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Pas si vite, S. V. P. — Les enseignes. — Un n’a pas encore fait leur histoire. — Les corporations. — Leur utilité. — Les six grandes corporations marchandes. — Leurs armoiries et enseignes. — Origine du prévôt des marchands. — Utilité et importance des enseignes. — Ordonnances y relatives. — Origine du bouchon. — De l’esprit et do la malice des enseignes. — Les rebus. — La Samaritaine. — Le cabaret de la Pomme-dc-Pin. — Le vieux quai de la Ferraille.
Au fur et à mesure que le vieux Paris disparaissait pièce par pièce, nous racontions dans /’ International, en guise d’oraison funèbre , l’histoire ou la légende de ses rues, palais, maisons, hôtels, tourelles, etc , qui rappelaient un fait ou une tradition. A peine si nous pouvions suffire, et, de meme que Boileau, voulant flatter le roi Soleil, lui disait .
Grand roi ! cesse de vaincre, ou je cesse d’écrire.
Nous aurions pu dire, à notre tour, à M. le préfet de la Seine :
Grand édile ! cesse de démolir, ou je cesse d’écrire.
Arrêtons-nous cependant quelques instants pour nous occuper d’une toute petite chose qui passe presque ina-
perçue au milieu du grand cataclysme de tout un passé qui s’écroule, modeste accessoire des rues, qui cependant attira l’attention de trois grands souverains : Henri IV, Louis XIV, Napoléon Ier ; de ministres tels que Sully, Richelieu, Colbert, et d’une série de prévôts des marchands, de lieutenants de police et de préfets.
Nous voulons parler des enseignes du vieux Paris.
On n’a pas encore fait l’histoire des enseignes de cette bonne vieille capitale, où de tout temps l’esprit et la malice, qui courent les rues, ont gravé leurs bons mots sur la pierre et le bois, au fronton des maisons comme au portail des églises. C’est surtout dans le choix des devises et des sujets que représentaient les enseignes, que nous retrouvons le côté pittoresque, jovial, satirique, original et gaillard en même temps, de la vieille gaieté gauloise devenue proverbiale.
D’une grande utilité dans les relations des bourgeois, l’enseigne est comme le reflet des idées et des mœurs du temps, et nous allons voir son importance au milieu du chaos qui régnait alors dans les rues, dont les maisons n’étaient pas encore numérotées, et combien nous sommes heureux du progrès, en comparant le vieux Paris avec celui de nos jours.
Pour bien comprendre le rôle de l’enseigne, il faut entrer dans le labyrinthe du moyen âge et dire un mot des grandes corporations des marchands qui avec leurs statuts, leurs usages, leurs devises, leurs bannières et leurs patrons tenaient le haut du pavé du commerce parisien. Elles furent une puissance contre laquelle plusieurs rois furent obligés de batailler. C’est là que cha-
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que artisan, faible et chétif, quand il était seul en présence de l’avidité et de l’ambition des riches et des puissants, trouvait pour défendre son métier et son salaire, un appui naturel, une protection à l'heure du danger de ses droits méconnus. On eut alors l’amour du métier comme plus tard l’amour du clocher. Comme il y avait un petit nombre d’oppresseurs et beaucoup d’opprimés, les corporations étaient une nécessité du temps, et les rois comprirent qu’ils avaient intérêt à les faire fleurir pour s’en faire un auxiliaire contre les nobles. Utiles à leur origine, elles devinrent plus lard, avec leurs privilèges et immunités, un obstacle à l’essor du génie et au progrès des arts et de l’industrie dont elles avaient le monopole exclusif. Elles empêchaient l’ouvrier passé maître, et dès lors soumis à leurs statuts, de travailler pour son compte particulier.
Elles ennoblirent et élevèrent les métiers qui à l’origine, avaient été entre les mains des serfs comme serviteurs à gages. C’est au douzième siècle que les premières corporations, celles des tailleurs, parurent en Allemagne, et c’est seulement de Louis XT que date leur entier développement en France.
Avec 89 sonna l’heure de la libre concurrence et de l’émancipation du génie.
Les commerçants de Paris formèrent une grande corporation divisée en six classes appelées corps des marchands ; d’où le titre de prévôt des marchands donné au chef de l’administration municipale.
Chaque corps des marchands avait son syndic et ses règlements particuliers. Il y avait : 1° les drapiers ; 2° les
épiciers et apothicaires ; 3° les merciers ; 4° les pelletiers; 5° les bonnetiers; 6° les orfèvres.
Celle des drapiers , créée en 1183, par Philippe- Auguste, avait pour armoiries un navire d’argent à la bannière de France, en champ d’azur, un œil en chef avec cette légende : Ut cœteros diriget , ce qui veut dire qu’étant la première de toutes, elle dirigeait les autres.
Les épiciers et les apothicaires composaient la seconde ; les statuts des premiers remontaient à 1180, ceux des seconds à 1484. Les armoiries de l’épicerie étaient : coupé d’azur et d’or; sur l’azur, la main d’argent tenant des balances d’or, et sur l’or, deux nefs de gueules flottantes aux bannières de France accompagnées de deux étoiles avec cette inscription : Lances et pondéra servant , indiquant le dépôt des poids et des balances confié à cette corporation.
Les merciers dataient de 1407. Leurs armoiries étaient un champ d’argent chargé de trois vaisseaux, dont deux en chef et un en pointe. Ces vaisseaux étaient construits et matés d’or avec cette devise : Te toto orbe sequemur (nous te suivrons par toute la terre). Bien avant le quinzième siècle, ils avaient V image de Saint- Louis en champ d’azur, tenant une main de justice semée de fleurs do lis d’or.
Les pelletiers datent de 1183. Philippe-Auguste, après l’expulsion des Juifs, donna dix-huit de leurs maisons aux pelletiers de Paris. Ces maisons étaient situées dans une rue de la Cité qui prit à cette occasion le nom de rue de la Pelleterie. Leurs armoiries étaient : Un agneau pascal d’argent en champ d’azur, à la bannière
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de France, ornée d’une croix- d’or; pour supports, leurs hermines, et sur l’écu, une couronne ducale.
Les bonnetiers , nommés aussi aulmussiers , chaussiers, mitainiers , et chapeliers ou chaperonniers de Paris.
Leurs premières armoiries étaient : des ciseaux ouverts, avec quatre chardons au-dessus. En 1629 , ils changèrent leurs armoiries, qui devinrent : d’azur à cinq navires d’argent à la bannière de France, et en chef une étoile d’or. Plus tard, ils ôtèrent l’étoile pour mettre en abîme une toison d’argent accompagnée de trois navires en chef et de deux en pointe.
En 1838, un bonnetier de la rue de Richelieu reprit la vieille enseigne traditionnelle, en faisant peindre à la porte de sa boutique les ciseaux et les chardons primitifs, avec cette inscription :
C’est h blazon des chauciers de Paris.
