‹ Lègendes du Nouveau TestamentChapitre 12 sur 106 · XV. — HÉRODE L'ASGALONITE · texte numérisé non relu

XV. — HÉRODE L'ASGALONITE

Hostis Herodes impie , Christum venire quid times?

]NToii eripit mortalia Qui régna dat cœlestia.

(Hymne de l'Épiphanie.)

Hérode, que ses flatteurs ont appelé le Grand, et qui ne mérite que le surnom d'Ascalonite, parce qu'il était d'Ascalon, devait le jour à l'Iduméen Antipater, qui avait épousé la nièce d'un roi ou prince arabe.

Son père lui procura le gouvernement de la Gajilée. Il avait suivi d'abord le parti de Bru tus et de Cassius ; après leur mort, il s'était rallié à Antoine, qui le fit nommer tétrarque, et ensuite roi de la Judée, l'an 40 avant J.-C.

Ainsi le sceptre était enlevé à la maison de Juda.

Antigone, compétiteur d'Hérode, ayant été mis à mort trois ans après par ordre du sénat , Hérode demeura paisible possesseur de son royaume. Ce fut alors qu'il épousa la célèbre Mariamne , dont il était violemment épris. Mais le frère de cette princesse ayant obtenu la grande sacrificature , Hérode en conçut de l'ombrage , parce qu'il était de la race royale, et il le fit noyer, l'an 38 avant J.-C. Cinq ans après il fit mourir Hyrcan, aïeul de la reine, sans que son âge de quatre-vingts ans , sa naissance et sa dignité , pussent le garantir.

Après la bataille d'Actium, dans laquelle Antoine, son protecteur, fut défait, il alla trouver Auguste, qui

HÉRODE L'ASCALONITE. M

était alors à Rhodes. Il sut si bien lui faire la cour, que ce prince le reçut au nombre de ses amis, et lui conserva le royaume des Juifs.

A son retour en Judée, il fit mourir Sohème son confident, et Joseph son beau-frère, parce qu'il avait appris que ces deux courtisans avaient révélé à Mariamne l'ordre qu'Hérode leur avait donné de la tuer si Auguste l'eût condamné.

Peu après, l'an 28 avant J.-C, il fit mourir Mariamne même, qu'il avait aimée avec une passion extrême, mais à qui il devait être en horreur.

Après cet autre forfait, il en eut un si vif remords, qu'il en devint presque frénétique ; et souvent il commandait à ses gens d'appeler la reine, comme si elle eût encore été vivante. Ce désespoir le jeta dans une maladie cruelle. Il ne recouvra la santé que pour faire mourir Alexandra, mère de Mariamne.

Le mari de sa sœur Salomé, tous ceux de la race des Asmonéens, tousses amis, tous les grands, dès qu'ils lui donnaient quelque ombrage , perdaient la vie sans aucune forme de justice.

L'an 19 avant J.-C , pour reconquérir un peu d'affection chez ses sujets, il fit réparer et agrandir le temple de Jérusalem. Mais il fit placer l'aigle de Jupiter, qui était l'aigle romaine, sur ce saint édifice ; et, malgré l'indignation générale, il fit brûler vif Judas, fils de Sariphée, qui avait engagé le peuple à l'abattre.

Il construisit en même temps un théâtre où , tous les cinq ans, il faisait célébrer des combats en l'honneur d'Auguste.

100 HÉRODE L'ASC ALOMTE.

Cet empereur fut si sensible à cette flatterie, que, dans son second voyage en Syrie, il donna à Hérode la souveraineté de trois nouvelles provinces. La reconnaissance d'Hérode fut poussée alors jusqu'à l'impiété ; il fit bâtir une ville et un temple à son bienfaiteur, comme à un dieu.

Si Auguste accepta cet encens, on a vu dans les légendes de la Nativité qu'il le repoussa plus tard.

