‹ Légendes du calendrierChapitre 2 sur 95 · IV. — MATTHIEU LAENSBERGH · texte numérisé non relu

IV. — MATTHIEU LAENSBERGH

Voilà donc le sublime siège

Où , flanqué des trente-deux vents ,

L'auteur de l'Almanach de Liège

Lorgne l'histoire du beau temps

Et fabrique avec privilège

Ses astronomiques romans.

Gresset.

Toutes les cloches de Saint-Lambert de Liège avaient sonné à grandes volées la messe de la Fête- Dieu de l'année 1 628 ; le prince -évêque, réconcilié avec ses turbulents sujets, officiait ce jour-là. Il le fit avec tant de splendeur que jamais, de l'avis des assistants, depuis seize années que régnait son S. A. Mgr. Ferdinand de fcavière, il n'avait été déployé plus de pompe. Les soixante chanoines de Saint-Lambert l'assistaient dans tout l'éclat de leur dignité; l'évêque d'Osnabruck et d'autres prélats remplissaient les fonctions de diacre et de sousdiacre. Le prince-évêque était revêtu d'une magnifique chasuble du plus haut prix, où l'on voyait par devant la Vierge Marie brodée en or, tenant dans ses bras l'Enfant Jésus tout en perles fines; et de l'autre côté un crucifix éclatant, la croix brodée en argent pur, le Seigneur en perles orientales, dont les nuances faisaient les ombres; les clous des pieds et des mains étaient de gros diamants.

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Cet ornement splendide n'était porté que par l'évêque, dans les plus hautes solennités. C'était un présent du pape Grégoire X, qui, avant de parvenir au souverain pontificat, avait été archidiacre de Saint-Lambert de Liège et n'avait pas oublié sous la tiare ses chers Liégeois.

Parmi les personnages importants qui remplissaient l'église cathédrale, à la messe de la Fête-Dieu de l'année 1628, on remarquait deux jeunes hommes qui paraissaient tous deux avoir trente ans. L'un, au regard poétique, aux traits doux et fins, était le jeune peintre Gérard Douffet, élève de Rubens et récemment arrivé de Rome. L'autre était un gentilhomme à la figure ouverte et franche; il se nommait Guillaume Beeckman, seigneur de Vieux- Sart.

Beeckman avait promis à Douflet, dont il était l'ami, de lui faire voir à la procession Catherine d'Ardespine, sa fiancée, qu'il devait épouser sous peu de jours. Et en effet, lorsque devant Je portique de Saint-Lambert les bannières de Saint-Barthélemi furent venues, comme toutes les autres paroisses, se joindre au clergé de l'église cathédrale, Beeckman, d'un léger coup d'œil, indiqua à l'artisle une jeune fille remarquable par sa gracieuse modestie. C'était Catherine.

Douffet t'admira longuement; et il se fût aperçu que lui-même il en devenait épris, si la pensée qui lui revint, qu'elle était la fiancée de son ami, ne la lui eût présentée aussitôt comme un être sacré pour lui.

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Les deux artistes suivirent la procession; ils assis- * tèrent pieusement aux pompes de la sainte messe; et après que l'évêque eut donné la bénédiction au peuple, ils sortirent de la foule. Beeckman était rayonnant de bonheur; Gérard, préoccupé. Dans leur entretien , on eût pu remarquer que le premier, à la manière dont il exposait ses sentiments, était heureux d'une espérance qui servait ses intérêts; le second semblait chercher à rétablir la sérénité de son âme, qu'un nuage enveloppait.

— N'est-ce pas, disait Beeckman; que c'est une charmante jeune fille?

— Toute ravissante, assurément; et vous l'aimez?

— Elle m'aime beaucoup.

— Quelle est sa famille?

— Très-honorable. Mais elle n'a plus qu'un oncle, qui l'a élevée, un vieux chanoine de Saint- Barthélemi.

— A-t-elle de la fortune?

— Peu. Mais la fortune acquise n'est rien; l'important, mon cher Gérard, c'est la fortune à faire : voilà ce qui m'attache à Catherine. Son oncle, ce bon chanoine qui, au moyen de l'astrologie et des horoscopes, a le don de prévoir les choses futures... Mais vous l'avez vu à la procession. C'était ce beau vieillard aux cheveux gris ondoyants, à la figure rose et bienveillante, autour duquel la foule se pressait avec tant de respect et d'affection... Eh bien, il a prévu de grandes choses pour l'époux de sa nièce. Et qui sait? Jusqu'ici tous ses pronostics se sont confirmés. Aussi le peuple le révère.

