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LE JUIF ERRANT ITjQ
27), OU « (l'avoir vu la royauté de Dieu venue dans sa puissance » (Marc IX, 1). Quand les faits eurent démenti le sens le plus naturel de ces paroles, la croyance populaire dut chercher à les justifier néanmoins : on supposa que certains témoins de la vie du Christ avaient été miraculeusement soustraits à la mort. On put regarder cette destinée soit comme une récompense, soit comme un châtiment, et de là vient qu'on l'attribua soit au disciple bien-aimé, à qui elle semblait d'ailleurs clairement prédite, soit au contraire à un homme coupable d'une offense particulière envers le Christ. Les récits relatifs à l'immortalité de saint Jean sont connus. En Fan 16 de l'hégire, le chef arabe Fadilah rencontra un vieillard qui lui dit que par l'ordre de Jésus il restait en vie jusqu'à son avènement : il s'appelait Zerib, fils d'Elie^. Entre la légende du disciple bien-aimé et l'histoire du châtiment do. Malc, qui avait frappé le Sauveur, le bizarre récit de larchevèque arménien sur Carlaphilus semble luie transition ou l)lutôt un compromis : ce qui relie clairement Cartaphilus à ÏNIalc, c'est la mention du coup qu'il donna à Jésus ; d'autre part son nom, la sainteté et la douceur de son existence l'en séparent nettement. Peut-être faut-il encore compter, parmi 1 . Tiraessc. p. 76.
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les porsonnaços qui onl concouru à la formation (lu ly|)c (le Carlapliiliis-Joseph. Joseph d'Arimallii(\ maintenu niir.'iculciisemonl l'ii vie, <rapr('S luir ir-LTcnde ancienne, dans la i)ris(in (tù l'avaient jflr les Juifs.
Au reste, il est malaisé de faire la part de la tradition el de linvention dans le récif de Tarclievéque arménien, .yjoutons qu'il fid transmis par interprèt(\ et peut-être le truelienienf d(^ larchevèipie, le chevalier dAntioche qui rapportait ses paroles en français (lingua gallicana) , s"est-il amusé de la crédulité de ses auditeurs. Il est curieux (jue Matthieu Paris parle de la légende comme si, avant l'arrivée de l'archevêque, on l'eût déjà connue en .Vnglcterre : « On l'interrogea (lil-il. sui- ce Joseph dont le nom revient si souvent dans l'entretien des hommes... » Mais ce n'est sans doute là qu une j)rétention du moine anglais, pour ne pas paraître avoir ignoré une chose si merveilleuse. Il est certain f[u"avant lui il nesl fait nulle jtart in(Mifion d(^ ce |)ersonnage et de son histoire. Ce qui donne lieu de soupçonner la sincérité de rai'elie\(''(|ue arménien, c'est que ni en .Vrménie ni dans aucune autre parli(> d(> rOrienl chrétien, on ne rencontre, que nous sachions, la nioindi-e trace de la légende qu'il déhiiail avec laiil d assurance, à moius qu'on ne
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regarde l'histoire, citée plus haut, du Joseph gardé dans une crypte à Jérusalem comme étant réellement orientale; mais comment n'en trouverait-on aucune mention plus ancienne ? En Occident même, elle ne sortit pas des livres du chroniqueur anglais et du rimeur wallon, et pendant des siècles on n'en rencontre plus aucune mention. Les mystères tlu moyen âge, qui ont mis en scène, avec tous les détails du récit évangélique de la passion, les légendes qui s'étaient groupées alentour, ignorent complètement celles de Cartaphilus ; elle est également absente des compilations mêlées d'histoire et de fable, notamment de l'immense ouvrage de Jean d'Outremeuse, où ont trouvé place presque tous les contes de ce genre connus du moyen âge. Ni les prédicateurs ni les poètes n'y font la moindre illusion ; les artistes ne l'emploient pas dans leurs compositions peintes ou taillées. Il faut arriver au commencement du xvii*^ siècle pour voir reparaître une histoire aniilogue ; mais, cette fois, reproduite dès son début avec prédilection par l'imprimerie et l'imagerie populaires, elle eut tout de suite une vogue qui-n'a pas encore pris hn.
La Inbliograplue îles plus anciennes éditions
1G2 LKr.ENDES \)V MOYEN M. F.
