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XIV. — ÉPHÉMÉMDES DE JANVIER

Chaque jonr a son histoire.

Le prince dk Lioe.

Chaque mois a ses éphémérides, dont nous devons signaler ici les faits saillants : le 1er janvier, jour des étrennes, fêté partout, est solennel surtout pour les Suisses, dont il est le plus cher anniversaire. C'est le 1er janvier 1308 que les hommes d'Underwald, de Schwitz et d'Urv commencèrent fermement, mais sans excès et sans violence aucune, l'indépendancé helvétique.

En beaucoup de lieux , au moyen âge , on faisait ce jour-là la fête des fous.

C'est le 1er janvier 1806 que Napoléon Ier nous a rendu le calendrier grégorien.

Des morts illustres marquent le premier jour de l'année : la mort du roi de Navarre , Charles le Mauvais, en 1380, celle de Louis XII, dit le père du peuple, en 1515.

Le 2 janvier 1 536 vit le supplice de Jean de Leyde, roi des anabaptistes, à Munster (1). Lava ter, prophète d'un autre genre, est mort le 2 janvier 1801 .

(1) Voyez les détails à la fia de la légende du Juif errant et des seize reines de Munster.

Le 5 janvier 4 477, Charles le Téméraire est tué devant Nancy. Le même jour, en 1589, se signale par la mort de Catherine de Médicis; et en 1757, par l'attentat de Damien sur Louis XV.

Les diverses épbémérides indiquent an 7 janvier 4595 un arrêt de Henri ÏV contre les jésuites, à propos de la tentative de Jean Chàtel ; mais cet arrêt n'a jamais existé. Ce jour-là, en 1715, mort de Fénelon.

Le 9, mort de Galilée en 1642; mort de Fontenelleenl757.

Le 1 3 janvier 1 535 , François 1er, que l'on veut bien appeler le père des lettres, abolit en France l'imprimerie; il ne la rétablit, le 26 février suivant, qu'en la bastionnant de douze censeurs.

Le 1 5 janvier 1 790 , l'Assemblée nationale divise la France en quatre-vingt-trois départements, et leur donne des noms qui blessent le sens commun.

Le 16 janvier 1690, mort de Fox, le père des quakers; en 4794, mort de Gibbon. Le 47, en l'an 395, mort de Théodose le Grand. Le 48, en l'an 42 de notre ère, saint Pierre établit à Rome la chaire pontificale.

Ce même jour, en 1701, fondation du royaume de Prusse. Le 19, mort de Dagobert le Grand. Le 21 janvier 4793, martyre de Louis XVI (4). Ce même jour, en 4795, Pichegru achève la conquête de la Hollande.

Morts ce même jour, en 4609, Joseph Scaliger;

(1) Le 21 janvier 1790, le docteur Guillotin avait présenté à Louis XVI l'instrument qui lui doit son nom.

en 4750, Muratori; en 1789, le baron d'Holbach; en 181 4, Bernardin de Saint-Pierre.

Le 22 janvier 427, mort de Pharamond; le 23, en 1810, mort de Pitt, l'un de nos ennemis; le 26, en 1 721 , le savant Daniel Huet; en 1 821 , le grand écrivain Joseph de Maistre; en 1823, le docteur Jenner, à qui on doit la vaccine.

Le 27, en 1732, fermeture du cimetière Saintjtfédard, où travaillaient les convulsionnaires. Le même jour, en 1822, la Grèce est indépendante.

Le 28, mort de Charlemagne, en 814; mort de Henri VIII, en 1547; mon du czar Pierre, dit le Grand, en 1725. — Le 30, en 1649, décollation de Charles Ier, roi des Anglais.

Des douze mois le plus court suis.

Mais en moi la Vierge royale S'en vint au temple des Juifs Faire offrande très-spéciale :

De Jésus , lumière loyale , Fit présent au vieux Siméon.

Ma saison est bien cordiale , Car il fait bon près du tison.