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— Mais, entre nous, qu'a-t-il prédit?

— Je puis vous le dire en secret, mon brave Gérard. Il a lu, dans le ciel sans doute, que sa nièce Catherine épouserait un homme qui croîtrait en dignités, et qu'elle serait heureuse lorsque ses concitoyens auraient élevé son mari au-dessus d'eux tous*

Gérard Douffet , devant ce mystérieux oracle de l'astrologie, tomba dans une sorte de méditation. Beeckman l'en tira bien vite.

— -Si vous voulez faire un peu de toilette, dit-il, car vous êtes couvert de poussière, je vous présenterai tout à l'heure à ma fiancée et à son oncle.

— De tout mon cœur, dit Gérard.

— Ètes-vous des chiroux ou des grignoux?... L'artiste fit répéter ces mots qui étaient nouveaux

pour lui; et il faut savoir, pour comprendre cette question, que les Liégeois alors, comme presque toujours, étaient divisés en deux factions. Les petitsmaîtres, qui tenaient pour le parti de l'évéque, avaient rapporté de Paris le pourpoint serré de la cour de Louis XIII, le feutre à larges bords orné d'une longue plume, la vaste culotte bouffante qui tombait, panachée de nombreux rubans, sur le haut du mollet et laissait voir le bas de la jambe chaussée de blanc. On les nommait chiroux, parce qu'on trouvait qu'ils ressemblaient un peu à des hirondelles à queue blanche, qui portent ce nom à Liège. Les autres, qui faisaient de l'opposition à l'évéque et tenaient aux anciens costumes du pays, étaient appelés grignoux, d'un mot wallon qui signifie

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grichus, mécontents, grognards ou grondeurs. Ils étaient les plus nombreux, et Beeckman était de leur parti.

Gérard Douflet, à l'interpellation plus clairement répétée de son ami, répondit :

— Moi , je suis peintre.

— C'est parfait, dit Beeckman; mettez alors votre costume romain; vous ne déplairez à personne. Et ■en avant!

Les deux amis passèrent par la rue d'Amay, où demeurait Gérard, qui s'habilla à la hâte, et ils se rendirent à la rue de la Sirène, où se trouvait la maison du bon chanoine de Saint-Barthélemi et de sa nièce.

Ce fut Catherine qui vint ouvrir. Elle accueillit avec une naïve aisance Beeckman et son ami.

— Je vous présente, dit Beeckman, un élève du grand Rubens, un Romain, ou du moins un Liégeois qui vient de Rome, qui excelle dans le portrait, et qui pourra faire le vôtre.

La jeune fille rougit; et Gérard sentit encore qu'il se troublait.

— Pourrons-nous voir votre excellent oncle, reprit Beeckman: je veux lui faire connaître mon peintre.

— Il est un peu fatigué, dit Catherine; il a passé une partie de la nuit dans le clocher de Saint-Barthélemi. Mais vous savez qu'il aime toujours à vous recevoir. Il est là avec un de ses amis.

En achevant ces mots, la jeune fille ouvrit une petite porte qui donnait dans un cabinet assez vaste,

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mais obstrué de globes, de sphères, de télescopes, de compas, de manuscrits et de livres, d'instruments d'astrologie et de mathématiques. Gérard, en entrant, salua un homme d'environ soixante ans, dont les cheveux étaient gris, le regard plein d'esprit et de bonté. — Eh bien, mon père, dit Beeckman, où en sont les Centuries?

— Elles avancent, mon enfant, dit le vieillard; vous y trouverez des choses curieuses sur les mœurs et les usages des différents peuples.

Mais Gérard ne reconnaissait pas le chanoine de la procession; et en effet celui qui venait de parler était le vénérable Ernest Surlet de Chokièr, chanoine et grand vicaire de Saint-Lambert, savant qui à la fois composait des ouvrages utiles et faisait bâtir des hôpitaux dans Liège, sa ville natale, où l'on n'a pas oublié sa mémoire. Un autre personnage plus âgé, plus gros et plus réjoui, sortit alors d'une embrasure de fenêtre, où des piles d'in-folio l'avaient caché un instant, et vint à la voix de Beeckmatt, tenant à la main un cahier griftbnné de signes hiéroglyphiques. Celui-là était l'oncle de Catherine , le bon chanoine Matthieu Laensbergh, mathématicien et astrologue, quoique professeur de philosophie.

