‹ Légendes du Nord-OuestChapitre 7 sur 10 · LA FEMME SAUVAGE ABANDONNÉE · texte numérisé non relu

LA FEMME SAUVAGE ABANDONNÉE

■n jour, au mois de février, pendant les plus rudes froids de l’hiver, le R. P. Lacombe, missionnaire au Nord-Ouest, se mettait en chemin pour aller rejoindre un camp sauvage.

Il avait avec lui un métis, nommé Alexis, serviteur dévoué, doublement précieux à cause de son habileté à s’orienter à travers les prairies, et parce qu’il savait toujours trouver un moyen pour se tirer d’embarras, s’il arrivait un accident en route. A l’adresse des blancs, il joignait l’instinct du sauvage.

Quatre chiens, attelés à un petit traî-

neau plat, portaient tout le bagage. Les deux voyageurs suivaient à pied l’attelage, depuis le matin jusqu’au soir. C’est un dur ministère que celui du missionnaire obligé de suivre les sauvages dans leur vie nomade au désert. Du courage alors, ne suffit pas ; il faut être bien trempé et jouir d’une santé robuste.

Le soir, le Père et son guide campaient auprès d’une touffe d’arbres pour s’y mettre à l’abri du vent pendant la nuit ; ils allumaient un peu de feu, plutôt pour faire bouillir une tasse de thé que pour se chauffer ; car en pleine prairie, par un froid de 40 degrés, il faudrait un foyer bien ardent pour faire rayonner la chaleur à quelques pieds seulement. Souvent pendant qu’on se chauffe un côté, l’autre côté se gèle.

Vers la fin du troisième ou quatrième jour, les deux voyageurs, dans l’espoir de rejoindre le camp dont ils trouvaient les traces fraîches, campèrent plus tard que de coutume.

La nuit était déjà tombée, quand ils

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s’arrêtèrent sur les bords d’une petite rivière où il y avait du bois. Les sauvages avaient campé là le soir précédent, et avaient dû y passer une partie de la journée ; on voyait encore des cendres chaudes là où ils avaient allumé leurs feux. « Nous allons camper ici, dit le missionnaire ; demain matin, nous partirons de bonne heure pour rejoindre les sauvages qui ne doivent pas être loin ».

Comme le bois n’était pas rare en cet endroit, Alexis alluma un bon feu, fit bouillir le thé et prépara la tente pour la nuit.

Après le souper les deux voyageurs, très fatigués par leur marche prolongée, s’enveloppèrent dans leur couverte et se préparèrent à dormir.

Quoiqu’un lit, sur la terre gelée, ne soit pas une couche mollette, cependant le sommeil ne s’y fait pas attendre après une marche pénible, avec raquettes aux pieds.

Le bon Père commençait déjà à fermer l’œil quand tout à coup, il crut en-

tendre, à peu de distance de lui, les plaintes d’une personne en souffrance. Habitué à la vie du désert, le Père était peu accessible à la crainte. Il prêta, pendant quelques instants, une oreille plus attentive mais tout bruit avait cessé ; il s’imagina qu’il avait pris le bruit du vent à travers les arbres pour des gémissements ; il se remit la tête sur son lit, et se disposa de nouveau à dormir.

Trois ou quatre minutes ne s’étaient pas encore écoulées, que les plaintes recommencèrent.

Cette fois, le Père fut bien persuadé qu’il ne se trompait pas ; il se leva et poussa son guide pour lui demander de venir, avec lui, s’assurer d’où venaient ces plaintes. Mais, Alexis ne l’entendait pas de cette oreille ; pour lui ces plaintes étaient poussées par des revenants, et ce n’était pas bien sûr que de s’exposer à les rencontrer à pareille heure dans le bois.

« Allons donc, lui dit le Père, tu plaisantes, mon bon Alexis ; t’imagines-tu

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que les revenants sortent par un froid semblable pour venir se promener sur la prairie. Viens chercher avec moi, pour voir si nous ne découvrirons pas une personne qui a besoin de notre secours ». Alexis hésitait ; il faisait noir, à ne pas distinguer un objet à deux pieds de distance. « C’est bien, dit le Père ; puisque tu as peur, je vais chercher seul» ; et le voilà parti, à tâtons, à travers les branches. Les plaintes ne se faisaient entendre que par intervalle. Dès qu’elles recommençaient, le Père en profitait pour s’avancer dans la direction d’où elles partaient. Tout à coup, il les entend à côté de lui ; il se baisse pour chercher avec ses mains, s’il ne toucherait pas un être humain abandonné en ce lieu. Quelle n’est pas sa surprise, quand il découvre, sur les cendres d’un bûcher éteint, une femme indienne, à demi vêtue, tenant un petit enfant sur son sein. Pour trouver un peu de chaleur et conserver un reste de vie pour elle et son enfant, elle s’était couchée sur ces cendres, où le

matin les sauvages avaient allumé du feu.

« — Que fais-tu là, lui demande le Père? Pourquoi n’as-tu pas suivi tes gens ?

Comment se fait-il qu’on t’a laissée seule ici » ?

— Mes gens m’ont abandonnée, répondit-elle ; mon mari m’a battue ce matin et il m’a rejetée. Maintenant j’ai les deux pieds gelés, et je ne puis plus marcher ; je vais mourir ». Le Père appela Alexis à son secours. « Viens vite, lui cria-t-il ; il y a ici une femme et son enfant à moitié gelés ; apporte un peu de lumière ». Alexis rassuré, en voyant qu’il n’avait pas affaire à des revenants, se hâta d’accourir.