Quelque temps après , ayant accusé auprès de l'empereur ses deux fils, Alexandre et Aristobule, d'avoir conspiré contre lui, ce qui était vrai, il eut permission de les punir s'ils étaient coupables. Il les fit étrangler tous les deux.

On prétend que c'est à cette occasion qu'Auguste dit qu'il valait mieux être le pourceau que le fils d'Hérode (A ) ; mais Macrobe assure que ce mot d'Auguste fut prononcé à l'occasion d'un autre fils de ce monstre enveloppé dans le massacre des Innocents.

C'est ici le lieu de parler de cette exécution horrible, où Hérode signala à la fois sa cruauté et sa féroce ambition. Nous en empruntons le récit aux plus anciens documents.

(l) Parce que, pour se conformer aux mœurs des Hébreux, Hérode ne mangeait pas la chair de pourceau.

Salvete , flores martyrum , Quos lucis ipso in liniiue Christi insecutor sustulit , Ceu turbo nascentes rosas.

(J. Clictoye, in Elucidator. eccles.)

On sait que l'arrivée des Mages et leurs récits avaient troublé Hérode. Dominé par la crainte que quelque enfant du sang de David ne le vint chasser de son trône comme un intrus, il avait prié ces princes de l'Orient de lui faire savoir où était le Roi qu'ils cherchaient, disant qu'il voulait aussi l'aller adorer; mais en réalité il ne voulait que le mettre à mort.

Les Mages, mystérieusement avertis, n'étant pas revenus à Jérusalem, il pensa d'abord qu'ils avaient été trompés par la vision de l'étoile, et que, sans doute, ils avaient eu honte de reparaître à sa cour dans cette déception.

Il cessa donc de s'occuper de l'Enfant et partit pour Jéricho.

Mais instruit, quelques mois plus tard, de ce que racontaient les pasteurs qui étaient venus à la crèche , et de ce que Siméon et Anne avaient prophétisé dans le Temple, il se sentit repris d'une grande terreur et se regarda comme perfidement trahi par les Mages. Il résolut aussitôt la mort de tous les enfants de Bethléem et des environs, comptant bien que celui qu'il redoutait périrait dans ce massacre universel.

Près d'un an s'était écoulé depuis l'arrivée des Mages. Il envoya à Bethléem une troupe nombreuse de soldats déterminés, qu'il chargeait de tuer, dans cette ville et ses environs, tous les enfants âgés de deux aiis et au-dessous, même ceux qui ne venaient que de naître.

Il aurait eu sa part des douleurs immenses que soulevèrent ces barbaries , si pourtant il eût été capable encore de s'attendrir; car un de ses petits-fils, qui était en nourrice auprès de Bethléem , fut tué dans cette boucherie, où, dit-on, quatorze mille enfants périrent (1).

La naissance de saint Jean-Baptiste avait été entourée de merveilles trop éclatantes pour que le bruit n'en fût pas arrivé jusqu'à Hérode. Quoiqu'il fût né à Hébron, qui n'est pas dans la contrée de Bethléem, cet enfant aussi lui faisait ombrage; et l'ordre fut donné par le tyran de le mettre à mort. Elisabeth, avertie et frappée d'épouvante, saisit son cher enfant dans ses bras, et s'enfuit à la recherche d'une retraite qui pût le protéger.

Elle errait dans le désert, sans rien découvrir qui

(l) Les Grecs élèvent à quatorze mille le nombre des enfants massa- • crés ; mais on croit cette supputation exagérée. On montre sous un autel , à Bethléem , une vaste sépulture , où furent déposés , dit-on , les restes mortels de ces premiers martyrs.

