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LES

PETITS AUTELS DE LA FÊTE-DIEU

Les petits autels. — Ramassons les miettes de l’histoire. — Les madones parisiennes». — Bravades des Huguenots. — Du sang, toujours du sang! — La vierge de la rue des Rosiers. — Ce que dit un rimailleur du temps. — Les pousse-crapauds. — Les couplets catholiques. — L’heure de l’indifférence. — Les processions du vieux Paris à la Fête-Dieu. — Une autre opinion. — L’aumône faite aux Quinze-Vingts. — Erreurs. — La fête de la Ma'ia et ses autels. — Différence des deux coutumes. — Respect aux vieux usages.

La Fête-Dieu ramène tous les ans dans Paris et quelques villes de province un usage assez singulier pour lui consacrer quelques lignes. Nous voulons parler des petites chapelles.

Les enfants, avec une petite table recouverte d’une petite nappe et une boîte surmontée d’une croix ou d’une vierge en plâtre entre deux pots de fleurs et une foule de brimborions religieux, parodie des ornements de l’église, se mettent à l’affût, au coin des rues, et demandent l’aumône d’un petit sou pour les frais de leur petit culte provisoire, car le casuel est la principale fonction de ces bambins improvisés ministres pour huit jours.

En général, ce sont les enfants pauvres qui perçoivent cet impôt indirect pendant la huitaine. Les sacristains de ces petits reposoirs enfantins sont une dernière représentation du culte extérieur aboli par la liberté de conscience.

Quelle est donc l’origine de ces petites chapelles?

En fouillant des montagnes de vieilles chroniques pour remonter à la source de plusieurs coutumes populaires dont je parle dans mon dernier ouvrage, les Fêtes légendaires, j’ai à peine trouvé quelques miettes historiques laissées sur la route des siècles, absolument comme dans le Petit Poucet les mies de pain qui devaient guider ses frères à travers la forêt. Les gros événements ont emporté ces légères traces, et il est bien difficile de s’y reconnaître. Cependant, j’ai recueilli ce que j’ai trouvé, et voici ce que je crois pouvoir établir de positif sur cette coutume.

Il fut un temps où notre vieux Paris, éminemment religieux, était orné, à chaque coin de rue et de carrefour, de niches grillagées entourées de sculptures et abritant une madone, une Vierge, une Notre-Dame de Pitié, de Bon-Secours, etc. Quand le catholique passait, il s’inclinait respectueusement et murmurait un Ave. A chaque solennité, surtout à la Fête-Dieu, on les ornait de fleurs, et une foule de mendiants, dont la cour des Miracles fournissait le principal contingent, agenouillés tout autour, provoquaient la charité des bonnes gens par le récit de leurs malheurs, la promesse de leurs prières, ou le nasillement de quelque complainte.

Vers le seizième siècle, les Huguenots, qui regardaient toutes ces dévotions exagérées comme des superfluités, passaient souvent, par bravade, devant ces petits autels populaires sculptés dans les murailles, le feutre sur l’oreille, affectant d'outrager cette touchante et poétique vénération.

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Quelquefois, le peuple ameuté les forçait bien à s’incliner; mais alors le sang coulait au pied de ces madones parisiennes. Ils se vengeaient en les brisant la nuit. C’était une vengeance bien innocente en échange des flots de sang qu’ils payaient chaque jour au fanatisme catholique. Ainsi, en 1528, lastatue de la Vierge du coin de la rue des Rosiers et de celle des Juifs fut mutilée par les protestants. Une procession solennelle répara ce sacrilège; le roi mit une statue d’argent là où la statue de pierre avait été décapitée.

Un poète du temps rappelle le fait avec une sainte indignation.

Geste meschante villenaille Remplie de Leviathan,

A trouvé, à nos murailles,

La mère du roy triomphant,

La benoiste vierge Marie,

En ses braz son fils tenant.

Les testes leur ont destachées Et fait aultre grant villenaille.

Ces injures ne sont que des douceurs à cêté des sobriquets encore plus ridicules qu’on inventait contre ces pauvres martyrs , dans certaines campagnes : on alla jusqu’à les appeler du nom de bonsbots, pousse-crapauds chasse-crapauds et le nom leur était resté parce qu’il avait la même terminaison que Huguenots.

La haine allait toujours en grandissant contre tout ce qui sentait huguenoteriè , et , après le couvre-feu, les catholiques chantaient ces couplets sanguinaires :

Nos capnitaines corporiaux Ont des corselets tous nouviaux,

Doux et beaux ;

Et des couteaux Aussi longs comme un voulge,

Pour Huguenots égorgetter,

Et une écharpe rouge Que tous voulons porter.

Ils énumèrent ensuite la liste des braves qui

Avec leurs cuirasses d’assier,

Iront les premiers Les essayer.

Vous yrez à la messe Huguenots, ou Marcel vendra Ses biens, et, de vitesse,

Hors de France s’en yra.

Les moines, montés sur la borne des carrefours, ameutaient la foule contre les Huguenots. Par animosité, les Parisiens multiplièrent au coin des rues, leurs petites chapelles de la bonne Vierge ; et un jour vint, jour fatal, où ils vengèrent d’un seul coup, par le massacre le plus épouvantable qu’ait enregistré l’histoire, toutes ces injures nocturnes faites à leur culte. Du sang, toujours du sang !

