DE LA CIRCONCISION. SI
ble la conjurer de ne pas pleurer; car il ne pouvait supporter l'affliction d'une mère qu'il chérissait si tendrement. Marie aussi, dont les entrailles étaient émues à la vue des douleurs de son fils, essayait de les adoucir par des caresses. Elle comprenait la volonté où il était de souffrir, quoiqu'il ne l'exprimât point. Et elle lui disait : « Mon fils , si vous ne voulez pas que je pleure, cessez donc de pleurer vous-même; car puis-je voir vos larmes sans y mêler les miennes ? » Alors , par compassion pour sa mère , Jésus retenait ses sanglots; Marie essuyait ses yeux et ceux de Jésus, le pressait sur son sein virginal et lui prodiguait ses consolations; elle les renouvelait toutes les fois qu'il versait des pleurs, ce qui lui arrivait souvent, comme aux autres enfants, sans doute pour montrer encore qu'en prenant la nature humaine, il en avait accepté les misères, et pour se dérober ainsi à la connaissance du démon. »
Les peintres et les verriers, qui ont orné si abondamment nos églises de leurs tableaux aériens, ont presque toujours placé des Anges servant Marie, pendantqu'elle emmaillottait l'auguste Enfant, ou qu'elle l'entourait d'autres soins.
XIIT.
Bant tibi Chaldœi prœnuntia mimera Reges : Myrrham homo, Rex aurum, suscipe thura, Deus.
CIAUPIEN.
Thus, aurum, myrrham, regique, hominique, Deoque, * Dona ferunt .
Juvencus.
Vers ce temps-là, des Mages, souverains ou savants chaldéens, — qu'une tradition grave présente comme rois ou princes, que les légendaires nomment Gaspar, Melchior et Balthazar, et qu'ils font venir de la Babylonie, — ayant vu dans le ciel, dont ils étudiaient les phénomènes, un astre nouveau, crurent y reconnaître la radieuse étoile annoncée par Balaam et par d'autres voyants comme devant être le signe d'un enfant divin, né d'une vierge immaculée, pour renouveler la face de la terre.
Les philosophes du dernier siècle , à qui les livres saints ont fourni matière de tant d'attaques insensées, n'ont pas manqué de s'en prendre aussi à l'étoile des Mages. « Comment saint Matthieu , disaient-ils, a-t-il pu raconter qu'une étoile conduisait les Mages? Car enfin les étoiles , à raison de leur élévation , ne peuvent indiquer une ville , pas même un pays , moins encore une maison.
» Si l'on dit qu'une étoile s'abaissa et s'approcha de la terre pour marquer la maison où était Jésus , on tombera dans une absurdité plus grande encore ,
puisque, en ce cas, cette étoile, par son étendue, aurait couvert non -seulement Bethléem, non -seulement toute la Judée , mais encore notre hémisphère. »
On répond à cet appareil de science que le mot aster y dont l'Évangéliste s'est servi, signifie également étoile et météore lumineux. On le trouve avec cette signification bien déterminée dans Homère, au livre IV de l'Iliade, et dans Aristote, au livre Ier des Météores. La Vulgate a traduit aster par le mot Stella^ qui a pareillement la double signification de météore et d'étoile. On lit dans Virgile, au livre Ier des Géorgiques :
Saepe etiam stellas , vento impendente , yidebis Praecipites cœlo labi.
Qui donc s'aviserait de croire que Virgile, par le mot stellas , entendait ici ce que proprement, en astronomie, on appelle une étoile?
Fontenelle dit avoir lu dans un abrégé des Annales de la Chine « qu'on y voit des mille étoiles à » la fois qui tombent du ciel dans la mer, avec un » grand fracas , sans compter une étoile qui s'en va » crever vers l'Orient comme une fusée , toujours ï> avec grand bruit. » Et quand ce célèbre académicien regrette que ces spectacles-là soient réservés à la Chine, Fontenelle, par étoile, entend-il un de ces corps attachés au firmament , et dont le plus petit est plus grand que notre globe ?
Un paysan à qui on disait que les étoiles filantes
n'étaient pas des étoiles répondit : — Il y a étoiles et étoiles , comme il y a fagots et fagots.
L'étoile des Mages était donc un météore lumineux, formé miraculeusement assez près de la terre, et dirigé dans sa route par le bras qui l'avait produit (1).-
Cet astre , suivant d'anciens récits , avait la forme d'un enfant; suivant d'autres, celle d'un aigle agitant ses ailes et surmonté d'une croix.