Kalendrier des bergers, 1549.

On a dit, dans beaucoup de vieux livres, que le nom de février (februarius) venait de Februa, cérémonies où les Romains allumaient des lampes autour des tombeaux et faisaient des offrandes aux mânes. Mais il est plus que probable que février vient simplement de febris, fièvre, attendu qu'il a toujours

été, surtout à Rome, le mois spécial des fièvres. Aussi passe-t-il encore pour le plus mauvais et le plus dangereux mois de l'année. Un vieux proverbe a dit longtemps : « A la Chandeleur, les grandes douleurs. »

Le carnaval arrive le plus souvent en février; et nos pères, qui faisaient aussi des calembours, disaient que le mardi-gras est le jour le plus haut de Tannée, parce que le lendemain il faut des cendres.

C'est le mois de février qui a le privilège de marquer les années bissextiles; dans celles-là il a vingtneuf jours; dans les autres il n'en a que vingt-huit. Il n'en avait jamais plus, dit-on, avant l'expulsion des Tarquins, qui eut lieu le 24 février, sixième jour des calendes (sexiilis). En souvenir de cet événement, on établit une fête, et, pour la rendre plus solennelle, on en doubla le jour, qu'on appela bis sexiilis. De là est venu le nom de bissextile, donné aux années qui ont trois cent soixante-six jours.

Il y aurait, à ce sujet, d'autres détails à remarquer; mais nos lecteurs sont assez instruits pour les connaître.

Le peuple , dans sa naïve poésie , a beaucoup de contes populaires, et février est l'objet d'une de ces études antiques. Elle n'a jamais été écrite, sans doute; mais, dans le plus grand nombre des villages, quelque vieil érudit champêtre saura vous l'exposer. Les bonnes gens content donc que d'abord l'année n'avait que dix mois, car il y a longtemps que le système décimal a été deviné; ce qui n'était pas difficile, puisque l'homme a dix doigts. Pour-

tant, quand on eut vu que mars, qui commençait Tannée, arrivait en toute saison, on voulut mieux régler les choses , et on ajouta deux mois. Décembre, qui était le dernier, ou le dixième , comme l'indique son nom, laissa faire, et ces deux jeunes mois, à la manière des parvenus, s'emparèrent des deux bouts de l'année. Un peu plus tard Février, qui était le dernier et le plus court, trouva moyen de s'insinuer entre Janvier et Mars; mais si l'histoire dit cela, la légende populaire dit autrement. Janvier, dès le premier jour, avait prétendu que son nom de Januarius le faisait, de droit, portier de l'année. Février en fut jaloux. Chaque mois n'ayant alors que trente jours , Février imagina une malice :

Si j'avais plus de jours que Janvier, se dit-il, je le dominerais ; et nous verrions.

Il proposa à Janvier une partie de jeu. Celui-ci accepta et voulut bien risquer un jour. 11 gagna , Février demanda sa revanche.

— Pas si bête, répondit Janvier; je sais la valeur d'un jour; j'en ai trente et un, je les garde.

L'autre mois voulut se rattraper avec Mars, qui joua un jour aussi, gagna pareillement et ne voulut plus mettre au jeu. Réduit à vingt-huit jours, Février devint furieux: il jura que, s'il n'était pas le plus long mois de l'année, il enserait le plus impitoyable, se promettant de faire geler par dèrrière la marmite qui bouillirait par devant, tenant d'autres propos féroces et très-menaçants.

Cependant, avec ses douze mois, Tannée alla un peu mieux. Mais, à la longue, on remarqua enfin

qu'il lui manquait quelque appendice, qui à la longue dérangeait un peu les saisons. On donna cinq jours, un par un, aux mois les plus honnêtes, à savoir : Mai, Juillet, Août, Octobre et Décembre. Ce dernier fut récompensé ainsi de la politesse qu'il avait toujours conservée, malgré son dénûment. Comme le sixième jour n'arrivait que tous les quatre ans, et que les quatre mois de trente jours, à savoir : Avril, Juin, Septembre et Novembre, paraissaient satisfaits de leur position, on jeta ce dernier jour à Février, qu'on espérait consoler un peu, mais qui le prit sans remercier et qui est resté jusqu'à présent un mois de mauvaise humeur.