Dans la comédie des Innocents, qui est l'œuvre de Marguerite de Valois , reine de Navarre , et qui fut jouée au premier tiers du seizième siècle, les messagers d'Hérode viennent lui annoncer le massacre général des enfants ; puis arrive en larmes la nourrice de son petit-fils , qui lui annonce que le petit prince a été compris dans le massacre. Mais la certitude où il croit être de la mort du Messie le console parfaitement ; et il se livre à la joie.

lui offrît quelque sécurité. Emue de frayeur et de tendresse , et sentant que Dieu, qui lui avait donné cet enfant, pouvait seul le lui conserver, elle s'arrêta épuisée au pied d'une colline, et, tombant à genoux, elle s'écria, dans une sainte et pieuse confiance en Dieu :

— Montagne du Seigneur ! reçois une mère et son enfant.

A l'instant, les flancs de la colline, s'entr' ouvrant, offrirent un passage, qui se referma aussitôt qu'Élisabeth y fut en sûreté.

Dans cette retraite cachée, qu'une lumière douce éclairait, l'enfant de Zacharie et d'Elisabeth échappa aux bourreaux. Les soldats qui le cherchaient en vain s'en retournèrent à Jérusalem, où Zacharie était alors de service dans le Temple; ils mirent la main sur lui en lui demandant :

— Où as-tu caché ton fils ?

— Par le Dieu que je sers, répondit Zacharie, je ne sais pas où est mon fils.

Les satellites d'Hérode lui rapportèrent cette réponse. Le tyran répliqua :

— Retournez à cet homme, et s'il ne livre pas son fils, que son sang en réponde.

Les soldats vinrent à Hébron, et, se jetant sur le saint patriarche, qui ne pouvait donner son fils, ils le massacrèrent entre le vestibule et l'autel.

Ces récits sont tirés de saint Pierre d'Alexandrie et du Protévangile de saint Jacques. On lit dans ce dernier ouvrage que le lendemain les prêtres virent sur le pavé du sanctuaire les traces indélébiles du

sang de Zacharie , mais qu'ils ne retrouvèrent pas le corps.

Ajoutons qu'Elisabeth mourut quarante jours après, laissant son fils à la garde des Anges de Dieu, qui l'emmenèrent dans le désert.

C'est à Zacharie que les divers historiens, en rapportant ces faits, appliquent les paroles de Jésus-Christ aux Juifs, citées par saint Matthieu (chap. xxui) : a Tout le sang qui a été répandu sur cette terre retombera sur vous, depuis le sang d'Abel le juste jusqu'au sang de Zacharie , fils de Barachie , que vous avez tué entre le Temple et l'autel. »

Mais des critiques pensent que ces paroles s'appliquent à Zacharie, l'un des douze petits prophètes, et non au père de saint Jean-Baptiste. Ils assignent aussi à la mort de ce dernier patriarche une autre cause que l'absence de son fils Jean; car les saintes Écritures ne font pas mention de sa recherche dans le massacre qui devait immoler le Messie. Ils disent donc, comme déjà nous l'avons raconté, que, le jour de la Purification, Marie s'étant placée dans le Temple parmi les vierges, qui avaient un côté spécial, les prêtres voulurent l'en éloigner; que Zacharie s'y opposa, soutenant qu'elle était toujours vierge, et que là-dessus les prêtres le tuèrent.

A la nouvelle du massacre ordonné par Hérode , on raconte qu'une vaillante tribu d'Arabes du désert se leva tout entière, poiissa un long cri de vengeance, et, sans s'effrayer du nombre, vint attaquer le roi des Juifs, ce vassal protégé des Romains. Lorsque les b'ergers sortis de la crèche avaient

répandu jusqu'aux confins de leurs montagnes le bruit des merveilles qu'ils avaient vues, cette môme tribu en avait été frappée. Elle avait reconnu dans l'enfant de Bethléem le Dieu Sauveur attendu, dont elle gardait aussi l'espérance. Depuis lors elle honorait Marie et l'Enfant. La douce image de l'Enfant sur les genoux de la Vierge pure fut sculptée, dit-on , contre une des colonnes de leur Caaba (maison sacrée) et mise solennellement au nombre des divinités que révéraient les trois Arabies. Du temps de Mahomet on l'y voyait encore, comme l'attestent de graves historiens arabes (1 ).

