LÉGENDE DE SAINTE ANNE ET DE SAINT JOACHIM
Nous sommes tous les serviteurs d'un seul Seigneur. Je suis l'Ange que Dieu t'a donné pour gardien. Descends sans crainte et retourne auprès d'Anne; car vos œuvres de miséricorde ont été présentées au Très- Haut (1).
Joachim, plein de joie ? descendit et se dirigea vers Jérusalem, où il voulait offrir un sacrifice. Gomme il y arrivait, l'Ange qui avait séché les larmes d'Anne parut de nouveau devant elle et lui dit :
— Ya maintenant au-devant de ton mari; tu le rencontreras à la porte Dorée.
Cette porte était à l'orient de Jérusalem.
Anne se leva aussitôt et se mit en chemin avec ses servantes. Après qu'elle eut attendu quelque temps devant cette porte célèbre, elle vit venir Joachim, qui arrivait avec un détachement de ses troupeaux. Il amenait dix brebis sans tache , douze veaux purs et cent chevreaux pour les offrir en sacrifice au Sei-
(1) Dans l'évangile de la Nativité de Marie, le discours de l'Ange est plus étendu. — Ne crains pas, Joachim, dit-il, et que ma présence ne te trouble pas; je suis l'Ange du Seigneur; il m'envoie t'annoncer que tes prières sont exaucées. Il a entendu les reproches injustes qui t'ont affligé. Dieu punit le péché et non la nature. Lorsqu'il envoie la stérilité , c'est quelquefois pour faire éclater ses merveilles et montrer que l'enfant qui naît enfin est un don de sa bonté. Sara n'a-t-elle pas été stérile jusqu'à la vieillesse? Rachel, si agréable au Seigneur, n'a-t-elle pas, après une longue stérilité, enfanté Joseph? Samson, le plus fort de vos juges, et Samuel, le plus saint, étaient les fils de mères longtemps stériles. Ainsi Anne, ta femme, enfantera une fille, que tu nommeras Marie, et vous la consacrerez ait Seigneur dès son enfance , comme vous en avez fait le vœu. Elle sera remplie du Saint-Esprit, même dès le sein de sa mère, et c'est elle qui enfantera le Sauveur. Voici le signe que tu auras des merveilles que je t'annonce. Lorsque tu arriveras à la porte Dorée de Jérusalem, tu y trouveras Anne, ton épouse, que ton retour comblera de joie. — Après ces paroles, l'Ange disparut.
gneur. Les deux époux s'embrassèrent dans un chaste baiser, et l'heureuse Anne s'écria :
— Je reconnais maintenant que le Seigneur m'a bénie; j'étais veuve, et j'ai mon époux; j'étais stérile, et j'aurai un enfant (1).
# O cunctarum fœminarum
Decus atque gloria !
Quam electam et evèctam Scimus super omnia!
(Hymne de saint Casimir.)
Neuf mois après, Anne enfanta et mit au jour une fille ravissante de beauté. Sa voix aussitôt éclata en un hymne de louanges, que saint Jean Damascène a conservé :
« Mon âme maintenant surabonde de joie. Félicitez l'heureuse mère qui cesse d'être stérile, qui vient d'enfanter le fruit de la promesse; qui, dans l'âge avancé, allaite une enfant de bénédiction.
» Aux tristesses de la stérilité succède pour moi la joie d'être mère. Que l'Anne des anciens jours, l'heureuse mère de Samuel , et Sara , la vénérée , prennent part à mes fêtes; qu'elles célèbrent mon enfantement merveilleux !
(1) On lit dans le Protévangile de saint Jacques, chapitre V, que Joachim , en offrant son sacrifice , regarda dans le béphoïl ( lame d'or qui ornait le front du grand prêtre), et que le voyant pur et limpide, il s'écria : « Je vois maintenant que le Seigneur m'a exaucé et qu'il m'a remis tous mes péchés. »
» Béni soit le grand Dieu qui a exaucé mes vœux et nos prières, qui m'accorde le bonheur de la maternité, qui donne à la tige stérile une fleur de grâce et de fécondité ! »
Nous emprunterons ici quelques lignes à un livre très-célèbre , que les jansénistes ont condamné en 1694, mais que Rome approuve; ce qui nous suffit.
