‹ Lègendes du Nouveau TestamentChapitre 4 sur 106 · HUG. DE SOMNO · texte numérisé non relu

HUG. DE SOMNO

Après la chute de nos premiers parents , Dieu ne les punit pas sans les consoler. Une femme , odieusement trompée par le démon, avait amené le péché dans le monde; l'éternelle bonté leur annonça qu'une autre femme y amènerait la réparation.

« Je mettrai, dit le Seigneur au serpent maudit,

» une inimitié entre toi et la femme, entre ta race et » la sienne. Elle-même t'écrasera la tête (1). »

Ces heureuses paroles ont été prononcées avant la sentence du châtiment; car la miséricorde de Dieu surpasse encore sa justice.

Cette douce et chère attente d'un réparateur ne s'est pas conservée seulement chez le peuple fidèle; on en retrouve la merveilleuse tradition dans toutes les contrées du monde. Les diverses théogonies des peuples égarés gardèrent la croyance à une Vierge, Mère du Sauveur des hommes. Les Égyptiens , les Perses, les Guèbres, les Mages, les Chinois, les Siamois, les Indiens, avaient tous ce pieux dogme, que l'on rencontre encore avec étonne ment chez les sauvages idolâtres de l'Amérique. Les druides cle nos pères , nous l'avons dit, rendaient un culte à la Vierge qui devait enfanter le Rédempteur.

Dans toutes les promesses que fit le Seigneur à son peuple, il renouvela constamment celle du Messie, et la Vierge sainte était annoncée par les plus consolantes paroles des prophètes. Chez les anciens Hébreux, une opinion très-répandue voyait déjà dans la Vierge prédite l'Immaculée, exempte de la tache originelle. Ils se la représentaient sous les traits d'Ève avant sa faute. En effet, la plus légère souillure pouvait-elle convenablement approcher de celle dont le sein béni devait porter le Fils de Dieu? Quoique les saintes Écritures n'expriment pas assez formellement ce privilège d'une conception immaculée, on a pourtant toujours compris que la Vierge choisie, destinée

(l) Genèse, chap. m.

à devenir la Mère du Rédempteur, annoncée dans PEden, devait être absolument exempte du péché et naître complètement pure.

Dès les premiers siècles de l'ère chrétienne, Marie porte les noms de pure et d'immaculée. Saint Cyprien dit qu'elle se distingue très-spécialement du reste des hommes; qu'elle a de commun avec eux la nature humaine, mais non pas la faute.

Saint Jean Damascène demande si celle qui ne fut créée que pour être le temple de Dieu a pu être infectée un seul instant du péché originel.

La puissance infinie, qui a garanti les Anges fidèles de la chute de leurs frères révoltés, pouvait-elle, dit saint Anselme, ne pas préserver la Mère de son Fils et la Reine des Anges de la tache laissée aux hommes par le premier péché ?

Plusieurs ordres religieux se sont dévoués à la défense de cette croyance. La Sorbonne exigeait de ses docteurs le serment de la soutenir. Le Saint-Siège l'a toujours favorisée avec éclat, aussi bien que la fête solennelle qui en imprime le sentiment, et qui a lieu le 8 décembre. Les souverains pontifes interdirent même, au seizième siècle, de traiter la thèse contraire à l'Immaculée Conception. S'ils ne condamnèrent pas ceux qui paraissaient lui être opposés, c'est qu'ils furent retenus par le respect qu'ils portaient à de saints et savants docteurs qui, tout en révérant tendrement Marie , avaient paru (mal interprétés ou tronqués) douter d'une faveur aussi immense que celle d'être conçue hors du péché originel. Mais, assez récemment, le cardinal Lambruschini a

démontré, clans une dissertation savante, que, selon la doctrine universelle de l'Église et de tous les saints Pères, même de saint Thomas d'Aquin, il faut soutenir que Marie a été préservée, clans sa conception, de l'ombre même du péché originel (1).

Et ce qui montre jusqu'à quel point la Conception Immaculée a toujours été le sentiment universel, c'est que les Grecs schismatiques l'ont toujours admise comme dogme , et que le Koran même (2) excepte Marie, comme Jésus son Fils, delà tache imprimée par Satan.

« Il convenait, dit saint Alphonse de Liguori (3), que Dieu préservât Marie de la faute originelle. Ne devait-elle pas, selon ses promesses, écraser de son pied la tète du serpent ? Donnée au monde pour vaincre Lucifer, elle ne pouvait pas subir son joug; il fallait au contraire qu'elle marchât à lui pure de toute tache et de toute souillure. »

Saint Ambroise a dit : « Ce n'est pas sur la terre, mais dans le ciel , que le Seigneur consacra ce vase d'élection qui devait être le temple de la chasteté et recevoir Jésus. » Puis faisant allusion à ces paroles de l'Apôtre : « Le premier homme qui venait de la terre fut attaché à la terre-, l'autre fut céleste comme son

(1) Dissertation polémique sur l'Immaculée Conception. Il est démontré, dans ce beau travail, comment les paroles de saint Thomas d'Aquin, qui semblent ne pas admettre l'immaculée, ont été altérées par des copistes. De même saint Bernard n'attaquait pas la Conception immaculée , mais les prélats qui en établissaient la fête avant que Rome l'eût instituée.

