‹ Légendes du Moyen âge. Par Gaston ParisChapitre 35 sur 51 · Les Mille el un Jours, conies persans... suivis déplu · texte numérisé non relu

Les Mille el un Jours, conies persans... suivis déplu

2i6 i,Kr.EM)i;s dl movkn a(.i:

ColLc fahic se trouve dans VAmuir i Suhaili, rédaction jXTsanc du Knlilah et Dimnah, célrhro roman dOri^iiK^ sanscrite, traduit en |)(Idvi. de là on syriacjue, en arabe, et dans nn hès j^rand nond)re de langues de l'Asie et de llCurope : «die n'était pas dans 1 original arabe, ni clans la rédaction persane j)lns ancienne où a puis('' l'autctu' de \'An\)ùr i Suhaili, ni même peut-être dans le texte ])riniitif de ce livret Ce n'est pas là assurément, une présomj)tion en faveur de son antiquité. On a fait remarquer, il est vrai, (pic l'idée fataliste (pu y est exprimée se retrouve, également rapportée à des oiseaux, dans un conte dont l'origine indienne est certaine et dans le texte sanscrit de l'original du Kalilahel Dimnali-, mais je ne pense pas que cela prouve que notre conte, dont la plus ancienne rédaction (celle du Barlaam grec) remonte si haut, soit une altération de celui (pi on vient de lire, qui n apparaît qu à une époque fort récente^.

sieurs autres recueils de contes traduits des langues orientales, nouvelle édition, par A. Loiseleur-Deslongchamps (Paris, 1838), p. 448.

I. Voy. Benfey, Punlschatanlrn, t. I, p. 291. Je ne puis, naturellenjent, entrer dans le détail de toute celte recherche.

1'. Benfey, Panlschatanlva, t. I. p. 380.

3. Dans le récit dlbn Chisdai (d'après l'indication de Jl. Israël Lévi) se ti'ouve un passage (pii rappelle le conte de VAnvdr i Si//i(iili. L'oiseau van la ni les trois secrets qu'il sait, l'homme lui dit : « S'ils sont, si précieux, comment ne font-ils [)as empêché d'être pris ■? — C'est, » répond

11 me paraît biea plus proijable que ce dernier provient d'un mélange de l'histoire de l'oiseau donneur d'avis avec une autre histoire relative à un oiseau montreur de trésors. La question ne se déciderait que si, comme on peut fort bien l'espérer, on retrouvait notre conte même dans la littérature sanscrite *.

On peut dès à présent affirmer que les trois préceptes de l'oiseau, plus ou moins altérés ailleurs, sont donnés dans le roman grec sous une forme très voisine de l'original. On v reconnaît une symétrie qui est troublée dès qu'on en modifie un, et qui devait s'exprimer, dans la langue primitive, par des mots mieux faits que ceux du grec pour la mettre en pleine lumière. Voici comment on peut les traduire tels qu'ils étaient sans doute en sanscrit :

Ne poursuis pas iinatliiiQible.

Ne regrette pas l'irrécouvrable.

Ne crois pas l'incroyable.

l'oiseau « qu'il était décidé que j'aurais ce sort ; et ils me sont encore fort précieux, puisqu'en te promettant de te les dévoiler, j'espère que tu me laisseras aller et qu'ainsi ils m'auront sauvé. » — La coïncidence, on le voit, peut fort bien être fortuite.

1. On trouve une sorte de parodie de notre conte dans une fable qu'on peut appeler les Trois Vérités du Loup, et qui apparaît d'abord dans le « Romulus de Marie de France » (ilervieux, les Fabulistes latins, t. II. p. S74 ; cf.