Cette levée contre le tyran se trouve consignée dans les ïoldos, livre juif fort ancien, empreint d'un sentiment de haine furieuse contre le Christianisme. On y voit qu'Hérode eut à soutenir et laissa sur les bras de son fils une guerre contre des tribus du désert qui adoraient V image de Jésus et de Marie sa mère. Ces tribus essayèrent même, à ce sujet, de faire des alliances avec plusieurs villes de la Palestine.

Que l'on ne s'étonne pas des craintes que causait à Hérode un rejeton de la famille de David. D'autres que lui persécutèrent cette noble famille, en haine de ses droits antiques et de ses glorieuses espérances. Après la conquête de Jérusalem , Vespasien ordonna de rechercher et de détruire la postérité de David (2).

(1) El Azraki, cité par Burkhardt (Voyage en Arabie, t. I, p. 221), rapporte que la figure du jeune Aïssa (Jésus) sur les genoux de la Vierge Marie était sculptée, comme une divinité, sur une des colonnes les plus proches de la porte de la Caaba. M. l'abbé Orsini, Histoire de la Mère de Dieu.

(2) Eusèbe , d'après Hégésippe.

1ÛG LE MASSACRE DES IXXOCESTS

Sous Trajan, la persécution continuait encore. Enfin, Domitien se fit amener à Rome deux rejetons de cette race illustre, qui étaient les petits-fils de l'apôtre saint Jude : les Juifs , en haine du nom de Jésus-Christ , les lui avaient dénoncés. L'empereur, qui voulait les mettre à mort comme descendants de David, afin d'ôter aux Juifs tout prétexte de révolte, après les avoir interrogés, voyant qu'ils ne possédaient que trente-neuf arpents de terre, qu'ils cultivaient de leurs propres mains , les renvoya, tranquillisé sur leur ambition par leur simplicité et leur pauvreté.

La mesure des forfaits d'Hérocle était au comble : la vengeance divine arrivait. Peu après le massacre , le tyran tomba malade. Il avait soixante et onze ans. Son corps devint une pourriture, où des vers se formèrent en nombre effrayant , et le rongèrent, vif encore. Un feu ardent le consumait, accompagné d'une faim furieuse, et les efforts de la médecine se montrèrent impuissants devant cette invasion affreuse. Il lui fallut comprendre qu'il allait mourir.

Voulant mourir comme il avait vécu, et sachant bien que le jour de sa mort serait une fête pour les Juifs , il ordonna qu'on renfermât dans l'Hippodrome les enfants de tous les principaux citoyens de la nation , -et il dit à Salomé , sa sœur : — Je sais que les Juifs se réjouissent de ma mort ; mais il y en aura qui pleureront, et j'aurai de belles funérailles. Aussitôt que tu me verras expiré , fais égorger tous ceux que je tiens dans mes prisons, afin que chaque famille ait des larmes à verser.

Il avait coutume, après ses repas, de prendre une

pomme, qu'il pelait et mangeait. Comme il tenait le couteau, au milieu de ses plus grandes souffrances, il regarda autour de lui, pour s'assurer que personne ne l'arrêterait , et leva le bras pour se frapper. Un coussin l'en empêcha, et on l'emporta aussitôt dans une autre salle, où il mourut bientôt. Mais, selon d'autres récits, il abrégea sa vie en se plongeant dans les entrailles le couteau qu'il tenait ; et de vieilles légendes nous disent que Satan l'excitait, en lui représentant qu'il était lâche à un homme comme lui de souffrir si longtemps.

Il paraît que l'ordre qu'il avait donné à Salomé ne fut pas exécuté.

Dans tous les cas, ce tigre eut des admirateurs qui allèrent jusqu'à dire qu'il était le Messie attendu; et c'est ce qui a donné lieu à la secte des hérodiens, laquelle pourtant n'était que demi -juive et demipaïenne, Elle s'éteignit du temps même des apôtres.

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