‹ Légendes du Nord-OuestChapitre 6 sur 10 · QUELQUES TRAITS DE BRAVOURE DE NOS CANADIENS AU NORD-OUEST · texte numérisé non relu

QUELQUES TRAITS DE BRAVOURE DE NOS CANADIENS AU NORD-OUEST

a traite des fourrures, au temps du monopole des grandes compagnies, se faisait à la porte des forts où les sauvages venaient se camper après la saison de la chasse. Dans ces forts échelonnés de distance en distance le long des rivières, ou auprès des lacs, on gardait des dépôts de marchandises et de provisions qui servaient à faire des échanges avec les indiens contre les pelleteries que ceux-ci apportaient.

A propos de ces forts, il ne faut pas s’imaginer que c’étaient les murs de

Babylone ni les fortifications de Sébastopol. Quelques-uns furent assez solidement bâtis en pierre et flanqués de tourelles ; mais ce fut l’exception. Sur les bords de la baie d’Hudson, la compagnie anglaise fit les frais de construire un fort capable de soutenir un siège ; on trouvait là de véritables fortifications militaires.

Le fort Garry à la Rivière-Rouge, quoique très célèbre dans l’histoire du Nord-Ouest, n’eut jamais que des murailles en cailloux, de trois pieds d’épaisseur sur une hauteur d’environ quinze pieds.

Les forts du Nord étaient entourés de grosses palissades en pieux fortement liés les uns aux autres ; mais comme les sauvages n’avaient ni canons, ni catapultes, ni béliers pour faire un siège, ces simples fortifications en bois suffisaient pour mettre les gardiens d’un poste à l’abri d’un coup de main, du moment que les portes du fort étaient soigneusement fermées ; d’ailleurs ces petits forts étaient

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ordinairement munis d’armes pour la défense.

Cependant les gardiens de ces postes ont couru plus d’un danger de la part des sauvages au temps jadis. Pour vendre leurs pelleteries, ceux-ci venaient en grand nombre se camper dans le voisinage du fort et passaient là plusieurs semaines. Quand leurs échanges étaient finis et qu’ils avaient reçu leur payement, les sauvages, assez souvent, avaient la tentation de faire une fête pour se dédommager des fatigues de toute une année. (Il n’est pas nécessaire d’être sauvage pour se passer ces goûts, plus d’un blanc en fait autant.)

Quand ils pouvaient réussir à se procurer de la boisson pour s’enivrer, il se passait alors des scènes horribles, où très souvent le sang coulait. Les gardiens des forts, qui dans ces circonstances avaient à craindre pour leur vie, n’étaient pas pressés de se rendre aux désirs des sauvages quand ils demandaient du rhum. Mais pour leur résister il fal-

lait n’être pas tendre ; aussi, ce n’était pas au premier venu pour le courage qu’on confiait le soin de certains postes plus exposés que d’autres aux attaques des indiens.

Les sauvages ressemblent aux fauves ; on les domine par une attitude ferme et un regard féroce ; malheur à celui qui tremble en présence du sauvage, quand celui-ci menace et veut s’imposer ; c’est alors qu’il faut payer d’audace.

On raconte une multitude de traits de bravoure déployés par nos Canadiens dans ces circonstances.

Un jour, dans un fort de l’extrême Nord, un jeune Canadien, M. George Fleury Deschambault, était resté seul avec un commis dans le magasin dont il avait la garde, pendant que le reste des hommes étaient à la chasse. Les portes du fort, par oubli, étaient restées ouvertes ; une bande de sauvages en profitèrent pour venir demander de la boisson ou en prendre de force si on leur en refusait.

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Au nombre d’une vingtaine, ils commencèrent par s’installer en maîtres dans le magasin. Au premier coup d’œil, M. Deschambault devina leur dessein ; leur mine décidée annonçait que l’afïaire ne se réglerait pas à l’amiable. Le commis, jeune Anglais qui n’était pas la bravoure incarnée, commençait déjà à trembler. M. Deschambault s’en aperçut et tout en ayant l’air de lui donner un ordre il lui dit : « Descends dans la cave tout de suite, car si les sauvages s’aperçoivent que tu as peur, nous sommes perdus ». Le pauvre commis ne se fit pas répéter l’ordre deux fois, il se hâta d’aller se cacher.

Les Indiens, croyant que celui-ci allait leur chercher du rhum, se réjouissaient déjà du succès obtenu, quand tout à coup M. Deschambault, s’emparant d’une verge en bois dur dont il se servait pour mesurer sa marchandise, se mit à leur mesurer l’échine à tour de bras. Cette brusque attaque, à laquelle ils étaient loin de s’attendre les surprit tellement

qu’ils se mirent à fuir comme des enfants. La porte n’était pas assez large pour leur donner passage, et cependant M. Deschambault continuait à les rouer de coups en leur disant : « Ah ! mes mauvais chiens ».

En moins d’une minute le fort était délivré de leur visite, et ils ne songèrent pas plus à revenir qu’une bande de bœufs qu’on chasse d’un jardin à coups de gaule.

Quand les portes furent fermées, le commis remonta de la cave plus effrayé que les sauvages, ne comprenant pas comment un seul homme par sa bravoure pouvait mettre en fuite vingt sauvages.

Un nommé William Rowand, bourgeois de la compagnie de la Baie d’Hudson, a été célèbre parmi les tribus sauvages par la crainte qu’il avait su leur inspirer et l’ascendant extraordinaire qu’il avait acquis sur eux. Tous en avaient peur comme du diable.

