrent ensuite avec assurance;

tout le monde y passe à présent sans danger, et é'est un pont qui, depuis qu'il est refait, a tout l'air de vouloir durer longtemps. »

LA MONTAGNE Dl GÉANT

Si c\st possible, c'est fait; si c'e^ nipossihle, cela se fera.

LE DIC DE BllCKrNGHAM.

^l est fâcheux que les hommes ne sachent garder aucune mesure dans leurs opinions et leurs croyances. Autrefois on croyait tout; maintenant on ne croit plus rien. Personne chez nos pères ne doutait des géants, que vous regardez à tort aujourd'hui comme une chimère. Il y a eu des géants, et même de très grands séants.

Madeleine de Niquezza, pauvre espagnole de Carthagène, prise par les Chiquitos, tomba successivement, des mains de diverses peuplades

sauvages, clans une tribu de géants qui avaient neuf pieds de haut.Ledoute s'est emparé de cette aventure; cependant l'empereur Maximin avait huit pieds. Guillaume de Malmesbury dit qu'Odorwpa, fils du comte de Devon, dont il mesura le tombeau, faisait des enjambées de cinq aunes. Lecat découvrit en 1754, dans un cimetière de Bordeaux, des os de géants qui avaient plus de neuf pieds; et il est constant qu'on a trouvé en Sicile des squelettes d'hommes qui ont eu douze coudées ; c'est la mesure que donnent an géant Ferragus les Chroniques de Ûxarlemagne.

Nous ne prétendons pas croire qu'il y ait eu, depuis le déluge, des géants beaucoup plus hauts que ceux-là. Nous ne pensons pas avec les musulmans que notre père Adam ait porté une lieue de hauteur; nous serions trop dégénérés. Nous trouvons de l'exagération dans le peuple de Douai qui donne à G ayant, l'un de ses aïeux, une taille de vingt mètres ; mais nous admettons les géants; et nos pères étaient plus grands que nous.

Dans les cavalcades de fêtes que les provinces

du Nord ont toujours aimées, on voit partout des séants. À Douai, c'est donc le brave Gavant, avec sa famille colossale; à Lille, c'est Lyderick et sa femme, fondateurs de cette ville, hauts de soixante pieds. A Bruges, à Anvers, à Liège, à Matines, à Mous, à Bruxelles, on promène ainsi des géants populaires. Charles-Quint trouvait du grandiose dans ces usages qu'il favorisait; comme lui, la plupart des souverains les encouragèrent.

Nous abordons notre chronique, qui s'appuie ' sur un géant, et qui nous reporte à des jours un peu éloignés.

Il y avait, en 8(30, auprès de Bruxelles, une sorte de petit château bâti en bois, situé à l'endroit même que l'on gravit encore par les ruelles escarpées qui se nomment toujours la Montagnedu-Géant; il occupait les lieux où le dernier siècle a encore vu la Steenpoort, et s'étendait de la rue des Alexiens à l'allée des Trois-Perdriv, tout en haut de la voie rapide dite rue de l'Escalier. Ce petit château était occupé par un géant, dont le vrai nom n'a pas été conservé, mais que l'on appelait i'Omméganck, d'un mot

du pays qui voulait dire alors protecteur des chemins, et qui signifie aujourd'hui quelque chose comme procession par les rues. Les langues ont aussi leurs changements. 11 n'avait que neuf pieds de haut.

Son manoir, bâti sur une colline plus élevée de quatre-vingts pieds que le sol environnant, était alors inabordable ; la montagne était de tous côtés abrupte, taillée à pic; le géant n'y remontait qu'à l'aide d'un rude escalier tourné vers la rue à laquelle il a donné son nom. Il s'y plaisait néanmoins. Il y était respecté. On conte qu'il était bizarre, sauvage, ne parlant point, brusque en ses manières, mais ne faisant mal à personne, comme c'est l'ordinaire des gens forts et braves. Il n'employait sa puissance et sa bonne armure qu'à redresser les torts dans le pays, pourchassant les voleurs, défendant les marchands et purgeant la contrée des brigands vagabonds qui infestaient les routes.

Or cegéant n'avait plus de femme ; mais il avait unefdle, qui lui ressemblait peu, car elle était petite, gracieuse et mignonne. 11 la tenait enfermée pendant toutes ses excursions, et jamais

elle n'était descendue dans la vallée de Rollebeck (aujourd'hui comblée).