La corporation des orfèvres remonte à saint Eloi ; ses statuts datent de 1330; ses armoiries étaient : de gueule à croix d’or, dentelée, accompagnée au premier et quatrième quartiers d’un calice d’or, et au deuxième et troisième d’une couronne de meme métal, au chef d’azur semé de fleurs de lis sans nombre, avec cette légende : in sacrâ igné coronas, pour faire entendre que l’orfèvrerie était consacrée principalement à la pompe du culte divin, et à la majesté des rois.
Les changeurs formèrent une septième et puissante corporation.
Les marchands de vin furent érigés en corporation par Henri III, vers 1585; leur écusson, donne en 1629 par
le prévôt et les échevins,. portait un navire d’argent à bannière de France, flottant avec six autres petites nefs d’argent à l’entour; une grappe de raisin en chef, le tout en champ d’azur.
Continuer la nomenclature de toutes les corporations nous’ entraînerait trop loin : bornons-nous à mentionner encore celle des archers , arbalétriers et arquebusiers , érigée en 1413 par Charles VI, avec saint Sébastien pour patron. Elle donnait des fêtes. Celle des talmellicrs (boulangers), fourniers et pasticiers, avec saint Honoré pour patron. Les poissonniers, etc.
La grande querelle des corporations était de savoir le rang qu’elles occuperaient dans le cortège qui accompagnait les entrées solennelles des rois et dans les grandes cérémonies ; pour éviter toute discussion, ce fut le sort qui en décida, ainsi que pour ceux qui devaient porter le poêle.
Ces industries étaient cantonnées dans certains quartiers respectifs. Les voies prenaient leurs noms des métiers et du commerce qu’on y exerçait. Quai des orfèvres, des Pelletiers, rue des Lombards ou de la Friperie. La rue du Pied-de-Bœuf , était celle où les garçons bouchers égorgeaient les bestiaux au milieu du ruisseau, usage qui dura jusqu’au dix-huitième siècle.
En dehors de ces quartiers où étaient groupés les métiers, il y avait d’autres boutiques disséminées çà et là dans les rues, avec l’enseigne de la corporation, ou une de fantaisie. Ces enseignes alors que les rues n’étaient pas numérotées, eurent une grande importance, les maisons n’ayant pas un signe particulier officiel; pour
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fixer d’une manière exacte la position d’une maison, il fallait avoir recours à tous les indices topographiques de son voisinage, soit une église, une tour, une porte, un hôtel connu, un four, un colombier ou une enseigne.
Dans les actes du temps, pour indiquer une maison à vendre, on dit : c’est celle où pend telle enseigne, ou en amont, ou en aval ; ou bien encore la deuxième ou troisième après telle enseigne. On mentionnait aussi, pour s’y reconnaître au milieu de tout ce chaos, le nom de l’ancien fief ou de l’ancien hameau : au Bourg-Thibour, au Bourg-l’Abbé, ClosBruneau; ou le logis d’un propriétaire célèbre, comme Jean Lantier , Geoffroi Lasnier, Geoffroi Langevin, Pierre Sarrazin ; ou celui du commerce exercé : Barillerie , Draperie, Ferronnerie: ou d’après la nation des habitants du quartier : Lombards,
Juifs; ou à certaines particularités, comme les deux
portes, colombier, deux degrés, four, puits, etc.
La confusion régnait souvent, car les points de repère changeaient suivant le caprice des propriétaires de l’enseigne. On comptait les maisons et le nombre des portes à partir du point indiqué, et la complaisance des habitants du quartier aidant, on arrivait juste quelquefois, mais pas toujours, car que de méprises et d’erreurs sans # nombre ont donné lieu à des scènes curieuses ou lugubres , habilement exploitées par les romanciers dans leurs sujets moyen âge; on marchait à tâtons dans les rues comme dans les idées et le progrès.
Les enseighes avaient donc une grande importance, et plus d’une rue prit la dénomination de l’enseigne dominante : de Y Epée de Bois, de Y Éperon, du Croissant , de
V Homme- Armé, de la Femme- sans- Tête, de la Licorne , du Plat-d' Étain, de Y Arbre-sec, du Pot-de-Fer, de la lïarpe, et bien d’autres dont les noms existent encore.
Presque toutes pendaient au bout de potences en fer ; et quand le vent soufflait un peu fort, c’était un vacarme de tous les diables, car enseignes et potences grinçaient sur leurs ferrements rouillés, se balançaient et s’entrechoquaient comme des chevaliers bardés de fer dans un tournois furieux. Ce carillon plaintif et discordant , même en temps ordinaire, était plutôt fait pour mettre en fuite le client que pour l’attirer. Elles menaçaient d’autant plus d’écraser les passants, que plus d’une était d’un volume colossal et en relief; c’était tantôt une épée de six pieds de haut, tantôt un gant gigantesque peint en rouge, comme aujourd’hui; on aurait logé un enfant dans chacun de ses doigts. Un éperon phénoménal, un bras énorme, une botte fabuleuse, digne de l’ogre du petit Poucet, une tête monstrueuse, des bras armés de fleurets, qui occupaient toute la largeur de la rue. Elles avaient l’inconvénient d’intercepter la lumière du jour ou celle des lanternes, et de favoriser ainsi les voleurs qui se glissaient sous l’ombre complice de leurs larcins. Une ordonnance du lieutenant générai de police Sartines les fit disparaître.
Un édit du roi Henri III, en 1577, ordonna l’usage des enseignes aux hôteliers, qui, pour épargner leur bourse, se contentaient d’accrocher, au bout d’une perche, un bouquet de feuillage ou de fougères, comme nous en trouvons dans certaines auberges de village ; c’est même de là que vient le nom populaire et pittores-
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que de bouchon , pour indiquer un cabaret de chétif aspect.
En 1666, un arrêt du conseil royal en fixe les dimensions; en 1693, le changement ou la pose d’une enseigne, avec ou sans potence, est soumise à un droit de voirie de quatre livres. La propriété en était déjà protégée , et l’usurpation et la contrefaçon punies d’une amende.
Presque toutes parlaient au peuple ignorant par images ou jeux de mots faciles à comprendre ; la malice et l’originalité inventaient les choses les plus bizarres pour attirer l’attention ou la curiosité, et par suite l’acheteur.
Il y en a de trop curieuses pour les passer sous silence. Le bon mot la pointe et l’épigrammc y sont réunis. Quelques-unes se composent de mauvais rébus :
/I la Roupie — une roue et une pie.
A V Assurance — un À sur une anse.
La vieille science — une vieille qui scie une anse.
Au puissant vin — un puits dont on tire de l’eau. Un puits sans vin.
Le bout du monde — un bouc et un globe.
Les sonneurs pour les trépassés — des sols neufs et des poulets tués.
Le cabaretier du coin, au bon coing ; h V épi scié, l’épicier ; un marchand de toiles, un singe en batiste ou en manchettes avec ces mots : Au saint Jean-Baptiste .
