‹ Légendes du Moyen âge. Par Gaston ParisChapitre 8 sur 51 · LE PARADIS · texte numérisé non relu

LE PARADIS

C'est une figure singulière, intéressante et, par plus d'un côté, assez énigmatique que celle d'Antoine de la Sale, l'auteur aujourd'hui reconnu, non seulement de Jehan de Sainlré, mais des Quinze joies de mariage et des Cent nouvelles nouvelles. Les contrastes abondent dans sa vie et dans son œuvre. Ce Provençal, un des premiers méridionaux qui se soient introduits dans la littérature française, a manié notre langue avec plus d'aisance que la plupart de ses contemporains : on jurerait que ses ouvrages appartiennent à la pure veine « gauloise w ; on y trouve même cet esprit «parisien», mélange d'observation acérée, d'ironie indulgente et d'expérience sceptique, qu'on voit se manifester à travers les siècles dans une série

08 I.KiiKNDKS m MnYKN A(iK

iiiintorroiiij)in' d ntivn's Iri^'i'ivs ih' fornio, amôros (le fond. C<'l lioinnic ijfnivc. (|iii fui ((iinmandant mililain' de CapoiU". viyiiicr d Ailr-^ ri priMiiicr maître^ d'li<Mr| de I'liili|i|((' Ir iJuii. <|iii icinpiil des and)assades «1 lit dis rdiicalioiis jn-iiicirres, a écrit des contes c»ii la licence des dc'lails égale l'ordinaire ininioralité des thèmes. Ce commensal hahitucl des rois cl des dncs a peint la vie bourgeoise avec une niinulic. une ('.x.iclilndr cl un iclief surprenants. Ce célibataii-e a observé les dessous les plus intimes et les ])lus familiers (\v la vie conjugale avec une pénétration malicieuse qui ne jieut se comparer (ju à celle dun Balzac. Enfin. \>n\iy c(»nd)le de contradiction. après avoir écrit dans son ;ige inùr. et sans doute dès sa jeunesse, des ouvrages d un caractère sérieux et pédagogique où il n"a jnoniré (|ue foi-l peu dt> personnalité cl de t;deiil. il > esl mis. à plus de soixante ans, à comjioser des livres badins où il sest révélé soudain comme un écrivain meiveilleux et nu impitoyable raillein-. et c'est h soix.inle- (jualor/e ans, au nionienl de motu-ir, (|ue. suivant toute apparence, il a lerminé ce joyeux recueil des Cent nouvelles nouvelles, si longlenqis, et bien à loi'l. attribué au roi Louis XI.

(^e n'est j)as ici le lieu d'éciire une bioLjrapliie d'Antoine de la Sale et une appréciation de son

œuvre, tâche attrayante qui, je l'espère, trouvera bientôt quelqu'un pour la mener à bonne fin'. C'est à un simple épisode de lune et de l'autre que je veux m'attachcr. Sans parler de son intérêt propre, cet épisode nous permet de relier le La Sale septuagénaire et jovial au La Sale plus jeune et plus sérieux. Si dans Jehan de Saintré on trouve un long- intermède de caractère pédagogique qui nous rappelle assez ennuyeusement le gouverneur de princes qu'était l'auteur, on rencontre avec une surprise plus agréable dans la Salade une parenthèse qui nous fait pressentir, bien qu'il s'y montre moins alerte et beaucoup plus réservé, le conteur facétieux des derniers jours. Le Paradis de la reine Sibylle — jusqu'à ces derniers temps resté à peu près inconnu — nous montre même La Sale sous un nouvel aspect, celui du touriste en quête d'impressions rares et observateur attentif de la nature, et soulève en même temps des questions fort curieuses au sujet d'une des plus belles légendes du moyen âge, légende rajeunie en notre siècle, comme celles de

1. M. Sôderhjelm, professeur à Ilelsingfors, dont je citerai plus loin l'intéressante publication, s'en occupe depuis longtemps déjà. Dans une note de cette publication, il cite les travaux antérieurs, entre lesquels les excellentes études de M. E. Gossart, de Bruxelles, tiennent le premier rang.

70 LK(;i:Mir.s m moykn A(ir.

Trislaii. du Chevalier an cyniic cl di' Pt'rccval, j)ai' I imitation civalricc <li' NN'ajj^ncr.

Antoine <!<' la Sale rcrivil la Salade i-\\\\r 1438 cl M^H. 11 a composé ce livre ponr rt'dncaiion du jeune prince doni il (Mail alors <i;ouverneur et auquel il Ta dédié. Jean de Calabre. Ills dn l'oi René. C'est un onvrauc moral et hislori(pie, une sorte de comjjilation sans ordre et sans originalité', assez lourdement écrite. Le titre bizarre est une allusion an nom i\c l'anleui' (il a écrit un livre du même genre (|n il a appelé la Salle), v[ en indi(ju(^ en même temps le caractère. « j)our ce que en la salade se mettent plusieurs bonnes herbes». La Salade est divisée en Ireiile « livres», pour la ])Inpai'l fort conrls. Le (juatrième, (jui tranche par \r hm avec les autres, est intitulé : Du mont de la Sibylle et de son lac et des choses que J'y ai vues et ouï dire aux gens du pays-. Nous n'avons à nous occuper (pie de celui-là.

1. Oïl Y trouve ccpi'iulcml (|iiil(|in's soiivcniis |)it.-;ohiicl.s jissoz iiiliTcssants. comiiu' le ivcil di- la visite île 1 auteur, tout jeune eiieore, au.\ Iles Lipari.

2. La Stddde a éti- iiiipriiiKM» au \vr' sii'cle. mais avec bien des erreurs: nous n'en jiossédons (lu'un nuuuisciit, conservé à Bruxelles, el il s' trouve lualheureuscmenl

Antoine de la Sale était âgé de trente-cinq ans, et depuis assez longtemps établi en Italie, quand il eut ridée, au mois de mai 1420, d'aller visiter ce fameux mont et ce lac, dont il avait, « dès sa jeunesse, ouï parler en plusieurs manières ». On appelle encore aujourd'hui Monte délia Sibilla un des sommets de l'Apennin central, et tout le petit groupe qui l'entoure, qui forme une sorte de promontoire dirigé de l'ouest à l'est, et dont le Vellore est la j)lus haute cime, en a reçu le nom de Monti Sibillini : le Monte délia Sibilla est entre Norcia, sur le versant méditerranéen, et Ascoli, sur le versant adriatique, mais sensiblement plus près de Norcia. Non loin de là se trouve également le « lac de Pilate », qui n'attirait pas moins Antoine de la Sale, et dont il parle fort longuement. Le nom de ce lac se rattache aussi à une légende curieuse, mais entièrement étrangère à celle dont je m'occupe

que limprimé el le manuscrit ont la mcnic source, une copie déjà assez fautive, en sorte que le texte est par endroits altéré sans qu'on i)uisso le corriger avec certitude. M. Sôderhjehn vient d'imprimer avec beaucoup de soin la leçon du manuscrit de Bruxelles; je l'aicoUationnée avec l'ancienne édition, mais cela ne m'a pas donné de grands résultats. — L'édition de M. Soderhjelm fait partie d'un mémoire intitulé ; Antoine de la Sale et la léfjende de Tannhâusev, qui vient de paraître dans le tome II des Mémoires de la Société néo-philologique à Ilelsinr/fors. et auiiuel j'ai dû plus d'une utile remarque.

