ROBERT CHEF DE BRIGANDS
ès lors, ce chevalier n'est plus autre chose qu'un ban-
£ dit.
11 rassembla autour de lui trente brigands, et se mit à parcourir la Normandie, causant partout desmauxplusgrandsencoreque ceux qu'il avait faits jusque-là. Son père envoya contre lui des hommes d'armes chargés de le
DE ROBERT-LE-DIABLE Sï
prendre et de le ramener de gré ou de force. De ces hommes d'armes, Robert tua les uns et fit entrer les autres dans sa bande. Ceux des prisonniers qui lui résistèrent, il les renvoya au duc, les yeux crevés ou les mains coupées, en les chargeant de lui dire qu'il n'était pas si aisé de le prendre que d'en faire le projet.
Il se fit bâtir dans la forêt une forteresse qui devint un affreux repaire. A la tête d'une foule d'hommes de toute sorte, larrons, meurtriers, guetteurs de chemin, brigands des bois, gens bannis et excommuniés, Robert devint la terreur du pays. 11 ne s'élançait de son antre que pour aller piller les églises, saccager les couvents ou brûler les châteaux. Quand il prenait une abbaye, il en assommait les moines, pillait leurs provisions et emmenait leurs chevaux. De toutes parts il s'élevait de telles plaintes, que le duc Àubert déclara son fils banni, et promit de grandes sommes à qui le lui amènerait prisonnier; faisant crier en même temps, à son de trompe, que quiconque occirait Robert avait son pardon. Le bandit ne fit que rire de ces menaces, et , plus méchant que jamais, vint
faire le dégât jusqu'aux portes de Rouen.
Suivant quelques traditions, un inconnu, qui s'était emparé de l'esprit de Robert, et qui lui témoignait un grand attachement, le poussait surtout au mal, l'excitant aux orgies, aux cruautés, à la destruction, aux jeux désordonnés, au sacrilège et au blasphème. Les vieux légendaires croient que c'était un démon, et peut-être celui auquel son père l'avait voué avant sa naissance. Ses crimes justifient une telle opinion. Il n'avait pas de plus grand plaisir que celui de s'attaquer à Dieu même, en outrageant les bons personnages qui lui étaient consacrés ou en profanant les temples et dévastant les monastères.
Ces excès déplorables durèrent quelques années. Partout Robert eut des retraites, et les routes furent bientôt si infestées, dans tout le duché de Normandie, qu'on n'osait plus voyager sans escorte. Les efforts d'Aubert pour mettre un terme à un tel état de choses avaient été infructueux ; tous les jours c'étaient de nouvelles doléances et de lugubres récits.
Un soir que Robert se retirait avec un détachement de ses bandes, il rencontra sept pèlerins
qui revenaient de Rome. Quoiqu'on vît bien qu'ils n'avaient ni or ni argent, comme ils portaient sur eux de pieux emblèmes, Robert les arrêta, leur fit conter leurs aventures au milieu d'un cercle de brigands; puis, excité par son favori ou son démon, il se mit à leur tenir des discours infâmes, pleins d'abominations effrontées et de blasphèmes odieux. Les sept pèlerins baissaient la tête et priaient, au lieu de l'entendre. Le chevalier, furieux, se précipita sur eux et les tua l'un après l'autre. Pourtant il parut frappé de cette circonstance que tous les pieux martyrs, en tombant massacrés par lui, lui pardonnaient et priaient Dieu , leur Seigneur, de prendre en pitié l'âme de leur bourreau.
Le dernier des sept pèlerins lui dit même en expirant, d'une voix prophétique, qu'il connaîtrait le repentir et que bientôt il ferait rude pénitence. Un commencement de remords circula autour du cœur de Robert ; il rentra silencieux et préoccupé. Ses compagnons, surpris, le firent mettre à table ; ce ne fut qu'en l'enivrant qu'ils purent ramener ce qu'ils appelaient sa bonne humeur.
Le lendemain matin, il se rendit au lieu ou il avait tué les sept ermites. On ignore qu'elle était son intention, et quelques-uns ont cru qu'il voulait commencer à réparer, en leur donnant la sépulture. Mais il ne trouva plus leurs corps, qui avaient été enlevés. Ce contre -temps le rendit furieux. Retombant clans ses frénésies, il annonça à la troupe qui raccompagnait, et qui était composée de vingt hommes déterminés, qu'il voulait aller piller et brûler près de là le château d'Arqués, lequel appartenait à son père. Des cris de joie accueillirent ces paroles, et il se mit en route.
Chemin faisant, il rencontra un jeune seigneur qui prenait le plaisir de la chasse. Selon le Livre des Chroniques et excellents faits d'armes des ducs de Normandie, c'était le fils du vicomte de Coutances. Robert courut à lui et lui trancha la tête, dans un accès de rage qui le portait à détruire tout ce qui avait l'apparence du bonheur.
Les valets du jeune seigneur s'étaient enfuis, pâles de terreur. Le vicomte de Coutances, informé du cruel malheur qui l'accablait, sortit avec ses hommes d'armes, poursuivit les bri-
gands, renversa et mit à mort tous les compagnons de Robert, et tua le cheval du forcené. L'affreux banni s'échappa à travers les bois, fît perdre sa trace à ses ennemis, et, après une longue course, il entra à la chute du jour, affaibli et tout navré, dans un pauvre ermitage.
— Secourez-moi, père, dit-il, car je suis mour rant, et ne craignez rien, quoique je sois celui qu'on appelle Robert-le-Diable.
L'ermite à ce mot commença à se signer et à joindre les mains, priant Dieu de grand cœur. Mais en un court instant, se remettant de son effroi à la volonté de Dieu, il réconforta son hôte, lui donna à boire et à manger de ce qu'il avait, recueillit des herbes dont il connaissait les vertus, les mit sur les plaies du brigand, qui se sentit bientôt Grandement soulagé.
Alors le bon solitaire le consola, l'exhortant à la patience, lui remontrant les grands périls du corps et de l'âme où il était, le priant de retourner à Dieu par contrition et pénitence, puis le bénissant en cas qu'il mourût.
Tant de mansuétude et tant de bienveillance touchèrent encore Robert, qui s'endormit pensif
et se trouva mieux le lendemain. En s'éveillant, il vit le pieux ermite qui priait à côté de lui.
— Je veux changer de vie, dit-il : mais que faire ?
Le saint homme, tout joyeux, lui recommanda, s'il guérissait, qu'il allât à Rome trouver le Saint-Père, seul assez puissent pour absoudre tous ses crimes, moyennant expiation. — A bout de sept jours, Robert fut guéri, et il partit de l'ermitage, muni de l'instruction de l'ermite, à qui il promit d'aller incontinent à Rome.