A la botte pleine de malices , disait l’une ; et, dans la botte même, on voyait, rangés côte à côte, une femme, un singe et un chat. Et le passant de rire et d’entrer bien vite dans la boutique. — A la bonne femme ! disait une autre, et l’on voyait au-dessus une femme sans tête. Les
femmes surtout, comme on le voit, étaient le point de mire des épigrammes. L’une d’elles représentait un homme qui ploie sous le poids d’une femme, d’une pie et d’un singe avec cette légende :
Un singe, une femme, une pie :
C’est la malice définie.
Un cordonnier de la rue Saint- Jacques s’était donné tout un tableau où l’acheteur était représenté portant la main droite sur une belle paire de chaussures posée devant lui, et s’efforçant de prendre de la main gauche une oie grasse qui rôdait sous la table. Le cordonnier, pourtrait lui aussi, s’écriait d’un ton goguenard à la gauloise, comme auraient pu parler Rabelais et Brantôme :
Si tu prends mes souliers, laisse au moins là mon oie.
(la monnoie.)
Les merciers se sont contentés longtemps d’un seul Y.
Les barbiers étuvistes formaient une corporation. Sur leur bannière était représenté saint Jean-Baptiste versant avec une coquille de l’eau du Jourdain sur la tète du Christ. Les statuts de la corporation réglaient la forme de leur enseigne. Des bassins peints en bleu indiquaient l’entrée de l’étuve. Dans quelques villages de France nous retrouvons encore cette vieille enseigne suspendue par une petite potence en fd de fer à la porte des Figaro rustiques. Au-dessus de leurs portes on lisait en grosses lettres:
Céans on fait le poil proprement Et l'on tient bains et estuves .
Le droit de tenir des bains n’appartenait qu’à la communauté des maîtres barbiers et perruquiers.
LES ENSEIGNES
Les enseignes les plus célèbres (les imprimeurs et libraires, sont : celle de la vieille maison Didot, quai (les Augustins, à la Bible d'or ; celle de Nivelle, rue Saint- Jacques, Aux cigognes. Dans d’autres, c’est un griffon portant une devise. Celles de Henri Estienne et des Barbou sont bien connues ; signes authentiques recherchés dans les vieilles éditions par nos plus fins bibliophiles.
Le fameux Jacquemard de Saint-Paul était une grande figure en fer, perchée en haut de la tour de Saint-Paul, et qui frappait les heures.
Le Lamprovon de la Samaritaine était, en 1611, une marionnette qui battait les heures sur un carillon placé dans un campanile surmontant l’édifice. Ce carillon jouait des airs. Ce nom bizarre lui avait été donné par des crocheteurs, à cause de la ressemblance avec un certain gaillard de leurs camarades qui portait ce nom-là et se raillait de tout le monde.
Dans un dialogue plaisant composé par les faiseurs de pasquins, on lui faisait raconter avec Jacquemard une foule de choses qui se passaient à la cour ; et le maître de la pompe reçut ordre de la supprimer. Cette pompe, située sur le Pont-Neuf, alimentait les bassins et fontaines du palais des Tuileries ; elle était appelée Samaritaine parce qu’on y voyait un groupe de figures de bronze doré représentant le Christ assis près d’une fontaine, demandant à boire à la Samaritaine.
Une inscription plaisante disait :
Arrêtez vous ici, passants,
Regardez attentivement,
Vous verrez la Samaritaine Assise au bord d’une fontaine.
Vous n’en savez pas la raison?
C’est pour laver son cotillon.
Au coin de la rue de la Cité se voyait la fameuse enseigne du cabaret de la Pomme de Pin , que Rabelais comptait parmi tavernes méritoires où couponisaient joyeusement les écoliers de la Cité. Ce cabaret eut une grande vogue sous Louis XIV. Scs tables modestes, fort chargées de bouteilles, furent honorées par les grands génies de l’époque. C’est là que Chapelle enivrait le sévère Boileau :
Et répandait sa lampe à l’huile Pour lui mettre un verre en main.
Molière, Racine, Boileau et la Fontaine s’y réunissaient une fois par semaine avec Lully, Mignard et Dufresnois.
Les Plaideurs et le Chapelain décoiffé ont été crayonnés dans cette obscure taverne.
Le vieux quai de l’Ecole était un des quartiers les plus riches en enseignes curieuses. Mais qu’est-il devenu, ce vieux quartier de la Mégisserie, vulgo de la Ferraille? comme il est métamorphosé ! que de souvenirs rappelle cette antique place du Châtelet, avec ses charlatans, scs acrobates ambulants, ses ventes à l’encan, ses vieux marchands de bric-à-brac établis devant le fameux Veau qui tette , de gastronomique mémoire, où venaient faire ripaille les huissiers et les brocanteurs ! Où est-il ce pittoresque quai de la Ferraille, avec ses magasins d’armes, où se trouvaient réunis dans un pêle-mêle fraternel tant de vaillantes épées qui s’étaient peut-être croisées jadis ? La rapière du protestant de La Chapelle, près du coutelas du quartier de la Ligue ; le casque autrichien à la bombe de cuir bouilli, rayé de bandelettes de cuivre, ramassé près
des buttes Saint-Chaumont, à côté du grand sabre français, à la poignée jadis argentée , et qui portait sur l’azur de sa lame ces mots : Année d’Italie 1797.
Et ces marchands d’ustensiles de pêche qui posaient sous un verre de pendule des têtes de brochet trop grosses pour être vraisemblables? et la boutique d’instruments aratoires avec son enseigne : Au berger galant ? Un paysan d’opéra-comique, le pied sur le fer de sa bêche, le coude sur le manche, la tête penchée sur la main et rêvant sans doute à Dugazon (sans calembour). N’oublions pas non plus l’enseigne du bureau de placement ni celle du grainetier horticulteur, ni le coq hardi du taillandier.
Que sont-ils devenus ? Hélas ! c’est le vieux Paris qui tombe avec ses antiques pignons, scs vieilles légendes ; c’est le vieux temps qui se range devant le progrès ; c’est la civilisation qui aligne avec sa pioche toutes les gibbosités disparates et malsaines du vieux gothique.
Les vieilles maisons et les enseignes sculptées. — La rue des Prêcheurs. — La rue des. Vieilles-Étuves. — Un monde fantastique.
— Les plus célèbres. — La fameuse truie qui file. — Sa généralité.
— Son origine. — Son symbolisme. — Légende. — Curieuse cérémonie de la mi-Carùme. — Les saints et les patrons des métiers. — Leurs légendes. — Le diable dans les enseignes. — Les enseignes bibliques, mythologiques, légendaires. — Celle de la rue Cherche-Midi. — Le proverbe. — Le lion d’or. — Un calembour non reconnu par la loi. — L’enseigne dans le blazon. — Le reflet des idées du temps. — Le numérotage des maisons. — Quand il a commencé. — L’orientation des rues. — Le règne de l’affiche. — Son histoire. — Roulez-vous les uns les autres. — Un vieux proverbe toujours vrai.