(2) Au chapitre troisième.

(3) Sermon sur la Conception Immaculée.

origine (1), » il appelle Marie un vase céleste, non pour lui attribuer, comme ont fait certains hérétiques, une nature surhumaine , mais seulement pour faire entendre que la grâce l'a rendue supérieure en sainteté , en pureté , à tous les esprits bienheureux , et digne de recevoir le Roi de gloire.

Origène , saint Ephrem, saint Augustin, saint Jérôme, saint Amphiloque, saint Jean Damascène , saint Pierre Damien, saint Bruno, saint Anselme, saint Bonaventure, une foule d'autres saints, parlent dans le même sens.

Enfin le concile de Trente déclare que, dans son décret sur le péché originel , il ne prétend pas comprendre la bienheureuse et immaculée Mère de Dieu (2); et le concile de Baie, dans sa session du 21 septembre 1 429 , s'exprime ainsi :

« Il s'est élevé dans ce saint concile une question difficile sur la conception de la glorieuse Vierge Marie, Mère de Dieu, et sur le moment où avait commencé sa sanctification : — les uns disant que son âme a été pendant quelque temps, ou au moins pendant quelques instants, assujettie de fait au péché originel ; — les autres soutenant au contraire que l'amour que Dieu a eu pour elle s'est manifesté dès le premier moment de sa création; que le Très-Haut, qui l'a prédestinée lui-même , et que le Fils, qui l'a formée pour être sa mère sur la terre, l'ont comblée de

(1) Saint Paul, / Corinth., chap. xv, f. 17.

(2) Déclarât haec sancta Synodus non esse intentionis suœ comprehendere in hoc decreto, ubi de peccato originali agitur,beatam et immaculatam Dei Genitricem.

grâces singulières et extraordinaires; que Jésus-Christ l'a rachetée d'une manière supérieure et toute particulière, en la préservant de la tache originelle et en la sanctifiant dès les premiers instants de sa conception.

)) Ayant examiné avec désintéressement les raisons et les autorités qui, depuis plusieurs années, ont été alléguées de part et d'autre; ayant en outre porté notre attention sur d'autres circonstances relatives au même sujet, tout pesé et mûrement considéré , — nous décidons et nous déclarons que la doctrine qui enseigne que la glorieuse Vierge Marie, Mère de Dieu, par une faveur spéciale, n'a jamais été assujettie au péché originel, mais qu'elle a toujours été sainte, immaculée, exempte de tout péché originel et actuel, — nous déclarons que cette doctrine est pieuse, conforme au culte ecclésiastique, à la foi catholique, à la droite raison et à l'Écriture sainte, et que comme telle elle doit être approuvée, tenue et suivie par tous les Catholiques , en sorte qu'il ne soit permis à personne dans la suite de prêcher ou d'enseigner le contraire. »

Ajoutons à ces faits qu'en 1678, au moment où les jansénistes, alors puissants en France, mettaient tout en œuvre pour amoindrir le culte de la sainte Vierge, le pape Innocent IX opposa une première digue à ce débordement infernal en approuvant solennellement l'office admirable de la Conception immaculée.

C'était donc la foi de tous les catholiques romains; et nos vœux furent comblés, enfin, lorsque le très-

saint pape Pie IX, avec Y assentiment de tous les évêques du. monde, remplit de joie tous les cœurs fidèles en proclamant, le 8 décembre 1854, la Conception immaculée, dogme cle l'Église.

Ce dogme, sans avoir été formellement défini, était admis dès les premiers temps ; on en faisait la fête en Orient dès le cinquième siècle. On l'a toujours professé dans l'Occident, et si quelques saints Pères ont fait là-dessus quelques objections, ce n'était que par malentendu, et relativement à la conception matérielle, tandis qu'il ne s'agit que de l'âme créée sans tache.

Un savant chanoine de Séez, M. Delaunay, a publié l'historique de l'établissement en France de cette glorieuse fête de la Conception, devenue aujourd'hui si solennelle. Nous lui empruntons le passage principal, tiré de documents que le cardinal Baronius a reconnus authentiques.

k Les Danois^ ayant appris que l'Angleterre était soumise aux Normands, furent indignés de se voir privés d'une île sur laquelle ils prétendaient avoir une espèce de droit héréditaire. Ils se préparèrent donc à la guerre ; ils armèrent une flotte pour chasser les conquérants de cette seconde patrie que Dieu, disaient-ils, leur avait donnée. Le roi Guillaume, ayant ouï parler de ces mouvements, les crut dignes de son attention. Il choisit un certain religieux, abbé du monastère de Ramsey, et l'envoya en Danemark pour s'informer de l'état des choses. Cet abbé, homme plein d'intelligence, s'acquitta fidèlement de sa mission; puis il se rembarqua pour retourner en Angleterre.