Le 3 février passe toujours, chez beaucoup de bonnes gens, pour un jour critique, où la fièvre s'adresse aux plus robustes tempéraments. Mais cette circonstance doit être locale. Le 4 est pareillement un jour à craindre. Nous ne citons que des dictons populaires, qui ont en quelques lieux une certaine autorité.

Février est riche en pronostics ; nous en reproduirons quelques-uns :

En février, s'il grêle et tonne , C'est la marque d'un bon automne.

Février, le plus court des mois ,

Est de tous le pire à la fois.

Pluie de février Vaut égout de fumier.

Selon que nos vieillards ont dit , Si le soleil se montre et luit A la Chandeleur, apprenez Qu'encore un hiver vous aurez;

Pourtant gardez bien votre foin , Car tous en aurez bon besoin.

Par cette règle se gouverne L'ours qui retourne à sa caverne.

Les bonnes gens disent en effet que, si le soleil se montre le matin de la Chandeleur, les ours sérient de leurs tanières, mais qu'ils y rentrent bientôt : ce qui dénote quarante jours de froid.

On dit en quelques pays de culture que , si les femmes dansent au soleil le jour de la Chandeleur, le lin réussira.

On dit aussi que les personnes qui paraissent pâles à la lumière de la Chandeleur n'ont plus longtemps à vivre.

Le lendemain , 3 février, jour de saint Biaise , que les cardeurs de laine et les peigneurs de lin tiennent pour patron, parce qu'ils ont pris pour des peignes les râteaux de fer qui sont l'emblème dé son martyre, on a conservé une coutume superstitieuse qu'on appelle dans le Nord la bénédiction de lumière, bénédiction que l'Église n'a jamais reconnue. Elle consiste à élever sur la tête de la personne qui demande cette cérémonie deux cierges en croix, tous deux allumés. Ce procédé ouvre, dit-on, les esprits obtus.

On lit sur le 1 4 février, fête de saint -Val en tin , dans les Almanachs des bergers et dans les anciens Messagers boiteux :

Saigner au jour saint Valenlin , Rend le sang net, soir et matin ; Et la saignée au jour d'avant Garde de fièvre un an durant.

Le 22 février, fêle de la Chaire de saint Pierre à

Antioche, on prétend que si le jour est froid et clair on n'aura pas de gelée en mai. On se garde ce jour-là de bénir les semences, qui ne produiraient pas; mais on bénit les racines qu'on veut replanter; et qui, dès lors, prospèrent. On dit dans le pays d'Anvers que cette bénédiction réjouit les âmes du purgatoire.

Le 25, jour de saint Mathias, est un jour de sort, pour les hommes, sans doute parce que saint Mathias fut désigné par la voie du sort pour compléter le nombre des apôtres. Ce jour-là, autrefois, les bonnes gens s'assemblaient le soir autour d'un vase plein d'eau. Les hommes mettaient chacun sur ce vase un denier creux , et celui dont le denier s'enfonçait le premier devait mourir avant tous les autres.

Autrement chaque homme jetait un de ses souliers derrière lui, par-dessus sa tête. Le soulier dont la pointe se dirigeait vers la porte de la chambre où l'opération avait lieu annonçait à celui qui l'avait lancé qu'il sortirait bientôt du lieu, ou pour aller rejoindre ses ancêtres ou pour changer de logement. Dans quelques traditions, on paralysait le sort en quittant la place sur-le-champ.

Il y a enfin ce dicton : — Si saint Mathias trouve de la glace, il la brise ; s'il n'en trouve pas, il en fait.

