XLVII. — LÉGENDE DE LA CROIX
Et toi, cher instrument du salut des mortels, Gage auguste du Dieu vivant sur nos autels , Bois rougi de son sang , relique incorruptible , Croix sur qui s'accomplit ce mystère terrible.... Voltaire, vers supprimés dans Zaïre.
Crux aima , salve , crux venerabilis , Torrente Christ! sanguinis ebria !
Testis dolorum , tu suprema Verba Dei morientis audis.
(Hymnus Exaltât. S. Crucis.)
L'Évangile de Nicodème nous apprend que, lorsque Adam fut près de mourir, son fils Seth s'approcha des portes du Paradis , demandant pour son père de l'huile du bois de miséricorde. Le saint archange Mi-
chel vint à lui : — Ne pleure point , lui dit-il , car le bois de miséricorde ne paraîtra sur la terre que quand les temps seront accomplis.
Si on lit ailleurs qu'un ange apporta à Seth un rameau de l'arbre qui avait été cause de la chute d'Adam , lui disant que quand cet arbre porterait son fruit Adam serait sauvé , il y a encore d'autres lumières. M. Didron, dans sa curieuse légende de la Croix, rapporte, d'après des documents plus étendus, que l'Archange gardien du Paradis terrestre, mettant dans la main de Seth trois petites semences, lui dit : — « Prends ces trois graines que j'ai tirées de l'arbre (de la science du bien et du mal). Retourne vers ton père, qui mourra dans trois jours; tu l'enseveliras et tu lui placeras ces trois graines dans la bouche. De cette semence sortiront trois arbres, un cèdre , un cyprès, un pin ; ils figurent la sainte Trinité : le cèdre représente le Père; le cyprès , qui est l'arbre des morts, représente le Fils; le pin, qui donne des fruits si nombreux, représente le Saint- Esprit. Tous trois sont d'un bois odorant et incorruptible. Ces trois arbres ensuite se réuniront et n'en feront qu'un seul, comme les trois personnes ne font qu'un seul Dieu. C'est par là qu'arrivera le salut du monde. Adam sera pardonné quand l'arbre sorti de ces graines produira son fruit.
» L'Archange parlait du Christ. »
Seth s'en retourna, et fit ce que lui avait dit l'Archange; des rameaux poussèrent et formèrent plus tard un grand et bel arbre, qui resta debout jus- • qu'au temps de Salomon.
Salomon ordonna de le couper et de l'employer dans le temple qu'il élevait au Seigneur. Mais on ne put placer nulle part l'arbre mystérieux : il était partout ou trop long ou trop court.
Les ouvriers du Temple, fatigués des obstacles que leur présentait l'arbre de Seth, le jetèrent sur une flaque d'eau, où il servait de pont.
Lorsque la reine de Saba vint visiter Salomon , il lui fallut traverser la flaque d'eau. Mais, à l'aspect de l'arbre sur lequel nécessairement elle devait marcher, elle se sentit saisie d'une telle vénération pour ce bois, qu'elle s'agenouilla et ne voulut pas mettre le pied dessus. L'histoire scolastique ajoute qu'elle dit à Salomon que celui qui devait être attaché à ce bois amènerait par sa mort la ruine de l'empire juif. Salomon, étonné, fit enlever l'arbre et ordonna qu'on l'enterrât profondément.
Quelque temps après , on creusa sur le lieu même où l'arbre de Seth était enfoui la piscine Probatique, si célèbre dans les livres saints; et, selon la Légende d'or, ce n'était pas seulement la descente de l'Ange, mais aussi la vertu du bois sacré, qui agitait l'eau à certaines époques et rendait la santé aux malades.
Peu de jours avant la passion de Notre-Seigneur, le bois miraculeux rompit ses liens, s'éleva, et surnagea dans le bassin. Les Juifs le prirent, et, dans leur empressement féroce, ils en firent la croix du Sauveur, avant même qu'il fût condamné.