Ce qui donnait aux enseignes du moyen âge une originalité si grande et les bizarreries curieuses que nous y trouvons, c’est que les commerçants qui les arboraient au-dessus de leurs boutiques cherchaient à attirer les regards par quelque chose d’extraordinaire, ce qui était fort difficile, car presque tous les pignons des maisons, hôtels et tourelles étaient eux-n^mes chargés d’une décoration variée et divertissante. Leurs poutrelles illustrées de saints, de patrons, de fabliaux, de scènes comiques, d’animaux chimériques ; leurs girouettes enluminées, les encadrements des portes et des ogives, logeant les animaux les plus fantastiques qu’eût enfantés l’imagination en délire, formaient pour ainsi dire autant d’enseignes que de maisons.
LES ENSEIGNES
Nous en avons encore quelques exemples sur la façade de vieilles maisons échappées aux démolisseurs. Ainsi, dans une sculpture murale allant jusqu’au comble d’une maison située à l’angle de la rue des Prêcheurs et de la rue Saint-Denis, on voit l’arbre généalogique de Jésus- Christ, sortant du flanc de Jcssé et portant sur ses branches latérales les douze rois de Juda, et, sur son rameau le plus élevé, la mère du Sauveur; cette sculpture date du quinzième siècle.
Il n’y a pas longtemps, à l’angle formé par les rues des Vieilles-Étuves et de Chateau-Fêtu, aujourd’hui Saint- Honoré, il y avait un grand arbre sculpté chargé de pommes ; une armée de jeunes singes .grimpant de branche en branche en faisait tomber les fruits, tandis qu’un autre, plus vieux et plus rusé, assis au pied du tronc, les ramassait à son profit. Le tout était rehaussé d’or et de couleurs.
De tous côtés, des têtes monstrueuses, des dragons, des chimères formaient une population diabolique et grimaçante dont l’œil fixe ou la posture ironique semblait railler le passant.
Les marchands devaient donc, pour attirer l’attention, inventer des choses encore plus plaisantes ou saillantes, qu’ils faisaient sculpter au-dessus des ogives de leurs boutiques. Les plus célèbres étaient : U Ane qui joue de la vielle, probablement à cause de sa jolie voix; Le Chat qui pêche, l’animal qui a le plus peur de l’eau; La Chèvre qui danse., comme celle d’Esméralda dans Notre- Dame de Paris , de Victor Hugo ; et surtout la fameuse Truie qui file , ressuscitée par un marchand de comestibles de la rue Saint- Antoine.
Cette dernière a donné lieu à tant de commentaires, que nous devons nous y arrêter un moment pour en expliquer le symbolisme et la généralité.
Nous retrouvons La Truie qui file, à Lyon, sur l’enseigne d’un hôtel situé au coin de la rue du Palais— Grillet et de la rue lupin. On en voit encore une à Dijon, dans la rue qui va de la place Marimont à la rue Crébillon.
En 1466, un pauvre charlatan nommé Grillet Soulart (un nom prédestiné, comme vous allez voir), donnait tous les jours, sur la place de Grève, des représentations burlesques, qui attiraient tout le populaire de Paris. Il avait dressé une truie à s’asseoir sur son derrière, à tenir une quenouille d’un pied, et à manier un fuseau de l’autre. Un pareil tour d’adresse ne pouvait être que l’œuvre du démon, sans l’intervention duquel l’homme le plus patient et le plus habile ne serait jamais parvenu à le produire. Aussi, les juges de la prévôté de Paris le condamnèrentils à être brûlé vif avec sa truie en place de Grève, lieu ordinaire de ses représentations diaboliques, ce qui fut exécuté incontinent.
Le malheureux saltimbanque avait peut-être vu au portail de la cathédrale de Saint-Pol de Léon ou à celle de Chartres, ancienne capitale du druidisme des Gaules, l’idole emblématique de la truie qui file ; ce qui lui avait donné l’idée, pour son malheur, de réaliser cette amusante allégorie.
Que veulent donc dire les truies qui filent que nous voyons dans les enseignes comme dans les sculptures des cathédrales, à eôté de la reine aux pieds d’oie?
Leur représentation symbolisait la terre, car la truie
LES ENSEIGNES
qui file est tout simplement une allégorie relative à l’activité continuelle et au travail constant de la terre pour amener à fin toutes ses productions.
Selon d’autres savants, le porc ayant été les armes parlantes des druides, et cet animal représentant la terre, on a voulu ridiculiser ce culte matériel, qui était plus universel chez nos aïeux et sans doute plus invétéré.
Plusieurs vieux hôtels, parmi les populations qui bordent le Rhin, dans la Souabe et à Bade, sont sous les auspices du cochon noir ou du sanglier. La plupart des vieilles maisons de ces contrées sont couvertes d’inscriptions et d’enseignes de ce genre, avec des vers allemands qu’on peut traduire ainsi :
En Dieu je mets tout mon espoir,
Et je demeure au Cochon noir.
La plus remarquable parmi les folies qui tous les ans réunissaient beaucoup de populaire, était la fameuse truie qui file , sculptée contre une maison du marché aux Poirées, près des Halles. Tous les ans, à la mi-carême, les garçons de boutiques forçaient les apprentis nouveaux chez les marchands et artisans des halles à baiser le groin de la truie; et l’on essayait de leur cogner le nez contre celui de l’animal, lorsqu’ils accomplissaient sans défiance cette cérémonie singulière, et tout le restant du jour ce n’était que ripailles et ivrogneries dans les tavernes avoisinantes.
Gomme nos pères avaient le pieux usage de mettre tout sous la protection des saints, certains artisans, et même des corps de métier tout entiers, prirent pour enseigne l’image du bienheureux dans la vie duquel la lé-
gcndc racontait quelques traits se rapportant à leur état.
Les six corps de métiers avaient leurs saints.
Saint Eloi, patron des maréchaux, élait représenté audessus de leurs boutiques en habits pontificaux, la mître en tête, ferrant un cheval ; et cela, sans se baisser ni lui faire tenir le pied, mais assis dans un fauteuil, son enclume à côté de lui, et tenant sur ses genoux, l'ayant probablement détaché du cheval , le pied à referrer. L’enseigne suivait la légende qu’elle représentait naïvement. Il était encore le patron des orfèvres, à cause des belles châsses qu’il avait faites de son vivant.
Saint Nicolas, avec son saloir à côté de lui , contenant trois petits enfants qui élèvent leurs mains suppliantes, était le saint de prédilection des mariniers, poissonniers, drapiers et épiciers, parce qu’il était le patron de la navigation et qu’il leur apportait les denrées étrangères, aujourd’hui nous dirions coloniales.
Les meuniers avaient le bon Larron, reconnaissant sans doute par là qu’ils étaient voleurs.
Saint Yves, le patron des procureurs, avocats, clercs de la bazoche et de toute la gent pouilleuse des hommes de loi, servait d’enseigne aux marchands de parchemins. Le populaire avait adopté le côté plaisant et satirique des légendes qui racontaient sa vie et l’avaient représenté dialoguant avec saint Pierre à cause du trait suivant expliqué de deux manières.
