Il n'existait pas du temps de Laffi
tion le rapport suivant, qu'on peut lire au Moniteur, et qui est trop savoureux pour qu'on ne me sache pas gré de le donner ici :
L'armée des Pyrénées occidentales, remportant à Eguy1 une victoire le 26 et le 27 vendémiaire, a vengé une ancienne injure faite à la nation française. Nos ancêtres du temps de Charlemagne furent défaits dans la plaine de Roncevaux. L'Espagnol avait élevé une pyramide sur le champ de bataille. Vaincu à son tour par les républicains français, déjà son propre sang en avait effacé les caractères; il ne restait plus que le fragile édifice qui a été brisé à l'instant; le drapeau de la République flotte aujourd'hui où était le souvenir mourant de l'orgueil des rois, et l'arbre de la liberté a remplacé la massue destructive des tyrans. Une musique touchante et guerrière a suivi cette inauguration.
Ce n'est pas sans amertume que l'historien de la Real Casa rappelle cette destruction : « Au milieu de cette plaine, dit-il, s'élevait autrefois la Croix de Roland, monument érigé en souvenir de la victoire remportée là par les vaillants Xavarrais et détruit par les descendants de ceux qui succombèrent aux rudes coups des masses d'armes espagnoles. »
1. Ou Engui, village de Navarre, entre Pampelune et Roneevaux.
Il y a cependant, sinon à Roncevaux même, du moins dans les environs immédiats, des souvenirs de Charlemagne qui peuvent prétendre à une haute antiquité. Dans la charte de fondation de l'hospice de Roncevaux, dont j'ai déjà parlé, l'évêque de Pampelune, en 1127, déclare qu'il l'établit « au sommet1 du mont qu'on appelle Ronsesvals. près de la chapelle de Charlemagne, le très glorieux roi des Francs ». C'est la chapelle d'Ibaneta, qui fut maintes fois rebâtie, mais qui, d'après ce texte incontestable, existait au moins au commencement du xne siècle et était alors considérée comme ayant été construite par Charlemagne. Je ne vois, pour ma part, rien qui puisse faire douter de l'authenticité de cette attribution. N'est-il pas naturel de croire que Charles — qui, nous le savons, prit fort à cœur le désastre de Roncevaux — a voulu consacrer par une construction pieuse le lieu où étaient morts ses fidèles guerriers2? Il faudrait, pour contester la valeur du nom si ancien de la chapelle, admettre qu'il lui a été donné par les
1 . Il faut entendre : « près du sommet. .. » Car, bien peu d'années après la fondation de l'hospice, le Guide des Pèlerins nous le montre déjà là où il est encore aujourd'hui.
2. Naturellement, il ne dut pas élever la chapelle au moment même; mais il donna des ordres pour qu'on la construisit.
pèlerins apportant à Ronccvaux leurs souvenirs poétiques. Mais alors qui l'aurait construite? et pourquoi? Nous venons de voir que le lieu où elle s'élevait était, en 1127, tellement désert que des bandes de loups y attaquaient les voyageurs ; la plaine de Roncevaux elle-même, encore au commencement du xme siècle, était, d'après le poème latin de 1215, tout à fait inculte. Charles avait sans doute pris, pour protéger la chapelle et le passage, des mesures qui furent abandonnées dans l'anarchie des xe et xie siècles ; la fondation de Sanche de la Rosa fut la première tentative qu'on fit pour ramener quelque sécurité dans cette région. On ne s'expliquerait pas dans l'intervalle l'érection de cette chapelle.
Un autre monument élevé par Gharlemagne paraît se rattacher, sinon au désastre du 15 août, au moins à l'expédition de 778 : c'est la Croix de Charles (Crux Karoli). Elle est mentionnée dès 980, dans une charte épiscopale de Bayonne, comme formant la limite de la vallée de Cise. Elle s'élevait probablement au point le plus haut de la route romaine, que suivit certainement l'armée franque, au retour comme à l'aller. Voici ce qu'en dit le Guide des Pèlerins souvent cité : « Au pays des Basques, sur la route de Saint- Jacques, se trouve un mont très élevé qu'on
appelle le Port de Cise ; la montée en est de huit milles et la descente d'autant. Il est si haut qu'on croit, quand on est au sommet, qu'on va pouvoir toucher le ciel. De là on peut voir trois royaumes : la Castille, l' Aragon, la France. Tout en haut est un endroit qu'on nomme la Croix de Charles, parce que Charles, se rendant en Espagne avec son armée, pratiqua, à l'aide de haches, de pics, de pioches et d'autres instruments, un chemin sur ce mont, et y éleva une croix... Là les pèlerins s'agenouillent, font une prière et plantent chacun une croix en terre ; aussi peut-on y voir des milliers de croix. » Rien n'engage à suspecter la parfaite exactitude de ce renseignement, qui s'applique sans doute à Château-Pignon, point culminant du Port de Cise. Charles aura, non pas construit, mais restauré la voie romaine, et les termes dont se sert notre auteur font croire qu'il avait rappelé ce travail dans une inscription gravée sur la croix. Des recherches bien conduites feraient peut-être retrouver ce précieux monument.
