‹ Légendes du calendrierChapitre 20 sur 95 · LÉGENDE DES ÉTRENNES · texte numérisé non relu

LÉGENDE DES ÉTRENNES

balles, des flèches, des couteaux, des sabres, des poignards rongés par la rouille.

» Les Ossètes, Tartares voisins de la Chine, comptent parmi leurs plus grandes fêtes la nouvelle année , qu'ils appellent nog bon (jour nouveau). Ils s'y préparent longtemps d'avance. Dans chaque ménage, la femme, laissant de côté ses autres occupations, confectionne la liqueur d'arak, brasse de la bière et fait avec de la farine des figures représentant des brebis, des moutons, des vaches, des oiseaux, etc. Elle met dans la pâte des grains de maïs et des haricots. Les hommes abandonnent aussi leurs affaires et s'occupent à nettoyer leurs fusils et leurs sabres , persuadés que si la nouvelle année voyait la moindre tache sur ces armes, celles-ci ne seraient plus d'aucune utilité. Pendant lajnuit, c'est un feu de file continuel : fusils et pistolets éclatent de tous côtés ; le vacarme est tel qu'un étranger passant par M s'imaginerait être tombé au milieu d'une émeute. Toute la nuit du nouvel an se passe ainsi. On tire en l'air en visant la lune , surtout la veille du jour de l'an. — La lune est exposée, disent-ils, aux attaques d'un affreux dragon , le serpent du ciel. Pour écarter le danger, les Ossètes unissent leurs forces; pendant ce temps les femmes crient : Talu Chusan! (Dieu vous protège!) Ces peuples s'imaginent que, grâce à eux, la lune est délivrée, le dragon blessé et presque mort, ou du moins, s'il n'est pas tout à fait mort, ils l'ont empêché d'avoir le dessus sur la lune dans l'année qui va commencer.

» Les Arméniens célèbrent le nouvel an dans le

même temps que les Russes et avec les mêmes cérémonies. Jadis, la féte avait beaucoup plus d'éclat. La nouvelle année commençait au mois de navasart (août). Dans leur langue, ce mot signifie : « l'arche a touché terre. » Ce jour-là, on avait donc l'habitude de se purifier, puis on laissait envoler des colombes , deux coutumes qui rappelaient évidemment le déluge et la colombe de l'arche. De plus , on se donnait pour cadeau des œufs, conformément à cette tradition empruntée aux Hindous par les Arméniens, que le monde est né d'un œuf. Plus tard cet usage fut transporté au jour de Pâques, où l'on fait, comme chez nous, unegrande consommation d' œufs rouges. »

J'aimerais assez être roi , Mais seulement roi de la fèie ; Ce gai métier, ce doux emploi, Donne au moins des moments de trèTe.

Maréchal.

Des savants, car les savants s'escriment volontiers sur tout ce qui est élastique, des savants vous diront que la fête populaire dite la féte des Rois est un reste du paganisme, et précisément une fraction des saturnales. En certains endroits, ajoutent-ils, on partageait un gâteau ; avant le repas on glissait sous la table un enfant qui était censé représenter Apollon ; et on lui criait Phœbe domine! (Seigneur Phœbus!) Invocation qui avait pour but de faire partager également à tous les portions du gâteau. Quand le paganisme dut reculer devant les mœurs chré-

tiennes, le nom de Phœbe, par son rapprochement de consonnance, donna l'idée de mettre une fève dans le gâteau.... El voilà.

Mais nous voyons dans Bullet , savant plus positif, que c'est seulement vers le quatorzième siècle qu'on peut fixer l'origine du roi-boit. On faisait alors dans les églises des représentations de mystères. On trouve, dit-il, dans un ancien Ordinaire de l'église de Sainte-Madeleine à Besançon, la manière dont on représentait l'Épiphanie :

Quelques jours avant la fêle , les chanoines élisaient un d'entre eux auquel on donnait le nom de Roi, parce qu'il devait tenir la place du Roi des rois. On dressait à ce chanoine une espèce de trône dans la première place du chœur, et on lui donnait une palme pour sceplre ; il officiait le jour de l'Epiphanie à commencer dès les premières vêpres. A la messe , trois chanoines revêtus, le premier d'une dalmatique blanche, le second d'une rouge, le troisième d'une noire, ayant chacun une couronne sur la tête, la palme à la main, suivis chacun d'un page qui portait leurs présents, sortaient de la sacristie et descendaient en chantant l'Évangile dans l'église inférieure, qu'ils parcouraient précédés d'une espèce de lustre sur lequel il y avait plusieurs cierges allumés qui figuraient l'étoile ; ils remontaient au chœur, lorsqu'ils en étaient à cet endroit de l'Évangile où il est dit que les mages entrèrent et adorèrent le divin Sauveur. Alors, venant à l'autel, ils se prosternaient devant le célébrant et lui offraient leurs présents. Ils s'en retournaient ensuite par le coté

opposé à celui par lequel ils étaient venus. Le chanoine roi la veille et le jour de TÉpiphanie, après l'office terminé, donnait chez lui à tous les chanoines ses confrères, qui composaient sa cour, une collation, pendant laquelle il était regardé et traité comme le roi de la compagnie.

