DE PILATE
D'heure en heure, quelques-uns sortaient timidement, pour rapporter bientôt à la Mère de douleurs toutes les affreuses circonstances de cette nuit lamentable : — Jésus, conduit chez Anne , chargé de mille outrages, livré, dans la cour du grand prêtre, à une multitude en démence , fut abreuvé d'ignominies telles, que les Évangélistes n'ont pas voulu en conserver les détails : — tableau épouvantable , qui ne sera déroulé dans sa hideuse nudité , devant les hommes , que le jour du dernier jugement (4).
On lit dans l'Évangile de Nicodème que les Juifs prièrent Pilate de faire paraître Jésus devant son tribunal. Pilate envoya un messager en lui disant : — Que Jésus soit amené ici et traité avec douceur. Le messager, trouvant Jésus à la porte , l'adora; puis , étendant son manteau par terre, il lui dit : — Seigneur, entrez en marchant là-dessus, car le gouverneur vous appelle. Les Juifs se récrièrent en tumulte contre ces déférences du messager, et Pilate lui demanda pourquoi il avait agi ainsi. Le messager répondit qu'il avait vu précédemment (le jour des Rameaux) les enfants des Hébreux faisant cortège à Jésus avec des palmes à la main , étendant leurs vêtements sous ses pas, et criant : — Hosanna! salut au fils de David! salut à celui qui est dans les cieux! béni soit celui qui vient au nom du Seigneur!
Et comme Jésus entrait, les aigles attachées audessus des étendards s'inclinèrent en adoration devant lui. Les Juifs hurlèrent de nouveau contre les
(1) S. Anselme, Dialog. de Pass. Dom. ; Albert le Grand, Serm. Advent., etc.
porte -drapeaux. Pila te leur demanda pourquoi ils avaient rendu cet hommage à Jésus : — Seigneur, dirent-ils , nous sommes les adorateurs de nos dieux, et nous ne connaissons pas Jésus. Mais nos enseignes se sont inclinées d'elles-mêmes.
Pilate dit alors aux Juifs : — Choisissez vous-même douze hommes robustes qui prennent les drapeaux, nous verrons si les aigles s'abaisseront encore. Dites-leur que , si les enseignes s'inclinent, je leur ferai couper la tête.
Mais les hommes robustes ne purent empêcher le miracle : les aigles de nouveau adorèrent Jésus.
Pilate , saisi d'épouvante , se leva de son siège et se retira quelques instants.
Que son sang descende et redonde Sur nous et sur tous nos enfants !
Tant que nous serons en ce monde, Y fussions-nous jusqu'à mille ans , Tant que jamais n'en soyons francs , Si péché ou coulpe s'y fonde , Tout son sang descende et redonde Sur nous et sur tous nos enfants !
(Mystères de la Passion, par J. Michel.)
Nous devons ici (et nous ne pouvons faire mieux) emprunter aux saints Évangélistes les premiers détails de cette scène grave :
Après les outrages que Jésus avait subis dans la cour de Caïphe , les Juifs le mirent entre les mains de
Ponce - Pilate , qui leur demanda de quoi ils l'accusaient.
Ils lui répondirent :
— Si ce n'était pas un scélérat, nous ne vous l'aurions pas livré.
— Prenez-le vous-mêmes, répliqua-t-il , et jugezle selon votre loi.
Les Juifs répliquèrent :
— Il ne nous est plus permis de faire mourir personne.
Se tournant alors vers Jésus, Pilate l'interrogea en ces termes :
— Ètes-vous le roi des Juifs?
Jésus lui répondit :
— Vous le dites. Et il ajouta : - — Je suis venu dans le monde pour rendre témoignage à la vérité. Quiconque aime la vérité écoute ma voix.
Pilate lui dit :
— Qu'est-ce que la vérité?
Puis, sans attendre la réponse que sollicitait cette question , il s'éloigna pour aller dire aux Juifs :
— Je ne trouve point de crime en lui.
Jésus, cependant, était chargé alors d'accusations par les princes des prêtres et par les sénateurs, et il ne répondait rien.
— N'entendez-vous pas, lui dit Pilate, les dépositions qu'ils font contre vous ?
Il demeura en silence.
Frappé de ce silence et de ce calme , et reconnaissant en Jésus quelque chose d'extraordinaire, Pilate s'enquit et s'assura encore de son innocence.