72 LKGENDES Dl' MOYIN \(;K

iii. .lo ne j)arlorai pas non plus de la ti-adilion, loii}j;lLMnp.s porsislaiilo, d'apn-s huincllc les sorciers allaionl faire consacrer leurs y-rinioires dans une « ilelle ») située an nnlieii de i-f l.ic. Xi l'ilalc ni les nécroinanls n'ont rien à faire a\('ç leur voisine la Sihylle. C'est d'elle seule «pie j<' veux préscnlenienl parler; je ne |)ren(lrai, dans le récit d Antoine «le la Sal«'. (pie c" «pii se rapporte à elle.

Antoine s'est tellenieni int«''ressé à son excursion qu il en a dressé une carie «t la jointe à son livre*. On y voit 1«' chemin «pii, sur le mont escarpé en forme «1«' pain de sucre, serpente depuis la base, en se hifurijuanl an niili«Mi, jusqu'à la « c<»iu'oiuie du m«)nt », où se trouve 1 entrée de la « cave » ; «m y v«jit martpiés. au pied et sur les flancs de la montagne, la jietitc ville fortifiée de Montemonaco et le villane de Colino (lisez Collina). (^uand on veut, comme la fait La Sale, gravir le mont par le versant a«lriatifpie. on passe en «'Ifet par Mont(Miionaeo et Collina. « Ce mont, «lil notre voyageur, est très maigre et très pierreux du pied jusqu'envii'on la moitié.

1. Elle m.'inquo >lnns lo ninnus«Til : m;\is l'anciiMino «'(Htion la iloiHU'. saii.s doute assez fidtL'kMiu-nt. M. Sutlcrhjclm la reproduite à son tour: elle contient aussi le mont et le lac «le Pilât".

et de la moitié en haut sont tous prés les plus beaux et plaisants qu'on puisse imaginer, car tant y sont herbes et fleurs de toutes couleurs et étranges manières et si odorantes que c'est un très grand plaisir. » La Sale lit son ascension le i8 mai (qui correspondait à peu près à notre l"'' juin) : c'est en effet le moment où dans les prairies alpestres s'épanouit par centaines cette merveilleuse flore qni fait un des plus grands enchantements de la montagne. Elle n'a pas seulement charmé les yeux du voyageur ; elle a éveillé en lui une curiosité presque scientifique : il décrit minutieusement deux fleurs, le centofoglie et le poliastro, que « les gens du pays serrent en leurs coffres à linge, et font sécher en poudre pour mettre en hiver dans leurs aliments en guise d'épices ». II a même dessiné ces deux fleurs, el il a joint leur « pourtrait » à celui de la montagne elle-même. Chose singulière, ni les gens du pays, ni les botanistes les mieux renseignés sur la flore de cette région ne connaissent aujourd'hui le cenlo foglie , ni le poliastro, ni aucune fleur qui ressemble aux deux dessins du vieux livre ^. 11 est cependant probable que La

1. Mon ami Pio Rajna. dont je signalerai plus loin la chaleureuse collaboration, a lait dans ce sens des recherches aussi acharnées qu'infructueuses. Je dois dire, toutel'ois. qu'une femme que j'ai fait causer, à Castelluccio

~'i LÉGENDKS lil 'MoVKN ACK

S.ilc, ici ronimc aillnirs, a Hù cxacl ; ri (l'aulri; pari, coiniiiriil ces llciiis iiidiu^riics oiil-cllcs dis- |t;irii (le ii-iir liahiiat :'

l)<'s deux sfiilicrs (jui. encore aujourd liui, mènent au liant du luoid. Anioinc |tiil celui de droilc, plus 1(iiil;-, mais j)liis aisé, cl le suivit à pied, bien qu'à la ri-ruciir un cheval eût pu Ugravir (aujourd'hui les mulets y nionlciil sans peine). Ce seiilicr allciiil la crête du mont à « environ deu.x milles, cpii sont deux tiers de lieue )) ; la distance parut lony-ue au hou La Sale, car elle n'est guère que d'un inilli-i-dc pas; mais il n'était pas à son aise : il n avait certainement pas le pied montagnar<l m l'uil aL;uciii contre le vertige. « Si vous cei-lilie, dil-il. (piil ne faut point (pi il fasse vent, car on serait eu très grand danger, et même sans vent t'ait-il grande hideur à voir la vallée de tous côtés, et souverainement à la main droite, car elle est si hideuse de raideur et de j)rofondeiu' (pic c'est forte chose à croire. »

Enfin il atteignit la « countiuie du mont », qui est (( entaillée » d un ctjtt-, tout le reste, « à la hauteur de dix nulles ou plus » (en l'éalité

in";i |);u'lt' d'iiiic llciic dniit <mi iMiii)l(iy;iil iii poinlrt' coninie Itï dit La Saie, cl a même i)arii coiinaMre le nom de jioliasiro; mais je l'avais iiileiro^ée sur le poliatilro et son iisaf,'e. et elle peut fort bien avoir acquiesce" par complaisance.

:2.i7o mètres), étant « aussi droit comme un mur... En cette couronne sont deux passages pour monter au-dessus où est l'entrée de la cave, et je vous certifie que le meilleur de ces deux passages est suffisant à mettre peur au cœur qui peut avoir peur, et surtout à la descente, car si par malheur le pied échappait, aucune puissance que celle de Dieu ne vous pourrait empêcher d'être mis en cent mille pièces. Et de voir seulement la très grande hideur profonde il n'est cœur qui ne soit craintif. »

Cette « couronne du mont » a environ « vingtcinq à trente toises de haut, et là est l'entrée de la caverne, « en forme d'un écu, aiguë dessus et large dessous. » On ne peut y entrer qu'a quatre pieds et à reculons. On arrive ainsi aune chambre qui a environ douze pieds en hauteur, et qui est entourée de bancs taillés dans le rocher. Cette chambre est faiblement éclairée par un trou rond qui se trouve au-dessus (à droite d'après le « pourtrait w).

Toutes ces observations doivent être justes, comme celles que l'on peut encore vérifier; mais elles ne concordent plus avec l'état actuel des lieux. On entre aujourd'hui dans la « chambre » plus aisément; le sol s'en est élevé, en sorte qu'elle a beaucoup moins de douze pieds de haut ;

"<"> i,i:(;i:M)i:s m movkn au:

les bancs oui <lis|)aru, sans (ioulc t-nfouis sons la terre ; le liou mnd s'est bouclié.