— Salut à mon brave Guillaume, dit Matthieu en prenant la main de Beeckman; tu nous amènes un artiste, un grand peintre. Il sera de nos amis.

— Quand je vous disais qu'il est sorcier! s'écria joyeusement Beeckman, tourné vers Gérard. De la bonne sorcellerie pourtant, ajouta-t-il, et sans commerce avec le diable; mais vous voyez, Douffet, qu'il vous devine.

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Le peintre salua, un peu surpris.

— Et publierez-vous bientôt votre almanach ? reprit Beeckman.

— Pas encore, dit l'astrologue. J'aime à vivre en paix; et les médecins se révoltent déjà, parce que j'empiète, disent-ils, sur le droit qu'ils ont exclusivement de traiter les gens, — qu'ils traitent si bien!

En même temps le chanoine de Saint-Barthélemi montrait un calendrier, où il avait marqué les travaux champêtres et les conseils de l'hygiène par des emblèmes. Ainsi une petite paire de ciseaux dénotait le jour où il faisait bon se couper les cheveux, un robinet le jour où l'on pouvait se baigner, une petite main le jour où l'on devait se rogner les ongles, une fiole le jour de médecine, une lancette le jour favorable à la saignée.

On causa ensuite de sciences et d'horoscopes. L'astrologue engagea les deux amis à remettre une partie de campagne, qu'ils projetaient pour le lendemain, en leur annonçant un orage (qui eut lieu). Gérard était aussi étonné de l'oncle que charmé de la nièce.

Deux jours avant le mariage de Guillaume Beeckman avec Catherine , soit que la jeune fille eût une pensée que nous ne savons pas, soit qu'elle commençât à douter du sentiment qu'elle avait pour Guillaume, se trouvant seule avec son oncle, elle lui demanda s'il ne consentirait pas, avant qu'elle s'engageât par le nœud éternel, à lui faire l'horoscope de son fiancé ?

— Non, ma fille, dit Matthieu Laensbergh. La vie

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est déjà assez pleine d'inquiétudes. Je ne veux làdessus ni en avoir ni t'en donner. Il arrivera ce qu'il plaira à Dieu. Qu'il nous sutlise de savoir que Guillaume est un brave garçon, ambitieux peut-être plus qu'il ne faudrait; mais ton sort est d'avoir, comme tu sais, un mari élevé en honneurs.

Guillaume Beeckman et Catherine Ardespine furent donc unis; et Gérard Douffet, en assistant à leur noce, qui fut brillante et splendide, leur annonça qu'il partait, le lendemain, pour un petit voyage. Il sentait qu'il devait étouffer à sa naissance une passion qu'il ne lui était plus permis de nourrir; en conséquence, le lendemain, il prit la route de l'Allemagne, dont il voulait étudier les artistes.

Quelque temps après, Ferdinand de Bavière gouvernant sa principauté avec assez peu de bonheur, il survint de nouveaux troubles à Liège. Le prétexte en était l'établissement d'un nouvel impôt sur la viande. Les bouchers avaient déclaré que , si on tentait de lever cet impôt, ils résisteraient, et que, comme sous Adolphe de Waldeck , ils étaleraient et vendraient leur viande le sabre à la main. Dans ces circonstances, les métiers et les bourgeois nommèrent bourgmestre Guillaume Beeckman , qui vit ainsi commencer l'horoscope.

Le prince-évêque voulut casser cette élection faite par les mécontents. Il n'en put venir à bout et ne fit qu'accroître le tumulte.

Mais un matin on trouva au milieu du chœur de Saint-Lambert un paquet cacheté. On alla l'ouvrir à la porte de l'église, en présence du bourgmestre.

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C'était une, sentence d'excommunication, lancée par révêque , qui mettait la ville en interdit. Un grignoux saisît aussitôt cette pièce, et montant sur une borne :

— Liège , s'écria-t-il , est la fille de l'Église romaine, comme dit la légende du grand sceau de notre ville : Legia Ecclesiœ romqnœ unica filia. Le Pape seul a le droit de nous excommunier.

