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Acheined, vil mécréant, général sarrasin, étant en expédition guerrière, s’empara par traîtrise de la ville de Myre, sur la côte de Syrie.
Fatigué d’entendre raconter les miracles de saint Nicolas, patron de cette ville, et jaloux de son grand renom, il entra dans l’église avec l’intention de briser son tombeau à grands coups de massue.
Par une supercherie innocente, de pieux moines dirigèrent sa fureur sur un autre cercueil qui était proche de celui du glorieux saint; il le saccagea et remit à la voile pour retourner au pays sarrasin.
A peine sa flotte eut-elle quitté le port, qu’elle fut assaillie par une affreuse tempête; et comme on lui disait que c’était saint Nicolas qui se vengeait, il jura, sacra contre lui, le défia en lui disant de descendre du paradis, s’il y était, et de venir en champ-clos se mesurer avec lui.
Sa flotte périt tout entière, et les pêcheurs de la côte virent passer sur un nuage, au-dessus du port, le bon saint Nicolas avec son manteau bleu parsemé d’étoiles et son auréole lumineuse.
Plus de doute, c’était lui qui avait fait punir le sacrilège. Depuis ce fatal événement, il fut regardé comme le patron de la navigation, et on l’invoqua sur mer pour détourner les tempêtes et prévenir les naufrages.
Les marins se seraient crus perdus s’ils avaient entrepris un voyage sans avoir à la poupe ou au mât de leur bateau l’image de saint Nicolas, comme un talisman as ! tout-puissant à l’heure du danger.
On attribua même à ce saint une si grande puissance
sur les eaux, qu’il s’établit dans le peuple une superstition curieuse qui mérite d’étre rapportée :
Quand quelqu’un était noyé, ses amis ou ses parents, après avoir fait bénir à l’église de Saint-Nicolas un pain, dit pain de saint Nicolas, le mettaient, avec un cierge allumé planté dessus, dans une sébile de bois, qu’ils plaçaient sur l’eau. La sébile était entraînée par le courant; pendant ce temps-là, ils se mettaient à genoux sur la rive du fleuve et récitaient à haute voix une certaine prière à ce saint; le pain s’arrêtait à l’endroit où était le corps du noyé qu’on retirait de l’eau et qu’on portait en terre bénite après avoir dit les prières des morts.
A la Saint-Nicolas, il y avait messe carillonnée à Saint- Jacques-la-Boucherie à laquelle assistaient les écoliers et les enfants. Quand Vite missa est était chanté, on lâchait dans l’église des coulons blancs comme à la Pentecôte.
Pourquoi ces coulons blancs ?
C’était alors croyance générale que cet oiseau voyageur allait porter au grand patron de la jeunesse séant en paradis, à la droite de sire Dieu le père, les vœux et les souhaits de ses fervents adorateurs, pour les présenter au Père Éternel; et, comme il faut être sans tache pour entrer dans le séjour des bienheureux, on les choisissait blancs. Si le plumage eût eu la moindre souillure, saint Pierre ne leur eût pas ouvert la porte, ni laSainte-Viergc la fenêtre.
Quand ils sortaient de l’église, on chantait la complainte de inessire saint Nicolas, qui devait être dans une sainte jubilation de voir qu’on ne l’oubliait pas ; on leur souhaitait bon voyage pour le pays des anges en disant :
LA LÉGENDE DE SAINT NICOLAS
Dieu te garde! gentil coulon,
Du vent et du bec du faucon !
Qu’y a-t-il de plus gracieux que cette curieuse cérémonie de nos bons aïeux confiant leurs vœux à ce rapide messager qu’ils suivaient des yeux et du cœur jusque dans la nue, essayant de fouiller l’azur le plus lointain dans l’espérance de voir la réception de leur missive, car quelques-uns avaient soin de fixer au cou du gentil oiseau immaculé une sentence ou une prière à l’adresse de ce grand saint, placet qu’il devait lire avant de présenter la cédule au roi de l’univers. Et, comme les coulons ne revenaient jamais, ou du moins qu’on ne les reconnaissait plus, ils étaient persuadés que leurépistole était parvenue au paradis.
Que de foi et de candeur dans cette adorable naïveté qui peint bien la foi mystique du moyen âge! Comme c’est naturel! j’ignore ce que saint Nicolas devait dire ; toujours estil qu’à sa fête, il devait avoir plus de besogne que le facteur de la poste au premier de l’an ou à la Saint-Valentin.