Le carnaval est le naufrage d'une infinité d'innocents... le séducteur de la jeunesse, la ruine de la santé et de la bourse.

OXENSTIRN.

Il est une époque dans Tannée où , chez presque tous les peuples, les citoyens semblent avoir pris rendez-vous pour se livrer à une joie bruyante et folle , qui dégénère trop souvent en licences coupables ou en débauches grossières; cette époque, c'est le carnaval, temps de délire et d'orgie, enlevé aux paisibles délassements et aux plaisirs honnêtes du foyer domestique, et qui, expirant après un espace plus ou moins long de folies qui n'ont souvent rien de commun avec la gaieté véritable, meurt soudainement, lassé et vaincu par ses propres excès (1).

On a donné au carnaval diverses origines; mais nous préférons aux recherches vagues l'opinion de M. l'abbé Orsini, publiée dans un remarquable article sur ce sujet.

« C'est à tort et sans examen, dit-il, que beaucoup de savants ne voient dans le carnaval qu'une continuation des saturnales des anciens; il y avait une pensée profonde, une tradition respectable au -fond de la fête romaine, destinée à perpétuer le souvenir de l'âge d'or; les saturnales duraient sept jours; pendant cet intervalle, il était expressément défendu

(1) M. Joseph Matthieu. Sur le carnaval, dans le Magasin catholique de 185J.

de s'occuper d'afiaires ; chacun ne devait songer qu'à se réjouir, et l'égalité la plus parfaite régnait dans toutes les classes de la société. La veille de ces fêtes antiques, on offrait des sacrifices somptueux à Jupiter, distributeur des richesses, à Mercure le libéral, à Apollon le magnifique; puis, au tomber du jour, des esclaves de confiance allaient distribuer, de la part de leurs maîtres, les présents d'usage. Il était enjoint aux riches, sous peine d'encourir l'indignation des dieux, de payer les dettes de leurs clients réduits à la pauvreté, ou de leurs amis insolvables. Les pauvres, à leur tour, envoyaient des présents aux riches, c'étaient des bagatelles de peu de valeur, des couronnes de feuillage, des grains d'encens.

» Les maîtres servaient leurs esclaves pendant les festins, où les bons mots étaient permis, pourvu qu'ils ne blessassent ni les mœurs, ni les personnes; on y jouait aux dés; mais on ne pouvait jouer que des noix.

» Telles étaient les saturnales dans les beaux temps de la république , alors que le grand Scipion guidait lui-même sa charrue dans les champs de Literne. Plus tard, quand la corruption eut énervé les masses, ces fêles devinrent des orgies comme toutes les autres; mais le principe restait toujours, et ce principe restait fondé sur une idée éminemment morale. Il n'en est pas ainsi de nos folles mascarades : c'est une turpitude, et voilà tout. Pas une idée, je ne dis pas chrétienne, mais louable ou utile, ne s'y rattache. La source semble aussi bourbeuse que le ruisseau qui s'étend jusqu'à nous, »

Il y aurail un livre à faire sur les bizarreries souvent honteuses ou criminelles du carnaval. Nous ne pouvons qu'effleurer la matière en disant quelques mots des masques et des licences qu'ils amènent.

Les masques ne figuraient pas seulement, dans les anciens jours, aux bacchanales et aux saturnales. Dans les cérémonies publiques, les rois d'Égypte ne se montraient pas sans avoir sur leurs têtes des figures de lion, de léopard ou de loup. Les officiers qu'on chargeait de donner la nourriture aux animaux sacrés avaient des masques à la ressemblance de ces animaux. Les prêtres d'Isis et d'Osiris portaient habituellement des masques, même chez les Romains. Dans les proscriptions des triumvirs, l'édile Volusius, sachant que sa tête venait d'être mise à prix, emprunta, d'un de ses amis qui était prêtre d'Isis, sa longue robe et son masque à tête de chien. On sait que les masques antiques enveloppaient la têteentière. Sous ce déguisement, il sortit de Rome en plein jour ; et si les yeux n'avaient pas été accoutumés à voir fréquemment ces sortes de masques, le moyen qui le sauva n'eût été propre qu'à le faire remarquer.