Alors Mcodème s'avança, et après qu'il eut obtenu de Pilate la permission de parler, il s'exprima ainsi fi) :
« J'ai dit aux anciens des Juifs . à leurs prêtres et à la foule : Quel sujet de plainte Jésus vous a-t-il donné? Il a fait des miracles tels que vous n'en avez jamais vu de si grands. Si ces miracles durent, c'est qu'ils sont de Dieu: autrement leur effet disparaîtrait vite. Renvoyez-le donc , et gardez-vous de lui faire aucun mal. »
Quelques Juifs s'écrièrent : — Tu es son disciple , et tu parles pour lui. — Le gouverneur qui parle comme moi en sa faveur, est-il aussi son disciple ? répliqua Mcodème. Ils ripostèrent : — Crois en lui, si tu le veux, et partage le sort qu'on lui prépare. Nicodème répondit : — Amen.
Un autre Juif prit la parole : — J'étais, dit-il, depuis trente-huit ans paralysé dans, mon lit , lorsque Jésus parut , guérissant les malades et chassant les démons. Des jeunes gens me portèrent devant lui. Touché de mon état misérable, il me dit : — Lève-toi, emporte ton lit et marche. Aussitôt je fus guéri.
Les Juifs demandèrent : — Quel jour de la semaine ? Il répondit : — Le jour du sabbat. Les Pharisiens s'écrièrent : — Nous T avons dit : il viole le saint repos du sabbat !
Un autre Juif parla ensuite : — J'étais aveugle de naissance et jamais mes yeux ne s'étaient ouverts. Jésus passa; il mit sa main sur mes yeux , et aussitôt j'ai recouvré la vue.
(1) Évangile de Xicodème, eh. t. vi, th.
Un autre dit : — J'étais courbé en deux; il m'a redressé d'un mot. Un autre : — J'étais lépreux, il m'a guéri d'une parole. Une femme (l'hémorroïsse ) raconta comment elle avait repris la santé et la force , en touchant seulement la frange de son manteau.
Plusieurs voix dans la foule criaient : — C'est un prophète de Dieu! — Les démons fuient devant lui! — Il a ressuscité Lazare, qui était mort depuis quatre jours.
Pila te voulut donc le sauver, et il dit encore au peuple :
— Je ne trouve point de crime en lui.
Mais ils redoublèrent leurs instances , en criant :
— Il soulève le peuple par la doctrine qu'il a semée dans toute la Judée , et qu'il n'a cessé de répandre depuis la Galilée jusqu'ici.
Entendant parler de la Galilée , Pilate demanda si Jésus était Galiléen; et apprenant qu'il était en effet de la juridiction d'Hérode, qui se trouvait alors à Jérusalem, il le renvoya devant lui.
Depuis longtemps Hérode avait ouï dire beaucoup de choses de Jésus; il désirait le voir. Il fut donc très-satisfait de la déférence de Pilate , dont il devint dès lors l'ami, à cette occasion. Espérant que Jésus ferait devant lui quelque miracle , il lui fit plusieurs questions.
. Mais Jésus ne lui répondit rien.
Les princes des prêtres et les scribes l'avaient suivi et continuaient devant Hérode leurs accusations. Hérode, méprisant Jésus à cause du silence qu'il gar-
dait, se contenta de le faire revêtir par moquerie d'une robe blanche et le renvoya à Pilate. Celui-ci reprit , s'adressant à tous :
— Vous m'avez présenté ce juste comme détournant le peuple de son devoir; je viens de l'interroger en votre présence, et je ne l'ai trouvé coupable d'aucun des crimes dont vous l'accusez. Hérode , non plus , à qui je vous ai renvoyés, ne l'a pas jugé digne de mort. Je vais donc le châtier et le laisser libre.
Or on avait coutume de mettre en liberté, chaque année, à cause de la Pàque (et ce jour était proche), un prisonnier dont le choix appartenait au peuple. On retenait, en ce moment-là, un scélérat insigne, nommé Barabbas. Pilate dit à cette multitude :
— Lequel voulez-vous que je vous délivre, de Barabbas ou de Jésus, qu'on appelle le Christ?
Comme il venait de faire cette question , assis sur son tribunal, sa femme lui envoya dire :
— Gardez-vous d*e prendre part à l'affaire de ce juste, car j'ai beaucoup souffert aujourd'hui dans un songe à son sujet.