Cette coutume est une arrière-petite-fille de la légende de la Sainte-Ampoule, légende populaire s’il en fut, et qui, à l’origine de la première race, fit regarder les coulons blancs, pigeons et colombes, comme les oiseaux de prédilection de Dieu.
La Sainte-Ampoule, qui renfermait l’huile précieuse avec laquelle on oignait les rois de France, était venue miraculeusement, du ciel et voici comment : Le clerc de la suite de saint Demi qui portait le saint chrême n’ayant pu, à cause de la foule, approcher du saint évêque au moment solennel de la consécration, celui-ci pour
ne pas faire attendre Clovis, leva les yeux au ciel, invoqua Dieu, et aussitôt l’on vit descendre une colombe plus blanche que neige portant dans son bec une ampoule pleine d’une huile divine d’une odeur si exquise et si suave, que tous les assistants en furent émerveillés.
Cette fiole, arrivée d’une si merveilleuse façon, fut intarissable; c’est grâce à elle qu’on imprimait à l’élu de Dieu l’inviolabilité sacrée qui piana toujours sur la tête des rois de France, ce qui fait voir la puissance d’une légende qui, jusqu’à la fin du dix-huitième siècle, c'est-à-dire pendant une période de quatorze cents ans, protégea les princes que le peuple ne regardait comme rois que lorsque leur auguste front avait été touché par ce talisman, pierre de touche de leur puissance royale. De plus, la tradition disait que l’huile sainte montait ou descendait suivant qu’ils étaient en bonne ou en mauvaise santé.
Un sans-culotte en 93, rompit le charme populaire en brisant la fiole miraculeuse contre le piédestal même de la statue de Louis XV sur la place royale de Reims.
En faisant le rapprochement de ces deux croyances populaires, j’ai voulu montrer que cette confiante crédulité dans le coulon blanc chargé d’un message pour saint Nicolas était issue d’un haut lignage légendaire. Pourquoi n’aurait-il pas porté ce qu’il avait si bien apporté une première fois? il devait connaître la route du ciel. C’est ainsi que pensaient nos bons aïeux.
L'église Saint-Nicolas du port Saint-Landry n’avait qu’une nef. En 1491, Louis de Beaumont, évêque de Paris, lui ayant donné des reliques de sainte Madeleine, qui firent des prodiges, elle fut agrandie, érigée en paroisse,
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et prit le nom de cette sainte. Elle conserva seulement dans ses bas-côtés une chapelle dédiée à saint Nicolas, entretenue aux frais de la confrérie des bateliers parisiens.
Les contrées que le Rhin traverse sont richement pourvues de traditions poétiques et de ballades. Le grand fleuve allemand, bordé de burgs historiques et légendaires, serré dans un long couloir de rochers rempli d’écueils et de précipices redoutés des bateliers, a tout naturellement aussi sa ballade de saint Nicolas qu’ils doivent invoquer souvent sur leur barque en péril.
Quand, passant près de Bingen, ils craignent de sombrer dans le tourbillon au milieu du Rhin, iis font encore un vœu qu’ils tiennent plus consciencieusement que le batelier delà ballade suivante, si bien traduite par M. N. Martin.
— Puissant et bon saint Nicolas,
Préserve-nous de couler bas Dans ce tourbillon où chavire,
Près de Bingen, plus d'un navire;
Et je t’offrirai sans débat (Ma promesse vaut un contrat)
Un cierge aussi grand que mon mât!
Soudain le soleil perce l’ombre Et l’esquif passe sans encombre.
— Merci, grand saint; mais franchement.
Le danger n’était pas si grand.
Ce ciel serein, ce flot docile,
Rendaient le miracle facile ;
Et c’est au plus si l’on te doit Un cierge gros comme le doigt !
Pensée ingrate autant qu’impie,
Et que tôt le marin expie;
Une trombe roulant sur l’eau Engloutit l’homme et le bateau.
Les légendes que je viens de narrer nous disent pourquoi saint Nicolas est tout spécialement chargé de veiller sur les enfants et sur les marins.
Mais ce que beaucoup de personnes ignorent, c’est qu’il existe une autre tradition d’après laquelle le bon saint Nicolas est aussi le gardien des trésors.
Un ménestrel d’Arras du treizième siècle, Jean Bodel, en a fait le thème d’un mystère qui eut beaucoup de succès dans son temps.
