LÉGENDE DE LA CROIX
desseins criminels , et obtint d'Héraclius le royaume de ses ancêtres, moyennant certaines conditions, dont la première fut la restitution delà croix du Seigneur.
Cette croix sainte fut donc recouvrée, quatorze ans après qu'elle était tombée au pouvoir des Perses.
Héraclius revint à Jérusalem, la rapportant en grande pompe sur ses épaules jusqu'à la montagne où Jésus-Christ l'avait lui-même portée. Le prince, qui se trouvait en ce moment tout couvert d'or et de pierreries, fut contraint de s'arrêter à la porte qui conduit au Calvaire. Plus il s'efforçait d'avancer, plus il se sentait repoussé. Héraclius et tous les témoins de ce prodige étaient dans l'étonnement et la stupeur, lorsque Zacharie, patriarche de Jérusalem, s'adressant à l'empereur, lui dit :
« Prince, n'y a-t-il pas à craindre que, dans cet » appareil de triomphe où vous êtes , vous ne soyez » trop peu conforme à la pauvreté et à l'humiliation ) du Seigneur portant sa croix ? »
Héraclius comprit. Il se dépouilla aussitôt de ses magnifiques ornements; et, les pieds nus, revêtu du vêtement le plus simple, il acheva alors facilement le reste du chemin.
Il replaça la croix dans le lieu d'où elle avait été enlevée parles Perses. Depuis ce temps, la solennité de l'Exaltation de la sainte croix se célèbre toujours avec éclat, en mémoire de ce qui se passa lorsque Héraclius remit ce bois sacré à l'endroit même où il avait été planté pour recevoir le Sauveur.
XLVIÏI. — LE CALVAIRE.
Quand le Sauveur souffrit pour tout le genre humain , La mort , en l'abordant au fort de son supplice , Parut tout interdite , et retira sa main , N'osant pas sur son maître exercer son office.
Mais Jésus , en baissant sa tête sur son sein , Fit signe à l'implacable et sourde exécutrice Que , sans avoir égard au droit de souverain , Elle achevât sans peur le sanglant sacrifice.
La barbare obéit ; et ce coup sans pareil Fit trembler la nature et pâlir le soleil , Comme si de sa fin le monde eût été proche.
Tout frémit , tout s'émut sur la terre et dans l'air, Et le pécheur fut seul qui prit un cœur de roche , Quand la roche semblait en avoir un de chair.
P. Corneille.
Ave, dulcis mater Christi, Juxta crucem quse stetisti , Ih quâ dire laniatus Pro me mori est dignatus.
(Rythm. de VII doloribus.)
Marie vit les apprêts formidables, la croix, les clous, le marteau, et tout l'appareil du supplice que Ton apportait devant Jésus.
Elle le suivit au Calvaire, où il allait, chargé de sa croix. Elle pouvait reconnaître tous ses pas, car son sang les marquait le long du chemin
Elle se trouva devant lui à un carrefour. Séparée de lui par les soldats, elle en reçut le salut conservé par les saintes traditions : — Salve? Mater.
Elle ne put lui témoigner sa compassion que par
sa désolation muette , à l'endroit de ce chemin douloureux où les souvenirs du peuple élevèrent l'église de Notre-Dame du spasme.
Mais elle reprit pourtant des forces et monta au Calvaire.
On crucifia Jésus entre deux larrons sur la montagne du Calvaire, qui était hors de la ville. On avait attaché au haut de la croix, par ordre de Pilate, une inscription formée de ces mots, en hébreu, en grec et en latin :
Jésus de Nazareth , roi des Juifs.
Les princes des prêtres, voyant cette inscription, la désapprouvèrent. Ils revinrent au gouverneur et lui représentèrent qu'il fallait exprimer, non pas que Jésus était le roi des Juifs, mais qu'il se disait le roi des Juifs.
Pilate répondit :
— Ce qui est écrit est écrit.
Pendant les sanglants préparatifs du crucifiement, Marie était sur le lieu où l'on voit encore la petite chapelle dédiée à Notre-Dame des douleurs. Elle entendait les coups de marteau qui enfonçaient les gros clous dans les mains et dans les pieds de son Fils. Les blasphèmes du peuple venaient jusqu'à ses oreilles, avec les rires des soldats qui se partageaient les habits de Jésus et tiraient sa robe au sort.
