LA FOIRE DU LAND I T
Le plus beau jour (le la foire était le premier, car c’était un droit du recteur de l’université de Paris, droit qui datait de très-haut, que le Landit ne pouvait être ouvert que par lui. Il s’y rendait en grande cérémonie, suivi de tous ses suppôts, officiers et écoliers, à cheval, rangés par troupes, selon les droits de leurs collèges respectifs. Le nombre des écoles était si grand que la tête de la procession entrait L Saint-Denis qu’il y en avait encore aux Mathurins. Après avoir fait ses dévotions dans l’église, il venait protester en faveur de ses droits de recteur sur la vente des parchemins. Le procureur fiscal de l’abbaye, à cette interpellation, répondait invariablement que la foire était franche, et que les parchemins y jouissaient de la même faveur que les autres denrées. Les écoliers alors se débandaient et couraient avec les ribaudes faire des libations à Bacchus et à Vénus, rossaient les archers, enlevaient les jolies marchandes, se querellaient et dévalisaient les tavernes.
Pour mettre fin à ces batailles souvent sanglantes, le Parlement, en 1554, limita, au nombre de douze par chaque collège, le nombre des écoliers qui devaient accompagner le cortège du recteur, ce qui n’empêchait pas leurs camarades des Gholets, d’Harcourt, de Navarre, de Bayeux, de Montaigu, de Cambray, etc., de venir, par groupes séparés, jouer leurs bons tours aux marchands de la foire.
C’était à cette foire, malgré les doutes élevés par certains historiens, qu’ils achetaient leur provision annuelle de parchemins, d’écritoires et autres ustensiles d’écoliers, par la raison toute simple que ces denrées, franches do
droit, y coûtaient moins cher, et que c’était, selon l’usage, la veille de l’inauguration du Landit que les écoliers donnaient à leurs maîtres le salaire scolaire, consistant en six ou sept sous d’or que chacun devait ficher dans un citron placé dans un verre de cristal.
Pourquoi cet usage singulier ?
Est-ce pour symboliser que la science est amère ? ou le citron, un fruit de l’Orient, rappelle-t-il que c’est de l’Orient que nous est venue la science?... Devinera qui pourra.
Cette redevance scolaire, si singulièrement offerte au recteur et aux suppôts de l’Université, prenait le nom de Landit. Les écoliers qui frustraient les maîtres de cet impôt étaient appelés frippe-landits. C’était une grande injure que de donner ce nom à un capette.
Au moment des guerres de religion, la foire du Landit ne se tint plus que dans l’intérieur de la ville, et c’est le grand prieur qui bénissait les logettes au lieu et place de l’évêque de Paris.
Aujourd’hui, le Landit, dont nous venons de raconter en peu de mots l’historique, est bien déchu de son antique splendeur ; il étale de modestes baraques au cours Kagot, et n’est plus que l’étape peu productive de quelques saltimbanques et marchands de menues denrées qui parcourent les fêtes de l’ancienne banlieue de Paris.
LA
LÉGENDE DE SAINT NICOLAS
Un ancien usage. — Chaque confrérie a son patron. — L’église Saint-Nicolas du port Saint-Landry. — La fête des bateliers parisiens au treizième siècle. — La complainte que les enfants récitaient dans les carrefours de la Cité. — Pourquoi saint Nicolas est le patron de la navigation. — Légende. — Une curieuse superstition. — Le coulon blanc de saint Nicolas. — La tradition légendaire de cette ^coutume naïve. — La ballade de saint. Nicolas sur les bords du Rhin. — Saint. Nicolas gardien des trésors. — La légende des Monténégrins. — Voyage de saint Nicolas. — Ce qu’il racontera en rentrant au paradis.
Aux grands siècles de foi du moyen âge, c’était l’usage de mettre chaque confrérie, corporation, corps de métiers, etc., etc., sous le patronage d’un saint, chargé tout spécialement de veiller sur les confrères, et dont l’image brodée sur la bannière flottait aux grands jours de fête à la tête des processions.
Ainsi, saint Éloi, ministre et orfèvre du bon roi Dagobert, plus célèbre par les belles châsses qu’il faisait que par les bons conseils qu’il donnait au roi et que sa complainte nous raconte d’une manière si naïve, était le patron des orfèvres.