Ceux qui disent vrai nous content que jadis il y avait un roi païen, voisin des chrétiens, et qui leur faisait une guerre acharnée.
Un jour, ce mécréant les fit attaquer dans un moment où ils ne s’v attendaient pas. Pris en traîtrise, ils furent défaits; il y en eut beaucoup de déconfits et de prisonniers.
En faisant leurs poursuites, les païens victorieux s’en vinrent en une petite cabane où demeurait un chrétien de grand âge et grand prud’homme de renom. Ils le surprirent à genoux devant une image de monseigneur saint Nicolas, chevalier baron du paradis. Ces vils mécréants, qui ne respectaient rien, s’en moquèrent, le couvrirent de chaînes, prirent l’image et s’en vinrent devant le roi qui fut très-joyeux de cette victoire; ils lui contèrent l’histoire de ce chrétien.
— Vilain, dit le roi au prud’homme, as-tu créance en ce morceau de bois?
— Grand sire, répondit-il sans trembler, il est fait à l’image de monseigneur saint Nicolas que j’aime beaucoup ; c’est pourquoi je le prie et invoque tous les jours, car
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celui qui l’appelle du cœur ne sera jamais égaré en aucune manière, et sa garde est si bonne qu’il multiplie et fait prospérer tout ce qu’on lui recommande de garder.
— Vilain, je te fais larder s’il ne multiplie et garde bien mon trésor; je le lui donne en garde pour te confondre par une épreuve.
Il le fit reconduire en prison, la corde au cou, puis il ouvrit ses trésors, coucha l’image de saint Nicolas au milieu en disant : s’il m’est fait tort d’une seule pièce d’or et qu’il ne sache m’en rendre compte, qu’à l’instant il soit torturé et occis!
De tous côtés, dans la ville, on raconta l’expérience. Des larrons l’apprirent ; une nuit s’assemblèrent, et, au nombre de trois, s’en vinrent au trésor et l’enlevèrent. Mais, en route, Dieu leur donna une telle envie de dormir, qu’ils s’arrêtèrent dans une butte et sommeillèrent profondément.
Quand le roi vit que son trésor était enlevé, se croyant le jouet d’un imposteur, il entra dans une grande colère et fit venir en sa présence le pauvre chrétien.
— Vilain, lui dit-il, pourquoi m’as-tu déçu?
A peine fut-il possible au prud’homme de répondre, car chacun de ceux qui le tenaient le tiraient et poussaient à tout moment à droite et à gauche.
Le roi commanda qu’on le fit mourir de mort laide et honteuse.
— Ah! grand sire, s’écria-t-il, pour l’amour de Dieu, donnez-moi le répit de cette journée pour savoir si saint Nicolas me délivrera de ces chaînes.
A grand’peine il lui donna ce délai. La légende nous dit :
Qu’arrivé en prison Il fit son oraison,
Toute la nuit pria Et pleura dévotement.
Le bon saint Nicolas, qui ne pouvait laisser en détresse son pieux serviteur, mit son auréole lumineuse sur sa tête, prit son bâton, et saluant poliment saint Pierre, se mit en chemin. Il vint droit aux larrons et les éveilla, car ils dormaient toujours. Dès quils le virent, ils agirent à sa volonté, rapportèrent le trésor sans aucun retard, et remirent dessus l’image qu’ils avaient emportée avec lui.
Quand le roi eut ainsi éprouvé le miracle du bon saint, il ordonna qu’on lui amenât le prud’homme sans lui faire de mal ; il se prosterna devant lui, se lit baptiser lui et les siens, et devint prud’homme et bon chrétien à son tour, ne faisant jamais de mal à personne.
Sa confiance en saint Nicolas fui telle qu’il laissa son image sur son trésor qui ne diminuait jamais.
Aujourd’hui, il y aurait peu de banquiers qui feraient comme ce roi païen, et je puis affirmer, sans crainte d’être démenti, qu’ils ont bien plus de confiance en un bon coffre-fort bourré de secrets et garni d’une serrure de Fichet, que dans la protection, quelque puissante qu’elle soit, du bon saint Nicolas.
Saint Nicolas est encore le patron national des Monténégrins. Les montagnards de cette contrée racontent aux voyageurs qui les interrogent sur leur origine, une légende naïve qui peint bien en quelques mots, et à grands traits,
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l’aspect topographique de leur pays et le caractère de ses habitants.
