‹ Légendes du Moyen âge. Par Gaston ParisChapitre 12 sur 51 · E. Schiiiidl · texte numérisé non relu

E. Schiiiidl

130 LKdENDES Ml" MOVI.N Af.E

un sexagénaire (ju <»ii aurait aUi'il)U(!' ravenlurc du Venusbei'g? Je crois bien philùt que le nom du pape Urbain est venu d llalic avec la légende elle-même', et que par un motif (pielconque, peutêtre simplement pour remplir un vers, on l'a spécifié « (pialrièmC ^ ».

Le nom du Venusberg est propre aussi à la légende allemande, mais il n'y a pas de raison de croire (pi il appartient à une ancienne tradition. On ne le rencontre pas en Allemagne antérieurement à la légende du Tannlitiuser elle-même, et il paraît être simplement le produit d'une substitution (lu nom de Vénus à celui de la Sibylle, moins connue On a dit, il est vrai, que Vénus n'était ici que le prête-uuni d une vieille divinité nationale, Holda ou Berclita ; mais il est aujourd'hui démontré que Ilolda et Berchta ne sont pas

\. Antoine de la Sale hésite entre Urbain VI et Urbain VII.

2. On a cependant fait riMiiarciucr (|u'rrl);iiii IV. l'"iançais de naissance, avait été un adversaire passionné des Staufen et avait pu laisser une mauvaise réputation en Allemagne.

3. Il y a peut-être une trace curieuse de la pénétration en Allemagne de la tradition italienne sous sa vraie forme dans ce môme poème de la Guerre de la Warlburr/ dont Wagner devait mêler le thème à l'iiisloire du Tannhiuiser. On y parie de l'Y'licia, fille de ^i//ijlli\ (jui, a\i'c Junon (!) et Arthur. \ it dans une montagne. Cette Sibylle, mère de la Félicité, et son empire souterrain doivent i)rovenir de la légende italienne. Or cette allusion remonte au xui= siècle.

LA le(;ende du TANNHAUSER 131

d'anciennes divinités germaniques , que leurs noms n'apparaissent pas avant le xiv^ siècle, et quelles n'ont rien de commun avec Vénus. On a voulu aussi reconnaître dans la Vénus de notre légende la déesse germanique de l'amour, Freia ; mais rien, dans ce que nous savons sur cette épouse de Wotan, ne nous la montre en possession d'un royaume souterrain où elle attire les mortels. La « basse mythologie » allemande connaît des montat>'nes où habitent des êtres surnaturels, et où l'on voyait des entrées de l'enfer ; mais ce sont des séjours d'effroi et non de volupté. Le Venusberg souvent mentionné dans la littérature allemande des xV^ et \sf siècles provient sans doute de notre légende et n'est nulle part bien défini : il n'a pas de localisation propre ; c'est seulement dans notre siècle qu'on s'est plu à l'identifier avec une montagne de Thûringe, le Hôrselberg. Vénus a d'ailleurs si bien remplacé la Sibylle, en Allemagne, dans notre légende que les Allemands, au xv'^ siècle, s'cnquéraient en Italie de la « montagne de Vénus «, que personne n'y connaissait, et arrivaient à la retrouver; par une sorte de divination, dans la « montagne de la Sibylle w, dont les Italiens racontaient des choses toutes pareilles ^ 1. Us vuulaiLMit la reli'uuver parlout. Li> IVuiiciscain

132 LKr.ENDKS hT MOVT.N A T. F.

I.e Vtnusber(j cl If laimliauscr écartés, reste la légende religieuse (Idlr-ei ressemble tellement à la légende il.dieiiiie siii' la Sibylle (ju'il faut que Tune j>i'.>\ ieiine de l'aulre. Dans toutes deux, nous voyons le jiéros sarracliei-. j)ar remords, aux délices du «' jtaradis n souterrain oii il a pénétré ; dans toutes deux, il se rend de là directement à Home et deniandc Tabsolution au pape, (|ui la lui refuse ; dans toutes deux, il retourne, désespéré, à la montagne fatale, et les messagers du pape, envoyés pour lui annoncer qu'il est pardonné, arrivent li'oj) lar<l. Certains traits conservés senlenienl dans (pielques variantes (\\\Lied, augmentent encore la précision de ces rapprocbements : une cbanson suisse nous dit que, quand Tanidiiiuser était cbez « dame l''rene », ini an lui siMiiblait un jour, tout comme au liéros de La .Sale ; une autre, suisse enraiement.