Un vaillant chevalier, qui s'était couvert de gloire en repoussant les Normands, était revenu depuis peu dans le pays. Il avait trente ans. Il succéda à son père, qui avait occupé de nombreux ouvriers dans ses mines de cuivre de la forêt de Soigne. On le nommait Hans de Huysteen.

Un jour que le géant, sorti pour ses courses, avait laissé seule au manoir sa fille Hélène, la jeune beauté mit la tête à une petite fenêtre qui donnait sur Bruxelles alors naissante. Le chevalier de Huysteen passait en ce moment au pied de la montagne ; il aperçut la charmante fille ; un éclair n'est pas plus rapide que le trait violent qui se jeta dans son cœur. Hors d'état de l'arracher, il monta l'escalier du géant; mais, au moment où il entrait dans le château, POmmêganck parut. Sa fille courut au-devant de lui, le front beau de rongeur; après quoi elle salua l'étranger. Le çéant fronça le sourcil :

— Qui t'a rendu assez téméraire pour mettre les pieds dans ce manoir? dit-il.

— Seigneur,répondit Huysteen, excusez-moi.

J'ai vu votre fille, et l'admiration m'amenait à vos genoux.

Hélène tremblait.

— Qui es-tu ? dit le géant.

Son ton brusque et mécontent fit frémir la demoiselle.

Je suis Hans de Huysteen, répondit le jeune homme. Lothaire m'a fait chevalier.

— Tu n'es pas indigne de nous, reprit le géant, avec un sourire qui annonçait quelque chose de bizarre. Mais j'ai fait un vœu. Tu ne seras l'époux de ma fille, que si tu peux demain, à la première heure du jour, venir ici la chercher à cheval, à travers un portique de pierres, pour la conduire à l'église de Saint-Géry.

Là-dessus le géant rentra, ferma sa porte, et laissa le pauvre jeune homme sur le plateau de la petite montagne. Un regard qu'Hélène ne lui avait pu refuser en s' éloignant lui mettait au cœur un bon courage. Mais lorsqu'en s' approchant de l'escalier il vit ce qu'on lui avait prescrit, quand iî songea, quand il réfléchit qu'on lui donnait la nuit seulement pour une entre-

prise immense; quand il eut mesuré les quatrevingts pieds d'escarpement sur lesquels il fallait faire une route, et l'impossibilité de monter des pierres pour bâtir là un portique, il vit bien que le géant l'avait raillé. Et tout le monde savait qu'il ne revenait jamais sur une parole dite.

Cependant le cœur touché voit rarement un obstacle insurmontable : Hans courut à ses mines, où travaillaient six cents ouvriers. Il appela leurs chefs et leur demanda s'ils ne pourraient pas en une nuit construire un chemin qui, de Bruxelles, dont la limite était alors vers la Grande-Place, conduisît à la montagne du géant. Les maîtres mineurs lui répondirent qu'il fallait plus d'une année pour de si vastes travaux.

Hans n'ajouta rien, et se mit à soupirer. Comme il errait, pensif et désolé, dans les sombres galeries, il vit un petit homme à cheveux blancs, haut de quatre pieds, qui le regardait d'un œil fixe et ardent :

— Vous êtes dans la douleur, dit- il; si vous le voulez, je vous tirerai de peine.

— Oh ! je ferais pour cela tout au monde, dit le chevalier. Mais qui ètes-vous ?

— Vos gens, dit le petit homme, m'appellent le lutin. Moi et tous les miens, quels que nous soyons, nous habitons ces demeures souterraines que vos fouilles viennent troubler. Si vous me jurez de fermer cette mine et de nous y laisser, sire de Huysteen, nous ferons cette nuit le chemin ; nous bâtirons la porte de pierre ; et demain, ou point du jour, vous serez l'époux d'Hélène.

Pour ne pas nuire à votre fortune, poursuivit le nain, je vous indiquerai ailleurs une autre mine plus abondante, et je vous donnerai le secret d'étamer le cuivre.

Le chevalier promit tout, bondissant d'allégresse.

Pendant ce temps-là, le géant, voyant venir la nuit, s'entretenait avec sa fille. Il riait de toutes ses forces, aux dépens du sire de Huysteen. Mais Hélène soupirait.

Vers minuit, il se fit une grande tempête. Les vents ébranlaient le manoir, les arbres voisins se rompaient en criant; des tonnerres lointains faisaient entendre sans relâche leur gronde ment formidable. Hélène eut peur; le géant ou- Trit la fenêtre :

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