C’était un spectacle navrant. La mère, pour préserver son enfant contre le froid, s’était dépouillée du peu de vêtements qu’elle avait pour se couvrir les épaules ; ses cheveux et sa figure étaient tout couverts de cendres. Le petit enfant affamé rongeait le sein de sa mère, pour arracher un peu de nourriture.

Tous les deux étaient affreux à voir.

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Comme la femme ne pouvait plus se tenir sur ses pieds, il fallut la porter au campement avec son enfant. Alexis alluma un grand feu, fit asseoir la femme tout auprès, le dos appuyé sur le traîneau renversé. Pendant ce temps, le Père leur préparait un peu de nourriture.

Il tira de son sac un morceau de viande sèche, le fit bouillir à la hâte, sur le feu ; et quand le bouillon fut prêt, il en fit avaler un peu à la mère et à l’enfant. Le pauvre petit était tellement affamé, qu’il aurait voulu avaler la cuiller dans laquelle le Père lui présentait de la nourriture. Quand ils eurent été un peu réconfortés, le Père dit à la femme :

« Maintenant, tâche de te reposer jusqu’à demain, et nous verrons aux moyens de te conduire à tes gens ». Cependant, le plus difficile de la tâche n’était pas fait. Le lendemain, il fallait rejoindre le camp, sans quoi tous les quatre s’exposaient à périr, ou de faim ou de misère. Le Père s’était dépouillé de l’unique couverte qu’il avait, pour la donner à la

malade qui n’avait rien à se mettre sur les épaules. Les chemins étaient tout bouleversés par le passage de tout le camp sauvage. C’était à peine si les chiens pouvaient tramer le petit bagage du missionnaire et de son serviteur.

Puis, comment installer sur un traîneau d’un pied de large, une femme malade que le moindre mouvement ferait verser par terre ; on ne pouvait pourtant pas abandonner cette malheureuse. Le Père se trouvait fort embarrassé. Ce fut Alexis qui le tira d’inquiétude. « Allezvous coucher, mon Père, dit-il au missionnaire ; moi, je vais veiller pour entretenir le feu, et demain matin tout sera prêt ». Sans trop savoir ce qu’Alexis allait inventer, le Père, très fatigué, se coucha et dormit jusqu’au matin.

Pendant la nuit, Alexis, avec des cordes de cuir et son couteau, avait fabriqué un traîneau. En s’éveillant, le Père fut surpris de trouver son traîneau de la veille, tout transformé et prêt à recevoir une personne, assez confortablement.

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Après le déjeuner, on plaça la femme avec son enfant dans ce traîneau improvisé, et on se mit en marche. Alexis aidait les chiens, en tirant sur une corde en avant, et le Père, monté sur ses raquettes, suivait en arrière pour tenir le traîneau aplomb sur le chemin, et l’empêcher de chavirer. La journée fut rude ; les voyageurs ne s’arrêtèrent pas un moment ; ils voulaient atteindre le camp sauvage, avant la nuit.

Vers les quatre heures de l’après-midi, ils aperçurent les tentes sur les bords d’une petite rivière. Le Père et son serviteur n’en pouvaient plus de fatigue ; il était temps qu’ils arrivassent.

En voyant venir vers eux le missionnaire, quelques indiens s’avancèrent audevant de lui, pour le saluer. Ils ne s’attendaient pas à rencontrer la malheureuse femme qu’ils avaient si cruellement abandonnée, deux jours auparavant. En l’apercevant, bien enveloppée dans le traîneau et conduite par les deux voyageurs, ils demeurèrent tout honteux.

sans oser dire un mot ; ce fut le Père qui leur adressa la parole pour leur reprocher leur odieuse conduite. « — C’est ainsi, leur dit-il, que vous traitez vos femmes ; vous les jetez sur le chemin pour les laisser mourir, comme si c’était un chien.

J’ai plus de cœur que vous autres, moi, je l’ai ramassée, et je vous la ramène. A qui appartient-elle ? Où est son mari ?

— Il est là, répondit l’un d’eux, dans la petite tente que voici, et il la désigna du

doigt ».

Le Père s’y dirigea, mais avant qu’il eut le temps d’y entrer, l’indien sortit, et payant d’audace.

« — Tu aurais aussi bien fait, dit-il au Père, de la laisser mourir, je n’en veux plus maintenant ; j’en ai une autre, fais de celle-là, ce que tu voudras.

— Misérable chien ! lui dit le Père, c’est ainsi que tu parles. Est-ce que tu n’as pas honte de te montrer aussi sans cœur. Eh bien ! puisque tu es si dénué de sentiment, je vais trouver quelqu’un

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qui prendra soin de ta femme. Tu peux rentrer dans ta tente ».

Le Père n’eut pas de peine, après avoir reproché aux sauvages leur cruauté, à trouver une famille qui se laissa toucher et consentit à prendre soin de la pauvre abandonnée. Elle perdit une partie de ses pieds ; néanmoins, elle finit par guérir, et quand ses forces furent revenues, elle suivit le Père jusqu’à la mission. Là, il la confia aux révérendes sœurs de charité qui l’instruisirent de la religion catholique, et un an après, elle avait le bonheur d’être baptisée. Sa petite fille grandit chez les révérendes sœurs, et vécut jusqu’à l’âge de douze ans.

Ainsi, leur sort fut bien différent de ce qu’il eût été sans la charité et le dévouement du bon missionnaire.

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