‹ Légendes du Moyen âge. Par Gaston ParisChapitre 15 sur 51 · Pitre, Canti popolari siciiiani, II · texte numérisé non relu

Pitre, Canti popolari siciiiani, II

154 LlidKNDF.S Dr MOYKN A(;i:

colto mrmc h'-jj^oiulo (où sesl iiilrodiiil à tort \v nom (II' Joseph, cniprunlé ;ui coiilo j)o.slérieur dont nous allons parlon (pii se Iimmivc dans un récit j)()pulairc recueilli an wn*' siècle par un auteur allemand, mais daprès les dires de Vénitiens, et où on voit Josej)h à Jriiisalcni, dans une crypte, n'ayani diiiil rc occnpal imi (|iii' de frapper de sa main conlri' le niiii' ri qnel([ucl'uis contre sa poitrine '.

C'est encore, >i nous ne nous trijnipons, la même légende (pn' se retrouve an fond du curieux récit où, pour la ])remière fois avec une date certaine et des traits précis, a[)paraîl, sinon le Juif Errant, au moins un témoin immortel de la passion. Le célèbre moine de Saint-Alban. Matthieu Paris, raconf(^ rpien Tannée lii^ un arciievè([ue d'Arménie vini en Ang-leterre, et (pie, cnlrt^ autres merveilles qu"il raconta de son pays, il paria « de ce Joseph, dont le nom re vient sou vent dans l'entretien des hommes, qui fut présent à la passion du Seigneur, lui parla, et vil encore, en témoignage de la vérité de notre foi. » L'archevêque assura (pi'il connaissait ce Joseph, lequel avait mangé à sa table peu (!•' temps avant son départ, et il

1. Droschcr, De duohits Icslibiis vivia pii.sslonis (lominicu'. .liMia, 1(J68, S ■'* ; M;if,Niiii. Causeries el MriHliili(nts^ I. 1, l>. loi.

LE JUIF ERRANT i:>5

raconta son histoire. « Au temps du jugement du Christ, cet homme, appelé alors Cartaphilus, était portier du prétoire de Ponce Pilate. Quand Jésus, condamné et entraîné par les Juifs, franchit la porte du prétoire, Cartaphilus le frappa du poingdans le dos avec mépris, et il lui dit en ricanant : Va donc, Jésus, va plus vite ; pourquoi es-tu si lent? Et Jésus le regardant (Tun front et d'un œil sévère lui dit : Je vais, et toi, tu attendras que je vienne. C'est comme s'il avait dit, dans les termes de l'Evangéliste : Le Fils de l'homme s'en va, comme il est écrit; mais toi, tu attendras son second avènement. Donc, d'après la parole du Christ, ce Cartaphilus attend. Il avait environ trente ans, au temps de la passion du Seigneur ; chaque fois qu'il arrive à cent années révolues, il est pris dune maladie qui semble incurable, il tombe dans une sorte d'extase, après quoi il guérit et il revient à cet âge qu'il avait l'an où le Seigneur fut mis à mort... Il a été baptisé par Ananias, le même qui baptisa Paul, et il a reçu le nom de Joseph... Il iiabite d'ordinaire les deux Arménies et d'autres pays de l'Orient ; il vit au milieu des évoques et des prélats. C'est un homme religieux, de vie sainte ; ses paroles sont rares et circonspectes ; il ne parle que quand des évèques et des personnes religieuses le lui demandent. Il

raconte alors des faits de ranti(|tiité et des circonstances de la passion... et cfl;! sans risée et sans paroles frivoles, car il est d'oi-dinaire dans les larmes... On vient le tronver de |»ay> lointains pour jouir de sa vue et de son entretien ; s il a affaire à des hommes respectables, il répond à toutes les questions quOn lui pose. Il rcluse d'ailleurs tous les présents qui lui sont offerts, content d'un vêtement et d'une nourriture simple. Il met toute son espérance dans ce fait qu il a péché par ignorance. » Quelques années plus tard le frère de rarchevèque vint à son tour en Angleterre, et les moines qui l'accompagnaient « assurèrent aussi qu'ils savaient d'une façon indubitable que ce Joseph, qui a vu le (Christ prêt à mourir et qui attend son retour, vit encore à sa manière habituelle. »

