‹ Légendes des personnagesChapitre 9 sur 55 · ROBERT VEUT CONVERTIR SES COMPAGNONS · texte numérisé non relu

ROBERT VEUT CONVERTIR SES COMPAGNONS

outefois, avant de se mettre en route pour le grand voyage qu'il avait résolu, il pensa que e'était acte d'humilité de quitter u pour jamais ses habits de chevalier et ; JV^Î w'\ de gentilhomme, et que ce serait œuvre méritoire aussi de convertir ses compagnons de crime.

Il s'en retourna dans la forteresse, qui était le principal repaire de ses bandes. 11 y trouva ses brigands à table et bien joyeux de le revoir. Jugeant, par réflexion, que le moyen de les entraîner n'était pas d'aborder brusquement le chapitre du changement de vie, mais qu'il fallait l'entamer peu à peu, il se mit à manger et à boire avec eux, leur contant sa rencontre avec le sire de Coutances, comment il s'était échappé et les soins du bon ermite qui l'avait guéri.

S'ils le trouvèrent plus grave et plus posé que ci-devant, ils attribuèrent cette situation d'esprit à son cruel revers et à sa maladie.

Puis il leur exposa par quel hasard il avait vu sa noble mère au château d'Arqués, et les tristes choses qu'elle lui avait révélées. Les brigands, échauffés par le vin, poussèrent à ces récits des hurlements de joie sinistre; et, à la grande confusion de Robert, ils parurent peu troublés de se voir accointés de si près par le diable, comme gens qui font de leur âme bon marché et petit prix. Tant il est vrai qu'une fois sous la main de Satan, qui sait engourdir tout remords dans le tumulte des passions et dans les vapeurs de la table, on est emmené bien plus loin qu'on ne l'aurait su prévoir !

A ces forcenés, qui lui semblaient devenus bêtes féroces, il dit encore comment il crovait que le signe de la croix avait fait évanouir leur camarade étranger. Un nouvel éclat de rires affreux accueillit cette merveille : les uns parais saient ravis d'avoir eu le diable pour compagnon, les autres invoquaient son appui; quel-

ques-uns disaient que Robert-le-Diable était bon exorciste.

La fureur éclata enfin dans les yeux du chevalier, et frappant sur la table, il imposa silence. Tout le monde se tut, car tous savaient ce que pesait sa colère. Mais il se contint.

— Mes amis, dit-il, pour l'amour de Dieu, «coûtez cette instruction. Vous savez la détestable vie que nous menons depuis si longtemps, laquelle est au péril de nos jours, et de plus très dangereuse pour le salut de nos âmes. Vous n'ignorez pas combien d'églises nous avons pillées, combien de monastères nous avons saccagés et ruinés. Vous n'avez pas oublié tant de bons marchands dépouillés et tués par nous, tant de pieux personnages consacrés à Dieu que nous avons immolés, tant d'innocents que nous avons mis au tombeau et dont le nombre est infini. Dans ce grand chemin du crime, nous sommes en péril d'être tous damnés, si Dieu n'a pitié de nous. Je suis résolu de quitter ce genre de vie détestable, et je vous supplie de songer à faire pénitence avec moi.

Personne n'éleva la voix pour répondre; mais

il s'établit aussitôt des chuchotements : — Voilà le diable, parce qu'il est fatigué, qui veut se faire ermite. — Satan ne prêcherait pas mieux. — Qu'il fasse pénitence, lui qui, plus mauvais que nous tous, nous a tracé le chemin. — Telles étaient les paroles qui se disaient à voix basses.

— Mes amis, reprit Robert, je sais que c'est moi qui vous ai menés dans cette voie de perdition. Je vous prie de me le pardonne i1 ;-t de vous retourner vers Dieu, qui, moyennant pénitence, vous fera miséricorde.

Un larron s'enhardissant l'interrompit :

— Monseigneur, dit-il, cessez de tels discours. Si vous faites sermon pour nous éprouver, vous voyez qu'on ne nous ébranle pas vite, et que nous sommes vos compagnons dévoués pour agir comme par le passé. Si vos remontrances sont sérieuses, nous ne reconnaissons plus en vous notre chef. Après ce que nous avons fait, aucun de nous ne peut reculer; arrive ce qui pourra.

— Mais, reprit encore Robert, je ne veux vous trahir, ni vous abandonner. Je vous obtiendrai à tous, de monseigneur le duc, mon très

honoré père, votre grâce et pardon. Nous irons à Rome comme pèlerins ; et quand le Saint-Père nous aura tous absous, nous partirons de là pour combattre les Sarasins.

Tous les brigands s'écrièrent d'un commun accord qu'ils ne voulaient ni grâce ni pardon ; qu'ils resteraient dans leurs forts ; que pour mort ni pour vie ils ne cesseraient de piller, dérober et tuer à l'occasion, et qu'ils feraient à l'avenir plus cruellement encore que précédemment.

Robert s'imagina alors que le seul moyen de mettre un terme aux: excès de ses compagnons était de les exterminer tous ; et, comme il était peu théologien, il crut qu'il ferait par là une bonne œuvre. Il leur dit donc que, puisqu'ils voulaient continuera vivre comme ils avaient fait jusquelà, ils en étaient les maîtres; que pour lui il était fermement décidé, avec l'aide de Dieu, à mener une autre vie ; que cependant, avant de les quitter pour jamais, il voulait se réjouir encore une fois avec eux.

11 ordonna aussitôt que Ton apportât la réserve de son meilleur vin ; ce qui fut exécuté, et l'orgie devint plus animée.

Parmi les clameurs et le bruit, tous les brigands firent tous leurs efforts pour engager Robert à fouler aux pieds ses scrupules et à demeurer leur chef. Mais lui, sans rien répondre, attendait qu'ils fussent tous complètement ivres. Alors il se leva, alla fermer les portes du fort ; puis, armé d'une lourde massue, il assomma tous ses compagnons les uns après les autres.

— Les voilà payés, dit-il, des services qu'ils m'onl rendus, et payés comme leurs services Font mérité.

Il voulait aussi mettre le feu au repaire; mais, songeant aux désastres qui pouvaient en résulter, il ne le fit point et s'éloigna.

On lit dans quelques récits que six de ses compagnons ayant écouté ses propositions furent épargnés par lui et firent pénitence. On n'a pas sur eux d'autres détails.

Page 1