Antoine de la Salle ii alla jias pins loin ; il nous raflirnie à pinsienrs reprises et ne venl pas snrliMil (pfdii ciiiii' (|iri! a j)én(Mré dans le souterrain inyslérieux dont il parle ensuite. Il s'est contenté décrire sur une des parois de la clianibrc sa flevisc avec son nom : Il convient, lu: i.\ -ai.k. On voudrait les y retrouver-, niallieiu-eusemcnl la (( inoileui' (le la l'oclie ■>. (|iii déjà de Son leinj)S avait « couverl ■> heaiieoup de noms écrits avani le sien, aelïacé aussi son inscription : enéclairanl la cliainlii-e an inau^nésium, on ne lit sur les parois (pie (|iiel((iies noms de visiteurs modernes, saut un tpii paraît remonter au xvu'' siècle.

Mais si La Sale s'est abstenu de jjousser plus loin ses investi^-ations. il nous a redit ce que les s^ens du pays lui racontèrent sur le prolons^ement de la (( cave )>, et c'est la partie de son récit qui a II' j)lus d'intérêt pour nous. A droite, dans la ch.'imbre en question se trouve 1 entrée d un couloir, entrée tort étroite, qu on ne peut franchir qu'en se couchant et en se poussant les pieds les premiers. Où mène ce couloir ? Les gens de Montemonaco en racontent bien {V^y^ clioses ; « les uns s'en moquent, el anlresy ajouieni l'oi. jiar l'ancien parler de la eomniiMie <;ent ».

Pour la première partie du voyage souterrain^ il semble qu'on ait un témoig-nage assez digne de confiance. Peu avant l'arrivée de La Sale, cinq jeunes gens de Montemonaco, « par bonne compagnie, devisant des aventures de cette cave », s'engagèrent dans le couloir, munis de provisions, de lanternes et de cordes ; Antoine vit deux d'entre eux, qui lui rapportèrent que l'étroit couloir s'élargissait après « environ un bon trait d'arbalète )), et qu'on y pouvait marcher debout et môme deux ou trois de front. Après avoir descendu ainsi environ trois milles, ils trouvèrent (c une veine de terre traversant la cave dont issait un vent si horrible et merveilleux qu'il n'y eut celui qui osât aller plus avant », et qu'ils revinrent sur leurs pas, renonçant à l'expédition qu'ils avaient entreprise « comme jeunesse fait souventes fois entreprendre les gens oiseux ».

Mais il y avait à Montemonaco un prêtre, « nommé Don Anton Fumato, c'est-à-dire Messire Antoine Fumé », qui assurait avoir poussé plus loin. Il disait que celte terrible « veine de vent » ne dure que quinze toises et n'est redoutable qu'en apparence. Après l'avoir franchie, on se trouve bientôt devant un pont très long, qui semble n'avoir pas un pied de large, et sous lequel, à une très grande profondeur, un torrent

/S i.i:r.F.Nr)F.s i»i- movkn .\(;k

fait mi si ^i-.iml fracas (|ii'il sombli' i|in' lonl s'écroule .Mais dès (|u'nii a mis les deux' |)i(Mls sur le poiil, il se trouve assez larife. cl plus on avance, plus il s'élari^il ci plus le bruit de l'eau s'apaise. Au sortii- du ponl le cheniiu est large et uni : a|)r('s uu peu de niarclie ou voit des deux côtés (lu chemin deux dragons cpii semblent en vie et dont les yeux jettent des flammes ; mais ils sont fails « arlincialeiiieiil » et JMoffensifs. (.Juand on lésa passés, on arrive sur « une petite placette carrée », devant deux portes de métal qui « jour et nuit battent sans cesse », si bien qu'il semble qu'on n'y pourrait passer sans être saisi et mis en morceaux. Don Anton Fumalo n'alla pas jjIus loin. Quand il revint, il j)arla de l'entrée et de la «veine de venlDlonI comme lespremicrs explorateurs, » ce qui donnait plus de foi dans les autres choses qu'il disait ». Malheureusement Don Aiilon l'umato « par lunaisons n'était mi(i en son bon sens, et en sa malailie allait et venait eu plusieurs lieux et disait de merveilleuses choses », et cela nuisail un p;Mi à l'autorité de son témoignage ; « Ictulefois rariinnail-il ipiaud il élaii dans son bon sens, et aulrcMiienl il ('lait prudlionime et de Itoiiue coii\ei'salioii o . 11 racontait niènie (pi'il avait guid('- un jom- dans le souterrain deux Allemands, et (pie ceux-ci, arrivés aux portes de

métal, jugeant que ce péril n'était pas plus réel que les autres, lui avaient dit de les attendre et qu'ils essaieraient de passer; qu'ils avaient passé en effet sans encombre, mais qu'ils n'étaient pas revenus, en sorte que «de nulle chose qui soit au delà des portes de métal ne se trouve nul qui le sache, fors par commune renommée et par voix générale des gens du pays, qui en devisent à leurs volontés, et en disent des choses qui sont assez fortes à croire, bien que je les aie entendu raconter en d'autres pays, mais non avec autant de détail ».

Voici donc ce que racontaient les gens du pays.

Il y eut jadis un chevalier, venu aussi des parties de l'Allemagne, « qui sont gens grandement voyageurs et cherchant les choses merveilleuses autant ou plus que nulles autres gens du monde », qui, ayant entendu parler des merveilles du mont de la Sibylle, résolut de les voir. 11 entra donc avec son écuyer. — Ayant franchi les portes de métal, ils se trouvèrent devant une grande porte de cristal. Ils appelèrent, et on leur demanda qui ils étaient. Sur leur réponse, on alla prévein'r « la reine », et bientôt on leur ouvrit la porte ; on leur fit d'abord changer leurs vêtements pour d'autres très riches ; puis, au son des instruments et des

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mélodies, on les conduisil, ;i lr;ivers des cliambrcs, des salles, des jardins, |)ius Ix'.uix les uns que les aulrcs cl |)lriiis de dames cl <lc demoiselles, de chevaliers cl dt'cuyers iK>l)lemenl vôtus, juscju'à la iN'iiie. (pii les reçut assise sur un Iri'tne maynilique el leur lil le nii'illeiM" accueil, (\n\\>^ liiir laiio-iic nialenielle, — car la reine et tous les liabilauls du lieu, (|uand ils y ont passé trois reni irenle jours, |iarleiil ImuIos les langues du nioiidc ; (piaiid ils y ont passé neuf jours, ils les comprennent sans les parler.

Après avoir enlendu le ( licvalier exprimer son admiration j»i»iii' loiil ce ([ii il \(iyail. la reine lui dit:

« Il y a 1)1 us encore, c'est que nous serons en l'état où vous nous voyez tant que le monde durera.

— Et (piand le monde liiilia, madame, que deviendrez-vous?