L'archevêque arménien alla aussi à Cologne. En allant ou en revenant, il s'arrêta, pendant le carême, chez l'évêque de Tournai, et là il raconta de nouveau son historiette, dont nous trouvons une variante dans la Chronique en vers de Philippe Mousket, qui écrivait à Tournai vers 1:243. Le récit de Mousket est donc indépendant de celui de Matthieu Paris, bien (|u il reniunle à la même source. « L'archevê(|ue , dit-il, raconta ([M il avail vu un liuninie (jui as.sislail au cruci-

LF. JUIF ERRANT ITjT

fiemont de Dieu. Quand les perfides Juifs emmenèrent Dieu à la mort, cet homme leur dit : Attendez-moi, j'y vais aussi, voir mettre en croix le faux prophète. Le vrai Dieu se retourna, et le regardant, lui dit : Ils ne t'attendront pas. mais toi tu m'attendras. Et en effet il attend encore ; il n'est pas mort depuis le temps. Tous les cent ans on le voit rajeunir. On raconte qu'il fut baptisé par Ananias : ainsi il pourra amender ses torts. Il ne mourra pas jusqu'au jour du Jugement. ))

Ces deux textes (qu'on peut lire l'un et l'autre dans Grfcsse, p. 1:22 ss.) donnent lieu à plusieurs observations. Ils ont cela de commun que des paroles dites par le héros du récit au Christ sont reprises par celui-ci et deviennent le texte même de sa sentence. Mais ces paroles ne sont pas les mêmes. Chez Matthieu Paris, Cartaphilus dit à Jésus : « Va, marche, » et Jésus lui répond : « Je vais, et tu attendras que je vienne. » L'homme de Mousket dit, bien plus innocemment, aux Jin'fs qui vont crucifier Jésus : « Attendez-moi, » et Jésus lui dit : « C'est toi qui m'attendras. )> La seconde version paraît altérée ; pourquoi cette curiosité aurait-elle été seule punie, et non l'inhumanité des Juifs ? Les deux versions ont en commun, dans les paroles de Jésus, le mot : « Tu

Inf^ I.F(.F.M)F,S Dl MnVKN MlR

m'attendras, » (>t c'ost sur celle altenle que porte tout le récit.

Au reste, Cartaj)liilus (((ue Mouskel ne nomme pas) n'est pas Juif; eu sa (|ualilr (remployé de Piiale, il faut bien plutôt le considérer comme un l'oniaiii. Son nom est bizarre. On en a proposé ' une explication fort injifénieuse : xioTa^O.o; siu^nifie en grec « très cher, bien-aimé, » et sous ce nom il faudrait simplement rcM-onnaftre le disciple « que Jésus aimait. » \)r lui, (mi effet, Jésus dit à l^ierre, dans lévangile même attribué à ce disciple (Jean X\l. ii) : « Si je veux qu'il reste jusqu'à ce que je vienne, que t'imj)orte? Sur (juoi il se répandit parmi les discij)les un bniil, que ce disciple ne mourrait pas. » 11 est difficile de méconnaître un lien enlre ces paroles du Christ cl celles qu il adresse à ('arlaphilus : « Tu attendras jusqu'à ce que je vienne. •! .Mais quel est ce lien? Une autre parole de Jésus, recueillie dans les trois évangiles synoptiques avec de minimes différences, dut aussi frapper lima- '•inalion : « Je vous le dis en vérité, il v en a, |)armi ceux qui sont ici devant moi, ([ui ne goù- Im-ont ])as la mort avant d ;iv(iii- vu le l'ils de Ihomme venir dans sa royauté » (^.Mallli. .W'I, ÛH), ou (' d'avoii' \n la royaiit('" de l)i(Mi » ij.ue l\.

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