‹ Lègendes du Nouveau TestamentChapitre 79 sur 106 · DEUXIÈME LÉGENDE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME LÉGENDE

les sensations qu'il éprouvait, pendant que Jésus était au Calvaire.

« Par degrés, le jour s'était fait sombre, comme un crépuscule d'hiver... Je m'étais appuyé contre une colonne de ma basilique , et à travers le jour livide, je suivis longtemps du regard cette théorie du Tartare qui entraînait au supplice l'innocent Nazaréen. Autour de moi la ville se fit déserte. Tout Jérusalem avait franchi la porte funèbre qui mène aux gémonies. Un air de désolation, une teinte de deuil m'environnaient; mes gardes s'étaient mêlés aux cavaliers, et le centurion, pour affecter encore une ombre de pouvoir, régularisait le désordre.

» J'étais resté seul. Au brisement de mon cœur, je compris que la chose qui se passait en ce moment rentrait plutôt dans l'histoire des dieux que dans celle des hommes. J'entendais de grands bruits qui venaient du Golgotha, et qui, portés par le vent, semblaient m'annoncer une agonie qu'aucune oreille humaine n'avait encore entendue. Des nuages de plomb couvraient le pinacle ; et leurs larges déchirements s'abaissaient sur la ville, pour la couvrir comme d'un voile. Des signes d'épouvante se manifestaient ainsi , avec tant d'accord prodigieux , sur la terre et dans l'air, que Deais l'Aréopagite, m'a-t-on rapporté, s'écria : — Ou l'Auteur de la nature souffre, ou toute la machine du inonde se dissout.

» A la première heure de la nuit, je m'enveloppai d'un manteau et je descendis dans la ville, du côté de la porte de Golgotha. Le sacrifice était consommé; l'attitude du peuple n'était plus la même. La foule

rentrait à Jérusalem , toujours orageuse, mais triste, taciturne, honteuse, désespérée. Ce qu'elle avait vu lui donnait des peurs et des remords. Je vis aussi passer devant moi ma petite cohorte romaine, silencieuse comme le peuple; le vexillaire avait voilé son aigle en signe de deuil; et j'entendis, dans les derniers rangs, quelques soldats qui se murmuraient des paroles qui me parurent étranges *et dont je ne compris pas le sens. D'autres racontaient des prodiges à peu près semblables à ceux qui ont souvent épouvanté Rome, par la volonté des dieux. Par intervalles , des groupes d'hommes et de femmes épiorées s'arrêtaient sur cette voie douloureuse et se retournaient vers le mont du supplice, comme pour y chercher quelque nouveau prodige attendu.

» Je rentrai au prétoire , rapportant dans le sein toute la désolation de cette foule. »

Lorsqu'il veut partir de Vienne, avec le secret dessein de se donner la mort, tous ses serviteurs l'ont abandonné. Il ne lui reste qu'un seul soldat, Longinus, celui qui, sur le Golgotha, a frappé Jésus du coup de lance, et qui doit mourir chrétien. Ces deux hommes, après une heure de marche , arrivent à mi-côte d'une montagne qui domine la cité, et qui depuis s'est toujours appelée le Mont-Pilate ( î ).

(1) Il y a aussi en Suisse un Mont-Pilate avec un gouffre au sommet. Les bonnes gens des alentours croient, comme à Vienne, que l'ombre de Pilate , agitée par les démons , se montre de temps en temps dans son habit de juge sur les eaux de ce lac et y excite des tempêtes. On disait autrefois que le curieux qui allait voir le lac en faisait jaillir, en y jetant une pierre , un épouvantable ouragan ; aussi ne pouvait-on s'approcher de ce lac qu'avec une permission.

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