Ces iconoclastes continuèrent leurs ravages et détruisirent un grand nombre de ces images vénérées. Peu à peu, le sentiment religieux, allant toujours en diminuant selon les uns, en se purifiant selon les autres, on passa indifférent devant la Notre-Dame du carrefour. La grande révolution balaya tout cela ; les démolitions pour embellissement firent le reste.

Les petits pauvres seuls continuent, à l’époque de cette fête, à faire des petites chapelles au coin des rues, petites chapelles qui remplacent les niches grillagées du vieux Paris, et ne se doutent guère de cette antique origine.

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Mais pourquoi ont-ils choisi cette fête de préférence à tout autre ? C’est parce qu’elle est la fête des processions, qui datent du règne de Constantin, et qu’elle fut, pendant le moyen âge, une des plus dramatisées et des plus splendides, à cause de ses reposoirs étincelants de reliques, de vases d’or et d’argent ; c’est aussi qu’elle était accompagnée de toutes les confréries de moines et de pénitents qui ne manquaient pas de faire de pieuses etlongues stations devant ces Vierges de la rue, célèbres par leurs légendes ou leurs miracles, comme celle de Notre-Dame de la Carole, rue aux Ours, que je raconterai plus tard.

Une autre opinion, moins fondée, en attribue l’origine aux moines mendiants, ces nomades religieux venus d’Italie et d’Espagne en montrant dans une boîte en forme de retable une madone, un ecce homo ou un saint dont ils psalmodiaient , sous forme de complainte , la légende merveilleuse. Us s’arrêtaient dans les villages aux jours d’assemblées et de pardon et recevaient des aumônes abondantes ; ils allaient aussi dans les castels colportant leurs reliques et leurs prières.

Les petits mendiants , en voyant leurs profits, les imitèrent et firent des petites chapelles portatives garnies de chapelets , médailles et images grossières ; c’était un moyen d’attirer l’attention sans cependant faire du charlatanisme religieux.

Nous repoussons cette opinion, car cette exhibition se faisait à toute époque de l’année, tandis que, d’après la première, c’était surtout à la Fête-Dieu que ces petits retables sculptés en pierre dans les murailles des rues étaient ornementés et fleuris à cause des processions. Les

pieux bourgeois du quartier se chargeaient de la décoration gratuite, dont les jardins faisaient souvent tous les frais.

Dans les quartiers qui n’en étalent pas pourvus, c’étaient les enfants de chœur de la paroisse qui dressaient ces petits autels avec les ornements de rebut de la sacristie ; ils demandaient aussi la charité aux passants, et l’argent recueilli était remis aux marguilliers qui le faisaient passer à l’hospice des Quinze -Vin gts 4

Pourquoi à des aveugles ?

Probablement pour les indemniser de ce qu’ils ne pouvaient pas admirer les splendides processions qui sillonnaient les rues à l’époque de cette fête.

Un esprit sceptique verrait dans cette coutume des petites chapelles de la Fête-Dieu, et de la modeste obole du passant, un reflet de cette immense mendicité religieuse qui, à propos de tout, tendait son escarcelle toujours ouverte, et faisait payer la première oraison des fonts baptismaux, comme la dernière pelletée de terre bénite qu’elle jetait sur la tombe. Ce serait aller trop loin. La religion catholique, différente du protestantisme rigide, sévère, qui fait des raisonneurs, des philosophes et des penseurs, est toute de poésie, d’amour, de charité, d’expansion, vertus qui font les poètes et les martyrs. C’est de tout cela que sont sorties les nombreuses madones de nos vieux carrefours; et aujourd’hui, ces petits autels des enfants à la Fête-Dieu en sont la dernière métamorphose.

Pourquoi aussi trouvons-nous que la religion, avec scs gracieuses coutumes, est tout au plus bonne pour les femmes et les enfants? Silos enfants en ont fait un joujou, à qui la faute ?

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Dans des articles de journaux, ne disant rien de nouveau sur les petits autels de la Fête-Dieu, et qui reviennent périodiquement chaque année, des journalistes blâment cette coutume enfantine à cause du mercantilisme avide qu’elle semble cacher selon eux, ce qui me paraît une absence complète du sens historique de cette fête ; et, par une erreur aussi grossière qu’étrange, ils placent dans leur malédiction, la belle et symbolique fête de la Maïa , sur le même rang, comme ayant la même origine.

C’est une erreur des plus graves.

Tous les archéologues et les historiens sont d’accord pour dire que cette gracieuse coutume de la fête de la belle de Mai dans la mythologie celtique représentait la célébration du mariage de la terre avec le ciel. Mai était le plus beau mois de l’amour et du printemps. Une belle jeune fille, choisie parmi les filles « de neuf ans en bas », dit la chronique, c’est-à-dire, neuf ans et au-dessous, représentait la terre.

