LE DOIGT DE DIEU
ux environs de la ville de Calgary, dans la province d’Alberta, au pied des montagnes Rocheuses, vivait, il y a quelques années, un colon irlandais, possesseur d’une jolie ferme qu’il exploitait avec succès. Ses affaires marchaient bien, et la fortune dans ce pays nouveau lui souriait déjà.
Né catholique et marié à une femme catholique, il s’acquittait exactement de ses devoirs religieux depuis son arrivée au Nord-Ouest, quand, un jour, il eut le malheur d’avoir une difficulté à démêler
avec un missionnaire.
Prompt de caractère (comme le sont d’ailleurs presque tous ses compatriotes), tête de feu et cœur bouillant, toujours prêt à se blesser sur un simple soupçon, ce colon devint l’ennemi juré du missionnaire après en avoir été le plus intime ami (1).
Pour comble de malheur, il voulut rendre la religion catholique solidaire des fautes qu’il reprochait à son ancien ami. C’est ordinairement ce qui arrive avec ceux qui n’ont pas un jugement bien équilibré. Ils se vengent sur la religion des insultes qu’ils prétendent avoir reçues des hommes, comme si la religion était responsable des fautes que commettent les chrétiens.
A partir de ce moment, notre colon irlandais jura qu’il ne pratiquerait plus ses devoirs religieux, et qu’à l’avenir il ne donnerait plus un sou pour les œuvres catholiques. Sur ce point, il tint parole ; il cessa de paiaître à l’église et mit de côté toute pratique religieuse.
(1) Ce missionnaire se trouvait à être son compatriote.
SIXIÈME LÉGENDE
A quelque temps de là, un missionnaire canadien, qui travaillait à recueillir des aumônes pour l’aider à la construction d’une église à Calgary, se présenta chez ce colon irlandais et lui demanda bien humblement et bien poliment quelques piastres pour l’œuvre à laquelle il travaillait. « Vous êtes catholique, lui ditil, et comme tel ne me refusez pas une légère aumône.
« Mon père, lui répondit-il, je tiens à vous déclarer, une fois pour toutes, que je ne veux plus désormais avoir rien à faire ni avec l’Eglise ni avec ses ministres ; cependant, voici vingt piastres que vous remettrez à un tel de vos pères, c’est un don que je fais à lui parce que je le regarde comme un homme ».
Le missionnaire prit les vingt piastres et revint à la mission.
Quand il remit cet argent au Père pour qui il était destiné, celui-ci fut d’abord tenté de renvoyer le don au donateur, tout en lui faisant dire qu’il n’en avait nul besoin pour lui; que de plus, le motif
pour lequel cet argent lui était donné, devenait une insulte pour ses confrères.
Cependant, après avoir réfléchi un moment, il se dit à lui-même, qu’en agissant de la sorte, il se fermerait peut-être la dernière porte pour arriver à ce cœur si mal disposé ; il garda l’argent, et attendit un moment favorable.
Quinze jours s’étaient écoulés depuis cet incident. Le Père qui avait reçu la somme de vingt piastres, se disposait à partir pour Montréal ; mais, auparavant, il voulut aller sonder les dispositions de son colon irlandais, et voir si, avec de bonnes paroles, il n’y aurait pas moyen de le ramener à des sentiments plus chrétiens.
Un bon matin, il se rendit à sa demeure où il le trouva en compagnie de quelques personnes avec lesquelles il avait à régler des comptes.
Quand celles-ci furent parties, le Père aborda aussitôt la question religieuse.
Ils conversèrent assez longtemps tous les deux sans s’émouvoir. Le colon persis-
SIXIÈME LÉGENDE
tait toujours à dire qu’il était déterminé à ne plus pratiquer aucune religion.
« — Vous parlez bien ainsi, dit le missionnaire pendant que vous êtes en bonne santé, mais si vous vous voyiez en face de la mort, vous raisonneriez probablement mieux que cela. Refuseriez-vous le secours d’un prêtre qui viendrait au moment de votre mort vous offrir son ministère ?
— Mon Père, dit le colon, il faut en finir ; à l’heure de ma mort, il peut bien se faire que je sois privé de connaissance ; alors vous ne pourrez pas juger de mes dispositions ; mais aujourd’hui, pendant que je suis en pleine possession de toutes mes facultés, je vous déclare que si, à l’heure de ma mort, je suis privé de ma connaissance, vous pourrez interpréter ma volonté dans le sens que je l’exprime ici devant vous ; je refuse de vous voir.