.Ii-aii Fabcr. (|iii lil. en 118.;. un voyage en Terre Sainte qu'il a raconté dans son Ihai/aloriinn. la rcooiuiaissait (lans le mont Sainte-Croix, (le Gliypre. l'anciiMi promontoire d'Aphrodite : (■ Le bruit court parmi le ])eu|)le en Allemagne (pi'un noble de Souabe, ap|)olé le iJanhuser, vécut cpielque temps dans cette montagne avec Vénus. Presse: par le remords, il vint se confesser au |)ape. mais l'absolution lui élard refusée, il retourna dans la montagne et ne reparut i)ius. Il y vit. dit-on, dans les délices, jusciu'au jour du jugement... l'ourlant Vénus t>sl morte et damnée, sans aucun doute. » J'empiunte cette cilati(tn cuiieuse à M. K. M. lie Vogiié. .^'/y/v, l'alesline. Mmtl .lf/i".\, p. i.5.

rapporte que, le dimanche, les belles dames de la montagne « sont des vipères et des serpents», comme les habitantes du paradis de la Sibylle, Il faut noter que ces traits archaïques se trouvent dans des chansons qui appartiennent à une région intermédiaire entre l'Allemagne et l'Italie ^

Le seul critique qui, jusqu'à ces derniers temps eût rapproché de la chanson allemande le récit d'Antoine de La Sale, Alfred de Reumont, croyait que c'était la légende allemande qui avait pénétré en Italie. M. Soderhjelm pense aussi que la légende du Tannhàuser a été apportée au Monte délia Sibilla par ces visiteurs allemands que mentionne La Sale et dont le bon Arnold de Harff fut le dernier. Mais cette hypothèse soulève de grandes difficultés. Il faut admettre, en effet, que deux légendes presque pareilles, comprenant également des traits forts particuliers, comme la métamorphose des habitants de la montagne en serpents et le voyage à Rome du pécheur repentant s'étaient formées indépendamment en Allemagne et en Italie, et qu'elles se sont fusionnées

1. Dans ces mêmes chansons. Frêne offre à Tannhàuser une de ses compagnes, ou « sa pkis petite fille ». C'est donc comme dans la version d'Antoine de La Sale; dans la « vulgate » du Lied, elle lui donne elle-même son amour, mais il reste un vestige de la conception plus ancienne (voyez ci-dessus, p. 125).

13V I.KdF.NDKS Dr MdYKN M.F.

dans riiisloirc r.ironlrc à La Sale pai- les ljciis do .Muiilcmoiiiico ; la l(\i,M'ii(l(' alU^maiulo aurait (loniu'> au pape un rc'tlc odieux parro rpio T'rhain IN' (''lait, l'ennomi dos Slaufon. Inudis (pii> la lôi^fondo ilalionno. roprôsontoo par Ctirrino il Mesiclnnn, aurait attribué au ])apo uu vC)W Iticuvoillaiit ol fait absoudro |)ar lui lo h(''r()S d(> I avcnlurcv Cola no paraît ])as vi'aisonil)lal)lo. L(> ri'-cil {\o Giierino osl ijiiMi ]iliil(~il. (■(iiiimc je l'ai dil, inio variauto édifiante de 1 liisl(iir(^ orininaiiv^ : si ('iiicriuo rcroit l'absolution du paj)o, cela s'oxplitpio fort bien, puisffu'il a résisté aux séductions do la Sibylle. Mais la présence même de ce récit dans un roman écrit en Toscane avant la fin du xiv" siècle nous fait remonter, poui- la k\c:onde italienne, à une éporpio bien plus reculée que celle où apjiaraissent (mi All(^mag-n(^ les premières allusions à l'aventure {\\\ Tannhiiuser. Je crois donc, j)our ma part, que la légende, dans sa forme religieuse, s'est constituée on Italie et a de là passé on Allemagne. Dans la version qu'Antoine de La Sale recueillait en 14:20 à Montemonaco, nous voyons, comme dans la chanson allemande, lo jiape refuser rabsoliition au visiletir de la caverne enchantée, son repentir (Misuite. mais trop lard, et lui onvoyoi' {W^ messagers iM.i'Ieiirs de sa grâce, (pii n"arri\-eiil (pra|)i'ès (|iril est l'cnlré