Plus embarrassante est la désignation de Vallis Karoli, Val Carlos en espagnol, Val Charlon dans divers textes français. Elle apparaît vers 1 130 dans un poème allemand qui contient une curieuse version de la guerre de Charles en Espagne,
puis, quoique dix ans plus lard, dans le faux Turpin et dans le Guide des Pèlerins. D'après ces deux derniers textes, qui sont étroitement apparentés, le nom de cette vallée lui vient de ce que c'est là que Charles campait, après avoir passé les ports, quand il entendit l'appel du cor de Roland. Mais il est certain que Charles a suivi la route du Port de Cise : la chronique de Turpin le dit elle-même plus loin expressément. Il y a donc là contradiction. Il est probable que le nom de Yallis Karoli vient de la chapelle de Charlemagne qui s'élevait à Ibaneta et qui dominait cette vallée1, restée toujours espagnole; plus tard on aura expliqué le nom en supposant que Charles avait campé dans la vallée2.
La Croix de Charles, la Chapelle de Charles semblent donc pouvoir être considérées comme des monuments commémoratifs élevés par le roi des Francs, le premier pour rappeler son passage par la route, restaurée par lui, du Port de Cise, le second pour consacrer le souvenir des morts du 15 août 778. Et ce dernier témoignage a une
1 . A Ibaûeta se réunissent les deux chemins qui mènent de France à Roncevaux, l'un par le Port de Cise, l'autre par le Val Carlos.
2. A la rigueur, on pourrait supposer que Charles, revenu par le Port de Cise, ramena son armée dans le Val Carlos pour la reposer; mais c'aurait été un assez grand et inutile détour.
valeur historique importante, en ce qu'il nous permet d'affirmer que le célèbre combat s'est bien livré à Roncevaux ou dans les environs immédiats, ce que ne dit aucun des chroniqueurs contemporains, et ce qui ne se trouve que dans les poèmes français, fidèles gardiens, ici, de la tradition authentique.
Ce n'est pas seulement le nom de Roncevaux1 que les poèmes français ont conservé : la façon dont ils se représentent la scène du combat paraît aussi remonter à une connaissance directe des lieux. Les vers que j'ai cités plus haut, et qui ont créé l'image que d'ordinaire on se forme de Roncevaux, ne s'appliquent en réalité qu'au Port de Gise, auquel ils s'appliquent fort bien. C'est en décrivant le passage de l'armée de Charlemagne à travers ce port que le poète dit :
Hauts sont les monts et les vaux ténébreux, Les roches bises, les détroits merveilleux ;
1. Ce nom. qui est sans doute la traduction du nom basque Orreaga, — « genevriôre », — doit remonter à l'époque romaine (Rumicis Vallès), et avoir été affecté par les Romains à ce point important de la voie de Pampelune à Dax.
et c'est au moment où l'armée lève son camp pour revenir à Roncevàux par le même chemin qu'il répète :
Hauts sont les monts et ténébreux et grands, Les vaux profonds où courent les torrents.
On ne trouve rien de pareil à propos de Roncevàux même : il ne s'agit là ni de défilés, ni de vallées ténébreuses. Le poète parle toujours d'un « champ », et l'aspect qui s'offre aux yeux de Charlemagne quand il revient sur le lieu du combat n'est pas celui d'une gorge étroite : il voit le champ, les vaux et les monts, — c'est-àdire la plaine avec les hauteurs qui l'entourent, — couverts de morts ; à deux lieues en avant, — sur la route qui mène à l'Èbre, — il aperçoit la poussière des Sarrasins qui s'enfuient.
Dans la description même du combat, il y a peu de détails qui nous permettent de compléter ces indications; mais il n'y en a pas qui les contredisent. La scène célèbre où Olivier, du haut d'un « pui1 », voit « à sa droite, par une vallée herbue », s'avancer les Sarrasins s'explique fort bien s'il est monté sur une des hauteurs méridionales ou occidentales et regarde du côté de Pampelune.
1. C'est-à-dire sur une montagne, et non sur un pin, comme avaient lu les premiers éditeurs.
L' (( eau courante », où Turpin va puiser dans son heaume pour donner à boire à Roland, ne manque pas non plus dans la plaine.
Roland, pour mourir, d'après la Chanson, s'étend sous un pin. Ce détail a frappé M. G. Deschamps lors de sa visite à Roncevaux. « J'ai beau regarder, dit-il, je ne vois pas de pins... Il me paraît bien que le trouvère qui a rédigé la Chanson de Roland a fait ses descriptions « de chic » et n'a jamais visité les Pyrénées1. » C'est autour de cette remarque que s'est engagé le débat dont j'ai parlé. M. Camille Jullian, le savant historien de la Guyenne romaine et médiévale, la releva non sans vivacité : « J'ai toujours cru, dit-il, que le cher poète a été à Roncevaux, a vu les lieux et fait le pieux pèlerinage du martyre de son héros.. . S'il n'y a pas de pins maintenant, je crois qu'il y en a eu au xie ou au xne siècle... Les Pyrénées portaient jadis le surnom de « fournies de pins2 ».
1. Il constate encore, à l'appui de la même idée, qu'il n'a pas vu le « rocher de sardoine » dont parle le poème, et que le fond du ravin est un « marécage » où ne pourraient évoluer des cavaliers. La seconde remarque était sans doute justifiée lors de la visite de M. Deschamps; elle ne Taurait pas été lors de la mienne : les grandes prairies qui forment le milieu de la plaine n'étaient pas marécageuses et se seraient fort bien prêtées à des mouvements de cavalerie. Quant à la première, « sardoine » est là pour l'assonance, mais il pouvait fort bien y avoir des rochers sur la hauteur où Roland monta pour mourir.