L’année celtique commençait en mai. La clef symbolique que porte l’épousée était assez significative ; c’est elle qui ouvre l’année ; les bergers chantent, autour du trône sur lequel ils placent leur reine improvisée, la ronde suivante :

En Franche-Comté :

Étrennez notre épousée.

Voici le mois,

Le joli mois de mai!

Etrennez notre épousée En belle étrenno Voici le mois,

Le joli mois de mai Qu’on vous amène.

Dans la Bresse :

Voici venu le joli mois,

Les filles nous marirons.

Voici venu le joli mois,

Nous marirons les filles.

Les filles il nous faut marier,

Car elles sont jolies.

Dans le Midi, la ballade provençale dit :

Voici le joli mois de mai,

Que les amoureux plantent le mai ;

.l’en planterai un à ma mie;

Il sera plus haut que son toit.

Les passants donnent une pièce de monnaie et un baiser ; la pièce de monnaie figure dans la coutume universelle des mariages.

Les dons des passants ne sont pas pour les pauvres, comme le disent encore ces historiens improvisés, mais pour lui composer une dot. El, enfin, cette fête si significative se célèbre toujours le l*r mai, tandis que la Fête- Dieu tombe ordinairement en juin.

Concluons. L’origine des petits autels remonte au moyen âge; c’est la ruine d’une vieille coutume de nos aïeux ; c’est sa dernière métamorphose, et au lieu d’en demander la suppression comme certains confrères, respectons au contraire ce dernier débris du vieux temps, il mourra bien tout seul, trop tôt, hélas! Elle n’apprend pas à mendier, mais à rappeler au sceptique qui passe que c’est un jour de fête, et que ce jour-là il faut penser à Celui qui donne gloire et fortune.

DICTONS PARISIENS

Dictons et proverbes. — La menue monnaie des gens bien avisés. — Les dictons parisiens. — Leur origine. — Donner une danse. — Payer en monnaie de singe. — La confrérie des ménétriers. — Se mettre en grève. — En revenant de Pontoise. — La semaine des quatre jeudis. — Attendez-moi sous l’orme. — Aller au diable Vauvert. — Après lui il faut lever l’échelle. — Faire l’école buissonnière. — Origine de l’Hôtel des Haricots. — Mettre au violon. — Faire des pas de clerc. — Ceux qui en font. — Les pas de clerc du progrès. — Au temps du bon saint Louis. — L’œillade est le plus court chemin d’un cœur à un autre. — Une passerelle diabolique. — Un signe de croix bien mal placé. — Fatal dénoûment.

De tout temps, il y a eu des proverbes. Formez une tribu avec dix familles seulement, aussitôt il va se créer des dictons qui, dans une formule concise, tantôt joviale, tantôt sentencieuse, représentent le résumé de l'expérience et du bon sens de cette tribu et s'incrustent dans les mœurs, les usages et le langage. Ce sont les chevilles de la morale publique. Il en est qui naissent spontanément dans tous les pays et que nous retrouvons résumés dans des sentences plus ou moins pittoresques, mais ils sont tous cousins germains les uns des autres.

Il en est d’autres qui sont seulement l’expression de coutumes locales et renferment quelquefois une bonne vieille malice dans laquelle nos aïeux ont mis un grain de causticité gauloise. Plusieurs, recueillis par les auteurs

et les poëtes, ont été emprisonnés dans un vers sentencieux et expressif, qui a surnagé à leurs œuvres.

Les dictons sont la menue monnaie usuelle des gens bien avisés ; poinçonnée par l’expérience publique, elle est d’un haut prix, a cours sous tous les règnes, roule et circule dans le populaire, portant en exergue, au lieu du Domine salvum « sagesse et probité. » Car il n’est pas de proverbes qui, en guise de millésime n’aient, gravé sur leurs faces, un enseignement ou une leçon qui corrige, dirige et fait réfléchir les prud’hommes.

Certains écrits ne sont célèbres que par leurs proverbes. Le roi Salomon, le sage entre tous les sages, avant que ne sonnât son quart d’heure de folie, a écrit Le Livre des Proverbes , Pythagore, les Nombres d’or.

Sancho-Pança a ses poches pleines de proverbes et de dictons ; en mainte occasion critique, ses poignées d’adages variés font flèche et vont atteindre son hidalgo perché dans les nuages de l’idéal chevaleresque que crée son imagination maladive.

La science du Bonhomme Richard , taillée et alignée en proverbes, est un jardin d’avertissements sensés et utiles, diraient nos pères. Les fleurs en sont non-seulement agréables, mais utiles : utile dulci .

Beaucoup aussi, ramassés dans la fange populaire, ne sont pas bons à citer, surtout avec le langage puritain de nos jours ; on est obligé d’avoir recours à une langue étrangère :

Le latin dans les mots brave l'honnêteté,

Mais le lecteur français veut cire respecté. %

Laissons de côté ces dictons malséants, et parlons des

DICTONS PARISIENS

proverbes parisiens qui ont, comme on dit, la barbe blanche.

