LE TRIOMPHE DE VOLTAIRE
Et pourtant, cet homme, qui ne vaut que nos mépris, que les niais trouvent fort, tandis que ce sont eux qui sont faibles, ce menteur furieux a reçu au Panthéon un triomphe païen que des masses ont admiré. On a même frappé, en commémoration de cette pasquinade, huit médailles grotesques.
Une phalange de sapeurs ouvrait la marche; elle était suivie des enfants de la garde nationale, après lesquels marchait une compagnie de francs-maçons. Puis quarante forts de la halle se pavanaient ; ensuite le faubourg de Gloire (faubourg Saint-Antoine), x armé de piques, ayant pour porte- étendard une amazone , qui avait concouru à la prise de la Bastille.
Les maires de Paris s'avançaient alors, précédant les douze chevaux blancs qui traînaient le char, où , était Timage en cire de Voltaire.
Les choristes de l'Opéra entouraient le char et chantaient une espèce d'hymne qu'ils accompagnaient par le son d'instruments antiques ou prétendus tels.
Des hérauts portaient la représentation en petit de la Bastille, le buste de Mirabeau, l'effigie de Franklin, la 6gure triste de J. J. Rousseau, la statue de Voltaire en carton doré et d'autres curiosités de môme valeur.
La statue du triomphateur était escortée d'une députation d'acteurs, de peintres, de sculpteurs et d'architectes , vêtus à la romaine. Tous ces gens-là probablement n'étaient pas fiers d'être Français. On portait aussi, dans un grand coffre doré, les soixante-
ÉPHÉMfiRIDES DE JUILLET. 1S3
dix volumes des œuvres de Voltaire. Beaumarchais, qui en était le libraire, marchait auprès, flanque d'hommes de lettres sans nom , qui déployaient une bannière où on lisait : Famille de Voltaire.
Le peintre David, qui avait dessiné le char, ne manquait pas à la fête.
Le* procureur syndic suivait avec les ministres, les ambassadeurs , et les députations de l'Assemblée nationale, des sections, des districts, des cours de justice. Un bataillon de vétérans et un corps de cavalerie fermaient la marche.
Ainsi, sept médailles ont gardé le souvenir ridicule de cette cavalcade philosophique. La huitième a été frappée en l'honneur de cinquante jeunes filles qui, sur une estrade élevée devant l'hôtel Villette, où Voltaire est mort, avaient jeté des fleurs et des couronnes sur le passage du char.
Tristes jeux d'enfants, dignes du peuple de ce temps-là, temps lamentable que, grâce à Dieu, nous ne reverrons plus.
Depuis ce triomphe, on a sculpté sous Louis-Philippe, au fronton de cette église, l'image assez exacte de Voltaire. Elle est là comme les démons et les monstres aux gargouilles de Notre-Dame.