— Nous deviendrons ce qui est ordonné ; n'essayez pas diMi rien savoir. »

Puis elle lui lil coiiiiaili-c les eoiil unies du pavs : il pouvail l'csler liuil jours cl sorlir le neinième : s'il ne sorlail |»as le neu\ iènie, il lui faudrait attendre le trentit'me, i)uisle Iroiscenl tronlième, et s'il ne sorlail pas au Irois ceid Ireulième. il ne soi'lii'ail jamais. Il devail, en oulre, ainsi (pie

LE PARADIS DE LA REINE SIBYLLE 8i

son écuyer, — « qui de ce fut très content, » — choisir une compagne parmi les dames qu'il voyait sans compagnon. Le chevalier prit le terme des neuf jours, mais ensuite il le prorogea au trentième, et ensuite au trois cent trentième, « car les plaisirs quil avait sans cesse étaient tels qu'un jour ne lui semblait pas une heure ». En effet, les habitants de ce « paradis » ne vieillissent pas et ne savent ce qu'est la douleur ; « chacun est servi de nourriture à l'appétit de son cœur ; ils ont des richesses en abondance, des plaisirs à souhait ; ils ne souffrent ni du froid ni du chaud ; eniîn toutes les délices mondaines y sont telles que cœur ne saurait les imaginer ni langue les dire. »

Il y avait cependant à cette félicité une petite ombre. Tous les vendredis à minuit chacune des dames se levait d'auprès de son compagnon et se rendait auprès de la reine, et toutes ensemble allaient s'enfermer dans des chambres disposées pour cela, où elles étaient jusqu'après la minuit de samedi « en état de couleuvres et de serpents ». Il est vrai que le jour suivant « elles semblaient plus belles que jamais elles n'avaient été ». Mais cette transformation hebdomadaire donna fort à réfléchir à notre chevalier : « Il s'aperçut bien qu'il était certainement chez le

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diable », cl se* dit avec Icrreiir qu'il \ i\;iil dans un horrible péclu'*. Il en était au trois centième jour quand I)i»Mi lui envoya celte sfdulaire i)ensée, et dès lors il ne song'ea |)liis (|u ;i s Vn .iller. elcc ainsi comme aiij>ar;i\anl un jour wi' lui sendjlail pas une heure, maintenant une heure lui semblait dix jours ».

Il parla de ses remords à son écuyer, qui, lui, trouvait les plaisirs où il vivait « très durs à laisser», mais qui cependant ne voulut pas abandonner son maître, « en espérance d"y retourner quand il aurait conduit le chevalier en son hôtel ». Donc, le trois cent trentième jour venu, ils prirent congé de la reine, et, après avoir repris leurs vêtements, ils partirent, au milieu du L;rand deuil de tous les habitants du j)aradis et surtout de leurs (( compagnes' ». On leur remit pour les

i. La compagne du i-lu'valicr lui donna une « verpetto » d'or, qui avait do grandes vitIus. On voit i)lus loin quilla remit au pape, mais on ne sait quelles étaient ces vertus, et ce talisman ne sert à rien dans le récit. Verr/elle. dans la langue du .w" siècle, .sigiiilie c bague », et c'est ainsi qu'Antoine de la Sale l'emploie dans Jelum deSainlrc quand il fait donner par son héros à chacune des dames de la cour « une vergetle d'or toute csmaillée à fleurs de souviogne-vous de moi. » M. Korvyn de Letlenhove (voyez j)lus loin; a reconnu dans cette verijelle où il a vu non une bague, mais une baguette, le « rameau d'or » de la Sibylle virgilienne. Ce (|ui est |)lus filcheu.x, c'est qu'il a inventé, en ayaiU l'air de les avoir trouvées dans le récit de La Sale, des réflexions contradictoires (piauraieiU faites sur

éclairer dans leur route souterraine deux cierges allumés : ces cierges s'éteignirent dès que les voyageurs furent remontés au jour, « ni jamais plus ne les put-on allumer ».

Le chevalier s'en alla droit à Rome, ayant hâte de confesserson péché. Mais le pénitencier auquel il s'adressa lui déclara qu'il n'avait pas le pouvoir de l'absoudre d'une faute aussi abominable, et le renvoya au pape, qui était alors, selon les uns, le pape Innocent (VI). de l'an 13o2, suivant les autres, le pape Urbain (V), de l'an 1362, ou encore le pape Urbain (MIi, de l'an 1377. Le pape, ayant entendu la terrible histoire du chevalier, fut très joyeux de son repentir et se promit bien de lui accorder quelque jour son pardon ; mais, pour donner un exemple'à ton::, il feignit de trouver le péché irrémissible, et, montrant un grand courroux au pénitent, « il le chassa, comme homme perdu, de sa présence )).

Le pauvre chevalier se désolait ; un cardinal prit pitié de lui et lui promit de fléchir le pape. INIais les jours passaient, et l'absolution ne venait pas. Pendant ce temps, l'écuyer « ne cessait jour et nuit de regretter les grands biens qu'il avait laissés », et s'efforçait de décider son maître à

ce rameau d'or, le bon roi René et l'astucieux dauphin Louis (devenu Louis XI).

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reloiinior ;ui « j)aru{lis » pcnln. Ilnliii. il s'avisa d'une {Trnn(l(! nialicr : il lil croire ;iti (■li('\;ili«'r (in'oii avait sccrMcmeiil iiisiniil Iciii- procc'S et ([Il un les chcirliail tous doux |)f)ur les faire mourir. Alors le clievalicM*, désespéré, retourna droit à la caverne ; avant d y entrer, il dit à des pâtres qui gardaieni leurs troupeaux sur le mont : « Mes amis, si vous entendez parler de gens qui clierchcnt un chevalier (|iii se rei)entail de son jiéché et auquel le paj)e n"a pas voulu pardonner, parce qu'il avait été dans cette cave de la rein(> Sibylle, dites que c'est moi, cpie, n'ayant j)ii recouvrer la vie de l'àme, je n'ai pas voulu perdre celle du corps, cl que, si l'on veut me trouver, <»n me trouvera en la compagnie de celte reine. » II leur remit une lellre. d Un contemi send)lal)le. |)our le caj)ilaine de .MuntiMiionaco, et. tout plein-anl. suivi de son écuyer (pii ne j)leurait |)as, il eiilra dans la caverne, et jamais, depuis, on n cul de leurs nouvelles.

Cependant le pajx* a\ail résolu d'accorder au chevalier I absolution tant attendue. ( hiand il sut qu'il était parli de R()m(\ il fut très inipiiet, « car s'il était parti, c était par désespéralit)n, dont il se sentait très coupable ». Il envoya de tous côtés, notamment an Mont de la Sib\ Ile. (]('> nu>.ssagers porteurs de lettres d'absolulictn : mais ils

no purent qu'entcndro le récit des pâtres et lire la lettre adressée au capitaine*. Le pape « fut de cela si dolent qu'à peine se pourrait croire, car il en sentait sa conscience très grandement grevée, mais le repentir venait trop tard- ».

Parmi les noms de visiteurs écrits sur les parois de la chambre d'entrée, Antoine de la Sale remarqua celui d'un Allemand, « qui est écrit dans la roche comme ci- dessous est :

Hcr Hans Waiibraitôuarg ^ Intravit.