Dans une grande ville comme Paris, composée de nobles attirés par la cour, de soudards venus pour leur service, de bourgeois pour leur sécurité, de marchands pour leur négoce, et de mendiants pour tendre la main aux riches, tous sortant de différentes provinces avec des idées et des usages particuliers, ce n’est qu’à la longue que la population est devenue un tout homogène. Il résulta de ce mélange un langage étrange, pittoresque, des accouplements de mots, des calembours, des proverbes, des dictons de tous les pays, qui, transmis de génération en génération, sont arrivés jusqu’à nous. On y retrouve la finesse du Gascon, la ruse du Normand, la franchise du Picard, la jovialité du Parisien, la simplicité du Champenois, la rudesse du Breton, etc.

Voici l’origine de quelques-uns, nés sur le pavé de Paris.

— On connaît plusieurs ouvrages qui portent le titre de Danse. Outre la Danse macabre , la danse des morts, la danse des femmes, il y avait encore la danse des aveugles et autres. Ce mot danse était, au quinzième siècle, fréquemment employé dans le sens de correction. Le vulgaire dit encore aujourd’hui : Je te donnerai une danse , pour dire : Je te châtierai. Il y avait une danse macabre sculptée autour du charnier des Innocents.

— C’était au passage du Petit-Châtelet que se percevaient, du temps de saint Louis, les péages et droits d’entrée dans Paris. Un tarif retrouvé nous apprend qu’un marchand qui fera entrer un singe pour le vendre, payera

quatre deniers ; que si le singe appartient à un jongleur, celui-ci, ne le faisant jouer et danser devant le péager, sera quitte du péage, tant dudit singe que de tout ce qu’il aura apporté pour son usage. De là est venu ce proverbe populaire bien connu : Payer en monnaie de singe . Les jongleurs également étaient quitte du péage en chantant un couplet devant le péager. C’est de là aussi qu’est né un dicton bien usité, frère du premier: avoir une chose pour une chanson bien chantée. C’est-à-dire pour presque rien.

Saint Louis avait rendu une ordonnance exprès pour les ménétriers. Cette marque de sa munificence royale prouve que leur confrérie était en grande odeur de sainteté.

Un siècle plus tard, Jacques Crure et Hugues le Lorrain, deux ménétriers qui avaient fait fortune, fondèrent une chapelle dédiée à saint Julien et à saint Genest, à laquelle ils adjoignirent, avant de passer de vie à trépas, un hôpital où les ménétriers et jongleurs, passant par Paris, étaient logés et hébergésgratis pro Deo.

Ils avaient croix et bannière, et le sceau de leur confrérie représentait saint Genest, leur patron, jouant de la vielle. Un bateleur canonisé ! ! ! Saint Polichinelle, priez pour nous ! Après tout, si le Père Éternel avait besoin d’un chef d’orchestre pour diriger les chœurs des anges, archanges et séraphins et organiser des sérénades célestes, autant celui-là qu'un autre.

Le péager du Châtelet devait avoir les oreilles doublées en fer pour entendre tous les instruments de musique que portaient alors les ménétriers ambulants, car ces instruments étaient aussi nombreux que discordants, si nous en

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croyons la nomenclature curieuse que nous donnent les poésies de Guillaume Maehault :

Je vis là tout en cerne ( cercle )

Viole, rubebe et guiterne (guitare.)

L’eumorache, le micanon,

Citole et le psalterion ;

Harpes, tabours et nacaires (timbales (l’Orient)

Orgues, cornes, plus de dix paires,

Cornemuses, flageolets et chevrettes,

Rouceines, cimbales et clochettes Tymbres, laflauste brehaigno Et le grant cornet d’Allemaigne,

Frajolde sens, fistule et pipe,

Muse d’Aussay, trompe petite Buisine et monocordes...

Quel joli concert on ferait avec tous ces instruments-là, et que le péager du Grand-Châtelet (levait être un homme heureux s’il était né mélomane ! Peut-être avait-on soin de choisir un sourd.

Comme la plupart de ces ménestrels étaient gens de sac et de corde, je doute fort que saint Pierre, le péager suprême, se fût contenté de cette monnaie de singe pour les laisser entrer dans la ville du bon Dieu, à moins que saint Genest fut bien influent à la cour céleste, ce qu’on n’a jamais pu savoir.

— Se mettre en grève est une expression des plus pittoresques et surtout très-significative. Le mot grève est synonyme de graviers, de gravois, qui, apportés au pied de la Maison aux Piliers , opposèrent peu à peu une barrière à la Seine et ont formé la place de ce nom. C’est sur cette place que viennent s’assembler encore aujourd’hui les mauvais travailleurs qui veulent en même temps

être payés et ne rien faire. D’où : se mettre en grève.

— Dans un vieux manuscrit du quatorzième siècle, nous trouvons l’origine du dicton : en revenant de Pontoise.

Une châtelaine nommée Marguerite, fille de roi, avait un mignon castel aux environs de Pontoise, dans lequel elle réunissait noble compagnie. Elle y fit construire un grand nombre de trappes mystérieuses, pittoresquement nommées oubliettes , et, pour les essayer, il lui vint à l’idée d’envoyer ad patres l’ouvrier qui les avait construites. Ce pauvre diable, rôdant dans les souterrains du château pour vérifier son ouvrage, se trouva sous l’appartement de la châtelaine et l’entendit, dans un têtc-à-tete intime, avouer à sa confidente son barbare projet. Pour échapper aux dangers de cette fatale culbute, il recouvrit les tranchants des rasoirs et les pointes de fer qui devaient couperet percer les victimes, de morceaux de bois, et forma avec des copeaux et fascines une espèce de matelas au fond de l’oubliette.