Quand saint Yves vint faire toc toc à la porte du Paradis, il y rencontra un grand nombre de nonnes qui se morfondaient à l’huis céleste, attendant le bon vouloir de saint Pierre : — Qui êtes-vous? demanda l’incorruptible
LES ENSEIGNES
gardien à l’une d’elles. — Religieuse, répondit-elle en faisant sa plus belle révérence. — Vous avez le temps d’attendre, il y en a déjà assez en paradis et la place nous manque pour les loger toutes. — Et vous, qui êtes-vous? demandat-il à saint Yves. — Avocat. — Entrez, car il n’y en a pas encore.
D’après une autre version, quand saint Yves passa de vie à trépas, il aimait tant les procès et les écritures que, crainte de chômer là haut et d’être séparé de tous ses parchemins, il se présenta devant saint Pierre portant sur le dos un sac à procès, rempli de cédules, arrêts et assignations.
Saint Pierre lui barra la route en disant qu’on n’entrait point av.ee pareil bagage et qu’il fallait, pour passer, dépouiller entièrement le vieil homme. Saint Yves, malin comme les procureurs, dont il connaissait plus d’un tour, trouva le moyen de se faire si petit, qu'il se faufila dans la foule des élus; mais au moment de se caser il fut reconnu par saint Pierre qui le pria de sortir de céans.
Yves, qui connaissait sur le bout du doigt toutes les lois de la procédure, protesta et s’obstina à dire qu’il resterait jusqu’à ce qu’un huissier assermenté près la haute cour du grand juge lui signifiât en bonne et due forme un arrêt d’expulsion.
Saint Pierre, fort embarrassé, chercha partout un huissier pour donner congé à ce chicaneur forcené; il ne put en trouver un seul, attendu que jamais il n’en était entré au Paradis.
C’est pourquoi, grâce à cette filouterie de bon aloi, Yves resta au milieu des saints et devint le patron de la gent
2ii LÉGENDES DU VIEUX PARIS
chicaneuse aussi nombreuse et aussi puissante au moyen âge qu’aujourd’hui.
Saint Marc et saint Jérôme sont toujours représentés avec un lion; saint Luc avec un bœuf; saint Hubert avec un cerf; saint Gilles avec une biche; saint Roch avec son chien; saint Georges et saint Victor, toujours à cheval ; saint Jean avec un aignelet; saint Honoré mettant la pâte au four.
Saint Honoré Est honoré Dans sa chapelle,
Avec sa pelle.
Saint Honoré, à vrai dire, ne se servait pas toujours de pelle pour enfourner son pain ; selon la légende, il entrait lui-même dans son four chauffé à rouge, et disposait tranquillement sur les dalles de terre cuite les pains pétris de ses mains.
Saint Vincent, entouré de ceps de vigne par les imagiers, était le patron des métiers qui font et vendent le vin, à cause de la première syllabe de son nom.
Souvent le patronage était déterminé par l’analogie grammaticale, et nous avons encore dans certaines campagnes des saints qu’on invoque à cause de cette ressemblance.
Saint Michel présidait à la confection des miches chez les boulangers, et faisait concurrence à saint Honoré.
Saint Justin versait sur l’apprêt des aliments sa bienveillance culinaire.
Saint Crampon guérissait de la crampe.
Saint Vrains (en langage vulgaire venin) neutralise
LES ENSEIGNES
les piqûres des animaux impurs qui ont du venin.
Saint Ouen, à cause de l’analogie de son nom avec ouïe, était invoqué par les sourds. Les moines de Saint-Denis avaient construit dans l’île de Saint-Oucn une chapelle où ils conservaient précieusement dans une châsse un doigt du saint éveque de Rouen. On le faisait passer autour de l’oreille des personnes atteintes de surdité ; beaucoup ont été guéries.
Saint Marcou, pour les maux de cou.
Sainte Claire pour les maux d’yeux.
Un des plus curieux est certainement saint Raboni qui avait sa chapelle sur la butte Montmartre, la butte des martyrs.
Les pauvres maris martyrs de la méchanceté de leurs femmes, venaient faire une neuvaine à sa chapelle. De leur côté les femmes qui avaient à se plaindre de la brutalité de leurs maris, venaient dans l’église de l’abbaye invoquer saint Raboni à qui le peuple attribuait la vertu de rabonnir les plus féroces.
Ce saint, à qui Y on faisait jouer le rôle déjugé de paix domestique, exauçait môme au delà de leurs demandes ses fidèles pèlerins, car on rapporte qu’une femme fit une neuvaine à sa chapelle pour demander la conversion de son mari;*quatrejours après, le mari étant mort elle s’écria : « Que la bonté du saint est grande! il me donne plus que je ne lui demande. »
Saint Mécin (ou Méen), pour la gale et les maux de main. La légende de ce saint breton est complète; source jaillissante, dragon tué, etc. Un Carme a mis naïvement son histoire en vers :
Saint Méens, arrivant en Bretagne, Fit rencontre du sieur Gaël Qui le reçut à sa campagne Comme un homme envoyé du ciel
Les 'ouvriers étant en peine D’aller chercher de l’eau fort loin.
Saint Méen fit sourdre une fontaine Tout proche d’eux pour leur besoin.
Cette source miraculeuse
Est un remède souverain
Et d’une vertu merveilleuse
Pour le mal qu’on nomme saint Méen.
Les blés par plusieurs bestioles Etant ravagés tous les ans Le saint par ses saintes paroles,
Les chassa tous de ces champs :
Un dragon de grandeur terrible Faisait périr les bestiaux ;
Il chassa cette bète horrible Et la fit périr dans les eaux.
On fit don à ce saint père Du lieu qu’habitait ce serpent,
Il y bâtit un monastère Que l’on appelle Saint-Florent.
Pour obtenir la guérison de la gale il n’était pas nécessaire d’aller jusqu’en Bretagne. Il avait une chapelle à Mortefontaine, près Paris, et des reliques à l’abbaye de Saint-Maur-les-Fossés. On devait mendier au moins le premier jour du voyage.
Saint-Laurent était le protecteur des compagnons rôtisscurs, à cause de sa mort sur le gril.
Saint Martin suivi de près Du laid boiteux qui trole après,
servait d’enseigne aux hôteliers, comme protecteur des voyageurs.
LES ENSEIGNES
Sainl Antoine an gris mantelet Et son compain le pourcellet,
était le patron des charcutiers.
Sainte Barbe, patronne des artilleurs et arquebusiers, était représentée avec une tour, à cause de sa légende :
Son père, un païen, ne voulait pas qu’elle fût chrétienne; mais elle trompa sa vigilance, et se consacra à Dieu. Quand ce mécréant l’apprit, il entra dans un grande fureur et la fit enfermer dans une tour h laquelle il ne lit faire que deux. fenêtres. Elle en fit faire une troisième à cause de la Sainte-Trinité. Son père devint en rage, la traîna sur une colline et lui trancha la tête de ses propres mains, mais; comme il revenait du lieu du martyre, le feu du ciel tomba sur lui et le consuma si bien qu’il n’en resta pas vestige. C’est à cause d’un trépas si subit, que ceux qui sont exposés à périr de mort violente l’ont choisie pour patronne. Quelle arme ressemble plus à la fondre que celle dont l’âme est la poudre !