Mais, remarque La Sale, s'il dit qu'il est entré, il ne dit pas qu'il soit sorti ; « c'est pourquoi je crois que c'est le chevalier susdit ». Et au-dessous est (( le nom d'un autre, qui me semble des parties de France ou d'Angleterre, selon le langage de son nom, qui s'appelle Thoynin de Pons ou de Pous : je ne sais si la lettre à deux jambages est une n ou un u. Ccluih'i ne dit pas qu'il

1. « Je demandai à voir la lettre, seulement pour savoir leurs noms: mais on me répondit que les messagers l'avaient portée au pape et que le pape Favait fait brûler. »

i. Le pape ordonna de rendre impraticable l'accès de la caverne et d'en condiler l'entrée: « mais, quoi ([u'on en ait fait, on ne laisse pas d'y monter, bien que ce soit à très grand péril. »

3. C'est ainsi que porte l'imprimé; le manuscrit a Wanbanbourg. Si wan est pour van, ce serait un nom néerlandais. Kervyn de Lettenhove donne von Bamberg et ajoute sur ce nom supposé des remarques qui ne sont nullement dans le te.xte et ([u'il attribue encore à .\ntoine de la Sale.

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soit ni ciili't'' ni soi'li ; jxM'sonni' ne sait si c'est rrciiycr (lu rlicvaliiT uu ini autre. »

La Sale raeontf encore l'Iiisloirc dini seii^ncAir gascon' qui, en IMSU,rlail venu là-haut savoir des nouvelles (le son frère, ([u il croyail avoir pénélré chez la Sibylle. Il nous ra|)j)orle ensuite qu'étant à Rome en 14:2^ il fui intrii-ogé fort curieusement, par plusieurs seiirneurs lorrains et hourLCuignons qui se trouvaient là, sur la cavi'rnc de la Sibylle, où ils s'imaginaient à tori (jn'il avait prnrtrr. L'un (1 eu.\, Gaucher (le ]\uj)j)es, lui jura « sur sa bonne foi et l'ordre de cluMaleric^ » fpi'un oncle de son père affirmait y avoir (''Ir. cl (pic dans la famille on était convaincu (pi il y ('lait rcIdiiriK'* : Antoine pourrait sans doute lui en donner de sûres nouvelles. (( Au([ucl je r('-poiulis, et je répondrais à tous ccu.x (pii soutiendraient telles choses, ([u'il était mal informe ; et (pic ce n'était que fausse croyance à tous ccu.x (pii y ajoutent foi, et qu'ils abandonnent le chemin de la vérité, et en ce je vcu.x vivr(^ et lînir mes jours. »

1. La 8ak' s ciiUvIinl avec tiii <> iiiuiit vieil lioiimie .>, qui! appelle Colle de la Maiuleli'e, (jui avait servi de guide à ce seif,'iieiir. ikhiimu' de i'acs on de Pae(Hies : (( Je demandai d'où le elievaiier (Mait; il me dit (jii'il ne savait ])as bien vraiment, car il ne fui (jue ce joui avec lui: mais il devait (.Mre des parties de Gascoi,'ne on de l.aniruedoc : car lui et ses gens disaient oc. la langue (pion parle (piand on va à yainl-Jac(pies. »

La Sale justifie doctement son incrédulité en montrant que « toutes les écritures saintes, tant grecques que latines », ne parlent que de dix sibylles, et qu'aucune d'elles ne peut habiter la fameuse montagne. G'estle diable quia mis cette fable en crédit « pour décevoir les simples gens » ; tout bon chrétien doit se garder de se laisser prendre à cette fausse croyance et surtout d'aller se « mettre en ce péril ».

Après cette protestation, — qui ne laisse pas de surprendre un peu chez le narrateur minutieux de l'aventure du chevalier allemand, — Antoine de la Sale termine d'un ton plus léger son livre du Paradis de la reine Sibylle :

« J'ai mis tout cela en écrit, mon très redouté seigneur, pour rire et passer le temps, et je vous l'envoie afin que, si c'est votre plaisir, quelque jour, disant vos heures, en attendant le dîner ou le souper, vous y alliez pour vous divertir, et je vous promets que la reine et toutes ses dan>es vous feront bon accueil et vous festoieront en très grande joie. »

Antoine de la Sale n'est pas le premier qui ait écrit sur les merveilles du Monte délia Sibilla, mais il ne connaissait pas son prédécesseur.

H8 i>:(;f.M)F.s m muvkn am

En 1391, Andréa (l.'i BarboriiKi coniposail r(''lraiiu'<' roman en prose intihilr (Uierino il Meschino, œuvro dont li> succès, (jni nous élonnc, n'a pas ccss('', jns(|n ;i nos jours, dètro ininicnso dans lo peu[)k' ilaliiMi. I/autcui' de ce roman a éir- le plus fécond (( ada|)laleur » <pii ail jamais existé : presque tout co qui nous reste, imj)rimé ou encore inédit, d'iiisfoires italiennes en |trose emj)runtées plus ou moins directement à nos vieux poèmes français est sorti de son infatii^Mble main. Le Guerino a-t-il aussi une source française? On n'en a retrouvé aucune trace ; et je suis porté à croire que, i^our cette fois, Andréa sest essayé à voler desespropres ailes, non sans lesgarniidi- plumes em])runtées de toutes parts : son i-omaii, fort ennuyeux d'ailleurs, diffère beaucoup de ses autres écrits et présente des caractères qui semblent bien italiens. N'en retenons, et brièvement, que ce (pii concerne notre sujet.

Guerino est, comme bien d'autres béros, à commencer par Téléma(pie, à la recliercbe de son père : on lui a dil (pp' la Sibvlle de Cumes, « qui ne doit inoui'ir ([ii à la lin du inonde et (pii sait toutes les cboses présentes et passées », — c'est un souvenir évident de N'iry-ih^ et des légendes anti(pies sur une sibylle immortelle, — pourrait lui en donner îles nouvelles. Il apprend

LR PARADIS DE LA HEINR SIBYLLE 89

quelle fait depuis longtemps son séjour dans l'Apennin, et, pour aller chez elle, il se rend à Norcia : il prend donc le chemin opposé à celui que devait prendre Antoine de la Sale, le versant méditerranéen au lieu du versant adriatique. Les habitants de Norcia essaient de le dissuader de la redoutable aventure, en lui racontant, — notez ce trait, — que, « selon une écriture», un certain messire Lionel de France avait tâché de pénétrer dans la caverne, mais en avait été repoussé par un vent terrible (cela rappelle la « veine de vent » que n'osèrent pas franchir les explorateurs venus de IMontemonaco) ; on parlait d'un autre homme qui y était allé, et n'était jamais revenu. Il persiste, seng-age dans la montagne, et, après avoir fait halte dans un château situé au pied du mont (c'est Castelluccio), arrive chez des ermites qui lui donnent de sages conseils. Il gravit des roches terribles, au-dessus de gouffres béants, en s'aidant plus des mains que des pieds, et parvient enfin à une caverne dans laquelle quatre ouvertures donnent accès. Il s"y enfonce, une chandelle à la main ^ et suit le souterrain jusqu'à une porte de métal, portant sur chacun de ses battants un

1 . Je néglige ie bizarre épisode de Macco, l'homme changé en serpent que Guerino foule aux pieds dans son chemin sous terre et qui lui donne quelques avis.