Une singulière tradition , qu'on pourrait appeler la Légende de V arbre sec, se rattache à la croix. Dans ce vieux document, ce n'est pas Seth qui a planté
l'arbre mystérieux , c'est Loth. Envoyé par Abraham, qui voulait l'éloigner, aux sources du Nil, où il devait recueillir un plant de cèdre, un plant de cyprès et un plant de pin , Loth fit heureusement son voyage, et rapporta les trois plants que désirait Abraham. Abraham les planta en triangle, à deux lieues cl'Hébron, sur le tertre qui a donné son nom à la vallée de Mambré. Loth, pendant trois mois, les arrosa tous les jours avec l'eau du Jourdain. Alors Abraham et son neveu virent avec admiration que les trois plants, s'étant réunis, ne faisaient plus qu'un seul arbre.
A ce spectacle, Abraham, se prosternant, adora le Seigneur en disant : — Cet arbre sera l'abolition du péché.
Le père Labbe, dans ses notes sur Michel Glycas, cite cette tradition, qui ajoute que Jésus-Christ fut crucifié sur cet arbre, après qu'il avait subi les aventures du Temple, de la reine de Sabaet de la piscine.
M. Francisque Michel mentionne une autre destinée attribuée à l'arbre de Loth, dans le livre de Guillaume de Mandeville. Suivant cet autre récit légendaire, « l'arbre de Loth resta toujours vert, vivace et feuillé, jusqu'au jour où Notre -Seigneur mourut en la croix. Alors il sécha, ainsi que tous les autres arbres qui étaient alors debout , et dont il y a encore maint par le monde » .
On cite, relativement à cet arbre, de singulières prédictions :
« De l'arbre sec, disent aucunes prophéties qu'un prince de l'Occident gagnera la terre promise, avec l'aide des Chrétiens, et fera chanter messe sous cet
arbre sec. Alors l'arbre reverdira et portera des feuilles ; et à ce miracle maints Sarrasins et maints Juifs se convertiront à la foi chrétienne. C'est pour cela qu'on a l'arbre en grande révérence et qu'on le garde chèrement; car, bien qu'il soit sec, il a encore de grandes vertus , et ceux qui en portent un peu sont préservés de diverses maladies. »
Rentrons dans la légende de la croix , faite, comme on Ta dit plus haut, de l'arbre de Se th.
Jésus dut porter ce poids énorme sur ses épaules, en montant au Calvaire , aidé seulement un peu par Simon le Cyrénéen ; et qu'on nous permette de ne pas suspendre ici cette légende, mais de la poursuivre jusqu'à la fin.
Après la mort de l'Homme-Dieu, on enterra la croix , comme on enterrait chez les Juifs les instruments de supplice. Elle resta donc cachée près de trois siècles, jusqu'au règne de Constantin. Cet empereur, qui était païen encore, apprit un jour qu'une armée innombrable de barbares s'avançait sur le Danube, pour le franchir et envahir l'Occident. Il se mit à la tête de ses phalanges et marcha vers le fleuve. Lorsqu'il y arriva, il vit les barbares arriver en masses qui croissaient tellement tous les jours qu'il en fut épouvanté. La veille du jour où il devait livrer bataille , comme il dormait dans sa tente , un Ange l'éveilla en lui disant de lever les yeux, et il aperçut dans les airs une croix lumineuse , au-dessus de laquelle étaient écrits ces mots: C'est par ce signe que vous vaincrez : — In hoc signo vinces. —
Cette vision le ranima ; il appela ses officiers aus-
sitôt, fit placer sur sa bannière l'image de la croix; ce nouvel étendard, qu'on appela le Labarum, il le fit porter à la tête de son armée : il attaqua ses ennemis, en tua une multitude, dispersa le reste, et demeura maître du champ cle bataille. Ces faits sont sérieusement historiques.
Après un tel succès , Constantin assembla autour de lui les prêtres de tous les temples , et leur demanda avidement de quel Dieu la croix était le signe. Quoiqu'ils le sussent bien, les prêtres païens lui répondirént qu'ils n'en savaient rien. Mais quelques chrétiens qui étaient là lui exposèrent la vérité. Alors l'empereur crut en Jésus-Christ , se fit instruire dans la foi chrétienne, et envoya sa mère Hélène à Jérusalem pour rechercher la vraie croix. Ces détails sont racontés avec quelques variantes dans divers récits. Nous suivons la plus simple légende, n'ayant ici à nous occuper que de la croix.
