LUCIFER
Il suffit.
Le dernier crime est consommé. Judas a devancé la- justice de Dieu. Mais son âme immonde s'arrête sur ses lèvres , chaudes encore du baiser du Sauveur.
Lucifer s'étonne de ce prodige , et s'écrie :
Que diable l'âme est devenue?
Il craint que Judas ne soit pas mort. Les démons qui l'accompagnent le rassurent. Alors, comme dit la note du texte , « Judas crève par le ventre ; les tripes saillent dehors » ; une odeur infecte s'exhale du cadavre du réprouvé. Tout à coup ses entrailles se répandent sur le sol; l'âme s'échappe avec elles par cette voie immonde ; et c'est déjà un supplice;
Car par sa bouche orde et maligne , Qui baisa son Maître tant digne , Elle ne peut ni doit passer.
Avant que les diables l'entraînent , la misérable âme de Judas gémit ses plaintes :
(1) Ord, sale; de ce mot vient ordure.
Ah! maudite âme malheurée,
Enïagée et désespérée !
Le ver de dur et vif remord
A jamais me poingt et me mord,
Et je reste obstinée.
Mais , dans mon dolent tort ,
Je ne quiers reconfort ,
Puisque je suis damnée !....
« Cette scène, dit l'écrivain que nous citions, cette scène, d'une sublime horreur, suffirait pour placer le mystère de la Passion à côté de Sbakspeare. Sans doute notre délicatesse s'effrayerait aujourd'hui de ce rude langage et de ces sombres tableaux. Mais le génie est là , pierre encore informe , pierre précieuse toutefois, à laquelle il n'a manqué, pour briller de tout son éclat, qu'une civilisation plus avancée et les perfectionnements progressifs du langage. »