On se servait de masques ou de travestissements dans les triomphes et même dans les festins d'apparat. Athénée rapporte qu'Alexandre le Grand se présentait souvent aux repas solennels déguisé en Jupiter- Ammon, en Hercule, en Mercure, et même quelquefois en Diane. On voit dans Suétone qu'Auguste parut en- Apollon dans un festin qu'il donnait à ses amis, tous transformés en divinités. Dans les fêtes triomphales,

comme on accordait aux soldats la liberté de chansonner le triomphateur, ceux qui remplissaient ce personnage avaient soin de se masquer en satyres ou en cyclopes.

Les Chinois se déguisent et se masquent souvent aux convois funèbres; et quand le mort est dans le cercueil, ses amis les plus dévoués ensevelissent avec lui de petits masques effrayants, auxquels ils croient la vertu de faire fuir les démons (1).

En Russie, on ne peut entrer masqué dans un bal de carnaval sans être connu du maître de la maison. On sait les crimes que le masque et le carnaval ont voulu couvrir. Louvel ne portait pas de masque lorsqu'il assassina le duc de Berry;mais ce fut à la sortie du bal masqué de l'Opéra, dans une nuit des trois grands jours du carnaval (2). C'est dans un bal masqué que le roi de Suède Gustave III, masqué luimême, fut assassiné, dans la nuit du jeudi de la micarême au vendredi suivant, 16 mars 4 792, par un conspirateur que couvrait également un masque (c'était Ancastroëm).

Quatre siècles auparavant, en 1 393, c'est dans une mascarade que se compléta et se consomma la démence de notre roi Charles VI, démence qui causa à la France des misères et des maux incalculables (3).

(1) Muret. Des cérémonies funèbres.

(2) A deux heures du matin, nuit du dimanche gras au lundi 13 février 1820.

(3) On était parvenu à rétablir la santé du bon roi Charles VI, lorsqu'un triste événement l'aliéna pour toujours. On avait imaginé à la cour une mascarade à l'occasion du mariage d'une des filles d'honneur de la reine. Le roi , déguisé en sauvage , traînait à sa suite cinq seigneurs tra-

Nous pourrions rassembler une série de crimes commis à l'ombre du masque. Mais nous avons à parler du peu de dignité du carnaval populaire , et nous emprunterons pour cela quelques lignes de M. Jules Janin, sur les grands jours du carnaval parisien :

« Quand toute la ville s'est bien promenée pendant trois jours, dit M. Jules Janin; quand tout Paris, depuis le riche dandy qui mange la fortune de son père , jusqu'à l'ouvrier qui a mis son dernier drap de lit au mont-de-piété, se sont bien livrés à toutes les joies qui sont à leur portée; celui-ci en voiture, celui-là à pied; celui-ci avec du vin de Champagne, celui-là avec du vin de la taverne; celui-ci fatigué d'avoir galopé avec des duchesses, celui-là éreinté pour avoir sauté à la Courtille ; les uns et les autres, par un accord unanime , se rendent à cette même Courtille, la nuitmêmedu mardi gras: les uns y vont passer la nuit à danser et à boire, les autres y viennent passer le matin pour jouir de l'ivresse du peuple. Figurez-vous tout un peuple ivre-mort, en habits déchirés, moitié couvert de haillons, moitié couvert d'habits de fête; il a avec lui sa femme et ses filles,

yestis comme loi et enchaînés les uns aux autres. Ils étaient vêtus d'une toile enduite de poix-résine sur laquelle on avait appliqué des étoupes. Le duc d'Orléans (par imprudence, dit-on) approcha un flambeau d'un de ces habits , qui s'enflammèrent aussitôt. Quatre seigneurs furent brûlés; le cinquième eut le bonheur de rompre sa chaîne; il courut à une cuve pleine d'eau où il se précipita sans hésiter, ce qui le sauva , pendant que la duchesse de Berry sauvait le roi en l'enveloppant dans son manteau. Mais le pauvre roi , écrasé par la peur, était devenu fou; et il resta ainsi. L'histoire l'appelle Charles l'Insensé.

