‹ Légendes du Moyen âge. Par Gaston ParisChapitre 9 sur 51 · I.F. TARAOIS DR I.V RRINE SIBYLLE · texte numérisé non relu

I.F. TARAOIS DR I.V RRINE SIBYLLE

qui, SOUS les nuag'cs gris de ce jour, apparaît mat et foncé, mais qui prend au soleil les transparences d'émeraude pâle des gazons alpestres. Tout au bout de cette vaste plaine se dresse le rocher, en forme de sabot renversé, dont Castelluccio occupe le haut. Ce « mauvais petit château » (c'est le sens propre de Caslelluccio), jadis forteresse papale, est aujourd hui un pauvre village. Nous y arrivons tout transis, et nous sommes heureux de nous réchauffer dans la cuisine de la maison hospitalière que M. Calabresi, le grand propriétaire du pays, a bien voulu, — toujours grâce aux soins vigilants de notre ami Rajna, — mettre à notre disposition.

Puis on délibère avec les muletiers et les habitants sur l'ascension du lendemain. Tous hochent la tète et la déclarent impossible. La nuit sera glaciale et la journée enveloppée dun épais brouillard. La course est de sept heures environ : autant pour revenir et au moins deux heures de repos là-haut, c'est-à-dire qu'il faudrait partir à quatre heures du matin pour être rentrés à huit heures du soir, et passer les seize heures dans la brume. Ils se refusent à nous fournir des mulets et des guides. Notre ami, al])iniste aguerri, tînit pourtant par décider un jeune homme à l'accompagner, et part à pied au milieu de la nuit. La

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pivvision dos gou^ du |>ay.s rlail jiislo : il fui loulo la juuni('c dans le hrouillard. ci pci'dil j)Ius dune fuis son cdicniiu ; il aniva ccixMidant jus- ([uh la « (diîinihro » décrilc par Aidoino do la Sale cl y lil des conslatalions (pi il dcvail complrlcr par la suilc cl que j ai ulilisccs ])lus haut. Pour nous, après avoir passé à Caslciiuccio une journée morose, el n'espéranl plus (pie le lemps se rassérénai, nous nous rési;^nàmes à repartir, d'aulanl plus cpie le froid el le venl duraient toujours et qu'on nous les disait plus âpres encore sur les hauteurs. Nous reprîmes donc, le lendemain malin, le chemin diî Norcia , souhaitant de renouveler quelque jour noire visite, el de trouver la Sibylle, en ce moment si rcvèche, i)lus accueillante une autre fois.

Ce (pii me consolai! un peu île ma (h'^convenue, c'est ce (pie notre ami nous avait rap[)orl('' : r(Mili-(''e du couloir souterrain est aujourd'hui l'eriiK'c par une énorme pierre, placée là, nous dirent les naturels du jiays, j)our empêcher les fées de sortir. Souvenl, en effet, surtout parles belles matinées ou soirées tl élé, ipiand le soleil levant ou la lune éclairent dans les vallons les vapeurs lég'ères et mouvantes, on voyait les fées danser sur les prairies, el ces a|)paritions, toutes yM'ai'ieus 'S (pi'elles iussenl, jelaienl dans lame

une vague terreur ; parfois même, — mais cela était douteux, — on avait vu les fées se mêler aux salterelli que les villageois des montagnes mènent le soir aux sons des zampogne. On avait donc voulu leur fermer l'issue ; « en quoi, disait Rajna à ceux qui nous racontaient cela, vous avez fait une sottise ; car les fées se font aussi petites qu'elles veulent, et vous n'avez pu ne pas laisser quelque fente par où elles auront su se glisser. » Et ils avouaient en effet que les apparitions dansantes avaient été revues même après la clôture du souterrain.

Cette croyance est tout ce que j'ai recueilli dans le pays qui puisse rappeler l'ancienne légende, et, comme on voit, elle ne la rappelle que de très loin : elle se rattache plutôt aux traditions antiques sur les danses des nymphes et se retrouve telle quelle dans beaucoup de pays où l'on ne connaît pas d'histoire de paradis souterrain. On nous a bien parlé de la « fontaine du Meschino » et de l'ermitage où habitaient les bons solitaires qui le conseillèrent si sagement ; on savait aussi que Guerino était allé consulter « la fée Alcine w ; mais ce n'étaient là que des réminiscences littéraires : tous ces villageois ont lu ou entendu lire le roman d'Andréa da Barberino dans sa forme modernisée, où la SibvHc, sans

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(loulc |tar suite diiii scni|)ul(> rclij^ictix, ;i ('•(('• ri'inplacrr parla U'-c Alciin'. cmprmitéc à l'Arioste. La pauvre Sibylle es! oubliée sur la iiiontat^iie mémo dont son royamne occuix- les fondements ; laccès de son empire est fermé, et nous n aurions jiu. même si le temps nous avait favorisés, arriver au pont faidaslique. aux draii:oiis. aux poi'les de métal qui ballenl (oiijours, et à la p(»rle de cristal derrière laquelle est le paradis plein de délices pour le corps et de péril pour l'âme.

