II. — LUNDI
Les païens appelaient fériés leurs fêles chômées et laissaient le nom de fêtes à celles où le travail, les procédures et les occupations diverses étaient permises. L'Église a pris le contre-pied de cet usage, en appliquant le nom de fêtes aux jours chômés, et celui de fériés aux jours de travail. Dans son horreur
pour les noms païens des six jours, elle a appelé le lundi la deuxième férié, le mardi la troisième férié, le mercredi la quatrième, le jeudi la cinquième, le vendredi la sixième; elle a laissé au dernier jour son nom de sabbat. Elle suivait par ces chiffres la coutume des Israélites. Cette manière de marquer les jours, conservée dans l'Église, était en usage dès les premiers temps, etTertullien l'emploie comme une désignation généralement connue.
La semaine et le sabbat étaient connus des Romains et des Grecs; on le voit dans Josèphe (1). Mais en ôtant au soleil le patronage du dimanche, l'Église eût voulu bannir aussi les autres planètes des autres jours. Plusieurs propositions furent faites à ce sujet. La plus admise était celle qui consacrait le lundi au Saint-Esprit, et l'appelait le jour de la sainte lumière, luminis dies; le mardi eût été le jour des martyrs, martyrum dies;\e mercredi à la sainte Église sans tache, merœ Ecclesiœ dies; le jeudi au saint Sacrement où Jésus-Christ est adoré, Jésus dies; le vendredi à la passion, veneranda dies; le samedi, au rappel du sabbat, institué par Dieu même, sabbati dies.
Jusqu'aujourd'hui, les masses populaires ont conservé aux jours de la semaine leurs noms païens; les
(1) On lit dans Suétone qu'à Rhodes le grammairien Diogène n'ouvrait son école que les jours de sabbat. Tibère étant venu pour l'entendre un autre jour de la semaine , il lui fit dire de revenir le septième jour. Quand plus tard ce même Diogène, venu à Rome, demanda une audience à Tibère , Tibère lui fit dire de revenir la septième année , ou dans sept ans.
Di
savants et les faiseurs d'almanachs n'ont pas été plus avisés.
Le lundi est donc sous le patronage de la lune. Ceux de nos contemporains qui s'étonnent de voir si constamment ce jour en lutte contre le dimanche, surtout parmi les classes ouvrières, où Ton s'obstine à préférer ce jour-là au jour du loyal repos, oublient que cet usage, qu'on n'a jamais approuvé nulle • part, a ses racines profondes dans l'antiquité idolâtre des peuples du Nord. « Le peuple, dit le docteur Coremans, a très- longtemps préféré le calendrier lunaire au calendrier solaire. Le soleil est pour lui le travail et la sueur; la lune est le repos. Il accordait autrefois une grande influence à la lune sur les actes de la vie. Un mariage pour être heureux, une entreprise pour réussir, les semailles pour être fécondes devaient se faire chez nos pères à la lune croissante. Le seigneur lune, disaient-ils, car ils faisaient de la lune un dieu mâle, favorise les époux qui s'unissent alors; il recommande à sa sœur, dame soleil, les époux qui s'unissent au premier quartier. Il favorise l'homme qui pend ce jour-là la crémaillère de sa maison nouvelle. Le seigneur lune est, disaient-ils encore, l'amant de dame Zéa (la mer), qui tous les jours s'élève pour lui rendre hommage. »
Avec ces idées, les classes ouvrières devaient faire grand cas du jour de la lune. Elles se reposaient donc ce jour-là; et, dans les lundis de l'année, elles en avaient plusieurs qui étaient pour elles de grandes fêtes. On les appelait les lundis bleus. Le plus célèbre de ces lundis bleus était le lundi de la première
ET DE SES SEl»T JOURS.
semaine du carême, lendemain du dimanche des brandons. Le lundi perdu est celui qui suit l'Epiphanie. C'est pour la classe ouvrière, dans le Nord, un jour de fête, de jeux et de cavalcade, il est considéré comme l'introducteur des lundis bleus (I).
Il y a pourtant des lundis qui sont des souvenirs de deuil , comme le lundi rouge, anniversaire de la bataille de Berg-Saint-Winoc, où trois mille Flamands furent tués, en 1206; et le mauvais lundi, souvenir d'une émeute qui eut lieu à Gand, en 4344. Quinze cents foulons y furent assommés par les tisserands.