pour toujours dans le royaume déperdition. Seulement la dureté du pape a été atténuée dans ce récit, — soit par Antoine, soit par ceux do qui il la tenait, — avec une visible gaucherie. Elle n'aurait été quapparenle : le pape aurait eu dès le premier moment l'intention de pardonner, et c'est grâce aux machinations de sonécuyer* que le chevalier, se croyant à tort condamné, serait retourné a uprès de la Sibylle -. C 'est avec cette atténuation maladroite que la légende italienne passa en Allemagne, sans doute par l'intermédiaire de la Suisse. Le nom de la Sibylle y fut remplacé par celui d(^ Vénus, et le Venusberg devint longtemps pour les Allemands un objet de terreur et de désir ; seulement, comme je l'ai dit, on ne savait où le placer : on le cherchait non en Allemagne, mais en Italie, peut-être par une vague réminiscence de l'origine de la légende. Quant au héros, sans doute anonyme dans les récits italiens, il reçut le nom de Tannhauser, pour les raisons que j'ai essayé d'indiquer plus haut.

1. Tout le rôle inutile de l'écuvcr a été ajouté pour amener cet incident.

2. On pourrait voir un indice de l'origine allemande du récit de La Sale dans le fait que le héros en est un chevalier allemand ; mais cela peut très bien avoir été ajouté par La Sale qui voulait le reconnaître dans ce Hans van Bramburg qui avait si hardiment gravé sur le mur du vestibule : intravit. D'ailleurs il parle de personnages d'autres nations qui avaient aussi pénétré dans le paradis.

136 LKOENDF.S DT MnVKN AdF.

Esl-cc aussi en Alliiiuiync (iiic lui ajoulr à la légcndo le Irail du l)àfon sec (|ui se couvre de verdure ou de llcnirs ', ce beau symbole qui donne tant de |)0(''sit' au rrcil cl lui a sûrement valu la plus g-rande pari de son succès ? On peut le croire, car il manque dans tous les récits italiens et aussi dans les plus anciens textes allemands. Je ne le crois ])as coijcudaiil. Si muis admettons que la lac^on dont La Sale j)résente le rôle du pape est une attéiiuation voulue, il s'en suit que dans la forme primitive le pape refusait pour de bon l'absolution et était averti ensuite par un miracle qu'il avait eu tort de la refuser. Ce miracle devait être celui que nous trouvons dans les chansons allemandes.le bâton sec qui reverdit ou fleurit, emblème du repentir (|ui ti-ansforme l'âme du pécheur. ConmK» \v dit Dante en son admiraljle style, les prêtres ont Ixmu maudire le pécheur,

Per lor maladizion sï non si perde.

Che non possa tornarVetevno amore, Montre che la speranza ha ftor delverdc -.

Ce qui paraît inipossibh^ aux hommes. Dieu

1. 11 verdoie simplement dans la version la plus répandue, mais dans plusieurs chansons suisses el ilans la chanson nécrlandaisf il porte des Heurs.

iV Viirr,.. c, lit. (. i:;.

peut le faire, voilà ce que signifie ce symbole. C'est la mise en action, sous une autre forme, de la parole évangclique : « Il est plus facile à un chameau de passer par le trou d'une aiguille qu'à un riche d'être sauvé. — Aucun riche ne peut donc être sauvé? — Rien n'est impossible à Dieu, n

Cet emblème du bâton desséché qui reverdit ou fleurit se retrouve dans quelques légendes pieuses; c'est un produit charmant et spontané de l'imagination populaire. Déjà dans Homère, quand Achille jure par le bâton qu'il tient à la main et « qui ne portera plus de feuilles ni de branches et ne reverdira plus, car l'airain lui a enlevé son feuillage et son écorce », il veut certainement dire qu'il ne changera pas plus de résolution que le bâton ne reverdira.