Quand il remonta pour avertir dame Marguerite que tout était terminé, elle le fit dîner; pendant le repas, il se trouva saisi d’un sommeil invincible, et ne se réveilla que la nuit suivante, sur son lit prudemment préparé. Mais voici tout à coup un, deux, trois hommes qui tombent à ses côtés. C’étaient des gentilshommes que la dame voulait faire oublier pour éviter leurs indiscrétions ou s’emparer de leurs domaines. Ils s’échappèrent par des caveaux connus du pauvre ouvrier, et allèrent effarés et ahuris tout droit au roi lui conter l’aventure. Dame Marguerite était justement là. Epouvantée à la vue de

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ses victimes pleines de vie, elle leur demanda d’où ils venaient.

« — Madame, dirent-ils, nous revenons de Pontoise. »

D’où le dicton.

— La semaine des quatre jeudis. On dit qu’un pape, lequel? voulant faire son entrée solennelle dans Paris un jeudi, en fut empêché par une pluie diluvienne qui retint clos au logis princes, moines, bourgeois et manants.

Désirant ne pas manquer son entrée qu’il voulait entourer de toute la magnificence possible, ce pape ingénieux la remit au lendemain qui était un vendredi ; et, pour fêter cette solennité, il permit de manger de la chair ce jourlà, ce qui était une grande hardiesse pour nos dévots aïeux, mais pour ne pas déroger au commandement qui dit :

« Vendredi ciiair ne mangeras,

Il débaptisa, pour cette fois là, le vendredi qu’il fit nommer jeudi redoublé.

« Il est avec le ciel des accommodements. »

Depuis lors, cette semaine célèbre fut surnommée la semaine des deux jeudis, et par extension, des quatre jeudis. Gomme il n’y en a plus, on dit, pour se moquer de quelqu’un à qui l’on fait une promesse qu’on n’a pas l’intention de tenir : Je te le donnerai la semaine des quatre jeudis .

Ce dicton irrévérencieux se moquait de ce pape naïf qui, en dépit du calendrier, dérangeait les jours de la semaine pour ne pas manquer son entrée dans Paris.

— Attendez-moi sous l'orme. Au sommet du monceau

qui se dressait devant le portail de l’église Saint-Gervais, il existait un banc octogone qui entourait dans son anneau en pierre le pied d’un orme gigantesque dont les branches touffues offraient un abri aux bourgeois du quartier. Le peuple l’appelait Vormiau Saint-Gervais.

La tradition le disait planté par les Druides, a cause de son antiquité et de son développement fabuleux. Tout le monde respectait cette curiosité végétale qui vécut jusqu’en 1800. Il mourut de vétusté.

Son ombre feuillue formait un dais naturel sous lequel les juges du temps de saint Louis venaient rendre la justice et tenir leur plaids. Les tenanciers y payaient leurs redevances, les débiteurs y faisaient force promesses quand ils n’avaient pas autre chose à donner. Les bourgeois, au sortir de l’office, s’y réunissaient pour y parler de leurs affaires. Les amants à la nuitée s’y donnaient des rendez-vous ; bref, le vénérable ormeau était le témoin de toutes les promesses légales et extra-légales, loyales et déloyales surtout.

Il arriva mainte et mainte fois qu’en matière d’amour comme en matière d’argent, on y fit des promesses déloyales, et que plus d’un créancier y attendit en vain le débiteur caché sans doute dans quelque taverne environnante, et se moquant du crédule qui se morfondait sous l’ormeau légendaire, d’où le dicton : attendez-moi sous l'orme ; manière ironique de donner un rendez-vous auquel on n’ira pas.

L’ordonnance de Sully de 1605 fit. planter un ormeau dans toutes les communes de France, en face de l’église paroissiale, à l’instar de celui de Saint-Gervais. C’est l’or-

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meau parisien, alors d’une grande utilité puisque le peuple, fidèle à la tradition de ses aïeux, traitait ses affaires publiques en plein vent, qui lui donna l’idée de cette plantation officielle. Le dicton suivit la destinée de l’arbre qui l’avait vu naître et grandir, de là sa popularité. Les mauvais débiteurs n’étaient-ils pas toujours là pour reinpêcher de tomber en désuétude.

II sert encore d’enseigne à une boutique du quartier Saint-Gervais.

— Aller au diable auvert , pour dire aller loin, est un dicton parisien qui date du douzième siècle. A l’origine, on disait : aller au diable Vauvert. L’usage escamota le V pour donner plus de rapidité au proverbe et, par conséquent, plus d’harmonie imitative.

Le castel de Val- Vert ou Vauvert allongeait ses toits pointus au-dessus des plaines désertes qui entouraient la barrière d’Enfer. Il avait été bâti par Philippe le Bel après son excommunication. C’est là qu’il allait, non se repentir, mais en moquerie du pape, faire chère lie, avec joyeusetés sacrilèges. Le bon populaire alors crut que la retraite du maudit était hantée par les revenants et les démons.