248 lk(;em)ES i>r M(ivi;\ a<;k

Telle est la sagesse du petit oiseau, et elle uest pas si banale, ni surtout si aisée qu'elle en a lair. Le troisième précepte est le foiulcmenl de la erilitjue ; \r premier est peiil-étre celui de la philosophie, si on l'applique aux choses de l'esprit; si on ra])pli(|iie. ain^i (pie le second, aux choses du cœur, il jieiil doiinei-. sinon le bonheur, au moins labsence de touinienl. Mais, ô j)etit oiseau, que le second est facile à donner et diflicile à mettre en praliipie, el comme on voit bien que dans votre léger corps emplumé ne bat pas un cœur pareil au nôtre ! Qu'avons-nous donc à regretter, si ce n'est l'irrecouvialile? Nos pleurs, dites-vous, ne nous h' rendront pas? C'est poiucela que nous les répandons, c'est pour cela que la source n'en tarit i)as, et est toujours j)réte à jaillir, car chaque heure nous enlève ce qu'aucune ne nous rendra. Heureux cependant, vous dites vrai, les hommes qui marchenl dioit, regardant devant eux, sans traîner i)énibleinent le fardeau toujours alourdi du passé, sans demander à l'avenir plus (pi il ne i)eul donner! Heureux,

Marie de France, t. II, p. 324. et lu jolie fable latine rytliniiqne (Jans llervieux,|). 47o). .Mlieiirs. il s'agit d'un renard (l'auli. t^c/iimpf u?i(/ Kriisl. n" 381). ete.j. Le loup est aussi devenu un renard, et la fable a perdu son sens premier dans Odon d(; Slierringtun. ii° I.XXIll dlervieux, p. Ci^G ; cf. Libvode los Oalos, w 4',)J.

LE LAI DE l'oiselet 249

autant que peuvent l'èlre ceux que Prométhée a laçonnés avec de l'argile trempée dans des larmes !

De toutes les versions orientales que nous avons examinées, deux seulement ont pénétré en Europe au moyen àg-e, celle de Barlaam et Joasaph et celle de Pierre Alphonse. La première s'est transmise de livre en livre sans grande altération'; la seconde a eu un développement plus intéressant.

1. Le roman grec a étù traduit en latin, sans doute vers le XI" siècle, sous le titre de Barlaam et Josaphat (le nom de Josaphat, connu par la Bible, remplaçant celui de Joasaph). De cette traduction latine, généralement fort exacte, dérivent diverses versions dans les différentes langues de TEurope, dont je n"ai pas à parler ici, lum plus que des compilateurs qui, comme Vincent de Beauvais ou l'auteur de la Legenda aurea. ont inséré, sous une forme plus ou moins abrégée, le texte latin tout entier. Mais je mentionnerai quelques recueils latins où notre conte a été admis isolément sous la forme qu'il a dans le Barlaam. parfois seulement un peu altérée. On le trouve ainsi dans Jacques de Yitri (ms. latin de la B. N. 17509, f. 30 d, où me le signale mon ami Paul Meyer) [cf. The Exempla of Jacques de Vifrij, edited by T. F. Crâne, p. 10 et p. 145], dans un manuscrit qui contient les apologues d'Odon de Sherrington (Hervieux, les Fabulistes latins, t. II, p. 195), dans les Gesla Bomanorum (éd. Oesterley, n» 167), dans la Scala Celi. de Jean Junior (éd. d'Ulm. 1480, î° 16, v) etc. Le Dialof/iis Créât urarum de Nicolaus Pergaminus se borne (éd. Graisse, p, 100) à y faire une rapide allusion. Je ne connais pas. en français, de version isolée de notre conte d'après le Barlaam. mais on en a publié trois en allemand, l'une de Boner, l'autre attribuée au Stricker.

230 LKGENDRS 1)1' MOYRN AGK

Dfux versions IVançaises en vers île l'ouvrage; (lu convorli espagnol ont été faites à la lin du xn" ou au commenccnienl du xiii* siècles; toutes deux ont été imprimée», d une layon plus ou moins satisfaisante. La première donne de notre conte une traduction fidèle, sans addition ni ciianirement notables. Les trois « manii-res de savoir » (|u enseigne l'oiseau y sont ;iin^i fornmlées :

Ne croi jjas quant que tu orras; Garde bien ce que tu avras, Par pramense nel perdre pfls ; Ne trop ne soies confondu Por nule rien qu'aies j)erdu '.