C'est là tout ce que nous font connaître de la femme de Pilate les saints Évangiles, qui ne sont pas écrits pour satisfaire notre curiosité, mais uniquement pour nous exposer la bonne nouvelle du salut." Les légendaires chrétiens, conservateurs des traditions populaires et des pieux souvenirs, nous fournissent quelques autres renseignements. Ils nous dépeignent Procula, la femme de Pilate, comme une figure noble et touchante, qui fait contraste avec son lâche époux. On croit qu'elle était d'origine gauloise,
et de cette race de druidesses sur qui Dieu avait laissé tomber le don mystérieux d'une sorte de seconde vue. Emmenée à Rome , par des circonstances que nous ignorons, et affranchie de la famille Claudia (qui était la famille de Tibère), elle était belle et riche, lorsqu'elle fut mariée à Ponce -Pilate. Elle l'avait suivi en Judée, où ses pleurs ne purent l'empêcher de livrer le Messie à ses ennemis.
Pendant que Pilate hésitait, cependant, sur le message de sa femme, dont il avait éprouvé plus d'une fois la haute sagesse, les princes des prêtres et les sénateurs travaillaient le peuple avec acharnement et le persuadaient de demander la grâce de Barabbas et de faire périr Jésus.
Le gouverneur, au bout de quelques instants, répéta sa question :
— Lequel des deux voulez-vous qu'on vous délivre ?
Ils répondirent en tumulte :
— Barabbas !
— Que ferai-je donc, reprit-il, de Jésus, qu'on appelle le Christ ?
Tous crièrent :
— Qu'il soit crucifié!
— Quel mal a-t-il donc fait? reprit Pilate. Mais ils crièrent encore plus fort :
— Qu'il soit crucifié !
Voyant que, loin de s'adoucir, la foule devenait plus agitée, le gouverneur n'osa tout à fait résister; il fit apporter de l'eau, et croyant faire assez en don-
nant ce vain témoignage à Jésus, il se lava les mains devant le peuple, disant :
— Je suis innocent de la mort de ce juste; le reste vous regarde.
Tout le peuple répondit :
— Que son sang retombe sur nous et sur nos enfants!...
Pro peccatis suee gentis , Vidit Jesùm in tormentis Et flagellis subditum.
(Stabat mater.)
La nuit qui avait amené ces grandes scènes avait été longue pour Marie. Dès le matin, défaite, accablée, mais toujours résignée et soumise, elle cherchait à revoir son Fils.
Elle le retrouva dans les mains de ses bourreaux. Ils l'emmenaient, meurtri de coups et souillé de crachats, à la maison de Caïphe. Elle l'y suivit, sans pouvoir s'élancer jusqu'à lui. Elle vit le soldat qui, de sa main armée d'un gantelet (4), lui donna impunément un violent soufflet devant le juge. Elle accompagna les bandes frénétiques qui , faisant de l'Homme-Dieu leur jouet, le menèrent ensuite chez Hérode et chez Pilate. Elle fut témoin des insolences d'Hérode; elle entendit les accusations portées contre son Fils devant Pilate. Elle vit le peuple préférer à Jésus l'infâme Barabbas.
(l) Armatâ manu.
Un spectacle plus effroyable succéda rapidement à ce scandale : les Juifs demandant la mort de Jésus, et la multitude hurlant sans relâche : — Crucifiez-le ! crucifiez-le ! — Pilate ne le trouvant coupable d'aucun crime qui pût motiver la sentence de mort : — « Je ne vois rien en lui, dit-il au peuple, qui permette de le faire mourir. Cependant, pour satisfaire la foule, il ajouta, comme nous l'avons dit : — Je vais le faire châtier; après quoi je le renverrai.
» Mais le peuple redoubla ses cris, demandant avec plus d'insistance qu'il fût crucifié. Pilate alors prit Jésus et le fit flageller (1). »
Cette flagellation n'eut pas lieu comme la représentent généralement tous les peintres , — exécutée par deux ou trois des bourreaux. Jésus était livré à ses ennemis. Tous se ruèrent sur lui , avec des fouets, des cordes, des chaînes, des bâtons. Son corps, devenu méconnaissable, ne fut qu'une plaie; partout les chairs étaient déchirées, les os des côtes découverts ; le sang coulait de toutes parts (2).