Ce sinistre renom fit désigner sous le nom d 'Enfer le sentier qui le reliait à la poterne Saint-Jacques et s’appelait auparavant la voie de Vauvert, à cause du château.

A la mort de Philippe le Bel, le castel abandonné servit de refuge aux bandes pillardes qui rôdaient autour de la capitale. Ils en firent le dépôt de leurs voleries. Aller au diable Vauvert était un acte de courage inouï pour les paisibles bourgeois, et quoique saint Louis, en 1237 ait

donné le château aux Chartreux pour le.désensorceler, le dicton n’en fit pas moins son petit bonhomme de chemin jusqu’à nos jours, car il est encore très-populaire.

— Après lui il faut tirer V échelle est un dicton parisien dont l’acte de naissance date du temps lugubre des potences. Les échelles patibulaires étaient nombreuses dans le vieux Paris. Celle de l’évêque de Paris se dressait au coin de la rue de l’Échelle, au quartier Saint-Honoré ; c’est même de là qu’elle tira son nom sinistre, et, comme il était d’usage, lorsqu’une ribambelle de gredins allaient chanter la ballade des pendus entre ciel et terre, d’attacher le plus scélérat le dernier, au gibet, c’était le bouquet de la cérémonie. — Le bourreau, besogne faite, retirait l’échelle, d’où le proverbe populaire : « Après lui il faut retirer V échelle », locution qui, au rebours de sa sanglante origine, s’est appliquée à toutes les circonstances, soit que l’on parlât de l’échelle des grandeurs, des bienfaits, voire même de celle de Jacob sur laquelle les anges du Seigneur faisaient une gymnastique céleste, mais toujours pour signifier les extrêmes limites du bien.

— Bien des étvmologistes ont battu la campagne pour trouver l’origine du dicton : « faire l'école buissonnière » ils ont donné campos à leur imagination vagabonde ; c’est encore sur le pavé de Paris qu’il faut ramasser ce proverbe populaire.

Paris a toujours été la patrie du savoir ; mais bien des écoliers qui n’avaient en poche ni croix, ni pile, et des maîtres guère plus riches, ne pouvaient payer la redevance due au Chantre de Notre-Dame ; alors, pour

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le fripper, ils allaient tenir clandestinement leurs écoles dans les champs et les bois des environs, s’abritant derrière les buissons, d’où le nom.

Quand l’heure de la persécution sonna pour les protestants, comme ils n’osaient tenir publiquement leurs prônes, ils firent comme les pauvres docteurs du moyen âge, et enseignèrent leurs dogmes derrière les buissons et dans les fourrés qui remplacèrent pour eux les catacombes des premiers chrétiens. Leurs réunions secrètes devinrent encore des écoles buissonnières. Le Parlement en fui informé et rendit un arrêt, le 6 août 1552, où défenses étaient faites d’enseigner sans la permission du chantre de Paris.

Telle est l’origine historique de ce dicton qui continue à courir les champs et se moque bien aujourd’hui des licences du chantre de Paris. Nos écoliers du dix-neuvième siècle vont faire l'école buissonnière à Asnières et à Robinson, en compagnie de folles épouses d’un jour, et dans un but bien différent de celui des pauvres capettes des quinzième et seizième siècles.

— Sur le sommet de la montagne Sainte-Geneviève se dressait jadis un collège fondé en 1314 par Gilles Aiscelin, archevêque de Rouen et nommé Montaigu, du nom de Pierre de Montaigu, évêque de Laon. Il était célèbre dans la gent écolière par sa rude discipline, ses fortes études et ses maigres repas.

Les chétifs capettes avaient résumé son histoire dans ce proverbe latin célèbre en son temps : Morts acutus , ingenium acutum , dentes acuti. « Tout y était aigu. » Les écoliers l’avaient baptisé du nom de Collège des

Haricots , à cause de l’usage immodéré de cette piètre nourriture.

La Révolution supprima la caserne universitaire, mais n’effaça pas son terrible renom ; elle en fit une prison militaire pour les gardes nationaux récalcitrants. Tout change autour de lui, excepté le régime qui eut toujours pour base fondamentale le légume tapageur, et il continua, comme conséquence logique, à garder son sobriquet historique de Hôtel des Haricots.

Telle est l’origine parisienne de ce dicton qui, d’universitaire, devint national.

— On a cherché longtemps l’origine du dicton : mettre au violon ; et, avant que la lumière se fit sur son berceau, on avait adopté généralement la signification ingénieuse qu i suit :

Parmi les dictons qui revenaient souvent à la bouche de nos pères, il y avait celui-ci : mettre au psaltérion qui signifie mettre au psautier , c’est-à-dire dans un endroit sûr et paisible où l’on pouvait méditer et se repentir à son aise en récitant les sept psaumes de la pénitence. La jovialité populaire, toujours narquoise quand il s’agit de l'infortune d’autrui, avait substitué le mot violon qui était déjà le roi des instruments de musique ; d’où l’adage.