Quand Dieu voulut créer le monde, il prit une besace qu’il mit sur son épaule. D’un côté se trouvait de la terre, de l’autre des pierres ; il parcourut ainsi l’espace, semant la terre à poignées pour former notre globe. Parvenu à un certain point, il se trouva que, la provision de terre étant épuisée, et la toile usée par un long service, le sac se déchira. Toutes les pierres qui y étaient tombèrent alors en bloc et formèrent cet amoncellement de rochers qui s’appelle le Monténégro.
Voyant cela, Dieu se dit qu’il devait un dédommagement aux hommes qui viendraient habiter cette affreuse contrée. En conséquence, dès qu’il fut remonté au ciel, il manda le grand saint Nicolas, dont l’emploi dans le paradis est de protéger spécialement la partie du monde qui se trouve en Europe.
— Que veux-tu, dit le bon Dieu à saint Nicolas, que je donne aux Monténégrins pour les dédommager du vilain pays que je leur ai créé involontairement ?
Saint Nicolas réfléchit quelques instants, puis il dit :
— Seigneur, faites-les grands et forts.
— Accordé, dit le bon Dieu ; après ?
— Seigneur, dit encore saint Nicolas, faites-les courageux.
— Accordé, ils seront braves entre les braves. Que veux-tu encore?
— Seigneur, reprit saint Nicolas, en hésitant un peu, comme un homme qui va demander une énormité : Seigneur, faites-les libres.
— Ils le seront, dit encore le bon Dieu ; après?...
— C’est assez, Seigneur, répondit respectueusement saint Nicolas; avec la liberté, les Monténégrins auront le plus grand trésor de la terre
Et voilà comment il se fait que le petit Monténégro a pu soutenir de longues guerres contre de grandes puissances, sans avoir jamais été soumis. Quand le monde tremblait devant l’armée turque,, le Monténégrin, libre, fumait tranquillement sa pipe, que lui bourrait la mère de ses fils.
Les Monténégrins sont non-seulement les plus vaillants guerriers du monde, mais ils sont d’une sobriété extrême.
Une croyance, qui date de bien loin, nous apprend que les saints, le jour de leur fête, ne se contentaient pas seulement de recevoir les missives de leurs adorateurs, mais qu’ils viennent aussi sur la terre visiter leurs protégés, et voir si leurs autels sont bien ornés et suffisamment pourvus de luminaire. Si saint Nicolas vient faire son petit voyage terrestre, il sera satisfait, car son culte est très-répandu en France. La quantité de villes, de villages, bourgs et même de hameaux de qui ont des églises ou des chapelles dédiées en son honneur, est presque fabuleuse. Rien que pour Paris, il y a Saint-Nicolas-des-Champs , Saint-Nicolas-du-Chardonnet, Saint-Nicolas- d’Antin, Saint- Nicolas-du-Louvrc, etc.
Il peut également visiter nos ports de mer, notre marine marchande et militaire, nos ateliers de construction, nos chantiers remplis d’ouvriers actifs et intelligents , et même au pied du Louvre, le port, qui a pris son nom et où les produits des quatre parties du monde viennent
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débarquer comme pour rendre hommage au souverain qui règne sur la France, et dont la main puissante maintient la paix universelle. Il peut constater aussi les immenses progrès accomplis avec les bateaux à voile, à hélice, blindés, cuirassés et autres ; s’il les compare aux troncs d’arbres creusés qui formèrent les bateaux primitifs des nautoniers parisiens au temps de la vieille Lutèce, il verra la France du dix-neuvième siècle dans toute sa splendeur, avec son activité fiévreuse, sa soif ardente de découvertes l’entraînant aux extrémités du globe, ses colonies pacifiées, ses innombrables bateaux transatlantiques qui sillonnent les océans, portant partout dans leurs flancs, avec ses produits, ses idées, ses inventions, ses armées. Et si, au retour, il raconte ce qu’il a vu au Père Éternel et aux saints qui lui demanderont des nouvelles de la France, il pourra dire qu’elle est toujours la première en avant, et que, jouissant d’une paix féconde, tout entière au progrès d’une civilisation bienfaisante, elle verse à pleines mains, sur les autres nations qu’elle invite aux grandes fetes de la Fraternité universelle, l’abondance, la paix et la justice.
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