LÉGENDE DU CARNAVAL. »o

et 9on vieux père et son chien , et toute la maison, car il faut que la joie soit complète. Cette nuit-là, le peuple a bu sa dernière goutte de vin; il a mangé son dernier morceau de pain ; il est sûr, en rentrant chez lui, de ne plus trouver un lit pour se coucher, ni un habit pour se couvrir, ni un morceau de bois pour se chauffer : il a tout vendu , il a tout mis en gage. Que voulez- vous 1 Le mardi gras était là; il fallait le fêter. Mais qu'importe ? Le mardi gras a été fêté.

» Et ceci s'appelle à Paris la Descente de la Couriille. C'est une cohue immense, c'est une mêlée immense, c'est un bruit immense, c'est une ivresse immense. Les beaux jeunes gens de la ville, et les belles petites -m ai tresses, encore toutes pâles et tout en désordre du festin et du bal de la nuit, accourent et se rangent sur le chemin pour voir tout ce peuple descendre. La Descente de la Courtille dure quelquefois une demi-journée; ceux qui passent insultent ceux qui regardent passer : les uns et les autres se disent mille injures. Hélas! faut-il dire que dans leurs injures, leurs reproches et leurs dédains, les uns et les autres ont raison ! »

« Rome, durant les huit derniers jours du carnaval, offre, dit M. Joseph Matthieu, un autre spectacle. Au Corso, la plus large rue de la cité, ce sont les courses brillantes des chevaux libres; dans les autres rues, sur les places publiques, la foule se précipite, se pousse, se heurte, au milieu de grands éclats de rire et des plus bruyantes clameurs. C'est à peine s'il est assez de monde aux fenêtres pour

voir passer ces flots de gens déguisés de mille couleurs : ce sont les déguisements les plus gracieux , ceux des villageoises de Frascati, des pêcheurs et des bateliers napolitains, des sbires et des Grecs, de grands personnages, de grandes dames, et des marchands d'orviétan. Un babil intarissable remplit la ville de son murmure; un mélange de costumes et de caractères tient toujours la curiosité en éveil , et produit, par moments, les éclats de la plus franche gaieté. Ce sont de riches calèches, de brillants équipages qui circulent et fendent la foule dans tous les sens; c'est surtout ce monde travesti et en habits de fête qui s'épanouit au beau soleil d'Italie; c'est une pluie de pralines et de bonbons , d'essences parfumées et de fleurs que des bras mignons jettent du haut des balcons garnis de riches tentures, sans jamais se lasser; et toute cette cohue, toute celte presse a lieu sans le moindre tumulte; c'est à peine si Ton rencontre de temps en temps un dragon du pape, à cheval, placé là pour maintenir l'ordre et assurer la circulation : et, certes, sa mission n'a rien de commun avec les fatigues auxquelles sont exposés, en pareille occasion, les municipaux parisiens.

» L'Église s'est toujours élevée avec raison contre les excès du carnaval; mais jamais elle ne condamna les plaisirs honnêtes et modérés que cette époque ramenait autrefois. Si nous n'en sommes plus là , si le carnaval dégénère habituellement en orgie, c'est qu'il n'existe plus chez nous de réunions de familles, et que les enfants ne trouvent plus au foyer domestique cet attrait qui les y retenait autrefois. Malheur

à la famille dont les membres vivent isolément! Malheur surtout à celle dont les enfants sont contraints de chercher au dehors les délassements qu'ils ne trouvent plus sous le toit paternel! La société ne sera régénérée que par la famille, et celle-ci ne se reconstituera que sous l'influence du Christianisme... »