Marie était là (3) , et ne pouvait donner à son Fils
(1) S. Luc, ch. xin, f. 21 à 23. S. Jean, ch. xix, f. 1.
(2) Révélât, sanctœ Brigittœ, lib. I, cap. x.
(3) Dans le Stabal mater dolorosa (de saint Grégoire le Grand); et dans les vieilles hymnes du petit office de Notre-Dame des sept douleurs :
Ave, dulcis mater Christi,
Quse dilectum Filium Capi , cœdi , tiens vidisti , Manibus crudelium. . .
Enfin, dans VOratio rhythmica de VII doloribus Deiparœ : Ave , dulcis mater Christi , Lacrymosa quse vidisti Captum , vinctum , flagris csesum , Plénum plagis, dulcem Jesum.
ni secours, ni soulagement, ni consolation, que par ses larmes.
Après ce supplice , les soldats remirent à Jésus ses vêtements, qu'ils arrachèrent bientôt de son corps meurtri, pour le couvrir d'un vieux morceau d'écarlate. Puis voulant compléter ses insignes de roi des Juifs, « ils firent une couronne d'épines entrelacées, la lui enfoncèrent sur la tête, lui mirent, en guise de sceptre, un roseau à la main droite; et s'agenouillant en sa présence, ils se moquaient de lui : — Salut au roi des Juifs! disaient-ils ; et ils lui crachaient au visage, ils lui donnaient des soufflets, et retirant le bâton de ses mains garrottées , ils l'en frappaient à la tête.
« Pilate sortit de nouveau: — Je vous l'amène encore, dit-il aux Juifs, afin que vous sachiez derechef que je ne trouve en lui aucun crime.
Il fit donc venir Jésus, portant la couronne d'épines et le manteau d'écarlate; et le montrant au peuple, il dit : — VOILA L'HOMME!
Ecce homo ! Cette formidable parole nous a toujours singulièrement frappé. Gomment Pilate, qui appelle Jésus le juste , qui le désigne en disant : « Jésus, qu'on appelle le Christ; » qui, en parlant de lui, dit aux Juifs : — Crucifierai-je votre roi? qui reçoit l'avis de Procula en ces termes : — Ne vous compromettez pas dans l'affaire de ce juste; qui fait écrire sur la croix l'écrileau célèbre : « Jésus de Nazareth , roi des Juifs , » et qui maintient ce titre malgré les réclamations de tous les chefs du peuple , comment Pilate, dans l'instant le plus solennel, a-t-il tout à coup changé de style?
Dieu n'a pas donné aux seuls prophètes proprement dits le don de prophétie. Les Évangélistes reconnaissent que l'indigne Caïphe prophétisait lorsqu'il dit : « Il est salutaire qu'il y en ait un qui meure pour le peuple.*) On voit dans la sainte Bible Balaain, le faux prophète, prononcer des paroles qui ne viennent pas de lui. Tl nous semble donc qu'en présentant à tous les yeux le juste qui a pris sur lui tous les péchés, et qui en porte le poids, flagellé, déchiré, enchaîné, couronné d'épines, abreuvé d'avanies et de souillures, Pilate prophétise aussi en disant : — Voilà l'homme! ce qui peut signifier : voilà l'état où le péché a mis l'homme, voilà l'humanité comme le péché l'a faite....
Mais il fallait que Pilate le dît, ce mot célèbre, pour que l'œil des spectateurs pût reconnaître Jésus dans cette victime défigurée par le sang et les plaies.
Abandonné de son Père, dit sainte Brigitte, et livré entièrement aux angoisses de son humanité, il cherchait un appui dans les regards de sa Mère , que la douleur écrasait. Que devint-elle alors , seule au milieu des bourreaux de son Fils? Elle entendit la foule crier de nouveau :
— Otez-le! crucifiez-le!
— Prenez-le vous-même et le crucifiez, dit encore Pilate; car pour moi je ne trouve point de crime en lui.
— Nous avons notre loi, répondirent-ils, et, selon cette loi, il doit mourir, parce qu'il s'est dit Fils
- de Dieu.
Pilate fut troublé de ces paroles, et rentrant dans le prétoire , il dit à Jésus :
— D'où êtes-vous ?