Saints Crépin et Crépinien^ faisant des souliers ; sainte Marguerite toujours avec son dragon. Il existe encore un curieux échantillon de la grosseur de ces animaux chimériques, au-dessus de la voûte qui sert d’entrée au passage du Dragon, en face la rue Sainte-Marguerite. Saint Jacques avec son manteau couvert de coquilles, son bâton et sa gourde de pèlerin; sainte Geneviève avec sa quenouille et ses moutons; saint Marcel avec son dragon; saint Denis portant sa tête dans ses mains; et saint Michel monté sur un diable.
Le diable lui-même, qu’on retrouve à chaque pas dans les innombrables sculptures du moyen âge, avait tout na-
turellement sa place dans les enseignes : Au Secret du Diable , Au Château du Diable , A la Corne du Diable , A la Marmite du Diable , etc. Sur les murs du couvent des Jacobins, on l’avait représenté à côté de saint Dominique, dans une position bien critique. Comme il avait voulu empêcher ce grand saint d’étudier la foi, celui-ci, en punition, l’avait forcé à tenir un petit bout de chandelle qui lui brûlait les griffes. Comme il n’osait pas l’éteindre, on le voyait changeant le luminaire sans cesse de main, et faisant les grimaces les plus affreuses.
Parm i les enseignes religieuses il y avait les Notre-Dame : /I r image Notre-Dame , A Notre-Dame des Sept Douleurs , de Pitié , des Rosiers; A Notre-Dame des ■ Champs , etc.
Les enseignes bibliques : À la chaste Suzanne , Les Patriarches , A la Verge d'Aaron, A Moïse, Au Buissoii ardent , Aux Noces de Cana, A V Arche de Noé, A rÊchelle de Jacob , A V Agneau pascal , Au fort Samson , etc. — A la descente du Saint-Esprit a pour origine une légende que j’ai racontée dans mon dernier volume Les fêtes légendaires, pages 161 et 162.
Le jeu de mots est une habitude tellement invétérée dans l’esprit français qu’il ne respecte même pas les choses saintes ; et l’on voit encore le vieux rébus jadis fort répandu : Au signe de la Croix (un Cygne dont le cou s’enlace autour d’une Croix).
Les enseignes mythologiques les plus communes étaient : /I la Fontaine de Jouvence, Aux travaux d’ Hercule, Aux Danaïdes, Au Jugement de Pâris , Aux Trois Grâces, A la Toison -d'Or, A la Boîte de Pandore, Aux Forges de Vulcain , Au Tonneau de Bacchus, Au Centaure, etc.
LES ENSEIGNES
Les enseignes légendaires étaient les plus curieuses : Aux quatre fils Àymon cavalcadant sur le môme cheval ; Au Moine bourru. Les Parisiens ajoutaient foi à la légende terrible de ce fantôme imaginaire. Ce moine bourru, suivant la tradition, parcourait les rues pendant la nuit et tordait le cou aux personnes qui mettaient la tête à la fenêtre, ou faisait une foule de mauvaises plaisanteries, comme un lutin d’enfer ou un écolier du collège de Bourgogne.
A la table Roland ; la légende prétendait que le neveu de Charlemagne y avait bu avec les quatre fils Aymon.
Un boulanger dont la boutique faisait l’angle des deux rues de la Grande et de la Petite Truanderie, avait pour enseigne : Au Puits d’amour, en souvenir de la légende de la belle Agnès Hellebic.
Au douzième siècle, une jeune fille de ce nom, d’une rare beauté, s’était noyée dans ce puits à cause du chagrin que lui avait fait éprouver l’abandon de son fiancé.
Au commencement du seizième siècle, c’est-à-dire, quatre cents ans plus tard, un jeune homme, ne pouvant obtenir la main de celle qu’il aimait, se jeta dans ce puits par désespoir d’amour. Secouru à temps, il vécut et finit par épouser la jeune fille qui d’abord l’avait dédaigné. Pour perpétuer le souvenir de sa tentative de suicide, qui lui avait été si utile, il fit refaire à ses frais, ce puits que l’on appela dès lors le Puits d'amour, et sur la margelle duquel on grava cette inscription.
L’amour m’a refait En 1525 tout à fait.
Au géant Isoré, dont je raconte plus bas la légende, — A l’avocat Pathelin.
Au cheval Bayard, dont voici en deux mots la légende : Charlemagne convoitait fort le fameux cheval de bataille nommé Bayard, appartenant à Renaud de Montauban. Celui-ci refusa de le vendre; l’Empereur l’attira à Paris, où allait avoir lieu un tournoi avec un grand prix pour le vainqueur. Renaud, craignant la ruse, teignit de blanc le poil de son noble coursier, et lui apprit à boiter comme un mauvais cheval. L’Empereur, en voyant une si piètre monture, se mit à rire, et plaignit le pauvre chevalier, qui n’était autre que Renaud déguisé.
Mais, une fois dans la carrière :
— Bayard, lui dit Pienaud, nous tardons trop et nous serons vaincus.
Alors, Bayard hennit et vole comme le vent ; Renaud gagne le prix.
— Arrête ! lui crie Charlemagne, descends de ton bon cheval, je te le payerai de tout l’argent que lu voudras.
— Ah! Charles, je n’ai souci de vos trésors; je suis Renaud, et ce bon cheval est Bayard ; dites à votre neveu Roland de venir le prendre!
Cela dit, il pique des deux, rejoint son écuyer et disparait. Depuis, l’on parla toujours de ce cheval fameux.
Disons, en passant, que ces courses et tournois célèbres se passaient à côté de la métairie féodale, dans la plaine qui s’étendait du pied des buttes Montmartre à cette ferme appelée, à cause de cela, Grange bataillère , d’où nous avons fait Grange Batelière , nom que porte la rue qui remplace la métairie. Et même plus haut, le quartier Saint-Georges, sous l'invocation de ce parrain des batailles, rappelle aussi les joutes belliqueuses qui se
LES ENSEIGNES
S'il
faisaient clans ccs terrains, témoins de si belles prouesses.
A Jehan de Paris , se rattache aussi à la légende.
Les héros de Rabelais figuraient aussi sur les enseignes.
A la marmite de Gargantua , Grandgousier , Gargamelle , les Moutons de Panurge , etc. La célèbre enseigne de la rue Cherche-Midi autrefois Chasse-Midi mérite quelques lignes. Il y avait à l’entrée de cette rue une peinture représentant un cadran et des gens qui cherchaient midi à quatorze heures. Cette enseigne a été trouvée si belle et si originale, qu’on l’a gravée dans les almanachs, et qu’on en a fait le proverbe : Cherche midi à quatorze heures , c’est-à-dire chercher ce qu’on ne peut trouver.
Selon Jalliot, ce proverbe viendrait d’Italie, où l’on était dans l’usage de compter vingt- quatre heures de suite; d’après ce calcul, midi pouvait se rencontrer, dans les grands jours, à quinze heures, mais jamais à quatorze ; aussi, chercher midi à quatorze heures, c’était se tourmenter l’esprit pour trouver une chose impossible.