I^autre traducteur, ici comme en d'autres cas, procède plus lihi^'inent. Dès le début, il nous présente le propriétaire du jardin (quidam, dans

la Iroisit'iiic anonyme, (lu'on trouvera toutes indiquée.-? ou reproduites dans Gœdeke, Dus deuslche MiltclaUcr[\}. 640. 650, 671). Les dérivations du Barlaam se distinguent au preniier coup d'ceil de celles de la Disciplina en ce qu'elles l'ont de l'oiseau un rossignol, au lieu (pie les autres ne le nomment pas (dans la version du Stricker, cependant, il s'agit d'une alouette). La version qui se trouve insérée flans le recueil italien du l'iovano Arlollo (Ristt'lhuber, les Contes et Facéties d'Arlolto, w" XX.XVIll p. 63; parait avoir puisé à diverses sources. Je ne sais d'où provient la version en ancien français qui est insérée dans le poème [«artielleinenf inédit du Donnei des Ainanz [voyez Ro ma nia, t. XXV].

1. Le Casloiemenl ou Inslruction d'un père à son fils, I)ul)lié i)iir TJarbazan. Nouvelle édition, par M. Méon, Paris, -■■lUCCCVlli, p. 14->.

le latin, uns preudom dans la première traduction') comme un « païsant ». Il nous dépeint avec complaisance le charme du chant de l'oiselet ; il ajoute le détail que l'oiseau se prit au lacs quand il revint dans le jardin; il insiste plus sur les marques de douleur données parle vilain, qui frappe ses deux poings lun contre l'autre, pleure des yeux, soupire du cœur, bat sa poitrine et tire ses cheveux ; en revanche, il omet, et bien à tort, l'opposition relevée par l'oiseau entre son propre poids et celui qu'il avait attribué à la prétendue pierre précieuse, etc.. Voici les trois « manières de o-rant sens » qu'enseigne l'oiseau :

L'uRS des sens qu'apprendre le dei Est tels que tu ne creies pas * A tos les diz que tu orras ; L'autre si est que tu avras Ce que toens iert, ja n'i faldras ; Li tierz que ne deis pas plorer Ne ne te deis desconforter Se perdu as aucune ri'e/t-.

Il faut remarquer ici que le second des avis est visiblement mal traduit. Le latin donne : Quod

1. Il faut cependant noter que la première traduction l'appelle plus loin le « vilain », comme d'ailleurs Pierre Alphonse le désigne par le mot « rusticus. »

2. Le cliastoiement d'un père à son fds, traduction en vers de l'ouvrage de Pierre Alphonse, Paris, MDCCCXXIV, in-12, p. 134.

lioiiii csl scuijicr habc^ ; cela iiiaii(|in' un peu de cl.uié, mais lo j>rcniior traduclciir a assuiriiiciit mieux saisi en traduisant : « (larde bien ce (jue tu auras. »

De même que le conte du /yrt;'/fl(/;«, celui de la Disciplina a été séparé «le louvraL^e où il se trouve et recueilli isolémenl. Il est inutile d insistersur les recucMls latins où il est ainsi inséré-; mais il fani diiT im mot du o-faciciix pclil ])()('me de Juhn Lvdualc. nioiiie anglais du xiV siècle, The C/iorle and llie liivd. lA-duatc dit expressément qu il Iradiiil i\'ty\ivhs\xnpaun/let (cest-à-dii-e lui pclil livre) français (piil vient de lire. On a dil à tort que la source île Lyds^ate était notre lai; il ne la certainement pas connu. Il a jxiisé dans une Iradiiclioii française de Pierre Alphonse, mais il est impossihii- de savoir si les cliant^-emcnts considérables qu on relève dans le détail

1. Il est fort i)o.ssiblc que le tiaducteur ait eu sotis les yeux un manuscrit ([ui donnait ii-i habebis.

2. Notons seulement le recueil des fables ésopiques de Camorarius. n» 261. Camerarius a enfermé les li'ois avis de l'oiseau dans cet hcxamctie concis :

Crede parum, tua serva. el quœ periere rellnque.

