LA SAINTE FAMILLE
La vie de l'humble Marie n'est pas moins cachée.
On montre encore à Nazareth la fontaine où elle allait puiser de l'eau, une partie de sa maison, la place de la chambre sainte (Santa Casa) transportée à Lorette par les Anges, et quelques autres vestiges augustes. Mais, nous le répétons, Dieu connaît seul toutes les vertus et toutes les merveilles qui ont rempli ces années sans retentissement (1).
Ce qui n'est pas pourtant ignoré, c'est que la sainte Vierge, habile , comme nous l'avons dit, à travailler la laine et à tisser les étoffes moelleuses , faisait alors les vêtements de son fils, et spécialement cette tunique sans couture que les soldats tireront au sort sur le Calvaire.
(1) La ville de Nazareth, située à trente lieues environ au nord de Jérusalem, n'est plus aujourd'hui qu'une bourgade pauvre et misérable. On évalue sa population à 3,000 habitants, dont le plus grand nombre est catholique. On y trouve encore un vieil édifice voûté, reste de la synagogue où Jésus enseignait (saint Luc, chap. iv), lorsqu'il fut ou- * tragé par les Juifs, qui voulurent le précipiter. Mais le monument le plus auguste de la vieille cité, c'est la maison de Marie et de Joseph. En ce temps-là les habitants les moins aisés de Nazareth avaient leurs demeures au revers et dans le flanc de la montagne. C'étaient des maisons peu spacieuses , creusées en partie dans le corps même du rocher, avec un petit corps de logis construit en maçonnerie sur le devant et composé pour l'ordinaire d'une seule chambre de plain-pied. On voit encore aujourd'hui de telles demeures, et telle était celle de Marie et de Joseph. C'est ce corps de logis avancé qui fut transporté par les Anges, à la fin du treizième siècle, en Dalmatie d'abord et ensuite à Lorette. (Aboyez dans les Légendes de la sainte Vierge celle de la Santa Casa). Il n'est resté à Nazareth que la grotte , enfermée dans une belle église , où on lit sur toutes les portes les paroles heureuses de l'ange Gabriel : Je vous salue, Marie.
Inter Jesu et Mariée Manus integerrimas , Spiritum emittis pie Hinc ad sedes superas.
(Qfjk,jpaw. S. Josephi.)
Il n'est plus parlé dans les livres saints de la vie et de la mort de saint Joseph. Les Évangélistes et les Apôtres qui ont écrit n'étaient pas des historiens taillés à la mesure des hommes. Ils ne s'occupaient que de la seule chose nécessaire , le royaume des cieux.
Mais il nous est resté des traditions écrites. La plus importante , quoique apocryphe, à propos de saint Joseph, est le livre intitulé Histoire de Joseph le charpentier > ouvrage d'une très-haute antiquité, qui n'a été connu bien longtemps que par des manuscrits arabes et syriaques. Enfin, il a été imprimé à Leipzig en 1722, texte arabe et traduction latine. M. l'abbé Migne l'a donné en français dans son savant Dictionnaire des apocryphes.
Ce livre , comme on l'a remarqué , débute avec une certaine solennité : — Au nom de Dieu , un en son essence et trois en ses personnes. Ceci est l'histoire de notre père Joseph , le saint vieillard , le charpentier. Que ses bénédictions et ses prières descendent sur nous, ô mes frères! Sa vie fut de cent onze ans. Notre Seigneur Jésus-Christ a lui-même raconté cette
histoire à ses .disciples , sur le mont des Oliviers. Ils ont conservé ce discours et Font consigné par écrit dans la bibliothèque de Jérusalem. Que leur prière nous protège! Amen.
Voici sommairement le récit de Notre-Seigneur, ou du moins le récit qui lui est attribué :
Il y eut à Bethléem un homme qui s'appelait Joseph. Il était prêtre dans le temple du Seigneur, instruit et savant dans la doctrine de la loi. Il exerçait en même temps la profession de charpentier. S' étant marié, il eut quatre fils, Jude, Jacques, Juste et Simon, et deux filles, Assia et Lydia. Il s'occupait avec ses fils de son métier de charpentier.