— C'est vrai, dit un houilleur. \ bas Ferdinand de Bavière!

La foule égarée se jeta sur la sentence de l'évêque et la mit en pièces (1).

— A bas le prince-évêque !

— Soutenons nos privilèges et nos franchises !

— Vivent les bourgmestres !

— A bas les çhiroux !

— Yive Guillaume Beeckmanl

— Au perron! il faut nommer un, niambour! Tels étaient les cris de la multitude.

Le perron, au milieu de la grande place, étajt, comme on \e sait, le forum du peuple liégeois. Lorsqu'il n'avait pas d'évêque ou qu'il déposait son prince, il nommait un mambour, qui était un administrateur pour le temporel pendant l'interrègne. Beeckman frémit de joie.

— Une fois mambour, disait-il , j'aurai droit de mener les Liégeois à la guerre. Je serai dictateur en

(1) Il est bon de noter que l'évéché de Liège était une principauté souveraine , qui n'était pas toujours occupée par des évêques prêtres , mais souvent par des princes séculiers. Ils en étaient moins révérés.

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quelque sorte. L'horoscope va son chemin; et saiton si je ne serai pas prince?

Mais, en arrivant au perron , la, foule y aperçut deux vieillards, dont l'aspect imposa le calme. C'était le bon chanoine Surlet de Chokier avec Matthieu Laensbergh. Le premier apportait une lettre du prince-évêque, qui reconnaissait les élections faites par le peuple , renonçait aux nouveaux impôts et accordait toutes les concessions qu'on demandait. Aussitôt le peuple rentra dans le devoir; et chacun s'en retourna chez soi.

Matthieu Laensbergh prit la main de Beeckman , qui semblait un peu désappointé.

— Vous vous attendiez, mon fils, lui dit-il, à un accroissement de dignité. C'est sur cette place même qu'il doit avoir lieu. Mais le jour n'en est pas encore venu. Je désire aussi vivement que vous qu'il ne se fasse pas attendre.

Beeckman parut légèrement interdit ; car le vieillard soupirait en se retirant. Et en effet le bourgmestre , tout en proie à ses idées d'ambition , était loin de rendre sa femme heureuse. Il s'en occupait à peine , il la rudoyait ; et la pauvre Catherine pleurait en silence. Mais son oncle voyait clair. Le disne astrologue croyait lui-môme de très-bonne foi à ses prédictions. Il souhaitait donc véritablement, tout autant que Beeckman, de le voir en position de faire le bonheur de sa nièce , puisque l'horoscope disait qu'elle serait heureuse quand elle verrait son mari élevé au-dessus de ses concitoyens.

Mais un accident vint déranger les magnifiques

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caiculs de l'ambitieux bourgmestre. A la suite d'un festin, Guillaume Beeckman mourut subitement, le 29 janvier de Tannée 1630, empoisonné, dit-on, par ses ennemis, ou plutôt frappé d'un coup d'apoplexie.

Cette mort imprévue désenchanta un instant Matthieu Laensbergh de l'astrologie. Catherine pleura son mari , — quoiqu'elle perdît peu de tendresse. Gérard Douffet, qui, pour éviter de voir une femme qu'il ne lui était plus permis d'aimer, était allé s'établir à Dusseldorf , où il achevait son beau tableau de l'Invention ou découverte de la sainte Croix par l 'impératrice Hélène y où il commençait sa grande composition du Martyre de sainte Catherine, Gérard n'eut pas plutôt appris la mort de Beeckman , qu'il revint à Liège.

Vous devinerez facilement la suite. Catherine l'aimait aussi. Après l'année de deuil, elle épousa Gérard Douffet, qui lui fit connaître les jours heureux.

Cependant les bourgeois de Liège, dont Guillaume Beeckman avait été la créature, lui firent élever devant le perron une statue sur un haut piédestal ; et un soir que Matthieu Laensbergh contemplait sa nièce berçant tendrement son enfant sur ses genoux, au murmure d'une naïve ballade qu'elle avait faite elle-même :

— Voilà Beeckman élevé au-dessus de ses concitoyens, dit l'astrologue; que pensez-vous, Catherine, de mon horoscope?

La jeune femme ne répondit que par un timide sourire.

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