C'est la fable de Camerarius que \\m-\\\\nî[\yemlunm>il}i, IV, 3i) a traduite en aliiMnand. .\ la Discijiliiui se rattache aussi la version de Mans Saclis idrint je ne connais d'ailleurs que le début cité i)ar Schniidh. bien qu'il fasse de l'oiseau un rossignol. C'est aussi le récit de Pierre Aljjhonse (ju'on retrouve en espagnol dans le Librit de los Ejcmplos, II" fb'i.

sont de lui ou de son modèle ; on peut cependant remarquer que beaucoup d'entre eux rentrent dans le style habituel de l'auteur^ Voici les trois avis de l'oiseau :

Yeve net of icisdom to hastij credeiicc

To evenj talc nor to eche tyding...

Désire thou nott be no condicioun

Thing which is impossible to recure- ...

For tresaure loste make nevcr togret sorrowe

Wliicli in no icise may not rccovcred be'^.

Le petit poème que je réimprime procède évidemment aussi du récit de Pierre Alphonse, bien qu'il y soit changé au point dy être transformé presque complètement. Il se rattache à cette forme du récit, et s'écarte de celle que nous offre Barlaam par destraitsincontestables.DansPierre Alphonse et dans le lai, un vilain (rusticus) est propriétaire d'un jardin où l'abondance des sources et la frai-

1. Il est possible que Lydgate n'ait pas eu d'autre source que la première de nos versions françaises de Pierre Alphonse. 11 est remarquable qu'il emploie pour désigner la pierre précieuse le mot de jagonce, qui se trouve dans cette version et qui est également inconnu à la seconde et à notre lai.

2. Cet avis ne répond bien ni à celui du latin iQiwd tiium est semper haOe), ni à ceu.x qui hu correspondent en français ; il rappelle au contraire le premier avis du Barlaam, mais ce n'est peut-être qu'une coïncidence fortuite.

3. A Sélection of Ihe minor poeins of Dan John Lyclyate, éd. by J.-O Halliwell (London, Percy Society, 1840), p. 179.

2at LKOENDES DV MOYRN AGE

cheur do la végétation allironl dos niasses d'oiseaux ; rion do pareil dans Darlanm, où un oisoleur de profession prend un rossignol, évidemnicnl dans le bois. Sans insister sur d'autres difîérences, remarquons seulement que des trois sens de l'oiseau, les deux qui coïncident dans la Disciplina et Barlaam (voyez ci-dessus) se retrouvent dans le lai, le premier sous imc forme modifiée, le second plus semblable à \a Disciplina qu'à Barlaayn (Ne crois pas tout ce qu'on te dit), et que le troisième dans le lai est, au moins pour le fond, celui de Pierre Alphonse cl nullomont celui do Barlaam. C'est donc dans la Disciplina clericalis qu'est la source du Lai de l'Oiselet.

La question est de savoir si cette source a été directement utilisée. L'autour du lai a-t-il travaillé d'après le texte latin ou a-t-il fait usage dune de nos versions françaises ? La première version suit de si près le texte latin, et le lai s'en écarte au contraire tellement, qu'il n'est pas aisé de relever un trait permettant d'établir une coïncidence ou une divergence; cependant, il mo paraît probable que si l'autour du lai avait ou o(>ltc \crsion sous les yeux, il lui aurait oniprunlé la traduction de hyacinthus \)avjagonce, d autant plus (|u oll(^ lui fournissait unerimo avec once. Pour la seconde version, la question paraît compliquée :

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d'une part, elle ne peut avoir été la seule source du lai ; en effet, l'auteur du lai, tout en modifiant l'avis qui répond à quod tuum est semper habe, l'arrange de façon à montrer qu'il n'a pas eu sous les yeux le contre-sens de cette version, et il a conservé le trait, omis par elle, du contraste entre la grosseur de l'oiseau et celle de la pierre ([u'il prétend être dans son corps; mais, d'autre part, il y a entre cette version et le lai de remarquables concordances. Dans l'une comme dans l'autre, le maître du jardin est, dès l'abord, appelé un paysan ; le charme particulierduchantde l'oiselet est mis en relief; l'oiseau est pris au lacs quand il revient dans le jardin après l'avoir quitté ; le vilain monte sur larbre pour s'emparer de lui ; il annonce à l'oiseau qu'il le mettra dans une cage ; le désespoir du vilain est décrit avec complaisance ; enfin, et surtout, l'addition faite au troisième reproche de l'oiseau :

Qui plores que tu as perdu

Ce qui n'est ne onquesne fa (v. 146)

pourrait être l'origine de la modification, dans le lai, du conseil correspondant :

Ne pleure pas ce qu'aine n'eiis ;

et le récit se termine par ces vers :

2")6 LKf.ENDF.S Dl MoYKN ACK

Uiinnl le vilain oui nioiil hiidi l.i (liselès et cschanii.