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Quoique de taille moyenne et un peu boiteux, il était doué d’une force musculaire peu commune. Il était assez rare que, d’un coup de poing, il n’étendît pas son adversaire sur le sol ; aussi, personne n’aimait à se trouver à la portée de son bras quand il était de mauvaise humeur. Plus d’un avait appris à ses dépens qu’il en coûtait de l’impatienter.

Un soir, une bande de sauvages Pieds- Noirs étaient campés auprès d’un fort dont M. Rowand avait la garde, et celuici venait de se retirer dans sa chambre quand un serviteur vint frapper à sa porte pour l’avertir que le chef sauvage voulait le voir et lui parler. Le temps était mal choisi pour une audience. « Va lui dire, répond M. Rowand, que je ne veux pas le voir et qu’il peut s’en aller ». Le serviteur retourne auprès du chef et s’acquitte de sa commission. « — Mon maître ne veut pas te voir, dit-il, et il te fait dire de t’en aller. — Eh bien, répond le sauvage, retourne lui dire que je veux le voir absolument ».

Le pauvre serviteur hésitait à troubler de nouveau M. Rowand. Mais, d’un autre côté, il n’ignorait pas qu’il était imprudent de blesser l’orgueil d’un chef sauvage. Celui-ci, en retournant auprès des siens, tout humilié, n’essaierait-il pas de leur inspirer l’idée de venger cette humiliation sur le personnel du fort ?

Il surmonta donc sa répugnance et vint de nouveau frapper à la chambre de son maître.

« Le chef veut absolument vous voir dit-il, et il paraît décidé à ne pas partir sans cela ». Il n’en fallait pas tant pour l’exaspérer.

«C’est bien, dit-il, va lui dire que j’y vais » ; et sans prendre le temps d’endosser un habit de tenue, il sort de sa chambre les poings fermés et se dirige droit vers son homme qui l’attendait près de la porte.

En l’abordant, il lui lance en pleine figure un coup de poing qui l’étend de tout son long sur le plancher ; puis, sans lui donner le temps de se remettre sur

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ses jambes, il lui administre quatre ou cinq coups de pied, en lui disant : « Tiens! tu voulais me voir hein ! Va maintenant dire à tes gens que tu m’as vu ».

Le chef, qui n’était pas accoutumé à ce cérémonial, trouva l’audience assez longue et s’empressa de filer.

Il retourna tout honteux auprès des siens, évitant, bien entendu, de leur raconter sa piteuse aventure. Il ne paraît pas que, dans la suite, il ait jamais insisté pour voir M. Rowand.

On remplirait un gros volume d’anecdotes piquantes sur le compte des bourgeois du Nord.

Dans une autre circonstance, il sut se tirer habilement d’un mauvais pas, en jouant un bon tour aux sauvages. C’était au fort des Prairies, et les Cris, en grand nombre, étaient campés dans les environs. Un soir, il était demeuré seul dans le fort avec un vieux serviteur nommé Racette.

On ne pouvait pas tenir continuellement une garnison sur pied pour la sûreté de ces postes. Les serviteurs s’absentaient, tantôt pour la chasse, tantôt pour les voyages d’un fort à un autre, et souvent, il ne restait que deux ou trois hommes pour garder un poste. Parfois c’était dangereux. Les sauvages profitaient de ces circonstances pour se montrer exigeants et audacieux. Cette fois, il arriva que, sur les dix heures du soir une trentaine de grands gaillards de la tribu des Cris vinrent frapper à la porte du fort pour demander du rhum. M.

Rowand étant couché, ce fut Racette qui vint répondre. Quand, à travers un petit guichet pratiqué dans la porte?

il eut aperçu cette bande de sauvages à une heure aussi avancée de la nuit, il crut que sa dernière heure était sonnée. Comment résister à tant de monde ?

Pour gagner un peu de temps, il dit aux sauvages qu’il n’avait pas les clefs pour ouvrir, mais qu’il allait les demander à son maître.

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Les sauvages, persuadés qu’on ne songerait pas à leur résister, consentirent à attendre patiemment quelques instants, se réjouissant d’avance de la fête qu’ils espéraient se payer à même le magasin de la compagnie ; mais ils avaient compté sans les ressources de M. Rowand.

Quand Racette lui eut annoncé qu’une bande de Cris voulaient entrer dans le fort pour avoir du rhum et qu’ils attendaient auprès de la porte, il résolut de les guérir pour longtemps de l’envie de venir le troubler à pareille heure.

De chaque côté de la porte il y avait une tourelle munie d’un canon toujours chargé à mitraille. Ces deux canons croisaient leurs feux juste à l’endroit où les sauvages attendaient le retour de Racette portant les clefs. M. Rowand n’aurait pas voulu mitrailler ces pauvres gens, sachant qu’il pouvait s’en débarrasser à meilleur marché.

Il dit à Racette : « Tu vas passer dans une des tourelles, et tu retireras du canon les balles qu’on y a mises ; j’en ferai

autant de mon côté. Quand cette opération sera finie, je te crierai de faire feu ; tiens-toi bien prêt, afin que les deux coups éclatent en même temps. Tu vas voir la mine que feront les sauvages en recevant ce salut militaire ; ils n’auront pas envie de boire de sitôt ».

Ils pénétrèrent sans bruit dans les tourelles, et quand tout fut prêt, M.

Rowand cria : « Feu » !

Les sauvages aveuglés par la fumée, bondirent quatre pieds en l’air ; ils s’imaginaient que le ciel tombait sur eux, et sans chercher à se rendre compte de la situation, ils prirent l’épouvante à travers la prairie. M. Rowand riait à gorge déployée. « Attendez donc, leur disait-il, j’ai encore un coup à vous tirer ».

On peut s’imaginer qu’ils en eurent assez, et que leur soif fut étanchée du coup.

tu

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