» Les séculiers ne voulurent pas sur ce point céder en dévotion aux ecclésiastiques : ils résolurent de faire un roi dans chaque famille. Gomme la famille ne se trouvait réunie que dans les repas, on prit ce temps pour créer un roi : on voulut que le sort décidât de cette dignité.

» Les gâteaux fins entraient dans les régals de nos ancêtres, moins délicats et par conséquent plus heureux que nous. On en fit un pour l'Épiphanie. Ce gâteau se partageait entre tous les convives; on y plaça une fève, afin que celui dans la part duquel elle se trouverait fût reconnu roi. Pour imiter ce qui se pratiquait à la cour, on donna à ce roi imaginaire des officiers ; toute la famille se soumit à ses ordres; la souveraineté de ce roi s' exerçant à table, il fallut lui marquer quelque distinction pendant le temps du repas; de là vint que lorsqu'il buvait, on se mit par honneur à crier : Le roi boit! vive le roi! Le peuple croit que parmi les trois rois qui vinrent adorer le Sauveur il y en avait un qui était noir, et dans quelques-unes des églises où Ton représentait l'arrivée de ces princes à Bethléem , il y en avait un qui, de même que son page, avait le visage et les mains noircis. Cette représentation fournit l'idée du châtiment dont on devait punir ceux qui avaient

manqué de crier : Le roi boit! Ils furent condamnés à être barbouillés, et la punition n'augmentait pas peu la gaieté du repas.

» Cette réjouissance passa du peuple aux princes et aux rois. Jean d'Oronville rapporte ainsi la manière dont Louis XIIIe du nom, duc de Bourbon, faisait son roi :

« Vint le jour des Rois où le duc de Bourbon fit » grande fête et chère lie, et fit son roi d'un enfant » en l'âge de huit ans, le plus pauvre que Ton trouva » en toute la ville ; et le faisant vêtir en habit royal » en lui baillant tous ses officiers pour le gouverner, » et faisant bonne chère à celui roi pour révérence de » Dieu; et le lendemain dinoitce roi à la table d'hon- » neur ; après venoit son maître d'hôtel , qui faisoit » la quête pour le pauvre roi , auquel le duc Louis » de Bourbon donnoit communément quarante livres » pour le tenir à l'école, et tous les chevaliers de la » cour chacun un franc, et les écuyers chacun un » demi-franc ; si montoit la somme aucunes fois près » de cent francs, que l'on bailloit au père ou à la » mère pour les enfants qui étoient rois à leur tour » être enseignés à l'école sans autre œuvre, dont » maints d'iceux en vivoient en grand honneur; et » cette belle coutume tint le vaillant duc Louis de » Bourbon tant -comme il vêquit. »

a Que dites-vous de ceci , ami lecteur? ajoute à ce propos le P. Cahier, cet autre savant réel. Si je ne me trompe, voilà le véritable sens primitif de cette réjouissance , et c'est notre faute si elle a dégénéré en une simple récréation presque dépourvue de

Us.

signification quelque peu sérieuse. Le vieux voyait plus clair; et sous forme joviale, plus convenable aux fêtes de l'Enfant Jésus, il faisait à peu près ce que le jeudi saint conserve dans l'Église avec un aspect de gravité plus conforme aux solennités de la semaine sainte, quand les princes ou les prélats se font un devoir de laver les pieds des pauvres. Ici , en mémoire des mages de l'Orient prosternés aux pieds du nouveau-né de la crèche , les rois et les grands se faisaient une joie de fêter les enfants et les pauvres. On conviendra que, fond et forme , tout cela valait quelque chose, et que nous n'avons pas trouvé beaucoup mieux...

» Lorsque l'élection du roi, imitée dans les familles, ne fut plus une affaire de charité délicate, mais de joyeux hasard , on ne perdit pas entièrement de vue la pensée qui avait dicté d'abord cette charmante institution. Longtemps il fut convenu, et cela dure encore en certains lieux, de réserver dans le gâteau ce que l'on appelle la part-Dieu, qui est dévolue aux pauvres , afin que les affligés ne soient pas sans quelque douceur pendant que la chrétienté se réjouit par tout le inonde. Moyennant ces correctifs , les naïves récréations du Roi-boit et autres du même genre étaient non-seulement fort excusables, mais, à vrai dire, édifiantes. D'ailleurs n'eussent-elles été que d'aimables folies , elles mériteraient bien tout autant de tolérance que les passe-temps qui leur ont succédé , et auxquels le pauvre peuple n'a point de part.