La morale qui se dégage de la forme religieuse donnée à notre légende est une de celles que le moyen âge a le plus aimées, et il l'a souvent, comme ici, appliquée à des histoires auxquelles elle était d'abord tout à fait étrangère. C'est l'idée, éminemment catholique, qu'il n'est pas de si grand péché que Dieu ne pardonne à la confession et au repentir sincère. Les légendes de saint Grégoire, incestueux et parricide, de saint Jean Bouche d'Or, fornicateur et assassin, deRobort le

i;{s I. Kl i F. nui: s m mum:n \(;k

Diublo, cliai'i^r dr Ions Irs ciiiiii-s, de l)i('ii d autres saints, no sont, dans leurs versions médiévales, (lur des illnslralions de celle pensée. Ce <|iii (>st |ni)[»rc à la in'iti-c, ces! l'antap;^onisme (lu'cilt' (".\|trini(' ciilrc riiillcxiliiiilr de l'I^u^lise cl 1 iiiliiiic niiscricdrdc de l)i(Hi. Cet anlajifonisnie ddiiiie au récil son caractère oi'iginal ct tra<^iquo, car ou lie sail au jiislt^ si le liéros est linalenieutpardunné ou s'il sera. i)ai'la i'aule du |)aj)e, damné irréinissihleiiient. Il rentre, il est vrai, dans le paradis inl'ei'ii.d. et seinlile |)ar là renoncer au vrai paradis; mais le miracle du l);\ton peut signifier (|u'il est néatmioins sauvé, et qu'au jugement dernier, quand s'accomplira la deslinéc des hôtes ûo la montau:ne mvsléricuse, il aura la joyeuse surprise de se ti-onvei- rangé à droite, tandis ipK- le i)ape (|iii la It'niéraircmcnt condamné ii-a subir dans r(Mil'ei' la peiin» de sa présomptueuse din'c^é. Il semble cependant (|iic ce ne soit pas tout à l'ait là l'esprit de la légende, et que l'ami de la Sibylle doive, |)ar la damnation, expier sa désespérance, — le seul péché imjiardonnable, car Judas lui-même, s'il s'était sincèrement repenti, aurait obtenu sa grâce, — comme le pape expiera son manque de foi en la eléineiu'e divine.

C'est (Ml Italie (pie la légeii(l(> doit avoir jiris

LA LKf.ENDR DU TANNHAUSF.R 139

cette forme religieuse, qui s'est localisée à la montao'ne de la Sibylle, oîi sans doute on ne logeait d'abord qu'une voyante et non une séductrice. Le voyage de Rome semble l'indiquer: des monts Sibyllins à Rome la route n'est pas longue, et on prétend même que, par un temps clair, on peut, de leurs hauteurs apercevoir le dôme de Saint-Pierre. L'esprit du récit convient au génie italien, et nous avons vu (pie dès le xin*^ siècle, et sans doute môme dès le xm", ce récit devait exister en Italie avec ses traits essentiels. La légende du Tannhâuser, telle qu'elle apparaît en Allemagne au xv'^ et au xvi^ siècles, n'est donc pas d'origine allemande ; elle remonte à la légende du Monte délia Sibilla, dont nous pouvons constater l'existence à une époque bien plus ancienne.

La légende italienne n'est d'ailleurs, nous l'avons vu, que l'adaptation aux idées chrétiennes d'un thème antérieur au christianisme. Ce thème parait de formation celtique, et il a dû être apporté en Italie, avec bien d'autres, des bords lointains de l'océan britannique. Il contient, si on veut le presser, un problème psychologique plus haut et plus vaste que la lutte de l'amour sensuel

140 I.Kr.ENDKS Dl MiiVKN AdF.

<t (le l'amour i»iir, un |)rol)lt''nio (luc \\'agncr louche en passant loisi]!! il nous nionlrc Tannhiiuser, au milieu (l(\s drlices du séjour de Vénus, aspirant à la lutli' <t à la soulTranro humaines. C'est !c prohlrme même du bonheur, que l'humanité, depuis cpi'elle pense, quidle sent et qu'elle songe, se pose toujours et n arrive j)as à résoudre.