Lorsqu'il devint veuf, ma mère bénie , ma mère sainte et pure avait douze ans. Depuis neuf années elle vivait dans le Temple. Quand les prêtres la virent entrer dans l'adolescence , ils dirent : Cherchons un homme juste à qui nous puissions la fiancer.
Or, ayant consulté le sort, qui tomba sur Joseph , le pieux vieillard, ils dirent à ma mère bénie : — Allez avec Joseph, et demeurez chez lui jusqu'au temps des noces.
Joseph l'emmena donc; et quand elle arriva à Nazareth, où il travaillait, elle trouva Jacques trèsabattu à cause de la mort de sa mère , qu'il pleurait encore. Ma mère prit soin de lui; c'est pourquoi elle fut appelée la mère de Jacques.
Jésus, ici, raconte comment il s'est incarné dans le sein de la Vierge prédestinée, par un mystère qui surpasse l'intelligence de tout être créé; comment Joseph, en remarquant la grossesse de la Vierge très-
pure, tomba dans un trouble dont l'Ange Gabriel le délivra ; comment il naquit à Bethléem , dans une grotte voisine du tombeau deRachel; comment, devant les poursuites d'Hérode, il fut emmené en Egypte par Joseph et Marie; comment la sainte Famille y demeura jusqu'à la mort d'Hérode; comment elle revint à Nazareth , où Joseph reprit sa profession de charpentier et gagna sa vie par le travail de ses mains. Poursuivons le récit :
Cependant les années s'écoulèrent; mais, quoique très-âgé, Joseph n'éprouva aucune infirmité corporelle; sa vue ne l'abandonna point ; aucune de ses dents ne tomba de sa bouche ; son esprit ne s'affaiblit pas , et il porta toujours dans son travail la vigueur de la jeunesse. Exempt de toute douleur, il atteignit l'âge de cent onze ans.
Juste et Simon, les fils aînés de Joseph, s'étant mariés, ainsi que leurs deux sœurs, il ne restait plus au logis que Marie ma mère, Jude et Jacques le mineur; je restai avec eux comme si j'avais été leur frère. J'appelais Marie ma mère et Joseph mon père ; je leur étais soumis en tout ce qu'ils prescrivaient, et je les chérissais tendrement.
L'heure du dernier sommeil du pieux vieillard Joseph étant proche, l'Ange de la mort vint lui annoncer qu'il devait se préparer à quitter ce monde. Il tomba dans un trouble extrême, et , se levant, il alla à Jérusalem , entra dans le Temple , et répandit ses prières devant le sanctuaire :
« 0 Dieu! auteur de toute consolation, disait-il, Dieu de toute miséricorde et Seigneur du genre hu-
main tout entier, Dieu de mon âme, dé mon esprit et de mon corps, je vous adresse mes adorations et mes prières , ô mon Dieu et mon Seigneur ! Puisque mes jours sont comptés, envoyez, je vous en supplie , le grand Archange Michel , afin qu'il demeure auprès de moi, et que ma pauvre âme sorte de mon corps sans angoisses. Que l'Ange que vous m'avez donné pour gardien ne se détourne pas de moi. Ne permettez pas, ô mon Dieu ! que les démons s'approchent du chemin qui doit me conduire à vous. Ne permettez pas que les gardiens du paradis m'en refusent l'entrée, ni que la mer de feu que je dois traverser submerge mon âme. O Dieu! juge trèséquitable, assistez-moi dans votre miséricorde, car vous êtes la source de tous les biens pour l'éternité. Amen. »
Après qu'il eut prié longtemps, Joseph revint à Nazareth; il se mit au lit, et il connut qu'il allait mourir. Alors il ouvrit la bouche en poussant des soupirs; il dit : — J'ai été conçu dans l'iniquité, et ma mère m'a mis au jour dans le péché. Malheur à ma langue et à mes lèvres , car elles ont parlé et proféré des paroles de vanité, de reproche, d'ignorance, d'incertitude et de dérision ! Malheur à mes yeux , car ils ont vu le scandale ! Malheur à mes oreilles , car elles se sont prêtées aux discours des calomniateurs! Malheur à mes mains, car elles ont peut-être pris ce qui ne leur appartenait pas 1 Malheur à mes pieds, qui m'ont conduit dans des sentiers que Dieu n'a pas bénis !