La sainte et heureuse mère, ayant reçu son enfant dans ses bras, car elle voulait elle-même l'envelopper de ses langes, et elle pouvait remplir cet office, puisqu'elle n'avait pas ressenti les douleurs de l'enfantement, adressa à Dieu cette prière (1) :
« Seigneur, dont la sagesse est infinie, créateur de tout ce qui a l'être, je vous offre humblement le fruit de mes entrailles, que j'ai reçu de votre immense bonté; et je vous remercie du fond du cœur. Faites de la fille et de la mère selon votre très-sainte volonté; regardez de votre trône notre faiblesse. Je félicite les saints Pères des limbes et tout le genre humain, à cause du gage assuré que vous leur donnez de leur prochaine rédemption. Mais comment me comporterai-je envers celle que vous me donnez pour fille, ne méritant pas d'être sa servante ? Gomment oserai-je toucher la véritable arche du Testament? Donnez-moi, Seigneur, la lumière qui m'est nécessaire pour connaître votre sainte volonté , pour
<l) Vie divine de la très-sainte Vierge Marie (abrégée, mais extraite fidèlement de La Cité mystique de Dieit, de la bienheureuse Marie d'Agréda), par le père Bonaventure Amedeo de Cesare, consulteur de la Sacrée Congrégation romaine de l'Index. Nous suivons la traduction de M. l'abbé Boullan.
l'exécuter selon votre bon plaisir et dans les services que je dois rendre à ma fille. »
Le Seigneur fit comprendre à Anne qu'elle devait traiter la sainte enfant, en ce qui concernait l'extérieur, comme une mère traite sa fille , mais que dans son intérieur elle devait lui conserver le respect qui lui était dû.
Alors ces paroles se firent entendre du ciel :
« Bénie sois-tu en ce monde , ma bien-aimée. Une compagnie céleste assiste à ta naissance; jamais tant de joie n'avait paru chez les Anges. Le Saint-Esprit se repose en toi. Le ciel et la terre seront soumis à ta puissance ; les Anges te serviront comme leur meilleure amie; à toi sera le monde, et l'humanité sera guérie par toi (1). »
L'élégant écrivain à qui nous empruntons cette citation ajoute, à propos de la merveilleuse naissance, une légende que nous ne pouvons négliger :
« L'Église de la terre, dit-il, ignora longtemps le jour de ce glorieux événement. Un pieux solitaire , dont la vie, inconnue aux hommes, s'exhalait sous l'œil de Dieu comme le parfum des fleurs au désert, entendait chaque année, dans la nuit du 8 septembre, d'angéliques harmonies qui descendaient des cieux. Surpris de cette merveille, il pria le Seigneur de lui révéler ce que signifiaient ces concerts. Alors un Ange lui apparut et lui dit : La Vierge immaculée qui fut mère de Dieu est née cette nuit même; les hommes l'ignorent, mais les Anges chantent sa nativité dans les cieux.
(1) M. l'abbé Darra?, Légende de Notre-Dame. Citation de îa Genesis d'Hermann.
» Longtemps, en souvenir de cette vigile miraculeuse, les populations de la France méridionale, si dévouées au culte de Marie, conservèrent la coutume de passer en prières dans les églises la nuit de la Nativité. La voix des Anges se mêlait aux concerts de la foule pieuse , répétant les saints cantiques dans le silence de la nuit , sous les voûtes illuminées par mille flambeaux, comme les dômes du ciel; et depuis que ce secret fut ainsi communiqué au monde , l'Église célèbre au 8 septembre le jour de bénédiction où naquit la très-sainte Vierge. »
Candidissima uti Lilia, Salve , eeterni Patris Filia.
Salve , Mater Redemptoris, Salve , sponsa spiratoris.
Sine macula concepta, Salve, Triadis electa.
Salve, inferni victrix aspidis, Illius expers sola cuspidis.
Salve, Triadis electa, Sine macula concepta.