Ce fut alors que l'un des Apôtres , un seul, celui que Jésus aimait, Jean, fils de Zébédée, revint auprès de son maître; et c'est lui qui a écrit que, quand
le Sauveur divin fui élevé sur l'instrument de sa mort, sa mère se tint devant la croix (1).
Abîmée dans ses larmes, si la source n'en était pas tarie, elle était plongée dans une mer d'amertumes que les Pères de l'Église mettent au-dessus des tourments de tous les martyrs.
« Où êtes-vous, Marie? s'écrie saint Bonaventure : auprès de la croix? Non, vous êtes sur la croix même, où vous vous sacrifiez avec votre Fils. »
Les premières paroles de Jésus sur la croix avaient été une prière en faveur de ses bourreaux : — « Mon Père, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font (2). »
La sainte Vierge mérita d'être associée à la divine miséricorde qui consommait la rédemption. Il semblerait qu'elle dût haïr les hommes, les avoir en horreur et les maudire : car ils livraient son Fils à la mort, et à quelle mort! Ils se montraient à ses regards de mère plus monstrueux que les bêtes féroces. Mais le cœur de Marie ne sentait pas au point de vue humain. Ce cœur, comblé de grâce dans toute sa plénitude , comprenait le sacrifice dont elle était le second holocauste. Tout en pleurant des larmes de sang sur les souffrances de son Fils adoré, elle consentait à ces souffrances expiatoires et priait aussi pour les coupables.
Il faut le redire encore, la Reine des martyrs depuis longtemps savait d'avance tout ce que son Fils allait souffrir. « Ces paroles de Siméon : Un glaive
(1) Stabat autem juxta crucem mater ejus. S. Jean, xix, y. 25.
(2) S. Luc, ch. xxiii, f. 34.
de douleur traversera votre âme, lui avaient fait voir tout d'un coup, selon la révélation que Notre-Seigneur en a faite à sainte Thérèse, toutes les douleurs que Jésus devait supporter. Aussi elle persiste à se taire pendant la passion du Sauveur et lorsqu'il est l'objet d'inculpations injustes. Elle ne dit rien à Pilate , qui reconnaissait l'innocence de Jésus et se montrait disposé à lui être favorable. Elle ne paraît que pour assister à la grande expiation qui s'accomplit sur le Calvaire. Elle accompagne son Fils; et, du moment qu'il est élevé sur la croix , ses yeux ne le quittent plus jusqu'à ce qu'il ait rendu le dernier soupir et que tout soit consommé. C'est le complément du sacrifice qu'elle a commencé dans le Temple.
» Pour bien comprendre la violence que Marie dut se faire à elle-même, il faudrait pouvoir se représenter l'amour de mère qu'elle avait pour Jésus. L'amour des mères pour leurs fils est si grand, que, s'ils sont en quelque danger de perdre la vie, elles oublient soudain leurs défauts et leurs torts pour ne< plus ressentir qu'une douleur inexprimable. Et cependant, cet amour est rarement entier; d'autres enfants ou d'autres affections le' partagent. Mais Marie n'avait qu'un fils; et il était le plus beau des enfants des hommes : il était le plus aimable, le plus vertueux, le plus saint, le plus innocent; en un mot, il était Dieu même. Son amour lui était acquis sans restriction. Et telle était la victime qu'elle offrait elle-même à la mort pour nous sauver tous (1)... »
(1) S. Alphonse de Liguori, Discours sur la Purification.
Plusieurs Pères rapportent même que le bon larron dut la grâce de son repentir et de son salut aux prières de Marie; notamment saint Anselme, qui croit, comme nous avons dit, que cet homme était le bandit dont on a parlé dans les circonstances de la fuite en Egypte.
Marie a bien pu intercéder pour le bon larron, puisque saint Chrysostome, dans une sorte de drame de la passion, nous apprend qu'au pied de la croix elle priait son Fils pour le malheureux Judas. Mais déjà le misérable s'était soustrait par le suicide à une si puissante intervention.