Les enseignes qui représentaient la Vierge et les saints sont devenues rares en France ; elles curent la vogue aux grands siècles de foi ; mais avec les religions nouvelles et les révolutions, elles disparurent. Elles étaient aussi communes chez nous qu’en Italie et en Espagne, où les théâtres eux-mêmes sont sous le patronage des saints.
Celles des vieilles auberges ont mieux résisté, et nous voyons encore : Au Soleil levant , Au Soleil d'or, Au Grand Cerf , A la Galerie d’ Argent, Au Croissant, Au Chariot d'or, Au Lion d’Or, qui a donné lieu dans le temps au procès curieux que voici :
Un concurrent, jaloux de la vogue d’un hôtel rival por-
tant pour enseigne Au Lion d'Or, eut l’idée, pour attirer chez lui les voyageurs en leur donnant le change, d’en faire une représentani un homme couché, avec ce calembour au-dessous : Au lit on dort , d’où procès. La loi n’admetlant pas les calembours, l’ingénieux: hôtelier fut condamné à envoyer dormir son enseigne dans son grenier.
L’orthographe défigurée d’une manière, plaisante ou grossière faisait subir aux mots des métamorphoses que Molière a spirituellement plaisantées dans la comédie des Fâcheux , où nous voyons un nommé Cartidès, le correcteur d’enseignes.
Le traditionnel : Ici on loge à pied et à cheval était traduit par ces deux vers :
Tout passant peut ici s’ébattre,
Qu’il ait deux pieds, qu’il en ait quatre.
Des familles de bourgeois enrichis, voulant singer la noblesse, adoptèrent pour armoiries les armes parlantes, peintes sur les enseignes de leurs anciennes boutiques ; et plus d’une, quoique le temps ait consacré toute usurpation, serait bien humiliée si, en remontant à l’origine de son blason, on en trouvait le premier quartier dans la boutique d’un épicier, d’un tanneur, ou d’un poissonnier.
Les enseignes subirent l’influence des grandes révolutions, et reflétèrent les idées dominantes de chaque siècle. Les piques, l’arc, les bastilles, les bonnets de liberté, les petites guillotines, les abeilles, le coq gaulois, les aigles, etc.... vinrent tour à tour figurer sur ce modeste drapeau du boutiquier.
Enfin, le progrès vint détrôner l’enseigne, et son importance cessa avec le numérotage des maisons.
LES ENSEIGNES
En 17:26, le lieutenant général de la police, Hérault, fit mettre au coin des rues des plaques en tôle indiquant leurs noms avec défense de les changer; il y ajouta le numéro du quartier. Dans la meme année, on prescrivit le numérotage des portes enchères et charretières, pour faciliter le recensement des maisons; c’est ainsi qu’archevêchés, hôtels, tourelles et même palais inclinèrent leurs têtes orgueilleuses, chargées de marbre et de sculptures, devant l’égalité du numéro. Le lieutenant de police et les agents voyers firent rigoureusement observer ce règlement.
Ce n’est qu’ après 1789 que le numérotage devint obligatoire pour le recensement des citoyens, la répartition de l’impôt et l’établissement des rôles des gardes nationales et, disons-le aussi, pour indiquer les hôtels où la guillotine de 93 devait trouver une victime.
C’est ainsi que cessa le tohu-bohu du moyen âge. Mais quel temps il a fallu pour arriver à une mesure si simple et si naturelle! et quand on voit la lenteur et les tâtonnements du progrès pour une aussi petite chose, que faudra-t-il donc pour arriver aux grandes découvertes et' aux idées fécondes qui doivent achever la régénération 4 du monde?
C’est M. Frochot qui eut l’idée de l’orientation des rues pour le numérotage. Il établit deux règles : pour celles allant parallèlement à la Seine, les numéros durent suivre le cours de l'eau, et par conséquent commencer du côté du soleil levant; pour celles faisant angle droit avec la rivière, les numéros commencèrent à l’extrémité la plus proche du quai.
Les enseignes bariolées, parlantes, sculptées, tailladées, coloriées, légendaires, bibliques, mythologiques ont été détruites au dix-neuvième siècle par l’affiche et le prospectus.
Le Français né malin, inventa la réclame.
Le charlatanisme industriel, commercial, politique, littéraire, scientifique, théâtral, financier, étale tous les jours scs couleurs et ses nuances non garanties du gouvernement sur les murs de Paris, tapissés de papiers souvent plus élégants que ceux des mansardes des maisons après lesquelles elles s’acharnent, brayant les défenses de police et les amendes.
Et quel progrès dans l’affiche quand on remonte à f origine de son histoire!
Pendant le moyen âge ce fut d’abord le Monitoire à l’entrée de l’église; c’est même de là que lire son nom le journal officiel : le Moniteur. En général, on avait recours' au son de trompe et à des lectures faites le dimanche dans les églises à la messe de paroisse. Pour les particuliers, c’était le erieur qui allait de carrefour en carrefour. Les montreurs de spectacles et baladins ajoutaient à leurs annonces des promenades en musique à travers les rues*
Les affiches reparurent dans la première moitié du quinzième siècle. Le siècle suivant vit revivre l’usage de la publication des lois au moyen de l’affichage- C’est ainsi que, par un édit du mois de îtovembre 1321), François lrr décida que ses ordonnances seraient « attachées à un tableau, écrites sur du parchemin, en grosses lettres, dans
LES ENSEIGNES
les seize quartiers de la ville de Paris, aux lieux les plus éminents, afin que chacun les connust et entendist» et fit détendre « de les oster, à peine de punition corporelle. »
Sous le règne de Louis XIII, les frondeurs inondèrent Paris de placards séditieux et satiriques. Le désordre devint même si grand, que le 5 février 1652, le Parlement se Vit obligé d’intervenir sévèrement. C’est également sous Louis XIII que les affiches commencèrent à devenir ce qu’elles sont aujourd’hui ; spectacles, annonces judiciaires et commerciales, publications de livres, elles servirent à rendre tout public. Pour répondre aux besoins qu’elles ne pouvaient satisfaire, le médecin Renaudot fonda en 1638, sous le nom de Bureau d'adresses , le premier journal des petites affiches qui ait probablement* existé.
L’affiche multicolore rayonne de tous côtés, étalant impudemment scs mensonges et ses promesses fabuleuses. Bien plus, des affiches vivantes et roulantes portent des pancartes immenses, illustrées ou lumineuses, comme un drapeau qui vient rallier sous ses lettres gigantesques la foule toujours nombreuse des imbéciles qui se laissent allécher par les bagatelles de la porte.
Les liquidations de contrebande annoncées par les Robert Macairc du commerce, avec grands coups de tamtam, éblouissant le public par une modicité c(e prix toujours de plus en plus inouïe ; toutes les tartuferies de l'annonce étalant sans honte ni pudeur les hypocrisies du chiffre habilement déguisé ou d’une phrase ambiguë; le prospectus , se glissant sournoisement dans votre poche; l’aboyeitr qiti vous guette aux coins des carrefours
les plus populeux et vous écorche les oreilles avec sa voix enrouée, criarde ou hurlante; les annonces dans les journaux, le clic-clac du fouet des postillons agitant les grelots de la réclame, tous ces Protées enfin de l’industrie et du commerce sont les mille et une métamorphoses plus ou moins ingénieuses et habiles de la vieille enseigne de nos ancêtres.