Cette régénération commence. Déjà, depuis quelques années, plusieurs villes ont remplacé avec succès les orgies du carnaval par d'autres spectacles qui sont des fêtes de charité. C'est un retour à ce moyen âge que la réforme avait intérêt à détrôner, que la renaissance a voulu remplacer par le sensualisme matériel, que le règne de Voltaire a condamné avec un emportement si suspect, dont nos jours de terreur ont anéanti avec tant de frénésie les innombrables monuments. Ce moyen âge, qui avait ses imperfections et ses abus, nous revient peu à peu, dans ce qu'il avait de plus fait pour nous charmer.

Nous disons cela à propos des fêtes de charité, qui, récemment, ont relevé chez nous ces jours de folie excentrique qu'on appelle les jours gras. Pendant que Paris, que l'on croit si mobile, persiste à s'extasier devant la promenade du bœuf gras, avec la caricature mythologique qui lui sert de cortège, les provinces, renvoyant désormais à la grande ville l'épithète de badauderie, se distinguent par des idées où se réveillent au moins de nobles souvenirs et d'utiles leçons.

Les fêtes historiques, que chérissaient nos pères,

Un. LÉGENDE DU CARNAVAL.

ont été conservées avec soin dans la Flandre, le Brabant, l'Artois, le Hainaut, la Hollande et ailleurs. La renaissance et le jansénisme les ont chez nous comprimées, puis supprimées. A Troyes, autrefois, la cavalcade qui accompagnait la procession des Rogations promenait, en souvenir de saint Loup, le dragon qu'on appelait la Chair -Salée. La grande Goule à Poitiers, la Tarasque à Tarascon, la Gargouille à Rouen rappelaient des souvenirs intéressants. Douai mêle son géant à ses fêtes; Mons n'oublie jamais les hauts faits de Gilles de Chin, ni ValencFennes ses Incas, ni Anvers, Malines, Bruxelles, leurs légendes antiques. Leyde a fait, il y a quelques années, une cavalcade aux flambeaux, qui ranimait dans ses murs l'entrée de Jean Sans-pitié, au quatorzième siècle (1).

Enfin, deux de nos villes se sont distinguées, aux jours gras de 1858, par ces fêtes de charité, si fréquentes au moyen âge et tellement chères aux masses qu'elles ont doublé, à l'occasion de ce spectacle, la population des bonnes cités qui les offraient. Ces deux cités sont Dieppe et Marseille.

Mais la fête de la première était bien loin de la grandeur morale de celle de Marseille. C'était une cavalcade costumée et pas autre chose. Aucune sérieuse pensée ne pouvait s'y rattacher. Elle représentait une chasse de Louis XV, sans autre vérité que les costumes; on y avait mêlé des charges qui

(1) On peut lire, dans les Légendes des commandements de l'Église, la description de la cavalcade historique du jubilé de Notre-Dame dUanswyck , à Malines.

n'annoncent pas un grand sens logique dans ses organisateurs; ainsi on y voyait Sancho-Pança et Béranger; don Quichotte suivait un char qui portait un moulin à vent; les quêteurs étaient habillés en pierrots; les grands hommes de Dieppe arrivaient mêlés à des enfants travestis qui représentaient les sciences et les arts. Les Dieppois oublient que les allégories de ce genre, dont raffolent encore les artistes fossiles, sont aujourd'hui usées et au delà.

L'important de cette fête toute profane, c'est qu'elle a produit des aumônes.

Ces aumônes, qui étaient le but, furent répandues avec une autre profusion dans la vieille et fière cité des Phocéens. La fête de Marseille n'avait, rien de trivial, rien de mesquin. Tout en était grand, noble, grave , splendide et fait pour soulever de toutes les poitrines les clameurs de l'admiration. Elle avait été inspirée par deux grands principes, le désir ardent de soulager les pauvres, et l'amour des souvenirs augustes.