Ghalcidius , philosophe païen du troisième siècle , dans son commentaire sur le Timée de Platon, fait une mention remarquable de l'étoile des Mages.
« II y a , dit-il , une autre histoire plus digne de notre vénération religieuse, qui raconte l'apparition d'une étoile destinée à annoncer aux hommes non des maladies ou quelque mortalité funeste , mais la venue d'un Dieu , uniquement descendu pour le salut et le bonheur du genre humain. Elle ajoute que, cette étoile ayant été observée par des Chaldéens versés dans l'astronomie, sa route nocturne les conduisit à chercher le Dieu nouvellement né, et qu'ayant trouvé cet auguste Enfant , ils lui rendirent les hommages dus à un si grand Dieu. »
Les Mages partaient donc de leur pays, escortés, dit saint Bonaventure, d'une suite nombreuse et brillante , dans le dessein d'aller offrir leurs adorations et leurs présents à l'Enfant-Dieu. L'étoile, que les règles imposées par le Créateur à la mécanique céleste ne gouvernaient pas , mais qui obéissait à d'au-
(1) Bullet, Réponses critiques à plusieurs difficultés, etc.
très lois, allait devant eux, guidant leurs pas jusqu'à Jérusalem, où subitement elle disparut.
Pendant ce voyage de douze joufs, disent les légendaires , les Mages n'avaient pris ni repos ni nourriture, ces besoins de la nature ne s'étant pas fait sentir à eux, et cette période de temps leur ayant semblé à peine la durée d'un jour.
Surpris de cette merveille, les Mages entrèrent dans la ville sainte (1), demandant à ceux qu'ils rencontraient où ils pourraient adorer le Roi des Juifs nouvellement né, dont ils avaient vu l'étoile en Orient. Mais personne ne les comprenait. On se bornait à leur indiquer le chemin du palais d'Hérode, roi détesté.
Hérode , de son côté , était informé déjà que d'opulents étrangers cherchaient le Roi des Juifs annoncé par les prophéties, et qui, disaient-ils, venait de naître, ïl rassembla sur-le-champ autour de lui les docteurs de la loi , se rappelant vaguement les promesses faites au peuple de Dieu et dont il avait ouï dire que le temps était proche. Il leur demanda en quel lieu devait naître le Messie.
— A Bethléem de Juda, lui répondirent-ils.
Hérode, inquiet et troublé (2), fit venir aussitôt devant lui les nobles étrangers, et, les interrogeant
(1) Les Mages Tenaient d'un même pays. C'est donc une erreur des peintres de représenter l'un d'eux noir, comme s'il avait été de l'Ethiopie ou de toute autre contrée de l'Afrique. (Vie de saint Joseph, par un ancien curé.) I
(2) Toute la ville de Jérusalem était , à ce propos , troublée avec lui. (Saint Matthieu, chap. iï, f. 3.)
en secret, voulut savoir d'eux en quel temps l'étoile leur était apparue (1).
L'un des augustes voyageurs, selon le récit des légendaires, lui répondit :
« Partis des lieux mêmes où naît l'aurore, nous arrivons, grand roi, des contrées lointaines que l'Océan baigne de ses flots. Dans ces régions vit une race d'hommes descendus des anciens patriarches et à laquelle nous appartenons ; une tradition presque aussi antique que le monde, pieusement recueillie par nos ancêtres et consignée dans un livre mystérieux , annonce qu'un jour brillera dans les deux une étoile miraculeuse, signe éclatant d'un Enfant divin, né d'une Vierge, pour relever l'espèce humaine, et qu'au berceau de cet Enfant -Dieu, les fils de l'Orient porteront, avec leurs hommages, le tribut et les offrandes de leur pays. Aussi, depuis de longues années nous étions attentifs à étudier les phénomènes du ciel.
» Or, pendant une nuit, nous-mêmes qui sommes aujourd'hui en votre présence , ô roi , nous étions veillant et priant, selon la coutume de nos pères, au sommet d'une montagne célèbre, connue chez nous sous le nom de montagne de la Victoire; tout à coup nous aperçûmes, descendant de la voûte céleste, une étoile d'une grandeur étonnante, qui semblait venir
(l) Le nombre des Mages , fixé à trois depuis que le pape saint Léon les a cités ainsi, est dépassé dans quelques vieux documents, qui portent à douze le nombre des princes de l'Orient venus à la crèche. — Les trois noms de Gas^ar, Melchior et Balthazar, d'un autre côté, paraissent nouveaux. On ne commence à les trouver que dans les écrivains du douzième siècle.
