LA TRIPLE TENTATION DANS LE DÉSERT
à la veille de notre perte. Il n'est pas question en ce moment de contester; il faut agir et nous opposer promptement à ses projets. Ici, la force nous manque; nous userons de stratagème. Imaginons quelque piège contre lui, avant qu'il paraisse à la tête des nations et qu'il en soit reconnu pour le monarque universel de la terre.
» Seul, autrefois, j'eus la hardiesse d'entreprendre la ruine d'Adam ; nul n'a partagé le péril ni l'honneur de cette lutte où je fus victorieux. L'entreprise que je propose est moins pénible ; et le succès de mes ruses passées me fait espérer d'en sortir avec succès. »
» Ainsi parla le présomptueux Satan. »
Le conseil infernal, effrayé, chargea unanimement l'orateur de l'expédition. Satan s'en alla donc à la recherche de Jésus, qu'il trouva dans le désert. Suivant le poète , il fit en deux actes sa première tentation. D'abord il se présenta sous les traits et le costume d'un paysan, et conseilla à Notre-Seigneur de changer en pains les pierres qu'il voyait autour de lui. Ayant reçu un premier échec , il revint. Sur le conseil de Bélial, il s'était travesti en grand seigneur et se faisait suivre d'une troupe de démons alertes, déguisés en serviteurs , qui dressèrent une table somptueuse sur laquelle s'étala en un instant un festin splendide ; il offrit vainement cette joie , et avec elle toutes les richesses, au Messie, qui le repoussa , comme auparavant , avec une douceur inflexible.
Plus abattu que d'abord , il revint encore , cette fois sous l'apparence d'un philosophe de bon ton; il
loua chaudement le Christ sur les dons que le Ciel lui avait départis. Il lui remontra qu'il avait droit au sceptre de David et à l'empire du monde. Il fit passer devant ses yeux, tous les royaumes et toutes les pompes de la terre. Tous ces efforts étant vains , il emporta Jésus sur le pinacle du Temple . où il l'abandonna.
Le poëme de Mil ton, intitulé le Paradis reconquis ^ ne contient , en quatre chants, que les scènes de la tentation dans le désert. L'auteur n'a pas osé aller plus loin.
Tu es sacerdos in eeternum, secunduni ordinem Melchisedech.
{Psalm. CIX.)
Jésus avait passé les années de son adolescence dans une auguste obscurité, et on ne sait rien de complètement authentique sur cette vie adorable , depuis le séjour qu'il avait fait, à douze ans, au milieu des docteurs, jusqu'à l'époque où, âgé de trente ans , il alla recevoir le baptême de Jean , et ensuite se retira dans le désert pour se préparer à la mission qu'il avait bien voulu s'imposer.
Cependant Suidas rapporte des faits qui prouveraient que Jésus, avant cette retraite, était prêtre dans le Temple ; et cette tradition est appuyée par un passage de saint Luc , que nous citerons un peu plus loin.
Voici ce que Suidas raconte :
Du temps de l'empereur Justinien, pieux et célèbre, il y avait à Constantinople un Juif éminent qui s'appelait Théodore. Il était estimé de l'empereur et de beaucoup de chrétiens , notamment d'un fidèle , nommé Philippe. Ce dernier, qui l'aimait beaucoup, l'engageait fréquemment à se faire chrétien. Il lui demanda un jour comment lui, homme sage, bien instruit de ce que la loi et les prophètes ont annoncé de Jésus-Christ, il pouvait ne pas croire en lui et différer à se faire chrétien. Je suis convaincu, ajoutat-il, que, si vous vous rendiez bien compte de ce que vous lisez dans les saintes Écritures , vous ne pourriez plus repousser la foi chrétienne. Hâtez-vous donc de sauver votre âme, en vous soumettant à celui qui vous appelle.
Le Juif lui répondit : Je reconnais la sincère affection que vous me portez en vous intéressant au salut de mon àme , et je vous en remercie bien vivement. Mais je vous exposerai sincèrement, comme parlant devant Dieu, qui lit dans les cœurs, les secrets motifs qui me retiennent. Je sais très-certainement que le Christ prédit par les prophètes est celui qui est venu et que vous adorez. C'est là un aveu que je fais à un ami dont je suis sûr; et pourtant je ne puis me faire chrétien , quoique par des raisons humaines , dont je me blâme moi-même.