Les organisateurs, MM. Laforêt, Boy de la Tour, Eug. Courtin, Famin, Eud. de Fombeton, E. Hancy, L. Hayman, X. Luce, A. Lucy, 0. Moreau, A. Rabaud, Ch. Reynaud de Trets, Eug. Reynaud de Trets, Alex. Roux, G. Taxil, présidés par M. le baron d'Hauteville, avaient voulu faire revivre, devant les populations de 4858, une scène de l'an 1239, empruntée aux riches annales de Marseille.

C'était, en deux actions, le départ et le retour des croisés français.

Il s'était levé en 1239, chez nos pères, une nou-

velle croisade. Un grand nombre de seigneurs et de princes, lesquels s'étaient réunis à Lyon, se dirigeaient sur Marseille pour s'y embarquer. Animés d'un zèle ardent, ces seigneurs qui, pendant la minorité de Louis IX, avaient causé des troubles en France, joignaient au désir de combattre pour la foi un certain besoin de faire oublier leurs révoltes. Ils avaient pour chef Thibaut IV, comte de Champagne et roi de Navarre , celui qu'on surnomme le Chansonnier. Avec lui marchaient Jean de Dreux, comte de Màcon; Henri II, comte de Bar; Guy V, comte de Nevers; Amaury, comte de Montfort; Pierre de Dreux, duc de Bretagne; Hugues IV, duc de Bourgogne; Jean, sire de Joinville; un sire de Mesgrigny, un sire de Brienne, et beaucoup d'autres seigneurs, emmenant leurs chevaliers et ceux de leurs hommes qui avaient pris la croix.

Et le samedi 13 février 1858, à six heures du soir, un chevalier aux armes de la ville de Marseille, escorté de varlets portant des torches, et précédé de deux hérauts, annonçait, pour le lendemain, l'entrée solennelle de Thibaut IV, comte de Champagne et roi de Navarre, avec sa suite de hauts et puissants seigneurs et de bons chevaliers.

Le lendemain 1 4, à neuf heures, cette entrée pompeuse, qui avait amené cent mille curieux, et qui occupait un espace immense, se déroula, précédée de la grande bannière des croisés, portant ces seuls mots si imposants : DIEU LE VEUT.

Elle fut reçue, à la place Saint-Ferréol, par le podestat de Marseille, au milieu de son cortège munici-

pal, composé d'environ quarante officiers tous en costumes du treizième siècle, conseillers, prud'hommes de guerre, intendants de la ville, syndics, chefs de corps et de corporations, avec leurs bannières et leurs armoiries.

Au son de toutes les musiques du treizième siècle, au bruit des vivats accentués, par le plus beau temps du monde, au milieu d'une place décorée de manière à figurer l'époque des croisades, tous les spectateurs se croyaient transportés à six cents ans en arrière.

A deux heures, les croisés, après avoir fait bénir leurs armes, s'embarquaient au port de la Joliette sur les galères royales; les navires qui les portaient gagnèrent le large et disparurent bientôt.

Cette noble fiction se répéta le surlendemain 1 6 mars, dans un autre sens, et ce fut nouvelle fête. Les croisés revenaient.

Ils furent reçus au rond point du Prado, avec autant de pompe qu'en avait eu leur entrée; et la ville de Marseille leur offrit un tournoi qui ne fut ni moins heureux, ni moins brillant, ni moins applaudi que tout le reste.

Le résultat de cette grande fête, qui en inspire et en inspirera d'autres,' a été une somme énorme conquise sur la chanté, toujours généreuse à Marseille, au profit des classes souffrantes de la société.

Puisse désormais le carnaval, si complètement ignoble, si honteusement abrutissant chez des peuples qui se disent civilisés, se régénérer par des spectacles qui, stimulant la charité, rappellent de grands souvenirs et fassent oublier la promenade païenne du bœuf gras!

ÉPIIÉMÉRIDES DE FÉVRIER.

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