Mais un de nos confrères les plus érudits, 31. Amédée de Bast, a trouvé dans scs recherches historiques l’explication authentique de ce proverbe tout à fait parisien puisqu’il est né dans la Cité; nous l’adoptons.

Il paraît que du temps de Louis XY, les nombreux plaideurs qui assiégeaient le temple de Thémis amenaient

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avec eux une multitude de gens qui encombraient la salle des Pas-Perdus. Des bandes de spadassins, de clercs et même d’écoliers, grossissaient cette foule turbulente et causaient un désordre quotidien.

11 fallait un remède à cet inconvénient.

Un jovial bailli du Palais destina une salle basse de la Conciergerie à enfermer temporairement pendant les audiences les plus mutins parmi tous ces polissons, et comme cette jeunesse bruyante n’avait point maille à partir avec la justice, le bon bailli voulut qu’un vio on restât constamment suspendu aux murailles de la prison pour que ces captifs de quelques heures pussent se divertir honnêtement. Les gens qui dansent et font de la musique ne peuvent penser à mal et le prisonnier pouvait en jouer tout à son aise, car ce n’étaient pas les archers qui lui manquaient ni les cordes au besoin ; les prisons du Châtelet en étaient toujours abondamment pourvues pour les pendaisons si fréquentes pendant tout le cours du moyen âgé.

Et voilà comment le nom de violon resta à toutes les chambres d’arrêt réservées dans les tribunaux et les postes pour fautes légères.

— Faire un pas de clerc a pour origine une légende curieuse ; mais, avant de la raconter, faisons bien comprendre par des exemples ce qu’on entend par des pas de clerc .

Hélas ! qui n’en a pas fait dans sa vie ?

Vous, monsieur X..., pour retrouver la femme charmante que vous avez vue passer et dont l’œil brûlant â incendié votre cœur , que de pas, que de marches et

de contre-marches n’avez-vous pas fait! Que d’humiliations pour séduire un portier entêté qui se fait tirer l’oreille avant de tirer le cordon ! que de déboires ! et tout cela pour rien. C’est un pas de clerc .

Vous M. Y... pour avoir cette place que convoite votre ambition , cette croix qui ornerait si bien votre bouton- i

nière, que de bassesses, que de faux sourires, que de courbettes, que de paillassons de ministres troués et usés! j

et tout cela pour rien. Encore un pas de clerc. i

Vous aussi, belle lectrice, qui désirez un cachemire, de n combien de câlineries, de chatteries n’avez-vous pas entouré votre mari qui ne donne rien et se contente de dire : Ma femme est charmante. Encore un pas de clerc.

Et vous, belle blondinette, qui descendez, pimpante et p fardée, des hauteurs de Bréda, où courez-vous dans ces p pompeux atours? — A Mabille. — Quoi faire? — Je vais à la chasse aux louis d’or. — Va gentil chasseur, cours, * fi

tire a bout portant sur ces comtes, vicomtes et banquiers ! si

de contrebande, trémousse-toi dans ce cercle vicieux qui I Ji

entoure la danse, allume tes prunelles, lance tes œillades ! p

les plus incendiaires, minaude tes chatteries les plus mignonnes, intrigue, fascine, attire, magnétise.

Minuit sonne. Quoi ! tu rentres seule, tu vas déformer j| ij

ton joli pied de Cendrillon ; mais les cafés étincellent, la p Maison d’or t’attend. * |[ fâ]

llélas ! le vent a mal tourné; bredouille partout ! et la pauvre délaissée rentre dans sa chambrette triste et scu- Il I ét; lette, jurant, en s’endormant, qu’elle recommencera demain. — Encore un pas de clerc. I v0

Et vous, parents ambitieux, vous êtes flanqués de deux

DICTONS PARISIENS

filles qui menacent (le coiffer sainte Catherine, déjà même les commères du quartier en ont jasé un tantinet; votre amour paternel vous aveugle , vous les trouvez charmantes et rêvez pour elles un riche mariage, un blason peut-être. Que de toilettes, de démarches, de sottises, de flatteries et même d’avances compromettantes; tout cela pour faire remarquer de M. un tel, riche héritier, porteur d’un nom sonore, et qui n’y prend pas garde, vos deux poupées d’un placement si difficile ! Ce sont des pas de clerc .

Voyez cet avocat sans cause, qui, dans l’espoir de gagner un riche client de Normandie, se promène en robe et en rabat, un énorme paquet de journaux sous le bras pour simuler un dossier volumineux , l’air empressé, préoccupé des nombreuses plaidoiries que rêve son imagination féconde ; en chasse d’un client, il arpente avec frénésie, en agitant sa toque, ses bras, ses doigts, sa robe, ses jambes, tout enfin, cette immense salle des Pas-Perdus qui devrait plus justement se nommer la salle des Pas de clerc.

C’est encore un faiseur journalier de pas de clerc.

Enfin, nous en avons fait tous, nous en faisons encore tous les jours, et nous en ferons tant que nous vivrons. L’humanité entière dans sa marche progressive, que de faux pas n’a-t-elle point faits pour découvrir les quelques vérités dont elle est en possession ! Chacune de ses erreurs était un pas de clerc.