à nous. A mesure qu'elle s'approchait, nous distinguions, à travers ses rayons, un enfant d'une beauté merveilleuse, sur le front duquel brillait une croix, entourée d'une auréole étincelante ; puis une voix se fît entendre : — Allez au pays de Juda; là vous trouverez le roi qui vous est promis et qui vient de naître.
» Nous reconnûmes donc que cette étoile qui nous apparaissait était celle que nos ancêtres attendaient et qu'avaient annoncée les voyants.
)) Nous nous mimes aussitôt en marche, emportant avec nous les offrandes que nous devons présenter au Roi que nous cherchons. L'étoile nous précédait, conduisant nos pas. Nous traversâmes de vastes déserts et d'immenses régions inconnues pour nous jusqu'alors; mais le Dieu qui nous envoie veillait sur nous, il semblait donner des ailes à nos chameaux et les remplir d'une ardeur inaccoutumée. Douze aurores se levèrent sur nos têtes pendant ce longvoyage. Enfin aujourd'hui nous arrivions à la cité métropole de votre empire ; et là l'étoile, qui, pendant notre course n'avait pas cessé de nous éclairer, a subitement disparu à nos regards.
» Maintenant, ô roi, vous savez tout. Ordonnez donc que nous soyons conduits au lieu où est né le Roi-Enfant que nous cherchons; ou, si vous l'aimez mieux, faites nous connaître vous-même le chemin qui nous conduira près de lui, afin que nous puissions lui offrir nos hommages et l'adorer (1). m
(1) Légende de saint Jean-Baptiste , par M. Gauthier, qui a résumé dans ce discours les divers apocryphes et les légendaires.
Hérode avait écouté attentivement ce récit , et son cœur était en proie à une violente agitation. Feignant toutefois d'apprendre avec joie la naissance de l'héritier de David, il dit aux Mages :
— Allez, nobles étrangers, allez à Bethléem; informez-vous avec soin de l'Enfant; et lorsque vous l'aurez trouvé, faites-le-moi savoir, afin que j'aille aussi moi-même l'adorer.
Les Mages sortirent de Jérusalem, dans la direction de la petite cité de David.
Bientôt leur étoile reparut; ce qui les transporta d'une joie extrême. S'abaissant devant eux, elle les dirigea jusqu'au lieu où était Jésus et s'y arrêta. Ils trouvèrent l'Enfant et Marie sa mère (1). Alors, sans que l'étrange dénûment du Roi donné par le Ciel ébranlât leur foi, ils se prosternèrent en terre, l'adorèrent humblement et lui offrirent leurs présents mystiques, savoir : de l'or, comme à un roi; de l'encens, comme à un Dieu; de la myrrhe, comme à un homme
Nous empruntons à saint Éphrem, si dévoué à la Mère de Dieu, l'entretien des Mages avec l'auguste Marie.
En voyant les trésors qu'ils déposaient aux pieds de l'Enfant Jésus, la Vierge sainte leur dit :
— Nobles seigneurs, à qui offrez-vous ces riches-
(1) Xous ne voyons pas dans l'Évangile que Joseph fût présent alors dans la grotte sainte. Chargé de pourvoir aux besoins de la sainte famille, peut-être était-il en ce moment parti pour la ville; peut-être travaillait-il dans quelque atelier pour se procurer le nécessaire. (Vie de saint Joseph, par un ancien curé.)
(2) La myrrhe était un parfum qui servait à embaumer les morts.
ses ? Qui vous a conduits des palais de l'aurore jusqu'à cette pauvre retraite? Pourquoi ces riches présents , qui n'appartiennent qu'aux rois , sont-ils mis par vous devant un enfant inconnu?
— 0 femme bénie, répondit Gaspar, cet enfant, votre fils, est le Roi éternel, à qui tout pouvoir est donné sur la terre et dans les cieux.
— Ehf quel roi, dit Marie, fut jamais réduit à naître dans une étable, à n'avoir qu'une crèche pour berceau ? Où sont le trône et le diadème de cet Enfant-Roi , et à quel signe avez-vous deviné sa grandeur?
— Cet Enfant, votre fils, ô Vierge, répondit Balthazar, est l'ancien des jours ; il a voulu apparaître dans le monde pauvre et petit, parce qu'il vient affranchir les opprimés et soulager toutes les misères; mais les rois abaisseront leur sceptre devant lui et l'adoreront.