Le héros de notre légiMule est accueilli dans un séjour où tous les maux de la terre sont inconnus, où le temps s'écoule sans faire sentir sa fuite, sans amener les dégradations de la vieillesse et la menace, chaque jour j)lus voisine, de la mort, où toutes les jouissances, ici laborieusement conquises, disputées à la souffrance, précaires et fugitives, sont données sans mélange et obtenues sans travail, où l'amour, enfin, « le seul bien d'ici-bas », est à la fois éternel et toujours nouveau. Mais dans ce « paradis », dans cette « terre de la joie », dans ce « pays de l'éternelle ieunesse », il éprouve au bout de quelque temps la satiété de voluptés sans lutte, d'une vie sans activité et sans travail ; il ressent l'impérieuse noslalçie de la vrai(> vie humaine avec ses désirs rarement satisfaits, avec ses peines qui assaisonnent les joies, avec ses efïorts qui donnent du pri.K ;ni\ résultats atteints... Ainsi cr Iionhcnir paiTait

LA LÉGENDE DU TANNHAUSER l4l

que l'àme humaine rêve toujours, elle a beau le construire librement d'après son rêve, dès qu'elle essaie de le réaliser, elle sent qu'elle ne saurait en jouir.

Le sentiment qui est au fond des vieux mythes sur le séjour de la joie sans mélange s'est retrouvé — tant il est vraiment humain — dans l'àme du poète philosophe qui, de nos jours, a essayé, sans recourir à ces mythes et sans les connaître, de donner, lui aussi, un corps à notre rêve de bonheur. Sully-Prudhommc nous montre deux amants, — il a réuni dans son paradis deux êtres qui saimaient sur terre, et cela est i)lus délicat et plus touchant que les amours du mortel, dans les vieilles légendes, avec une déesse ou une fée, — il nous les montre, — en un séjour où est rassemblé tout ce qui ])cut charmer les sens et l'àme, où il n'y a ni douleur, ni fatigue, ni mal d'aucun genre, où le besoin de savoir est satisfait aussi bien que celui de sentir, — jouissant d'abord avec ivresse et de tout ce qui les entoure et de leur amour que rien ne menace plus. Mais bientôt la mélancolie se glisse dans l'àme de Faustus : il ne peut se contenter de jouir sans mériter, sans va- ^oir;ilpenseauxhommes, sesfrères, qui gémissent encore sous le poids de l'ignorance, de la misère, de la douleur et du vice, et, d'accord avec sa

142 i.Kt.K.NDKS i)f M(ivi;n aci;

chère Stella, il ili'iiiaïKJi' à rctoiinicr sur la Icnv, à l'cprcndi'c la .seule vie (|iii conx icniie à lliommo, celle où il y a de la lulle. de relïorl el du mérite.

La vao^uc conception des anciens âges est ici singulièrcmenl ennoblie par inie pensée où ont passé le sonfllo de la philosophie idéaliste et la llammc de la cliai'ilé cIun'I iciine ; mais elle est essentiellement la même, e( fllc ré|)(ind à lélernelle antinomie (pii l'ail le fond de la nalure humaine. Elle semble au jnemicr abord bien pessimiste ; à la méditer, elle apparaît consolante. Elle nous réconcilie avec notre destinée en nous montrant que cette destinée nous est imi)oséc par noire nature el cpie nous en rêverions vainement une autre taid (|ue nous nai'derons cetli' nalure, dont nous ne pouvons nous défaire^ sans cesser d'être nous-mêmes. Elle nous fait accepter les fatigues, les incertitudes, les soulïrancc;s, la vieillesse, la mort, comme les données mêmes de notre condition ; (die nous rend j)lus précieuses les joies que nous arrachons à tant de menaces ; elle rehausse, enlin, en lujus le sentiment de notre dignité : méritant sans cesse i)ar refîort les biens que nous pouvons all(Mndre, nous nous sentons supérieurs à ce (pie seraieni des l)ienIieur(Mi\" aux(piels la félicili'' loinherail du cii'l loiilc \)\-r\r vl

toujours renouvelée, sans qu'ils lissent rien pour la conquérir par eux-mêmes.