90 lk(;kni»ks m moykn ac.k

(Irnion j)oiiil (|iii |»;ir;iît vivant, ol (lui iicnl une lahli'llc avrc celle iiiseriplidii : <■ <Mii entre par cvlio ])()rte el ne suri pjis an IhuiI (Tini an vivra jus(|u an jiiL;enient dernier, el .ilurs sera damné. » Cînrrino frappe, el esl admis auprès di' la Siljyile ol do SCS demoiselles, ([in attendaient son arrivée. Klle lui niuidre son palais el ses trésors, el son jardin, « pareil à nn jiaradis », où sont mûrs ensemble les fruits ilo toutes les saisons, — preuve évidente pour Cinerino (|u'il s'aLril là d'ini sortilège. Ce qui est |)lus ^ravo encore, c'est ce quil constate bientôt : le samedi, tous les habitants de cet empire prennent des formes de l)ètes, de serpents on de scorpions, el les «fardent jusqu'au lundi à riieinc où le ])a|)e. à Ivome, a terminé sa messe.

La Sibylle raconte à (îuerino (nTelle est bien la Sibylle de Cumes, et qu'elle vi\ra juscpi à la lin (In niond(> ; mais elle ne l'éclaire pas sur l'origine et le caractère de sa puissance surnaturelle. Pendant un an, ("ruerino lutte d adresse avec la Sibylle, celle-ci voulant I amener à céder à ses désirs, lui, averti par les ermites, s'y refusant, ol cherchant à lui arracher le secret dont la poursuite l'avait attiré chez (^ili'. Ils échouent l'un et l'autre, et, le dernier jour de l'année, Ciuerin(» prend congé, reçoit les yètemcnts qu'il avait

dépouillés à l'arrivée, et rentre dans le monde des humains. Il va remercier les ermites, repasse à Norcia, et s'empresse d'aller à Rome, où le pape l'absout de sa témérité en con^sidération du but de son vovaofe et de sa résistance à la tentation.

Ce récit, visiblement arrangé dans un sens édifiant, a certainement pour base un conte plus ancien, qui est aussi le fondement de celui d'Antoine de la Sale. On y voit, comme le fait très bien remarquer M, Soderlijelm, la transition entre l'ancienne conception de la Sibylle et la transformation qu'elle a subie : la Sibylle est encore ici avant tout une voyante qui connaît les choses cachées, et c'était là sans doute la forme la plus ancienne de la légende, car cette légende n'est qu'une adaptation de l'épisode bien connu de l'Enéide, adaptation érudite ^, qui a fait transporter à cet endroit de l'Apennin la grotte de la SiJjylle parce qu'on y voyait, — non loin dun lac, — une caverne avec un prolongement mystérieux, comme celui qu'on montre encore au lac Averne. De là le nom de Monte délia Sibilla, dont on ne peut malheureusement pas déterminer l'antiquité. Mais l'antre de la Sibylle semble être en même

1. Si le latin sibijlla avait passé par voie populaire en italien, il serait devenu sevolla ou sevella.

"J2 LKliKNItKS m MoVI.N A(ii:

IcMTips. dans ^■i^i,Mlc ', larcrs du inonde souterrain : oi'. une croyance* fort n'-pandiic, — ctaitcllc italienne d'oriirine ;• c'est ce <|iii reste à cxamin(M-. — plaçait sous terre, et spéciahvnnnt dans une nionlaLriii', l(> royauine d"uiie di'-esse ou d'une l'ee. uii <'eu\ rpii pouvaieni y jjénétrer jouissaient de lnules les délices, l.a Sibylle <levinl la reine d un de ces « paradis », tout en restant d'abord avant lotd la pro|)hélesse (prellc était; puis peu à ])eu (die perdit cette (pialifé primitive et ne fut plus cpiune de ces créatures de séduction et de volupté doid l'image, depuis Calypso jus(pi à la Dame du lac, a remj)li d'épouvante et d"(Micliaulement les rêves d(^s mortels.

On ne parle plus guère ensuite de notre « i)aradis ». Il faut cependant (pie la réj)utalion s'en fiU répandue en Allemagne^ — on a vu que c'étaient surtout des Allemands (jui passaient pour y avoir pénétré, — car on xoit j)endant le xv- si('cle j)lus d'un Allemand s'en encpiérir. Enea Silvio Piccolomini — le futur Fie II — fui un jour consulté par un Allemand, médecin du roi de Sa.\e, sur l'existence en Italie d'un « nioni de Vénus » où Ton enseignait les arts magi(pies -, il réjtondit (piil ne

1. Virgile, à vrai dire, les (ILsliiifiriK'; mais il clail trOs naturel de les coJifundre.

connaissait, en fait de mont dédié à Vénus, que le mont Éiyx en Sicile ; quant à l'enseignement de la magie, il se rappelait qu'il y avait près de Norcia une caverne, où, disait-on, on pouvait converser avec les démons et se faire instruire dans la nécromancie. Enea ne dit pas que cet endroit s'appelât le mont de Vénus et ne parait même pas connaître la légende de la Sibylle. Ce nom de « mont de Vénus » est, en effet, propre aux Allemands, qui le transportaient au mont de la Sibylle d'après une forme de la tradition que l'Italie n'a pas connue. En 1497, Arnold de Harff, patricien de Cologne, allant de Rome à Venise, se détournait de son chemin et entraînait ses compagnons de route à le suivre « parce que, dit-il, j'avais entendu parler d un de ces monts de Vénus dont, dans notre pays, on raconte tant de merveilles ». Quand il exposa au châtelain de Castelluccio son désir de visiter « le mont de Vénus, dont en Allemagne on dit tant de choses étranges », le châtelain se mit à rire, mais voulut ])ien le lendemain conduire les Allemands dans la montagne, oii ils explorèrent plusieurs grottes, sans rien y voir de merveilleux. Après quoi ils visitèrent le lac voisin et recueillirent quelques souvenirs des anciennes pratiques de magie dont il avait été le théâtre. C'étaient eux, on le voit,