Il continua avec rigueur cette confession publique.
Alors, reprend Jésus, j'entrai, et m'approchant de lui : — Salut , Joseph, mon père! lui dis-je.
Il répondit vivement : Je vous salue mille fois, ô mon fils chéri ! L'épouvante et la mort m'entouraient ; mais aussitôt que j'ai entendu votre voix , mon àme a retrouvé le calme et la paix. 0 Jésus de Nazareth! Jésus, mon consolateur, Jésus, mon libérateur, Jésus, mon protecteur, Jésus, nom si doux à ma bouche, œil qui voyez, oreille qui entendez, exaucez-moi, moi, votre serviteur. Je vous vénère, et aujourd'hui je répands mes larmes devant vous. Vous êtes mon Dieu, vous êtes mon Seigneur, vous êtes le Fils de Dieu. Ne me condamnez pas aujourd'hui.
Saint Bernardin de Sienne, s'appuyant d'autorités graves , raconte que Jésus dit alors à Joseph : — Allez, mon bien-aimé père Joseph, quittez avec joie cette vallée de misères, et portez aux saints patriarches qui sont dans les limbes la bonne nouvelle que j'irai bientôt les tirer avec vous de cet autre exil, et vous conduire avec eux aux célestes demeures.
Comme il cessait de parler, reprend Jésus dans le récit que nous venons d'interrompre , je vis que la mort le dominait déjà; et ma mère, la Vierge sans tache, se levant, me dit : — 0 mon Fils chéri! ce pieux vieillard, Joseph va mourir!
— 0 ma mère bien-aimée ! lui répondis-je, c'est la loi commune à tous; la mort a son droit assuré sur tout le genre humain. Vous-même, ma mère, vous verrez votre vie se terminer. Mais votre mort , ainsi que la mort de ce pieux vieillard, n'est pas une
mort véritable; c'est une porte pour entrer dans la vie qui n'aura point de fin. Le corps înêine que j'ai reçu de vous subira également la mort. Mais venez, ma mère vénérée , et voyez ce qui arrivera au moment où son âme se séparera du corps.
Ma mère immaculée s'approcha donc de Joseph. Il me regardait , tenant ses yeux fixés sur moi; mais il n'avait plus la force de parler. Je lui pris les mains, que je tins une heure entière. 11 me faisait signe de ne point l'abandonner. Ayant mis la main sur sa poitrine, je pris son âme, qui était prête à sortir. Ma mère voyant que je touchais le corps, toucha les pieds, et, les trouvant froids et glacés, elle appela les fils et les filles de Joseph, qui, témoins de sa mort, poussèrent des cris de douleur; et ma mère et moi nous pleurions avec eux.
Cependant je vis la mort qui venait, suivie dès puissances de l'abîme. Je les repoussai, et j'invoquai mon Père miséricordieux , le priant d'envoyer Michel et Gabriel avec leurs Anges pour lui porter l'âme de Joseph. Michel et Gabriel enveloppèrent l'âme d'un linceul éclatant, et, la défendant contre les démons qui la croyaient leur proie , ils la conduisirent aux lieux où habitent les justes.
Et je dis aux enfants de Joseph : La mort de votre père n'est pas la mort, c'est la vie éternelle ; car, délivré des tribulations de ce monde, il est entré dans le repos qui n'aura point de fin.
Comme les habitants de Nazareth voulaient ensevelir Joseph, Jésus s'adressa à son Père céleste; des Anges parurent , étendirent une étoffe écarlate et en
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enveloppèrent le corps. Et Jésus, s'approchant alors de Joseph, dit :
— L'odeur de la mort ne dominera pas en vous; aucun ver n'approchera de vous ; aucun de vos membres ne sera brisé ; aucun cheveu arraché de votre tête; et il ne périra aucune partie de votre corps , ô mon père Joseph ! Mais il restera entier et sans corruption, jusqu'au festin de mille ans (1).