En professant la religion judaïque, je suis le chef et le prince des Juifs; je suis comblé d'honneurs et de richesses, et je puis passer très-heureusement la vie. Pour ne pas perdre cette position, il me faut
donc ne pas m'inquiéter de la vie future. Je pèche en cela; d"autant plus que je possède , en ce que je vais vous dire , un des plus mystérieux secrets des Hébreux. Je vous le confierai . pour vous affermir encore , s'il le fallait , dans la foi où vous êtes que Jésus que vous adorez est véritablement le Christ annoncé. Voici ce mystère.
Dans les temps anciens , lorsqu'on eut achevé la construction du Temple de Jérusalem , par les soins d'Esdras et de Néhémie , on établit cette règle, qu'il y aurait toujours dans le Temple vingt-deux prêtres, autant que nous avons de lettres dans notre alphabet , autant aussi que nous avons de livres inspirés.
Le nom de chacun de ces prêtres était inscrit dans un registre spécial, avec les noms de son père et de sa mère. Lorsqu'un de ces prêtres mourait, les survivants s'assemblaient et en nommaient un autre , qui devait réunir tous les suffrages. Ces usages subsistaient depuis longtemps chez les Juifs , lorsqu'au temps où Jésus était en Judée, connu seulement par sa modestie et ses vertus et ne s' étant pas manifesté encore , un des vingt-deux prêtres mourut.
Les autres se réunirent pour nommer celui qui devait le remplacer. Chacun proposait l'homme qu'il croyait digne de remplir la fonction du défunt ; mais de tous ceux qui furent présentés ainsi, aucun ne fut admis ; celui-ci parce qu'il n'avait pas les qualités que réclamait le sacerdoce, celui-là parce que ses mœurs n'étaient pas assez graves, un autre parce qu'il n'était pas assez instruit dans la loi et les prophéties , un autre parce qu'il manquait de dignité, etc.
154 JÉSUS-CHRISÏ, PRÊTRE.
Enfin, un des membres de ce collège de prêtres se leva et dit : Vous avez proposé beaucoup de noms qui ont été rejetés , pour remplir le vide que la mort a fait parmi nous. Je crois que celui que je vais vous présenter remplit toutes les conditions que nous devons exiger. C'est Jésus , fils de Joseph le charpentier. Il est encore fort jeune ; mais sa vie, ses mœurs, sa doctrine et son éloquence le recommandent assez; et vous savez tous que, pour la sagesse et la pureté de sa vie, il n'a point d'égal.
Les autres prêtres avouèrent aussitôt que , mieux que tout autre , Jésus était digne du sacerdoce. Quelques-uns firent cette seule objection qu'il était de la tribu de Juda , et que les prêtres devaient être de celle de Lévi. Celui qui l'avait proposé répondit que sa race était mélangée, et que par ses ancêtres le sang de Lévi coulait dans ses veines avec celui de Juda. Cette réponse fut admise d'un accord unanime, et Jésus fut élu prêtre.
On inscrivit son nom sur le registre; après quoi on parla de faire venir son père et sa mère , qui devaient aussi déclarer en personnes leurs noms et qualités.
L'un des prêtres dit alors que Joseph, celui que l'on croyait le père de Jésus, était mort, et que sa mère seule vivait encore. Ils l'appelèrent donc et lui dirent : — Un des vingt-deux prêtres est mort, et nous avons résolu de nommer à sa place votre fils Jésus. Comme les noms de son père et de sa mère doivent être écrits sur nos registres, dites-nous si Jésus est bien votre fils, né de vous.
Marie répondit : — Je déclare que Jésus est mon fils, né de moi; et beaucoup d'Israélites encore vivants peuvent vous rendre ce témoignage.
Les prêtres demandèrent ensuite le nom du père. Marie répondit : — Il n'a point de père ici-bas. Lorsque j'étais en Galilée , un Ange de Dieu parut devant moi, et m'annonça que je concevrais de l'Esprit- Saint, et que j'enfanterais un fils auquel il me prescrivit de donner le nom de Jésus. Étant vierge, je conçus et j'enfantai Jésus, et je suis restée vierge.