Cette idée si profonde, où se mêlent dune façon si poétique renchantement de l'espérance et le désenchantement de la réflexion, n'est à vrai dire que suggérée par le vieux conte, elle n'y est pas nettement indiquée, car il fait rentrer le héros, et pour toujours, dans le paradis qu'il a quitté. Encore moins a-t-elle pu être celle des premiers mythes, d'où ce conte s'est peu à peu développé, et qui ne connaissent pas même le retour passager du héros. A l'origine, il s'agissait sans doute simplement de la possibilité pour l'homme d'arriver, même avant sa mort, à la félicité dont quelques héros jouissent, après la mort, dans la « terre des bienheureux ». Plus anciennement encore, cette terre de la mort, devenue la terre de l'immortalité, n'était que le reflet du vague rêve qui se levait dans l'âme enfantine des premiers hommes pensants lorsqu'ils vo^'aient le soleil disparaître derrière une montagne ou, au bout de l'horizon, se plonger dans la mer. Ils imaginaient le pays mystérieux où l'astre séjourne jusqu'à ce qu'il reparaisse de l'autre coté du ciel ; ils se plaisaient à y voir un monde enchanté, d'où l'astre éternellement jeune ressortait chaque jour aussi brillant, et où peut-être était réalisée cette

144 i.k(;i:m)i:s di" movkn \i,i

félicité pai'faitr (|iii ne se Iroiivc |ias sur la fcii'C. Gcsl ainsi (iiio les révcs des vieux àt^cs, passant (le lieux en lieux, cl dr L;(''nr râlions en générations, se colorent des pensées cliantifeanles des époques, des races et des ])atries qui se les Iransmetlciil. l/aiilii|iic (I I I('S|)(''i-i(' 1), la terre ([iie le soleil visite au (l(>là des mers du eoucliant. esl de\('iiue le pays féeri(|ue, |)('uj)lé de fenuncs dune incomparable el élei'lielle l)eaul('-, nii résilie la félicité SanS mélan"-(\ Des mortels v snnl allés, et loiien a vu revenir vivants (|iiel(|ues-uiis(|ui y sont retournés pour toujours. Ailleurs. cCst dans une de ces moidatînes (|iii seinhieiil foi-mer la harriî're de rempire iiocliiriie du soleil, i|ii on a plaré le j)alais de réternelle jeunesse, i.i' ( lu-istianisme est venu : lEglise voit dans cv faux j)ara(lis un véritable enfer, et refuse d'absoudre le téméraire (pii assure y avoir péiiélii'' ; mais je peujjle croit <pie Dieu aurait iiardoiim'' à ci'liii (|u"a égaré le rêve iiidoiuplahie du boulieiu'. l'A le j)oMc philosophe de nos jours ne trouve (pu' vanité dans le rév(^ lui-même, tandis <pie pour le ilramaturge la lutte entre leider et le paradis devient la lutte entre deux formes de lamour... C'est toujours, sous des mas(pies diiïérents, le même visage qui nous aj)paraît, le même sphinx qui nous fascine. Nous voudrions accorder les joies éphémères de

LA LÉGENDR OU TANNHAUSER i4u

la vie avec une félicité plus parfaite et plus durable, la jouissance avec la noblesse morale, l'amour pur et dévoué avec la volupté aux appels puissants, et, ballottés entre nos inconciliables désirs, nous écoutons avidement et nous écouterons toujours les contes qui nous parlent, fût-ce pour nous faire frémir, de mortels comme nous qui ont pénétré, vivants, dans le monde de nos rêves et qui, revenus un moment parmi les hommes, ont pu leur en révéler quelques secrets.

Page 1