Chanlanl son lorne. si! laissa.

Aine jiuis cl vorgicr iiahila.

dont le (li'i'iiicr. aïKnicl rien ne corrcsjjorid dans le latin, jieul l'urL bien avoir suggéré à l'auteur du lai, non seulement son dénouement, mais toute la conception du rôle si original et si merveilleux qu'il a donné à l'oiseau.

Il j)arail donc probalîle que l'auleur du lai a connu la seconde de nos versions poétiques de Pierre Alphonse, mais quk côté d'elle, il a consulté, soit le texte laliii. soit mio auti'e version plus fidèle. Je pencherais pour la seconde hypothèse. Pden n'indique, en effet, que cet auteur ait été un clerc : parmi ceux ipii représentent pour lui les types de la culture élégante, et qui soni les vrais servants d Amour, elles seuls auditeurs dignes de l'oiseau, il ne mentionne les clercs <\\\'on passant, à côté des chevaliers ; dans les poèmes (lu même goût composés par des clercs, ci'ux-ci au contraire, sont toujours mis au premier rang. La singulière et charmanl(> doctrine dans hujuelle l'oiseau uiiil si inlimenieiil le dieu d'Amour et l'amour de Dieu, convieni aussi, à ce ipi il me s(Mnble, bien (piClle ail une foi'me de sermon, à un prédicateur laïque |iliis (pi'ecclésiastique.

Quoi qu'il en soit, le thème sur lequel il a travaillé, l'auteur du lai l'a complètement transformé. Le point de départ de cette transformation a été sans doute le contraste qui l'a choqué, dans le conte de Pierre Alphonse, entre la beauté du jardin verdoyant, arrosé par des eaux fraîches, habité par des oiseaux au chant délicieux, et le paysan, le vilain {rusticus) qui le possède. On sait quelle importance la haute société des xii" et xin^ siècles attachait à cet ensemble de qualités mondaines, qu'on appelait la « courtoisie « et qui comprenait quelques-unes des plus hautes qualités morales en même temps que la stricte observation des conventions et des règles de la vie élégante. Celle dernière partie de la perfection courtoise était naturellement la plus facile à acquérir, celle aussi dont on se targuait le plus et dont le manque exposait surtout aux railleries et au dédain. Le monde, pour un « gentil » clerc ou chevalier de cette époque, se divisait en deux classes, les « courtois » el les « vilains », et on avait beau proclamer que nul n est vilain s il ne fait vilenie, on déclarait d'ordinaire les vilains par naissance incapables de posséder jamais le fonds moral de la courtoisie autant que d'en acquérir les formes. La courtoisie était d ailleurs considérée connne inséparable de l'amour, con(;u d'une