— Je reconnais, dit Marie, que la vérité sainte parle par vos lèvres. Mais comment ces mystères vous ont-ils été révélés dans l'extrême Orient?
— Mère admirable, répondit Melchior, un astre nouveau, différent des étoiles qui éclairent les cieux, un astre qu'aucun regard humain n'avait aperçu encore, nous est apparu, et une voix nous a annoncé que notre Roi venait de naître. Nous avons obéi à cette voix et suivi l'astre qui nous marquait la route.
— Nobles étrangers, dit Marie, ne parlez en ce pays ni de royauté ni de grandeur. Jérusalem gémit sous de cruels dominateurs; si Hérode apprenait que
le Roi promis vient de naître, il couperait de son glaive cette tendre tige avant qu'elle ait fleuri. Et moi, pauvre mère, comment défendrais-je ce saint dépôt que Dieu m'a confié?
— Ne craignez pas , auguste Vierge, la fureur d'Hérode, répliqua Gaspar. Votre Fils est au-dessus des puissants de ce monde; il fondera lui-même un empire éternel que les rois se feront gloire de servir.
— Sages étrangers, dit Marie, Dieu vous a dévoilé ses divins secrets. Soyez bénis, vous qu'il a éclairés de ses splendeurs. Un Ange, venu de la part du Seigneur, m'a annoncé à moi-même ce que vous venez de dire.
— Gloire au Très-Haut! s'écria Melchior; c'est le même Ange, sans doute, qui nous a parlé dans la nue. C'est lui iqui dirigeait l'astre glorieux dont nous avons suivi la trace.
— Puisse le même Ange vous reconduire en paix aux lieux où vous servez le Seigneur î répliqua Marie. Allez annoncer dans les contrées lointaines que la rosée du Ciel a fait éclore le fruit de la vie éternelle.
— Que la bénédiction du Tout-Puissant, attirée par vos saintes prières , nous accompagne dans notre retour! dirent les Mages en se retirant; et puisse un jour le Roi céleste dont nous touchons le berceau venir nous visiter !
On ajoute dans quelques légendes que la sainte Vierge promit aux saints Mages qu'au moins ils verraient avant de mourir un des envoyés de Jésus;
et après la dispersion des apôtres, ces pieux souverains furent baptisés par saint Thomas.
Selon des récits apocryphes, ce fut Melchior qui offrit l'or: et son offrande consistait principalement en trente pièces d'or très- pur, qui avaient été frappées par Th. a ré, père d'Abraham. Joseph le patriarche , qui en avait hérité, les avait versées au trésorier du royaume de Saba , en payement des parfums qui avaient embaumé le corps de Jacob. Plus tard, la reine de Saba les avait données à Salomon. Elles étaient venues ensuite, de mains en mains, dans celles de Melchior.
Après avoir rendu leurs hommages, les princes se préparèrent à retourner dans leur pays, ne soupçonnant pas ou peut-être ne redoutant pas les projets d' Hé rode (qui venait de partir pour Jéricho, où il était tombé malade); ils se disposaient à lui aller rendre compte de leur découverte heureuse. Mais comme ils prenaient leur repos, l'Ange du Seigneur les avertit en songe de se défier d' Hé rode et de ne le point revoir. Ils s'en allèrent donc par un autre chemin (1).
Quant à l'astre qui avait conduit ces princes et qu'on appelle l'étoile des Mages, on lit dans Gervais de Tilbury et dans d'autres chroniqueurs qu'après avoir rempli son ministère il descendit dans le puits de Bethléem où Marie allait prendre l'eau dont elle avait besoin; et des voyageurs disent l'avoir vu au fond de ce puits , ce. qui ne peut être qu'une illusion..
(1) Saint Matthieu, chap. n, f. 1-12.
Le sentiment général place l'adoration des Mages au treizième jour après la naissance de Jésus, c'està-dire le 6 janvier, jour où la sainte Église célèbre toujours cette grande fête. On l'appelle aussi la fête des Rois et l'Epiphanie. Ce mot veut dire manifestation. De ce jour béni date la vocation des Gentils, auxquels, dans la personne des Mages, Nôtre-Seigneur s'est manifesté (1 .
Les pèlerins de Bethléem s'inclinent encore aujourd'hui, à trois pas de la crèche, sur le lieu ou la sainte Vierge était assise, tenant dans ses bras l'Enfant Jésus, quand les Mages vinrent lui offrir leurs présents.