Saint Martin veillait tout particulièrement sur les voyageurs, probablement parce qu’ayant été soldat, il voyageait beaucoup ; et sa légende raconte qu’un jour en
route il donna la moitié de son manteau à un pauvre qui grelottait de froid. Une ancienne porte de l’église de Saint- Séverin, à Paris, était entièrement couverte de fers à cheval. La tradition nous dit que c’était en l’honneur de saint Martin, l’un des patrons de cette église. C’était l’usage de l’invoquer avant d’entreprendre un voyage, et d’attacher un fer à cheval à sa chapelle ou à la porte de cette église. Cette dévotion superstitieuse allait même jusqu’à faire marquer les chevaux avec la clef de la chapelle pour les préserver de tout accident.
Saint Jacques était le patron des pèlerins; saint Yves, des procureurs et avocats; saint Corne et saint Damien, des chirurgiens; saint Fiacre, des jardiniers; saint Antoine, des charcutiers, etc... ; enfin, saint Nicolas, des écoliers et des bateliers.
Près du port Saint-Landry, où les bateliers parisiens débarquaient les vivres et les marchandises qui devaient approvisionner la Cité et se vendaient au Marché-Palu, ils érigèrent à leurs frais en 1140, sous le règne de Louis le Jeune, une église qu’ils dédièrent à saint Nicolas, et y établirent leur confrérie (1).
(1) Ce n’est que vers le onzième siècle que le culte de saint Nicolas commença à se répandre en France, et voici comment:
En ce temps-là, des marchands de Bari amenèrent en Italie le corps du saint évêque de Myre, et ce fut dans la Pouille que Guillaume Pontoul, de Noron près Falaise, déroba quelques-unes de ses reliques pour en doter la Normandie.
Ce pieux larcin commis en 1090 par ce chevalier normand est l’origine de la dévotion en France pour ce saint d’Orient qui eut bientôt, comme patron des enfants, une chapelle dans toutes les églises.
LA LÉGENDE DE SAINT NICOLAS
Tous les ans, le 6 décembre, cette église était parée avec un grand luxe de courtines et de cierges. La confrérie s’v assemblait. Monsieur l’évêque de Paris y disait une messe solennelle et allait ensuite processionncllement bénir le port et les bateaux qui, ce jour-là, étaient pavoisés de rubans et d’images grossièrement façonnées de Monseigneur saint Nicolas, chevalier baron du paradis.
On plantait sur la berge un grand mai aux branches duquel pendaient des rubans, des poissons et de petites figurines de plomb représentant le patron de la fête. On dansait en rond, et, de tous les côtés, l’on racontait les diverses complaintes du bon saint Nicolas.
Les enfants chantaient dans les carrefours de la Cité la vieille légende qui narre naïvement la manière dont il devint leur patron.
La voici dans toute sa candeur, telle que nous la retrouvons dans les vieux fabliaux :
Il était trois petits enfants
Qui s’en allaient glaner aux champs.
S’en vont un soir chez un boucher :
h — Bouclier, voudrais-tu nous loger? »
« — Entrez, entrez, petits enfants;
« Il y a de la place assurément. »»
Ils n’étaient pas sitôt entrés,
Que le boucher les a tués,
Les a coupés en p’tits morceaux,
Mis au saloir, comme pourceaux.
Saint Nicolas au bout d’ sept ans,
Saint Nicolas vint dans ce champ ; il s’en alla chez le boucher :
« Boucher, voudrais-tu me loger ?
» — Entrez, entrez saint Nicolas,
» Il y a d’ la place, il n’en manque pas. »
Il n’était pas sitôt entré.
Qu’il a demandé à souper.
» Voulez-vous un morceau de jambon?
» — Je n’en veux pas, il n’est pas bon.
» — Voulez-vous un morceau de veau?
» — Je n’en veux pas il n’est pas beau.
» — Du petit salé je veux avoir,
» Qu’il y a sept ans qu’est dans le saloir. » Quand l’boucher entendit cela,
Hors de sa porte il s’enfuya.
» — Boucher, bouclier, ne t’enfuis pas,
» Repens-toi, Dieu te pardonnera ! »
Saint Nicolas posa trois doigts Dessus le bord de ce saloir.
Le premier dit : « J’ai bien dormi! »
Le second dit : « Et moi aussi! »
Le troisième répondit :
» Je croyais être en paradis ! »
Cette vieille complainte explique pourquoi nous voyons ce saint représenté dans nos vieilles cathédrales avec une cuve à ses pieds, dans laquelle sont trois petits enfants qui élèvent vers lui leurs mains suppliantes.
Les bateliers, de leur côté, chantaient la complainte des marins.
Moins heureux que pour celle des enfants, nous 11e pouvons pas la citer, car les vieilles chroniques ne nous ont pas conservé les couplets du bon vieux temps. La voici en résumé; elle racontait comment saint Nicolas devint le patron de la navigation :
LA LÉGENDE DE SAINT NICOLAS