de \ixlielalion merveilleuse (ïun Juif appelé Ahasvéj'us a ét6 dressée j)ar Gr.esse (j). 101 ss.i avec un désordre qui fait nailn- de j^^raiids soupçons d'inexactitude. L'édition (ju'il |>lacf en léteestdc Leipzig-, 1G02, in-4°, mais clic jiorte sur le litre : Neulich gedruckt zu Leyden. (ir;osse cite avec doute une édition de Leide. 1C02. (|ui pourrait donc être la première, mais il en mciilinniie sans réserve dubitative une de liautzen, IGOl ; il en signale plusieurs autres de 160:2 (^t 1604. Personne n'a contrôlé ces indications confuses. Gnesse emprunte d'ailleurs le texte de la lettre qui est la partie essentielle de ce livrcl à une édition où l'auteur de cette lettre signe Chrvsostomus Dudulœus et date de « Rcfcl (Hevali, le l'"'' août 1613, » tandis que dans la bibliographie il ne fait apparaître ce nom qu'en !619. et que d'autres en reculent la première apparition jusqu'en 1635. Il a dû d'aUleurs exister de cette lettre des éditions isolées. Quoi qu'il en soit, toutes celles que nous avons se ressemblent par le fond, qui est en abrégé le suivant :
« Paul d'Kitzcn. docteur de la sainte Écriture et évèque à Schleswig, a raconte à plusieurs personnes que dans sa jeunesse, après avoii' étudié à A\'iltcnberg, étant retourne en 1547 chez ses parents à Hambourg, le dimanche suivant, à l'église, pendant le sermon, il remarqua un homme d'une haute taille,
aux cheveux longs tombant sur les épaules, debout, pieds nus, en face de la chaire, qui écoutait le prédicateur avec grand recueillement; et chaque fois que le nom de Jésus était prononcé, il s'inclinait très bas avec grande humilité, frappait sa poitrine et soupirait. Il n'avait pas d'autre vêtement, dans cet hiver très dur, que des chausses tout à fait déchirées au bas, un pourpoint serré par une ceinture et tombant jusqu'aux pieds; il semblait avoir cinquante ans. Plusieurs personnes qui étaient là se sont rappelé avoir vu cet homme en Angleterre, France, Italie, Hongrie, Perse, Espagne, Pologne, Moscovie, Livonie, Suède, Danemark, Ecosse et en divers autres lieux... Paul d'Eitzen l'ayant trouvé après le prêche, lui demanda qui il était et depuis quand il était dans cette ville. A quoi il répondit très modestement et dit qu'il était Juif de naissance, qu'il s'appelait de son nom Ahasvérus, qu'il était cordonnier de son métier, qu'il avait assisté de sa personne au crucifiement et à la mort du Christ, que depuis lors il était resté en vie et qu'il avait parcouru bien des contrées; à l'appui de quoi il raconta beaucoup de circonstances de la passion du Seigneur. A de nouvelles demandes il répondit qu'au temps delà passion il étaitétabli à Jérusalem, et que. tenant avec les autres Juifs le Seigneur Christ pour un hérétique et un séducteur du peuple, il avait fait son possible pour qu'il fût exterminé. Quand Pilate eut prononcé la sentence, sachant que le condamné devait passer devant sa maison, il courut en hâte chez lui, dit à ses gens de venir voir, et, prenant son petit enfant dans ses bras, vint se
\(>'t I.Ki.l.Mih^ Ul MOM.N Ai.K
placer (k>v;uil sa portt*. IJ»<in(l (".lirist, porlaiit sa lourde croix, arriva la, il s'appuya pour se rrposor a la maison du cordonnier et s'y ari'èla quelijue peu. mais lui, par colère et mauvais vouloir el pour s'en faire gloire auprès des autres .luifs. chassa le Seigneur Christ et lui dit île s'en aller ou il devait aller, sur (|uoi Jésus le regarda (ixenient el lui adressa ces paroles : Je m'arrêterai et me reposerai, mais toi tu marcheras juscju'au jugement dernier. Aussitôt il mit son entant a terre et ne j)ut rester là plus longtemps. Il suivit (.hrist et vit toute sa passion. Ensuite il lui l'ut iinpossiltle de retourner a Jérusalem, il se mit à parctuirii' le monde, et ne revint i[u'après beaucoup d ;iinires dans sa ville natale, où il trouva tnut detruii et ravagé... Huant aux intentions de Dieu en le laissant ainsi misérable dans ce monde, il n'en peut croire autre chose, sinon ijue Dieu veut peut-être garder jusqu'au jugement dernier un témoin vivant contre les Juifs et les incrédules... Pour lui. il accepterait volontiers (jue Dieu (lu ciel le relirai de cette vallée de misère. Il lut eii^iiile interrogé par des personnes savantes, qu'il remplild'admii'alinn |)ai' les ivponses au.x questions (|u"on lui fil sur ce qui s'était passé dans le pays de l'Orient après la erucilixion du Seigneur... Ouant a sa manière de vivre, il se tient très tranquille et réservé, il ne |)arle guère que pour répondre aux questions (ju nii lui lail ; (piand on l'invitait à diner, il mangeait peu et sobrement; il est toujours pressé, ne icste jamais longtemps au même endroit : à Hambourg, Dantzig et ailleurs on lui a (iffiM'l (l(> Tai-gciit. mais il ne pi'enait guère
plus de deux escalins, et il les distribuait aussitôt aux pauvres, disant qu'il n'avait besoin de rien, que Dieu pourvoyait à ses besoins, car il s'était repenti de son péché, et Dieu lui pardonnerait ce qu'il avait fi\it par ignorance. Pendant tout le temps qu'il a passé à Hambourg et à Dantzig on ne l'a jamais vu rire. En tout pays où il est venu, il en parlait le langage. De beaucoup d'endroits, proches ou lointains, les gens sont venus à Hambourg ou Dantzig pour le voii-. 11 ne pouvait entendre blasphémer ou jurer par la passion de Dieu, il s'indignait alors amèrement. »
Cette lettre, s'il faut en croire certaines indications, date de 1S64; mais nous ne voyons nulle part aucune raison de croire qu'elle ait été publiée avant le commenceifient du xvn® siècle. Elle paraît être anonyme dans les premières éditions du livret où elle est insérée ; plus tard elle est signée d'un certain ((ChrysostomusDudul?eus,Westphalus, » parfaitement inconnu. Paul d'Eitzen, qui doit à cette lettre une célébrité que ne lui aurait pas assurée la part qu'il prit aux luttes religieuses de son temps, était un fervent disciple de la Réforme. Après avoir passé son doctorat à Wittenberg en 1546 sous les auspices de Mélanchthon, il devint en 1562 prédicateur (et évéque?) à Schleswig, donna sa démission en 1593 et mourut le 23 février 1598 '. Le récit qu'on met