— Mon cher ami, lui dit le Père, savezvous bien ce que vous dites là ? C’est un blasphème épouvantable. Vous signez en ce moment votre damnation. —
N’importe, mon Père, je maintiens ce que je dis ».
Voyant l’inutilité de ses instances, le missionnaire, le cœur navré, revint à la mission et raconta à ses confrères le triste entretien qu’il venait d’avoir avec son colon irlandais.
Environ un mois plus tard, on apprit un matin à la mission qu’un homme venait d’être ramassé à demi-mort sur le chemin, au bas d’une côte non loin de la ville de Calgary. Cet homme, c’était le colon irlandais. Tombé de voiture pendant la nuit, il était resté là jusqu’au matin sans pouvoir se remuer. Son cheval qui traînait une lourde charge, lui avait passé sur le corps et lui avait infligé de graves blessures. Des indiens, en passant par ce chemin, l’avaient ramassé et porté dans une maison voisine.
Le médecin, appelé promptement, lui donna ses soins et lui dit qu’il ne lui découvrait pas de blessures mortelles, quoiqu’il fût très souffrant.
Au bout de quelques jours, le malade
SIXIÈME LÉGENDE
reprit assez de forces pour retourner chez lui ; il crut que tout danger était passé. Pendant deux ou trois semaines cependant, il resta languissant ; il sentait des douleurs internes contre lesquelles il se raidissait en vain. Peu à peu il perdit ses forces, et enfin il fut obligé de prendre le lit. Quoiqu’il sentît fort bien la gravité de son mal et que la pensée de la mort l’effrayât un peu, comme nous allons le voir, cependant l’orgueil l’empêchait de revenir sur ce qu’il avait déclaré au missionnaire, et il attendait que tout fût désespéré, avant de faire aucune démarche pour avoir les secours de la religion.
Sur ces entrefaites, un Père de la mission vint à passer auprès de là ; il venait de visiter d’autres malades, et il profita de l’occasion pour arrêter à la maison du colon irlandais. Il était tard, c’était à la nuit tombante. La pauvre femme du colon, qui gémissait de l’entêtement de son mari, fut heureuse de voir arriver un prêtre dans un moment aussi critique.
Elle se hâta de le conduire à la chambre du malade qui ne parut pas fâché de le voir. — « Je suis arrêté pour m’informer de l’état de votre santé, dit le missionnaire ; j’ai appris que vous étiez plus souffrant. Je ne voulais pas passer sans vous voir. Je vais me rendre à la mission, mais vous savez que si vous avez besoin de moi, je serai toujours prêt à venir.
— Je vous remercie bien, mon Père, dit le malade. Mais pour ce soir, comme il est déjà tard, vous feriez mieux de coucher ici, et demain vous vous rendrez chez vous ».
Le Père n’avait garde de refuser l’invitation ; il comprit que le malheureux avait peur de la mort et qu’il voulait avoir le prêtre sous sa main, si le mal faisait des progrès. C’était une dernière chance qui se présentait de le ramener à Dieu. Le Père prit son souper et se retira dans une chambre qu’on lui avait préparée.
Sur les dix heures du soir, le malade
SIXIÈME LÉGENDE
ressentit de fortes douleurs intérieures, il appela sa femme et lui dit : « Va donc voir si le Père veille encore et demandelui pour venir ici, je voudrais le voir ».
Malheureusement, le Père était au lit et dormait ; la femme frappa ; mais n’entendant aucune réponse, elle revint à la chambre de son mari lui annoncer que le Père reposait et qu’elle n’osait pas le déranger. « C’est bien, dit le malade ; il n’y a rien qui presse d’ailleurs ; si je deviens plus mal, tu retourneras l’avertir. Elle s’assit auprès du lit de son mari, afin d’être prête à courir éveiller le Père, dès qu’elle verrait quelque danger.
Tout à coup, sur les onze heures, elle entend un râle dans la gorge du malade ; effrayée, elle court à la chambre du Père et frappe à coups redoublés : « Vite, vite, dit-elle, mon mari se meurt ».
En un instant le Père fut debout et habillé ; il vole à la chambre du malade; lui prend la main : hélas ! le pouls avait cessé de battre. Le malheureux était
mort, et mort sans confession, à côté d’un prêtre.
Dieu avait entendu son blasphème ; il l’avait pris au mot.
Ainsi s’accomplissait la parole de l’Ecriture : Vous vous êtes moqué de moi ; je rirai de vous à mon tour.
SEPTIÈME LEGENDE