L'impératrice Hélène, mère de Constantin, avait été, suivant quelques chroniques, hôtelière dans l'île des Bretons, suivant d'autres dans la cité des Tréviriens. Un historien, un peu moins douteux , rapporte qu'elle était fille de Choëlus, roi des Bretons. Quoi qu'il en soit, Constance l'avait épousée à cause de sa beauté et de ses grâces. Elle lui avait donné ce fils, qui fut Constantin le Grand.
Quoiqu'elle fût avancée en âge lorsque eurent lieu la vision de Constantin et la résolution qui la suivit, convertie elle-même à Jésus^Christ, elle partit pour Jérusalem. Elle commença par réunir autour d'elle tous les hommes éclairés du pays. On raconte qu'a-
vant d'être admis en sa présence ils se demandaient pourquoi l'impératrice les appelait ? et que l'un d'eux, nommé aussi Judas, leur dit : — Je sais qu'elle veut apprendre de nous où repose la croix : c'est ce que nous devons éviter de lui dire. — Cependant elle obligea cet homme à lui montrer le Golgotha , et à lui désigner le lieu où Jésus avait souffert.
Sur ce lieu même s'élevait un temple de Vénus, que l'empereur Adrien y avait construit. Hélène le fit abattre, et, après qu'on eut creusé vingt pieds, on trouva trois croix, que l'on porta devant la princesse : c'étaient la croix de Notre-Seigneur et les croix des deux larrons. L'embarras était de découvrir la croix du Sauveur : l'écriteau qui l'eut signalée en était détaché.
Or, il y avait en ce moment dans la ville une dame de haut rang qui, depuis plusieurs jours abandonnée des médecins, gisait à demi morte. L'évêque de Jérusalem, Macaire, fit porter sur la moribonde la première et la seconde croix, qui ne produisirent aucun effet. Mais, dès que la troisième eut touché cette femme, elle se leva aussitôt complètement guérie. On reconnut là évidemment la vraie croix.
C'est là le récit de l'histoire ecclésiastique. Suivant d'autres traditions, citées par divers narrateurs, on portait en terre un mort, que l'on posa sur les croix par l'ordre d'Hélène; la première et la seconde n'eurent aucun effet; mais il revint à la vie dès qu'il toucha la croix du Sauveur.
Hélène, qui retrouva aussi l'écriteau de Pilate et les clous, emporta pour son fils un morceau de la
vraie croix, et laissa le reste à Jérusalem, renfermé dans une châsse d'argent qu'elle fit placer dans une église construite avec magnificence.
En mémoire de ces événements, l'Église depuis célèbre, le 3 mai, la fête de la Découverte de la sainte croix.
Une autre circonstance éclatante a fait instituer, au 1 A septembre, la fête de l'Exaltation de la sainte croix. Nous emprunterons ce dernier récit à la légende du Bréviaire romain :
Vers la fin du règne de l'empereur Phocas, Chosroès, roi des Perses, s'empara de toute l'Egypte et de toute l'Afrique romaine, prit Jérusalem, où il fit périr des milliers de chrétiens, et transporta dans son royaume la croix de Notre-Seigneur, qu'Hélène avait placée sur la montagne du Calvaire. Le successeur de Phocas, Héraclius, épuisé par des désastres multipliés et par les calamités de la guerre , demanda la paix. Chosroès, devenu insolent par suite de ses victoires, ne voulait pas la lui accorder, même aux conditions les plus dures. Dans ce péril extrême, Héraclius jeûnait et priait, implorant avec ardeur le secours divin. Sur un avis que le Ciel lui donna, il leva des troupes, livra bataille à l'ennemi, et défit trois géné- raux et trois armées de Chosroès. Ces défaites abattirent le monarque persan.
Dans sa fuite, sur le point de passer le Tigre, il s'associa au trône son fils Midarse. Mais l'aîné de ses enfants, Siroès, outré de cet affront qui lui était fait, trama en même temps la mort de son père et de son frère. Les ayant atteints dans leur fuite, il exécuta ses