31ais Jésus ne répondit rien.
— Vous vous taisez, reprit le gouverneur; ne savez-vous pas que j'ai le pouvoir de vous crucifier et le pouvoir de vous délivrer ?
— Vous n'auriez sur moi aucune puissance, répondit Jésus, si elle ne vous avait été donnée d'en haut; aussi , celui qui m'a livré entre vos mains est plus coupable que vous.
Pilate, ému , chercha encore à le sauver; mais les Juifs criaient :
— Si vous le délivrez, vous n'êtes pas ami de César; quiconque se fait roi s'oppose à César.
Ces paroles effrayèrent le gouverneur, et il abandonna Jésus à ses ennemis pour le crucifier.
Ils lui ôtèrent le manteau d'écarlate, lui remirent ses habits, et l'emmenèrent chargé de sa croix.
LA FIN DE JUDAS ISCARIOTH
XLYI. — LA FIN DE JUDAS ISCARIOTH (1).
Ce qui a perdu Judas à jamais, c'est moins encore sa trahison que son désespoir.
(S. Augustin, Des avantages de la pénitence.)
Pendant la passion du Sauveur, Judas , qui , possédé de Satan, ne voyait toute l'horreur de son crime qu'après l'avoir commis , s'était retiré au delà du torrent de Cédron. Saisi de rage et de désespoir, il errait autour des gibets où l'on avait exposé les cadavres des suppliciés, dans un lieu souillé d'immondices et de décombres.
Il repasse dans son esprit tous les crimes accumulés sur sa tête : assassin , parricide, incestueux, voleur et traître; il entend, comme un écho lointain, les cris de la multitude qui demande la mort du Christ, qu'il a livré. En proie à des tortures effroyables , courant ça et là comme un insensé , il invoque l'enfer. Un démon hideux s'élance aussitôt à ses côtés , et ne le ménageant plus , lui dit :
Méchant ! que veux-tu qu'on te fasse ? A quelle mort veux-tu aborder?
JUDAS
Je ne sais , je n'ai œil en face Qui daigne les cieux regarder.
Qui es-tu?
(1) Nous ne pouvons mieux retracer cette fin qu'en empruntant ici une élégante analyse des dernières scènes du Mystère de la Passion par Jean Michel. Il fut joué à Angers en 1486, et réimprimé il y a seize ans par Téchener. L'analyse de ce grand drame a été publiée dans un recueil périodique et reproduite en 1844 par la Nouvelle revue de Bruxelles, sous la signature H. de la M. Tout y est conforme aux traditions légendaires.
LA FIN DE JUDAS ISCARIOTH
LE DÉMON
Sans plus demander, Je suis pour Tenger ton offense.
JUDAS
D'où viens-tu 5
LE DÉMON
Du fond de l'enfer.
JUDAS
Ton nom?
LE DÉMON
Mon nom ? Désespérance.
JUDAS
Approche et me donne allégeance.
LE DÉMON
Oui; mais il nous faut abréger....
Cet infernal dialogue continue sur ce ton. Judas hésite encore. Il voudrait invoquer Dieu, Jésus, la Vierge Marie. Mais son impitoyable compagnon détruit en lui toute espérance et le presse d'en finir. Il lui présente alternativement une dague, une corde à nœud coulant, et ne lui laisse que le choix du genre de mort. Un arbre peu élevé est près d'eux dans les fentes d'un rocher. Désespérance le montre à Judas, le pousse vers cet arbre et l'aide à y monter.
Une légion de démons apparaît alors sur la scène et forme une ronde effrénée au pied de l'arbre ; désormais le traître leur appartient. Du haut de ce nouveau gibet, il hurle son exécrable testament :
De Judas . jadis traître apôtre , * Me donne à vous . comme le vôtre , Et ne veux point requérir grâce , >"i que Dieu vrai pardon me fasse.
Je renonce Dieu et les anges,
LA FIN DE JUDAS ISCARIOTH. 255
Et saint Michel et les archanges ;
Je renie la Vierge Marie
Et Jésus et sa compagnie....
Item , recommande mon âme
A Lucifer, ord (1) et infâme,
Et veux que mon corps soit ravi
En enfer, au plus près de lui.
Bref , me donne , âme , corps et bien ,
Sans jamais en excepter rien ,
En dépit de Dieu qui me fit,
A tous les diables.