Depuis plus de six cents ans, on s'élève contre le chômage tumultueux du lundi, flétri bien souvent de querelles sanglantes et de crimes. On n'a pu l'expulser des mœurs que chez les populations où l'esprit religieux domina sérieusement.
(1) On appelle, en Belgique, lundi perdu, le premier lundi qui suit la fête des Rois ou de l'Épiphanie. On ne saurait trop dire l'origine de cette dénomination et des usages qui s'y rattachent. Ce jour-là, les ouvriers , les petits commis , les saute-ruisseaux , respectent très-religieusement l'ancien principe, que le lundi perdu doit se passer sans rien faire. Ils vont chez les personnes qui les ont employés leur souhaiter la bonne année et demander leurs étrennes. Du fruit de leurs collectes, ils font le soir de petits festins.
Dans le Tournaisis, ce jour s'appelle le hindi parjuré; ce qui est bien plus obscur. On fait ce jour-là le retour de la fête des Rois. Celui que le jour de l'Épiphanie a fait roi de la fève rend un repas. On tire un nouveau gâteau, où la fève est double. Le convive à qui tombe la première est proclamé roi ; le second prend le titre de sot, ou de fou de la fête. Le sot a le droit de barbouiller de noir la figure du roi, s'il s'enivre, et les visages des convié.* qui ne crient pas à tue-tete : Le roi boit. C'est pourquoi le roi du lundi parjuré est appelé roi bronzé , mot wallon qui signifie noirci. On croit que ces usages remontent à Childéric , roi de Tournay, au cinquième siècle.
Plusieurs vieux axiomes se rattachent au lundi : « Le Seigneur lune n'aime pas les emprunteurs. On ne doit donc ni emprunter ni prêter le lundi. — Toute entreprise faite le lundi a de mauvaises chances. — La personne qui entre en service le lundi n'y reste pas longtemps. »
m. — MARDI.
Les sages qui ont voulu donner au mardi le nom de jour des martyrs n'ont pas vu leur proposition unanimement accueillie. D'autres qui essayaient de consacrer le lundi à la sagesse éternelle donnaient le mardi au Saint-Esprit. D'autres encore voulaient le dédier aux anges gardiens ; d'autres enfin , à tous les habitants du ciel. La première proposition a été la plus généralement admise (I). Cependant à Constantinople, lorsque celte ville était chrétienne, on consacrait le mardi à la sainte Vierge ; en ce jour-là , on portait en procession une auguste image de Marie, que l'on croyait peinte par saint Luc.
Dans tous les cas, le nom de jour des martyrs, martyrum dies, serait, à cause de la consonnance qui ne dérange pas les habitudes populaires, le nom le
(I) Dans plusieurs exercices pieux de la semaine, on trouve le petit oflice de la sainte Trinité pour le dimanche ; le petit office du Saint- Esprit pour le lundi (Merlo Horstius consacra le lundi à tous les saints dans son Paradisus animœ); le petit office des martyrs, ou celui de la pénitence , ou celui du saint nom de Jésus pour le mardi ; le petit office des anges gardiens ou celui des vertus chrétiennes pour le mercredi; le petit office de Notre-Seigneur dans l'Eucharistie pour le jeudi ; le petit office de la Passion pour le vendredi ; pour le samedi , enfin , le petit oflice de la Conception Immaculée.
uigmze
plus convenable du mardi. Dans l'antiquité, il était consacré à Mars chez les Romains ; à Fuisco chez nos pères. Les Anglais rappellent tuesday. Il n'est populaire qu'une fois Fan, le mardi gras, qui précède immédiatement le carême ; et plusieurs idées sont répandues à son sujet :
On dit que si les ménagères filent ce jour-là, leur récolte de lin ne réussira pas.
Mais on dit aussi que qui boit un verre de lait le mardi gras ne sera pas incommodé l'été suivant par le soleil.
Et voici qui est plus sage : Le mardi gras est la fête du millet, il y a profit pour la santé à en manger une bouillie ce jour-là; de plus, celui qui veut être exempt de fièvre ne doit pas souper le mardi gras.
Enfin , c'est une opinion en Flandre que ce qu'on sème le mardi gras sera longtemps vert ; qu'une fille bien avisée qui veut entrer en service doit choisir ce même jour, et que ce qu'on entreprend le mardi gras doit réussir.