» Au temps de François I" vint le calvinisme avec

sa farouche inintelligence de tout ce qui était vie et joie pour le cœur humain, et qui déclara damnables, abominables, superstitieux, et qui pis est, papistes, tous ces divertissements que le cercle des fêtes chrétiennes faisait épanouir tour à tour pour le fidèle , en attendant la féte continue de l'éternité. Plus tard, des catholiques chagrins entrèrent à leur façon dans cette croisade contre les innocentes récréations des bonnes gens. Il se rencontra, par exemple, un zélé chanoine qui écrivit un livre sous le titre du Paganisme des Rois de la fève et du Roi-boit; comme si , supposé même que primitivement un pareil ana thème eût été fondé, il n'eût pas mieux valu, après dix-sept siècles de Christianisme, laisser prescrire une bonne foi si bien établie! Mais la fève, dans le fait, ne semble pas être fort ancienne dans l'élection du roi de l'Épiphanie et ne s'étend guère hors de France , du moins comme interprète du sort; car il parait qu'en Toscane elle a été regardée comme ayant à jouer un autre rôle. Là, l'Epiphanie (la Befana) était censée une sorte de spectre qui s'introduisait par les cheminées dans les maisons durant la nuit du 5 au 6 janvier, et qui (comme saint Nicolas en Belgique) passait pour remplir de bonbons ou de gâteaux les chaussures des petits enfants.

Mais comme la venue de ce fantôme pouvait tourner à mal pour les mauvais sujets, il était le sujet de menaces habituelles de la part des nourrices et des gouvernantes *, et afin que l'inexécution de ces prédictions sinistres ne détruisit pas le crédit des bonnes femmes qui s'en étaient fait une arme pen-

dant toute Tannée, il était reçu qu'on pouvait éviter la colère du spectre en mangeant des fèves la veille de sa venue.

» J'ai cité cette singularité, dit encore le P. Cahier, pour ouvrir un nouvel horizon à ceux qui voudraient rechercher l'origine de la fonction attribuée aux fèves dans les coutumes de l'Epiphanie ; mais je ne préviens point leurs recherches, et m'en tiens là pour cette fois, me réservant de développer quelque jour plusieurs de ces singularités, s'il plaît à Dieu ; car la croyance aux voyages nocturnes de ce bizarre visiteur se retrouve chez d'autres nations où elle semble s'être confondue avec une légende étrange des courses aériennes d'Hérodiade : choses qui ne touchent que de bien loin à un Calendrier de la piété populaire. »

Beaucoup de piquantes coutumes se rattachent à l'Épiphanie. En Moldavie, les enfants, depuis le V janvier jusqu'au jour des Rois, quêtent leurs étrennes en promenant devant eux une immense étoile qui est animée par un flambeau. Les enfants en Angleterre portent, le jour des Rois, des branches de sapin enflammées. Dans d'autres contrées, à la messe de l'Epiphanie, une étoile formée de petites bougies allumées part du porche de l'église et glisse sous les voûtes à l'aide de cordes et de poulies, pour s'arrêter au-dessus de l'autel où est celui qu'on doit adorer. Presque partout, à la messe de ce jour-là , la procession, ainsi que la marche des quêteuses et du pain bénit, va à rebours, prenant la gauche au lieu de la droite , pour rappeler les mages s'en retournant dans leur pays par un autre chemin.

Des trois manifestations de Notre -Seigneur qui ont illustré le 6 janvier: l'adoration des Mages, le baptême dans le Jourdain , et le miracle des noces de Cana, l'Église romaine célèbre la première, qui est la vocation ou l'appel des gentils; elle fête les deux autres : le baptême au jour de l'octave, et le miracle de Cana le dimanche qui suit cette octave.

Chez les Grecs et chez les Russes, c'est surtout le baptême qu'on célèbre le 6 janvier. Ce jour-là , qui n'est pas pour eux le même que chez nous, puisque leur calendrier recule de douze jours sur le soleil , on fait à Saint-Pétersbourg ce qu'on appelle la cérémonie du Jourdain , en commémoration du baptême du Christ. Sur la glace de la Néva, devant le palais impérial, on dresse un magnifique dais pour les dignitaires ecclésiastiques : le clergé métropolitain , l'archimandrite, les popes, les protopopes, les diacres, etc. A midi précis, l'empereur se rend sous le dais, et le commencement de la cérémonie est annoncé par une salve d'artillerie tirée de la citadelle. Après le service divin , le chef du clergé métropolitain descend les marches de l'estrade et plonge une croix dans l'eau de la Néva, dont on a brisé la surface glacée; il la bénit au milieu des actions de grâces des prêtres et du peuple. Aussitôt que le clergé s'est retiré, la foule se précipite autour du trou pour y puiser l'eau sainte : seaux, jarres, cruches, bouteilles, vases de toutes sortes , sont apportées et remplis. Cette eau passe, dans l'esprit des Russes, pour avoir la vertu de bannir, par sa seule présence , les domaivoi (esprits de ténèbres), dont chaque maison

Di

possède au moins un spécimen : elle est considérée comme panacée universelle des maux de l'esprit et du corps. Ceux qui en puisent de grandes quantités la débitent au prix de vingt copeks d'argent la tasse.

Page 1