258 LK(iENDH:S l»i; MOVK.N ACiE

iiijiniri'c assez laclicc cl subtile, cl raiiKnir eiil»Mi<lii (le celle façdii (''tail à xui l(»iir rt'i^'ardé coiiiiiK^ la cdiidilidii iii(lis[)eiis;il)le du iroi'lt pour loul <e (|ui esl |)(Mi cl lieau, uolauiuieul j)our la nature, la verdure, cl le cliani jtriulaiiicr des oiseaux ({uo les ])ol'Ics d alors ne si' lassaient pas d'écouler, d admirer et de célébrer. Comment donc ne pas s'indit^ner en voyant ce beau verg;cr, où un oiseau si merveilleux faisait entendre sa douce voix, aux mains diiii vilain, nécessairement sot, grossier, cujjide, et incapable de rien comprendre à ce (pii aui-ail pu cliai'mer des yeux et des oreilles plus dignes :' Le poète ne mit plus dès lors dans les conseils de l'oiseau et la malicieuse épreuve (piil fait de leur utilité le point culminant de son récit : il fallut que le vilain IVil dépouillé de ces biens cpi'il ne méritait pas. l'ar une idée singulièrement poétique, le conteur français imagina, en faisant du verger une merveille toulc féerique, d'en atlacber la heaulé, la durée el la constante frafclieiu' an cliani nn^mc de I Hiselel : lui envolé, les eaux se larissenl, les arbres s'ciïeuillent, les llenrs se llétrissent. et le rustre <pii n a vu dans le (lelicicnx cli.uilein- (|irnn objet (le lucre ou de glonlonnerie ol pinii jiar la perte, non seulemeni de I oiseau i\\\ Il a \imiIii prendre, inais de tout ce ([u il n'aurail jamais <hl posséder.

LE LAI DE l'oiselet 2o9

L'oiseau simplement malicieux du conte indien devient ici un être surnaturel, sorle de génie ailé, dont le chant, pendant qu'il célèbre à la fois l'amour divin et l'amour terrestre, répand sur le verger qui l'entoure, sur les eaux, sur les pelouses, sur les arbres, sur les fleurs, un doux enchantement qui les fait avec une joie toujours nouvelle couler, verdoyer, croître et embaumer. Depuis qu'un vilain est devenu le maître de ce séjour de délices, l'oiseau sait bien qu'il ne pourra y rester longtemps avec lui, il annonce dans son dernier chant le déclin et la ruine de ce qui l'entoure, et, quand le vilain a réalisé par sa conduite tout ce que son nom annonce de bassesse et de sottise, il s'envole et l'enchantement s'évanouit avec lui. Le poète a créé ainsi une sorte de magie nouvelle et charmante, tout imprégnée de l'esprit de son temps, et en faveur de laquelle on lui pardonnera d'avoir affaibli, en la reléguant presque au second plan, l'ingénieuse sagesse du vieux conte.

Il n'oublie pas cependant ce ([ui faisait le vrai sujet de ce conte, les trois sens de l'oiselet, et il sait au contraire augmenter l'agrément et l'humour de l'invention par un trait qui lui appartient en propre. Dans les récits orientaux l'homme qui a pris l'oiseau est convaincu, après avoir entendu

200 I.K(JKM)K^ KL MnVK.N Vi.K

les liois |tr(HCj)U'.s, do loiir profondtMir of do Irur iililil('' : il est vr;ii <|ii'il jM-rd .iiissilùl 1 (jccusion de les aj)i)li(|iii'r Le vilam de notre lai se récrie au contraire sur la hanalilé cl le |)i'ii de valeur des trois sentences ([ut' l'oiseau lui di'-hite, et déclare qui! les savait depuis lon!::tenij)S et que tout le monde les connaît : son humiliation n'en est ([uc |»Ius plaisante quand l'oiseau. aj)rès l'avoir mis à l'épreuve, les lui r(''|iète impitoyablement, en lui montrant combien il a mal su les ajjpliquer. Il y a là une fine ironie qui n'est pas sans une réelle portée morale. Les trois sens en eu.vmèmes ne sont pas absolument identiques à ceu.v de la Disciplina. Le premier :

i\e croi pas quant que tu o>i dire,

est exactement conservé. Le second :

Ne pleure pas ce qu'aine n'ciis,

est, eoninic on la déjà vu, légércinciit UKulilié. Quant au troisième :

... Ce que tu tiens en tes mains ye r/ie'e pas jus a les pies,

il est, comme nous l'avctns l'ait l'emarcpier. tout à fait différent du Iroisirmi' de la seconde traduction française de Pierre Alphonse ; il ressemble jilus au premier du te.xie latin, mais il en diffère

par l'expression. Le poète français a en outre interverti les deux préceptes '.