Jésus bénit ensuite tous ceux qui , dans l'avenir, célébreraient l'anniversaire du passage de Joseph , tous ceux qui feraient en son nom des aumônes, tous ceux qui réclameraient sa protection.
Après cela, les habitants de la ville vinrent, avec des bandes d'étoffes, pour envelopper le corps, selon la coutume. Mais ils le trouvèrent dans un linceul qui adhérait partout à ce corps, et sur lequel ils ne découvrirent aucune couture qui en pût indiquer les extrémités, ce qui les remplit d'un très-grand étonnement. Ils l'emportèrent donc et le mirent dans son tombeau , à côté de son père Jacob (2).
Il paraîtrait, d'après ce récit (3), que Jésus avait
(1) Quelques critiques ont cru, sur cette expression, que ce monument des premiers temps du Christianisme était l'œuvre des millénaires ; mais ce n'est là qu'une expression orientale pour marquer la longue joie des justes en entrant dans le bonheur éternel.
(2) Dictionnaire des apocryphes , t. I, de la colonne 1029 à la colonne 1042.
(3) Dans les détails nombreux que nous avons dû supprimer, on trouve celui-ci, col. 1034, chap. xiv : Joseph vécut quarante ans avant de contracter mariage. Sa femme passa avec lui quarante-neuf ans. Marie entra chez lui un an après. Elle avait douze ans. A quinze ans, elle mit au monde l'Enfant Jésus; alors Joseph avait quatre-vingttreize ans. Il mourut à cent onze ans; Notre-Seigneur n'en avait donc que dix-huit.
dix-huit ans quand Joseph est mort. Mais on croît généralement qu'il en avait vingt-neuf lorsqu'il reçut cette belle âme.
En ôtant alors Joseph à la terre, il semble, dit saint Bernardin de Sienne, que Dieu voulût lui épargner le dur spectacle de la vie souffrante de Jésus.
Joseph expira dans la douce paix apportée par les Anges sur la crèche de Bethléem , assisté de Jésus et de Marie : privilège qui l'a rendu, pour tous les pieux chrétiens, le patron de l'heureuse mort.
L'opinion commune est que saint Joseph mourut à Nazareth, âgé d'environ quatre-vingts ans, peu de temps avant la noce de Gana , le 1 9 mars , jour où l'Église fête sa mémoire , ou , selon d'autres , le 20 juillet. Les Orientaux ont adopté ce jour. Mais une seule fête spéciale ne suffisant pas à un si grand saint, quoiqu'on l'honore encore le jour de Noël, le jour de la Circoncision , le 23 janvier, jour présumé de son mariage , l'Église a établi en 1 680 une autre fête, qui se célèbre sous le vocable du Patronage de saint Joseph y et que la congrégation des Rites a fixée au troisième dimanche après Pâques.
Enfin, comme les heureux dévots de Marie lui ont dédié le mois de mai, depuis longtemps déjà ; ils ont, au commencement de ce siècle , consacré le mois de mars à saint Joseph , dont la protection et la bienveillance merveilleuses sont aujourd'hui d'une évidence incontestée.
Privée de son saint et cher appui, Marie, qui, après avoir été le modèle des filles , des épouses et des vierges , devait être aussi , selon la remarque de
saint Ambroise , le modèle des veuves , Marie se prépara bientôt à d'autres douleurs. Le temps approchait où son Fils allait se manifester au monde. Elle savait quels combats il avait à soutenir. Elle ne cessait plus d'être un instant sous le glaive que Siméon lui avait prédit.
Un jour elle apprit que le fils de Zacharie et d'Elisabeth commençait sa mission divine. Jean avait rompu le silence du désert. Précurseur du Messie > il l'annonçait à la terre et préparait ses voies. Il appelait les hommes à un baptême de pénitence.
Une tradition répandue chez tous les peuples de l'Orient, et qui s'accordait, comme nous l'avons déjà dit , avec les prédictions des anciens prophètes, fixait si précisément pour ces temps-là l'avènement du Rédempteur, que plusieurs parmi les Juifs se demandaient si Jean n'était pas le Messie qu'ils attendaient. Mais il leur apprit qu'il n'était que la voix chargée de l'annoncer.