04 l.l'-.HF.NDKS Kl MdVI.N .\(.K

qui MV:ii(Mil iiili-ixliiil Ir ikuii de « llloiil <lc \ ('■MHS » dans le rrcil (|ii"(iii leur avail sans ddnlc fail du rn\;miii(' souh-rrain d<- la Sil)\ lie

l'.ii llalic inrnic. on ne parle «j^uèiv de Xorcia qu'à cause de ce lac el des inddiiics (|(ii sv faisaieiil Pidci y élail allé pourapprendro la magie, et lîcnvenulo Cellini, sur le conseil d un uécromaiil sicilien, s'était proposé de faire le même voyayc. Plusieurs auteui-s du xv et du xvi* siècle y l'ont allnsion. mais ne ])arlent pas dt^ la Sihylle'. Nous la retrouvons tout<'fois, et de la faeon la plus intéressante, — car ce (pii en est dit ne provient ni du Guerino ni d Antoine de la Sale, — dans l'ouvraji-e célèbre de fra J.eandro Albert i. la Descriplion de toute V Italie, j)ar(i à lîoloLifne en 1550. En parlant de la (f Treizième région », ou Marclie d'Ancùne, Alberti écrit : « On voit dans ce pays les montagnes les plus liautcs de rAj)ennin, sur l'une desquelles est construit le château de

1. L'Aritin. cependani, trapn'-s Reiimoiil (voyez plus loin), rapproclic la Sibylle de Noreia et la fée Morijaiie. ee qui semble montrer (|iril connaissait la léj,'ende de la sédueirice souterraine. Le 'l'rissin, dans son Italie ilêlivrée (les Ciollis. fail fiijiirer la Sibylle de Noi'cia comme iJropliélesse. ce qui nous ramène à la l'orme la plus ancienne de la légende; mais, en même temps, il lentoure de nymphes (jui essaieid de sédinre les visiteurs el linissenl par se révéler comme des démons. On ne peut distinguer ce qui est traditionnel et in venir dans ce récit. (Tailleurs dune grande platitude.

Santa ^laria in Gallo. Non loin de là se trouve la large, horrible, épouvantable caverne nommée caverne de la Sibylle ; la renommée (ou plutôt une fable insensée) prétend que c'est l'entrée pour arriver à la Sibylle, qui demeure dans un beau royaume orné de grands et magnifiques palais, habités par des hommes nombreux et de belles demoiselles, qui prennent ensemble les plaisirs de l'amour. Il en est ainsi dans le jour ; la nuit tous, tant hommes que femmes, deviennent d'affreux serpents, ainsi que la Sibylle ellemême ; et tous ceux qui veulent entrer là, il leur faut d'abord subir les caresses de ces repoussants reptiles ^ Et nul n'est contraint de rester passé la fin de l'année, si ce n'est que, chaque année, il faut qu'il en reste un de ceux qui y sont entrés. Et ceux qui y seront entrés et en seront ressortis reçoivent de la Sibylle tant de grâces et de privilèges qu'ils passent ensuite dans la félicité tout le restant de leurs jours. Ces fables et d'autres semblables se racontent dans le vulgaire, et je me rappelle les avoir entendu conter aux femmes, par manière de plaisir et de divertissement, quand

1. On trouve ici un point d'attache avec un cycle légendaire bien connu, et qu'on a récemment beaucoup étudié, celui du c( fier baiser n. où une jeune fille changée en serpent reprend sa forme humaine si le héros a le courage de la baiser sur la bouche.

96 i.Kcr.NDi.s m movkn A«ii:

j'étais encore ciifaiil, dans la maison di' mon \ivyv ' ».

Depnis lors on n a |)lns pai'lr i\n paradis de l'Apeimin - : il scsl rvanoni comme tant d'autres, el le mont de la Sibylle n'est phis visité que par quelcpies alpinistes. i)ai- h-s pâtres cpii y mènent leurs troupeaux, et jiar les chasseurs de la montagne, suivis de leurs meutes de grands chiens noirs et roux.

La Sil)yll(> a potirtanl léceimneiil revu des pèlerins. II y a hieii (rente ans que, ayant In le livre d'Antoine de la Sale, j'avais été frappé de la ressemblance (\no présenie l'aventure de son chevalier avec celle que la légende, en Allemagne, attribue au Tannhauser. .le m ('tais promis dès

1. Albcrti ajoute que Pii'tro Riinzano (mort cm [i'.)-2j parle dans ses écrits (cnii sont restés inédits) de plusieurs imposteurs qui prétendaient être entrés dans la caverne et en avoir vu les merveilles l'our lui, il ne croit |)as à la réalité d(> ces liisloires. cjir les anciens ne mentidiincnt aucune Sihyllc à cet endroit ; aussi désigiu'-l-il ainsi en n)anchette le récit (juil donne dans le fe.xte : « Voyez une helli' fable à C(»nter au coin du feu. »

::;. Il faut seuiemenl iu)ter ([ue le passafje (r.Vli)i-rli a été reproduit (ju résumé par les géof^raplies Jiollaiulais du xvi° siècle : A. Oilcl il:i70i, A. van Roomen (i.iHl), P. van Merle (1()02). Orlel fait entre celte lém-nde el la chanson populaire néerlandaise de « Danieiken » un cui-icux rapprochement, diitit il' pai'li'i-ai ailleurs.

lors d'aller visiter la grotte mystérieuse, non sans quelque espoir de retrouver sur les murs du vestibule le nom d'Antoine de la Sale et peut-être celui de Hans van Bramburg avec la prestigieuse mention : intravit^ ci, qui sait? de pénétrer dans le souterrain et d'arriver jusqu'au « paradis ». Je voulais surtout savoir s'il restait dans la mémoire du peuple des alentours quelque vestige des anciennes croyances, si la Sibylle exerçait encore sur les âmes sa fascination mêlée de terreur et de désir.

J'ai réalisé ce projet en juin 1897 ; mais, hélas ! comme jadis messire Lionel de France, j'ai été, — et moins près encore du but, — « repoussé par le vent ». La Sibylle, craignant sans doute une investigation indiscrète, s'est enveloppée de brume et s'est défendue par un souffle glacé. Cependant ce voyage, dont le but principal a été manqué, n'a pas été dénué de tout intérêt, et j'en veux rappeler quelques impressions, en signalant ce qui pourra être utile à des recherches futures sur cet attrayant sujet.

Je dois dire à l'avance que tout ce qui, dans ce récit, a quelque valeur pour l'étude des lieux ou de la lésiende est dû à mon excellent ami le professeur Pio Rajna, de Florence, l'auteur bien connu de ces deux beaux livres (jui s'appellent

08 l.K(ir.M)i:s 1)1 .\|()M.N \i.\-.

les Sources du Rohnid furieux ol les Origines de Vépopée française. Mis au coiir.uil de mon projet (le pMeriiia|j;-e, il le jiril loiil de siiilc à cœur cl \()nltil s"v associer : on ne poiiv.iil souhailiM' un (•(>mj)agnoii de mule ;i la fois j)liisag'r6al)le el j)liis prrcieiix. C'est yràce à lui (pie nous avons i)u trouver, dans ce pays peu accessible, une aide el iiiir liospilalitr sans lesquelles nous aiiriiiiis eu peine à l'aiii' même ce (pie nous avons l'ail, il a, seul, péïK'lii' une première fois dans la « cliambre » où Antoine^ de la Sale s'était jadis arrêté ; enfin, reprenaiît l'ascension d'un autre côté et dans des conditions j)lus l'avorahles, il a jiu faire des observalimis de Idiit u'iMii'e. dont je ne donnerai (prun bref résumé, et il a ainsi posé les jalons d une invesliiifation plus complète, cpii, je l'espère bien, sera un j<Mir reprise el menée à bonne tin.