Quelques remarques se présentent encore sur les circonstances qui sont propres à l'auteur du' lai. Lidéâ de faire donner par l'oiseau les préceptes de l'amour courtois lui était tout naturellement suggérée : on voit de bonne heure au moyen âge les oiseaux considérés comme des sortes de prêtres de la religion d'Amour, qui en promulguent les dogmes et en interprètent les lois. Ainsi dans le charmant poème appelé Fablel du dieu d'amour, le rossignol convoque tous les oiseaux pour leur demander s'ils ne trouvent pas que l'empire d'Amour est en décadence ; dans Florence et Blancheflor, les oiseaux sont les barons qui forment la cour d'Amour, et un combat judiciaire entre le rossignol et le papegaut donne gain de cause à la demoiselle qui préfère comme amant le clerc au chevalier; partout dans la poésie consacrée au « fin amour » nous retrouvons cette conception, qui reçoit son expression dernière dans le Parlement des Oiseaux de Chaucer. D'où vient ce rôle donné aux oiseaux ? En partie sans doute de l'importance que cette

1. Dans trois des rinq manuscrils du lai, le second précepte (troisième de Pierre Alphonse) est même devenu le premier, et le troisième le second (Voy. ci-dessous).

202 i-Ér.KNDF.s nr moyrn ac.r

inrmc j)0('\sio, suivaiil la Iradilion d Une poôsie j)0|)iilaii'e i>lus aii(i(>nii(\ alliuln' au « rciKuiveau » (11' la saisuii (rainotir. dniiL les chansons des oiseaux sont coniiin' la iiiiisiiiin' vivante : ces cliansons n(^ doimenl-ellcs j)as aux cuMirs jeunes des conseils daniniir (jiiils se plaisent uaturelloiiKMil à traduire en paroles naïves ? Mais il y a là sans d(Milc aussi une iniluenec lonlc lili('raire, (Idhl 1 Origine ne paraîl p;is se t ruiivcr dans 1 aiiliquilc c\ est pliili~il oricnlali' : on sail (picUc sat^esse nombre île eoniposilimis al^'norlipics, erotiques ou mysli([ues dv lindc et sin-loul de la Perse attribuent aux oiseaux, e( tpud rùle ils jouent dans de lonys poèmes dialogues où ils interprètent et approfondissent les préceptes dun amour parlcquel il l'an! souvent entendre l'aninur divin, mais qui s'expi-imc^ sous la forme de l'anionr lumiain. On ne voit pas bien seulement j)ar (piell(> \oi(' ces idées arrivèrent en Occident. Dans notre j)oème aussi l'oiseau mêle dans son petit discours l'amour céleste et l'amour terrestre, mais il ne les confond pas. Il esquive les difficultés graves (pTaurail soub^vées cette alliance pour des moralistes ])bis sérieux, et insiste sur la ressemblance des qualités que doit posséder un bon chrétien v[ u!i« lin amant ». T. es théories de ce genre sont Irécpicntos au moyen

LR LAI DR l'oiselet 263

àgc; elles ne sont qu'aimables et g-racieuses quand elles sont, comme ici, effleurées du bout de l'aile. Si on voulait les approfondir, elles risqueraient fort de devenir, et elles sont devenues en effet dans plus d'une œuvre postérieure, ou dangereuses ou pédantesques. Mais nous sommes loin encore des raffinements et des lourdeurs des docteurs eiir professa en science amoureuse. Nous sourions à cette poétique conciliation de Dieu et du siècle, déclarés inconciliables, avec une si impitoyable logique, par l'enseignement ortbodoxe, et nous nous plaisons Un moment à concevoir un ])aradis tout autre que celui qui effrayait Aucassin, un paradis qui ressemblerait plutôtà cet enfer où il voulait aller avec Nicolette sa douce amie, et où vont « les beaux clercs et les beaux chevaliers qui sont morts aux tournois et aux nobles guerres, et les bons sergents et les francs hommes, et les belles dames courtoises, et l'or et l'argent, et le vair et le gris, et les harpeurs et les jongleurs et les rois du siècle ^ » C'est dans ce paradis, sans doute, que retourne l'oiselet cjuand il prend son vol.

Notre conte a reçu de son auteur le nom de lai ; ce nom ne lui convient pas exactement. Les lais sont de courts récits narratifs, d'origine cel-

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