Ainsi, en vue du port, j abandonnais le projet qui m avait fait \'enir <b' si loin. Mais Hajna, quelques semaines ])lus t;u(l . recommença réj)reuve avec un peu j)lus de succès, (^etto fois, au lieu de prendre l'itinéraire de (luerino, il j)rit celui d'Antoine de la Sale, bien j)référal)le, à ce qu'il parait. Il lit. de Montemonaco, deux visites à la Sibylle, et constata la parfaite exactitude, .<auf les clianu-enients siu'venus depuis, des rensei^"nemcnts d'Antoine de la Sale; mais il ne put, cette fois encore, pénétrer dans le couloir souterrain. L'entrée est tellement obstruée qu il faudrait d'assez longs travaux pour la dégager. La section d'Ascoli du CluI) alpin, ([ui a déjà fait une visite au Mont et rendu le vestibule plus accessible, voudra peut-être s'en cliarger, et quelque joui" de hardis explorateurs, munis de

vivres, de lumières et de cordes, entreprendront la descente que les jeunes g;ens de jNIontemonaco ont jadis poussée jusqu'à la fameuse « veine de vent )). Je serai heureux, quanta moi, si j'ai pu contribuer à éveiller la curiosité pour notre légende et pour les lieux que cette légende a jadis entourés d'un si fascinant mystère.

Ce mystère, comme je lai déjà dit, m'avait rappelé, il y a longtemps, celui qui enveloppe en Allemagne la légende du Tannhàuser et du Yenusberg. Je ne savais pas que j'avais été précédé dans ce rapprochement. Quand j'en parlai, à Pise, en 187:2, à mon ami A. d'Ancona, il me dit qu'il venait d'être fait par Alfred de Reumont, le célèbre historien allemand qui habita si longtemps Florence et était presque devenu un Florentin'. Il est singulier qu'en Allemagne, où on a tant écrit sur l'histoire poétique du Tannhàuser,

I.Dans un discours hi, le 2i» mai 1871, à la Sociefà Columbaria de Florence. Ce discours est inséré dans les Saf/gi di sloria e lellerattira de l'auteur (Florence. Barbera, 1880) sous le titre de : Un Monte di Venere in Italia. Reumont a connu le livre d'Antoine de la Sale par '"extrait qu'en avait donné en 180:2, — ce qui m'avait également échappé, — le baron Kervyn de Lettenhove dans les Bulletins de r Académie royale de Belf/irjiie. Cet extrait est malheureusement très incomplet (il ne dit rien du pape et de l'absolution refusée) et même peu fidèle : j'ai donné plus haut un ou deux spécimens clés fantaisies que s'est l)ermises le savant belge.

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OU 11 ait Iciiii |)iTS(|iic aucun compte de ce paralir^lisnic;. Il soulève des (jucstions que j'essaierai <!(' Irailcr dans une aulcc i''lu(li'. .Ii' ii ai pa-^ voulu les mêler à l'exposé de la li-L^eiide ilalieime telle ipie la foni comiaîLre les léniDiLriia^'es d Andréa da Barhcrino , d'Aidoine de la Sale et de. fra Lcandro Alhcrli. C^os témoijj^nag-es nous prouvent (pie dès le XIV" siècle au moins on croyait ({uc la Sibylle liabitail rinliM'ieiir de la montagne qui ])orte son nom, et (pi'elle y régnait sur un <( paradis » souterrain, où lHii p()U\ail pénétrer, mais d'où l'on avait grand pcMue à sortir, et où l'on rentrait parfois, malgré lénormilé du péclu'. tant étaient grandes les voluptés dont ou y avait joui. C'est un mythe ({ui se retrouve ailleurs avec d'innombrables variantes, une des formes fjue la j)auvre liiinianitéa données à son éternel rêve de bonheur. A ce titre, il esl intéressant même pour le ]>hilosophe ; W'agnei' 1 a coni])ris à sa façon, et, s'en emparant, lui a donné, si'lon son habitude, une signilicalion et une portée nouvelles.

Notre voyageur du .\v" siècle n'y entendait pas lani de mystère : il nous a simplement redit ce • lue les gens du pays de la Sibylle lui avaient raconté. Ily croyait pt-ut être plus ipi il nr 1 avoue; il s'en est moqué néanmoins et a toiu'ué le tout en un sini[>le contt» bleu. Antoine de la Sak' pré-

ludait par là, je l'ai dit, à ces narrations qui devaient faire sa gloire ; celles-là n'ont plus rien de fantastique, et il y a porté à sa perfection le don d'observation fidèle et minutieuse qu'il manifestait déjà dans l'agréable récit de sa visite à la montagne sibylline.

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