Peu après la magnifique promesse qu'il avait faite au larron pénitent, Jésus, baissant les yeux, sembla chercher au pied de la croix ceux des siens qui l'avaient suivi.
ïl vit, près de sa Mère, Marie-Madeleine et Marie de Cléophas, et, de tous les Apôtres, un seul, Jean le bien-aimé.
Voulant laisser à tous les chrétiens une mère dans Marie, il tourna la tête vers la Vierge sainte, et lui dit en indiquant celui qui représentait les disciples : — Femme, voilà votre fils.
Puis il dit à saint Jean : — Voilà votre mère.
Ces paroles furent cruelles pour Marie; elles étaient l'adieu qui précède la mort. Elles signifiaient : Dans un moment votre Fils ne sera plus! Dans un moment vous demeurerez seule! Elles devaient rester à jamais sur le cœur de la sainte Vierge.
Jésus employa cette formule : Femme, voilà votre fils , dit saint Jean Chrysostome , pour ne pas provo-
quer encore par le doux nom de mère un attendrissement trop déchirant.
« C'était la sixième heure du jour, et toute la terre fut couverte de ténèbres jusqu'à la neuvième heure. Alors Jésus jeta un grand cri en disant : — Mon Dieu ! mon Dieu ! pourquoi m'avez-vous abandonné ? »
C'est la première strophe du psaume xxi. Saint Jérôme et plusieurs autres Pères, d'après des traditions constantes, disent que Notre-Seigneur récita en entier ce psaume célèbre, où sont détaillées, mille ans avant l'événement, les grandes scènes de la passion. — « Mon Dieu! mon Dieu! pourquoi m'avezvous abandonné? Me voici l'opprobre des hommes et le rebut du peuple. Tous ceux qui me voient m'insultent en remuant les lèvres et secouant la tête : II se repose, disent-ils, sur le Seigneur; que le Seigneur le délivre, qu'il le sauve, puisqu'il met en lui son espérance... Je suis assiégé d'une foule qui ne veut que ma perte. Ils ont percé mes mains et mes pieds; ils pourront compter tous mes os... Ils ont partagé entre eux mes vêtements; ils ont tiré ma robe au sort... »
Quelle langue pourrait exprimer, dit saint Bernard, quel cœur pourrait comprendre le mouvement de désolation que produisirent ces paroles dans les entrailles maternelles de la'sainte Vierge?...
Après cela, au milieu de ce silence de mort et de ces ténèbres qui révélaient le deuil de la nature, Jésus, « voyant que tout était accompli, afin qu'une parole de l'Écriture fût accomplie encore, dit : — J'ai soif.
» Et comme il y avait là un vase plein de vinaigre, un homme se hâta d'en remplir une éponge; puis, l'ayant mise au bout d'un roseau, il la lui présenta à la bouche. Jésus, ayant pris le vinaigre, dit : — Tout est consommé.
» Il jeta pour la seconde fois un grand cri, dit encore ces mots : — Mon Père, je remets mon âme entre vos mains; — et, baissant la tête, il rendit l'esprit (1). »
Pendant ces grands événements auxquels le gouverneur romain n'eut pas le courage d'opposer son autorité, il était rentré dans son palais, où Procula, pour qui ce jour fut un jour terrible, disent les légendaires, comptait tous les instants du supplice de F Homme-Dieu. Glacée d'effroi au tremblement de terre qui fit craquer les rochers et déchira le voile du Temple, elle eut cependant assez de force pour se contenir et calmer son coupable époux. Devenu tremblant à la vue des signes redoutables qui couvraient Jérusalem, il courait à travers son palais comme un insensé, la pâleur sur le visage et la bouche horriblement contractée (2).
Le soir de ce jour où le salut de la famille humaine avait coûté un si grand prix, Joseph d'Àrimathie, l'un -des disciples, vint demander à Pilate le corps de Jésus pour l'ensevelir. Pilate se hâta d'accorder cette demande , et depuis lors les livres saints ne parlent plus de cet homme.
(1) S. Jean, ch. xix, f. 28-30. S. Matthieu, ch. xxvii, f. 48-50. S. Luc, ch. xxin, f. 46.
(2) M. Douhaire, dans son beau travail sur les Légendes.