Mais, arrivons à notre légende, et consoions-nous en voyant qu’on en faisait aussi dans le bon vieux temps.

C’est au siècle du pieux saint Louis que nous remon-

tons. Alors, si nous en. croyons les chroniques, tout le monde était vertueux; c’était l’âge d’or du christianisme.

Du côté des femmes, nous ne voyons que des rosières.

Du côté des hommes, tous étaient dignes du prix Montyon.

Heureux siècle, où le diable devait singulièrement s’ennuyer !

' Or donc, en ce temps-là il y avait, rue Messire-Saint- Jacques, un jeune et gentil clerc qui demeurait dans un grenier.

Dans un grenier qu’on est bien à vingt ans !

Et, comme pendant, une jeune et jolie bachelette logeait en face, à la meme hauteur.

Naturellement le jeune clerc aimait à ouvrir sa fenêtre et oubliait souvent de la fermer ; il se mettait en douce et mélancolique rêverie en regardant la fenêtre vis-à-vis, oubliant les rhumes de cerveau. Sa voisine était si belle et si doucette!

Amour, amour, quand tu nous tiens,

On peut bien dire : Adieu, prudence!

De son côté, la jolie bachelette oubliait de fermer sa fenêtre. Accoudée à la balustrade, elle rêvait aussi.

A quoi veut-on que l’on rêve à vingt ans?

Les regards des deux jeunes gens s’entre-croisaient sans cesse. Une œillade est le plus court chemin d’un cœur à un autre. Leurs œillades disaient donc bien des choses; mais, quoique ce langage fût très-éloquent, il leur parut bientôt insuffisant pour exprimer tout ce qu’ils avaient à se dire ; il fallait de toute nécessité passer d’une

DICTONS PARISIENS

mansarde à une autre. Le jeune et galant clerc comprit que c’était à lui d’aller offrir, en langage ordinaire, sa mansarde et son cœur.

Il sonda la distance.

La rue ressemblait à un gouffre de cent pieds de profondeur sur trente de largeur.

Quel moyen employer sans éveiller les commérages?...

11 se désespérait et se lamentait, regrettant en voyant passer les hirondelles, de n’avoir pas comme elles des ailes pour voler aux pieds de sa mie tant bianchette, quand heureusement, le diable, qui n’avait rien à faire et flânait sur les gouttières, vint lui offrir charitablement son secours tout-puissant.

Voyez comme tout vient à point à qui sait attendre !

— Ami, lui dit-il, tu veux passer de l’autre côté? Rien de plus facile. Tiens, voilà une passerelle tout exprès pour toi; je suis heureux quand je puis obliger un ami.

Et, en disant cela, le diable se plia sur le bord du toit, tournant le dos du côté de la rue, comme pour le montrer aux passants. Il étendit sa queue, qui s’allongea comme un morceau de caoutchouc jusqu’à l’autre fenêtre, en se nouant à la balustrade.

Notre clerc, fou d’amour, n’hésita pas :.la nuit était noire.

— Ma foi, se dit-il, tout chemin mène à l’amour quand il y a gente fillette au bout : courons aux pieds de ma belle.

Il dit, et passa sur la corde roide, aussi tranquillement que l’eût fait madame Saqui, d’acrobatique mémoire.

L’entrevue fut longue; c’était le premier rendez-vous,

et l’on avait tant de choses à se dire!... La fenêtre resta fermée cette nuit-là. Et les anges durent entendre de bien jolies choses, car nos amoureux étaient dans le ciel.

Le diable, toujours en posture, bayait aux corneilles et comptait les étoiles pour se distraire. Quand il fait tant que d’être patient, il ne l’est pas à demi, et rend des services complets.

L’aube blanchissait déjà le faite des tours de Notre- Dame, quand, enfin, notre amoureux reparut au balcon. Pour rentrer dans sa chambrette, il fallait passer par le même chemin.

Il le reprit donc, mais il était moins hardi que la première fois, car il était moins amoureux. Dès le premier pas, il sentit son pied glisser; l’imprudent, regardant audessous de lui, vit l’abîme prêt à l’engloutir; une sueur froide courut par tout son corps.

Le diable cependant se tenait toujours ferme et faisait tout son possible pour l’aidera revenir sans méchcf.

Mais le clerc, tremblant toujours, eut l’étourderie de faire un signe de croix pour conjurer le danger... Aussitôt un jet de feu passa comme un éclair sur les toits, un horrible cri retentit dans les airs, et l’on entendit un bruit sec au fond de l’abîme. C’était le pauvre clerc qui se fracassait la tête sur le pavé.

Le diable, à ce signe de croix inattendu, avait senti comme un charbon ardent courir sur sa queue, et l’avait subitement repliée.

La légende ajoute que la jeune fille pleura quelque temps son gentil clerc, si tristement occis pour elle, mais qu’elle se consola bientôt avec d’autres qu’elle eut

soin de faire passer par un chemin moins dangereux, montrant ainsi que, meme au temps du saint roi, l’amour n’était pas plus sage et ne valait pas mieux qif aujourd'hui.

Celle lugubre aventure fit beaucoup de bruit et fut l’origine du proverbe : Faire des pas de clerc.

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