L(> pi'einicr avanlaye (pie j ai relire de mon expédition a élé de vnir Sp(d('tc, la stalion où l'on (piillc le cliemin de fi'r. C'est une ville (|ue les touristes visiliMil p(Mi cl (pii \aul la peine d'ini ari'èl. .Sous son vieux nom Iram-ais d'KsiJolicc, (die m'étail, dejniis liiiiL;|em|)s, familif-re. Nos (diansons de n'csle meiil idiinenl souxcnl c(dle vieille eilt'' lombarde. si(''L;'e d un |)uissanl duché, doiil un lilulaire, (iui, se lit même empereur au

ix^ siècle et, d'après un de nos poèmes, fut vaincu par un Guillaume d'Orange.

Spolète a conservé un beau souvenir de son antique puissance dans le grandiose viaduc, — le Ponte délie Torri, — jeté sur un ravin sauvage au vii^ siècle, parle duc Theudelapius. Elle a beaucoup d'autres monuments dignes d'être vus, de l'époque romaine, du haut moyen âge et de la renaissance. Sa cathédrale présente les styles les plus divers. Le portail principal montre au cintre une grande mosaïque de 1207 et, dans les jambages, d'admirables et bizarres ornements du xi^ siècle, signés du nom de Gregorius Meliorantius. Le chœur est illuminé par les fresques de Filippo Lippi, les dernières qu'il ait peintes. Il y a surtout un couronnement de la Vierge, malheureusement endommagé, où l;i Merge, adorablement belle, vêtue d'un manteau blanc tout brodé d'or, est entourée d'un délicieux pullulement d'anges. Et ce qui rend ces suaves peintures plus chères encore, c'est qu'on voit tout près du chœur, au-dessus d'une arcade, le tombeau du peintre, qui mourut à Spolète avant d'avoir achevé son œuvre. Ce tombeau, que Laurent le Magnifique voulut, de si loin, consacrer à son ami, a toute l'élégance florentine : au-dessus d'un sarcophage un médaillon porte l'image délicate-

100 I^Kr.RNDF.S m MOYF.N Af.l^

jiKMil niodclrc (le l'ilipjxi. cl s(ir l(^ sarcf)|)liagc se lisent (k'iix i,n'aci(Mix (lisl.i(jii('S dAiigc l*(»Iitien. Dans celte église rude ol un pou barbare ces IVesqiics et ce niontmieiit apiioriciil comme un sourire, rommc un nivou di- lic-iulé venu d"uu cid plus doux.

Cinq heures de voilure mèneni (\r Spolèle à Xorcia par une dr^ |)|iis Ixdles routes qui se puissent voir, remontani d'alx)!!! le Ncra', j)uis le Corno ou Cornia, j)assant d une i-ive à I aulre quand le rocher la serre (h* Irop piès. changeant à chaque instant d'aspect et ih' points de vue. Sur les hauteurs sont j)erchés de vieilles tours écroulées, des villag(»s (|iii ont I air de forleresscs, comme Poncianello, célèbre par ses belles tilles, ou de vraies villes, comme Cerreto. Aux lianes des montagnes, (\r<. grollcs |)rol"ondes font des trous noirs dans la xci'dnre ensoleilli'c des prairies ; les pentes |>lns hautes éclatcnl de Idiéblouissant des genêts, iiieidôt les oliviers disj)araissent, mais longtemps encore l(>s grands cliènes enfonceni lein-s puissantes racines dans le roc. Le ?Sei'a vei'dil an Inml du ravin avec des franges d'écunn^; il esl doux mainlenant entre ses saules argentés, mais souvent, au prinleuq)s

1. OfficielJpmcnl (Ui dit la Nera. tuiiis le pciiiilc a conservé le iiiaseulm île Tanci 'ii Sur.

OU à l'aulomne, il devient furieux, s'enfle démesurément, et précipite à travers l'Ombrie ses flots qui viennent à Orte faire déborder le Tibre. « Le Nera donne à boire au Tibre, mais souvent il l'enivre, » c'est le dicton populaire. A Triponzo, « les trois ponts », on passe dans la vallée du Cornia, plus étroite et hérissée de rochers plus droits : elle a, comme tant d'autres, son « pont du diable » suspendu sur le gouffre. On rencontre des pâtres farouches, les jambes dans des culottes de peau de chèvre, qui mènent aux montagnes des troupeaux de moutons s'allongeant à perte de vue : tel de ces troupeaux compte dix mille bêtes, que les bergers poussent devant eux à grand renfort de chiens... On sent déjà l'air se rafraîchir ; on approche de la frigida Nursia de Virgile.

Norcia était autrefois si diffamée par le voisinage du lac aux sortilèges que Norcino était devenu synonyme de sorcier, — ce qui paraît injuste, car dans tous les récits ce sont des étrangers qui viennent faire consacrer au lac leurs livres damnables. Elle est, d'autre part, sanctifiée pour avoir vu naître saint Benoît, le fondateur du Mont-Gassin, l'auteur delà règle des moines d'Occident, dont la statue s'élève sur la place publique et qui aurait dû préserver sa ville natale d'un si

H>2 I.KCF.NDKS Df MdVI.N Mil".

mauvais ivikmii. Là. «^fràco à l.i itrrvovaiuc de noire ami. ikhis sommos l'nl)j(.'l des j)lii.s aimables allcnlions de la jiail de l'avocat Laurrnlo Laiirenti, qui Irailc jtour nous avec les imdcticrs et complète fort utilement notre bapfapfe. Nous i»aitons de Norcia. où il n y a rien à v(»ir. à trois lieures, et en (jualre heures nos mulets nous amènent à Caslelluccio.

Le sentier que nous suivons serpente d abord sur les collines, enli-e des buissons chargés d'églantines roses, puis franchit dc^s rochers abrupts ; assez difticile j)ar eiidi-oils. il est en somme praticable. Mais le IVcid auLrmente à mesure que nous nous élevons, et les nuages sont si bas qiu' nous napercevons j)as, même près du btd, les cimes du Vettore et de la Sibilla dont hier, à Spolète, nous voyions étiuceler au soleil les plaques de neige. Nous franchissons un col appelé à bon dn »il la Vcntosola. oi'i nous sommes assiégés par nue jiise glaciale ; elle s'adoucit un peu, mais sans lâcher prise, piMulant que nous traversons lentement le piano grande qui fait l'orgueil de (laslelluccio. C'est une immense prairie, qui a conservé 1 égalité de surface, bicMi rare à cette altitudiv du l.ic (|u"elle était jadis et quelle redevient à la fonte des neiges; elle est couverte d'un épais lapis de velours vert

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