Les prêtres , après de sérieuses informations qui les assurèrent cle la vérité des faits déclarés, écrivirent sur leur registre : « Cejourd'hui , après la mort » du prêtre (dont suivait le nom), d'un suffrage una- )> nime nous avons admis à sa place Jésus, Fils de » Dieu et de Marie, Vierge. »
Ce registre , lorsque les Romains prirent Jérusalem, fut sauvé par les princes des prêtres; et il est conservé à Tibériade. Mais ce secret n'est connu que d'un très-petit nombre de fidèles. Vous voyez donc, mon ami, que si Jésus est le Fils du Dieu vivant, ce n'est pas seulement par les prophéties que nous pouvons le savoir, mais par un témoignage qui reste déposé à Tibériade.
Le chrétien, après ce récit, s'écria, pris d'un zèle louable : — Je dois maintenant rapporter à notre pieux empereur ce que vous venez de m'apprendre , afin qu'il écrive à Tibériade et qu'il produise au grand jour ce registre , qui confondra les incrédules.
Mais le Juif Théodore lui, répondit : — Ce que je vous ai confié , je vous l'ai confié sous le sceau du
secret. Si sa révélation produisait ce que vous désirez, sans y avoir réfléchi, il s'élèverait des guerres furieuses , accompagnées de massacres. Les Juifs , loin de livrer le registre , brûleraient le lieu où il est déposé ; vous vous seriez ému en vain , et nous serions la cause de grands désastres.
Il ajouta encore d'autres raisons qui obligèrent le chrétien Philippe à garder le silence. Mais il fit part de son secret à plusieurs de ses amis, de qui nous l'apprîmes.
Nous cherchâmes alors à découvrir si quelques témoignages venaient à l'appui de ce fait. Premièrement, nous avons consulté Flavius Josèphe, qui a écrit l'histoire de la ruine de Jérusalem par les Romains, qui vivait dans les temps apostoliques, et qui est souvent cité par Eusèbe. On lit dans ses mémoires sur la guerre de Judée que Jésus avait fait dans le Temple l'office de prêtre.
Nous avons cherché ensuite dans les saints Evangiles quelque passage qui ajoutât son autorité au passage de Josèphe , et nous avons trouvé ceci , au chapitre iv de saint Luc :
« Jésus, après être sorti dû* désert, vint à Naza- » reth, où il avait été élevé; et comme c'était le jour » du Sabbat , il entra dans la synagogue , selon sa » coutume; et il se leva pour lire.
» On lui présenta le livre du prophète Isaïe; il l'on- » vrit à l'endroit où étaient écrites ces paroles :
» L'Esprit du Seigneur s'est reposé sur moi; c'est » pourquoi il m'a consacré par son onction; et il m'a » envoyé pour apporter aux pauvres l'heureuse nou- f
» velle , pour guérir ceux qui ont le cœur brisé , pour » annoncer aux captifs la liberté et aux aveugles le « recouvrement de la vue, pour délivrer ceux qui » sont dans l'oppression , pour publier le temps des* » grâces du Seigneur et le jour où il rendra justice.
» Ayant fermé le livre , il le rendit au ministre et » s'assit. Tout le monde dans la synagogue avait les » yeux arrêtés sur lui. Et il leur dit aussitôt : — L^s » paroles de l'Écriture que vous venez d'entendre » sont accomplies aujourd'hui.
» Or tous lui rendaient témoignage ; et dans l'ad- » miration où ils étaient des paroles pleines de grâce » qui sortaient de sa bouche, ils disaient : N'est-ce » pas là le fils de Joseph ?... »
Nous pensâmes donc , en lisant ce passage , reprend Suidas^ que, si Jésus-Christ n'avait pas été investi chez les Juifs des fonctions sacerdotales, on ne lui eût pas remis, dans la synagogue, le livre où il fallait faire une lecture devant le peuple. Car, chez nous autres chrétiens , il n'est permis de lire à la multitude les livres de l'Écriture sainte qu'aux hommes qui sont admis dans le clergé. Ainsi, Josèphe l'historien et saiut Luc FÉvangéliste témoignent que le juif Théodore a pu rapporter fidèlement la vérité.