» Déjà son navire avait franchi la plus grande partie du trajet, lorsque tout à coup s'éleva une tempête qui bouleversa le ciel et la mer. Les matelots, lassés de lutter contre les vagues, perdaient courage ; leurs rames se brisaient, les cordages se rompaient, les voiles se déchiraient : toute espérance de salut était évanouie.

» Alors tous ceux qui étaient dans le vaisseau recommandèrent leur âme à Dieu , en poussant de grands cris. Ils invoquèrent la Mère de Dieu, le refuge des malheureux et l'espérance des désespérés. Soudain ils aperçoivent un homme d'un aspect vénérable, revêtu d'ornements pontificaux, et qui semblait se tenir debout sur les vagues, près du vaisseau. Il s'adresse à l'abbé Helsin et lui dit :

« — Yeux- tu échapper au danger de la mer ?

» Comme l'abbé lui répondit qu'il le désirait de tout son cœur :

» — Eh bien, lui dit l'auguste personnage, apprends que je suis envoyé par Notre-Dame Marie , mère de Dieu, que' tu as invoquée avec tant de piété. Et si tu veux écouter mes paroles, tu seras sauvé du péril imminent des flots, toi et les compagnons.

w L'abbé promit de lui obéir en tout :

» — Promets donc à Dieu et à moi, dit l'Ange, que tu célébreras solennellement, chaque année, le jour de la Conception de la Mère du Christ, et que tu prêcheras la célébration de cette fête.

» Helsin, en homme prudent, demanda : — Quel jour faudra-t-il célébrer cette fête ?

» — Le six des ides de décembre.

» — Et. quel office prendrons-nous ? ajouta l'abbé.

» L'Ange répondit :

» — Tout l'office de la Nativité sera dit en la Conception, excepté le mot de Nativité, qu'on changera en celui de Conception.

» Après avoir prononcé ces mots, il disparut. Aussitôt la tempête s'apaisa, et, poussés par un vent rapide, l'abbé et ses compagnons abordèrent sains et saufs aux rivages de l'Angleterre.

» Ce qu'il avait vu et entendu, Helsin le fit connaître autant qu'il le put, et il établit lui-même la fête de la Conception dans le monastère de Ramsey. »

Cependant, ajoute M. l'abbé Delaunay, le roi Guillaume, frappé du récit que lui fit l'abbé Helsin, convoqua tous les évêques d'Angleterre et de Normandie , pour qu'ils eussent à délibérer sur cette importante affaire. Les évêques réglèrent que la fête de la Conception serait célébrée dans tous les États anglo-normands. Telle fut l'origine de cette fête en Occident. Elle passa de Normandie en France et dans les autres États de l'Europe. Partout les peuples l'accueillirent avec enthousiasme. Mais , en mémoire de son origine, ils lui conservèrent le nom de Fête aux Normands.

Saint Anselme, élève du vénérable Hélouin, et son successeur dans l'abbaye du Bec, où il passa trentecinq ans de sa vie; saint Anselme, le plus profond théologien de son siècle et le pins sublime métaphysicien après saint Augustin , ayant été sacré

archevêque de Cantorbéry en 1 093 , mit sa gloire et sa piété à propager cette fête (1).

Quatre mille ans d'attente et d'espoir avaient donc passé, quand Dieu, selon qu'il l'avait promis, renouvela le monde, au moment où l'homme était descendu partout dans le dernier degré de la corruption et de la bassesse; où Rome, séjour de toutes les idolâtries et de tous les vices, dominait la terre; où le sceptre de Juda venait de tomber dans des mains étrangères {%).

La Conception immaculée de la sainte Vierge est fêtée le 8 décembre, et sa Nativité bienheureuse le 8 septembre, jour où elle eut lieu, selon Baronius , aux heures de l'aube.

Huit jours après on donna à l'enfant son doux nom de Marie, qui en syriaque voulait dire reine et clame, qui signifiait en hébreu étoile de la mer, et qui est pour toutes les oreilles si suave et si harmonieux, pour tous les cœurs si rempli de bénédictions et d'amour !

Quatre-vingts jours après l'heureuse nativité de Marie, terme fixé par la loi pour toute mère qui était

(1) Dès l'an 1027, deux ans seulement après la célèbre apparition, Jean de Bayeux, archevêque de Rouen, établissait dans l'église de Saint- Jean une confrérie sous le titre de V Immaculée Conception. Elle était dirigée par un président, que les confrères élisaient eux-mêmes tous les ans, et qu'ils nommaient le prince de l'Association. Cette dignité ayant été conférée, l'an 1486, à Pierre Daré, lieutenant général de Rouen, le nouveau prince, plein de zèle pour la gloire de la Mère de Dieu , ouvrit un concours de poésie en l'honneur de la Conception, et la confrérie prit le nom à? Académie de l'Immaculée Conception. Ce concours , ouvert en 1486, a subsisté jusqu'à la Révolution française.

(2) Hérode était Iduméen.

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