En voyant cet immense tohu-bohu de la réclame et de l’affiche où le mensonge et la fourberie se déguisent plus ou moins adroitement, on croirait que la morale régnante en fait de commerce et d’industrie est renfermée dans cette théorie :
■ « Roulez-vous les uns les autres. »
car les plus fins s’v laissent souvent prendre, et, comme disent les Anglais : « A la fin tous les renards se trouvent chez le fourreur. » C’est probablement pourquoi, chez nous, en voulant tous trop faire les renards, nous finissons par nous attraper réciproquement, d’où il résulte de cocasses bouffonneries qui égayent la chronique scandaleuse ou correctionnelle. Le boulet de la mystification va, par ricochet, frapper en pleine poitrine le mystificateur lui-même, ce qui met les rieurs du bon côté et sauve la morale qui trouve toujours sa revanche.
Ah! nos pères étaient bien plus sages, et leur modeste proverbq, qui lui aussi servait d’enseigne, sera toujours vrai : « A bon vin point d’enseigne. »
LA
LÉGENDE DE MONTSOURIS
Les Parisiens ne connaissent pas Paris. — Un hameau du vieux temps. — Etymologie de Mont- Souris. — Ses galeries souterraines. — La légende du géant Isoré. — Sa tombe. — Le palais des morts. — Une résurrection historique. — L’obélisque de Mont-Souris. — Ce qui se passera dans le nouveau jardin.
C’est line vérité bien vraie que ce sont les Parisiens qui connaissent le moins Paris. Chaque jour il coudoient des monuments, des palais, des églises, des colonnes commémoratives, des obélisques, des fontaines, des statues célèbres dont ils ignorent le premier mot ; à chaque pas ils marchent sur l’histoire, car dans notre glorieuse capitale il n’y a pas un pavé qui n’ait sa légende. Ce n’est que par hasard, quand la Providence leur envoie du fond de la province des caravanes de parents qu’ils sont obligés de piloter dans les carrefours, et qu’on rencontre ébahis, ouvrant des yeux comme des fenêtres et des bouches comme des portes cochères, qu’ils apprennent par ricochet, et comme malgré eux, l’histoire de leur ville.
En voici une nouvelle preuve :
Quand M. le préfet de la Seine annonça qu’on allait établir un nouveau jardin public au sud de Paris, sur le plateau de Mont-Souris, tous de se demander ce
que c’est que Mont-Souris! Est-ce une montagne peuplée de souris? Est-ce un mont d’où la vue est souriante? Est-ce dans ou. près Paris ? Y a-t-il des omnibus, un chemin de fer pour y conduire? Ils consultent là-dessus les Guides dans Paris, qui 11e disent rien.
C’est donc le devoir du chroniqueur de. fouiller dans les archives et de dire co que c’est que Mont-Souris.
Comme les bons bourgedis d’une grande ville ne pouvaient pas toujours rester calfeutrés entre les quatre murs de leurs maisons, lesquelles à leur tour, étaient autrefois enfermées entre les quatre fortes mitrailles de l’enceinte ; ils éprouvaient de temps en temps le besoin d’aller voir au delà le soleil, la verdure, les campagnes et les bois. Alors il s’établit aux environs de leur grande cité des petits hameaux qui, peuplés de cabarets, tavernes et guinguettes, entourés de jardinets, leur ouvrirent leurs portes toutes peinturlurées, et devinrent des lieux de pèlerinages champêtres. Là Baechus était largement fêté; là l’écolier, le noble , le vilain, le routier, le soudard, le malandrin, étaient confondus avec le bourgeois qui venait quelquefois, monté sur sa mule, prendre ses ébattements et regarder curieusement comment pousse le blé, de quelle façon sont faits les arbres et les cailloux. Et encore, ce n’étaient que les plus hardis ; car dans ce temps-ià les routes 11’étaient pas sûres, les voleurs étaient entreprenants et les foules bien dangereuses. Beaucoup vivaient et mouraient sans sortir du quartier qui les avait vus naître.
Aujourd’hui les bourgeois de Paris n’ont plus besoin de se déranger, puisque les jardins viennent s’installer à leurs portes.
LA LÉGENDE DE MONT -SOURIS
Parmi les nombreux hameaux qui florissaient dans les environs du ueux Paris, il en était un coquettement assis sur un plateau voisin de la barrière Saint-Jacques, et qui se taisait remarquer par la gentillesse de ses guinguettes, scs maisons de plaisance, et surtout le nombre incalculable de ses moulins à vent.
C’était Mont-Souris. Il était au sud de Paris ce que la butte Montmartre était au nord, seulement dans un endroit moins fréquenté et d’un sinistre renom. C’est là qu’on venait entendre raconter des histoires terribles de démons, loups-garous, revenants, les prouesses du diable Vauvert, et les épisodes de la légende du géant Isoré.
Son ancien nom était Menge-Souris, ou Mange-Souris, qu’on a changé en Mont-Souris.
Cette étymologie vient de la quantité innombrable de souris qui peuplaient ce plateau, attirées par le grand amas de blé qu’on y emmagasinait pour le service des moulins. C’était leur camp général, avec des ramifications stratégiques dans les galeries souterraines du mont , comme plus tard celui des rats était dans le ventre de l’Éléphant de la Bastille ; et jamais on ne put les faire déguerpir, malgré pièges, prières et exorcismes.
De nos jours, nous aurions envoyé une armée de chats, avec un Raminagrobis quelconque comme général, et la gent féline eût gagné la célèbre bataille de Mont-Souris, qui aurait été enregistrée dans les annales de son histoire. Mais dans ce temps-là, on n’estimait pas les chats comme aujourd’hui. L’aveugle superstition avait fait de ces intéressants animaux un objet de réprobation universelle, comme étant les serviteurs du Diable, et on les brûlait
dans les feux de joie de la Saint-Jean. Aussi les souris jouissaient-elles en paix de leur montagne, éventrant les sacs de blé et s’en gorgeant aux dépens des meuniers désespérés ; d’où le nom de Mont-Souris donné à ce hameau.
Les souris ont disparu avec les moulins à vent, mais elles ont été remplacées par quelque chose de plus terrible.
Lorsque Paris voulut utiliser ses catacombes, on choisit les carrières souterraines de Mont-Souris pour y réunir les ossements des cimetières. Des maladies affreuses et de nombreuses épidémies sortaient de ces cloaques impurs ; le cimetière des Innocents recevait dans son gouffre les morts de vingt paroisses ; pendant sept siècles il a dévoré à lui seul un million et demi de cadavres. Au centre d’un quartier populeux, les vivants et les morts vivaient de compagnie, au grand détriment des premiers.
En 1786 on se décida enfin à les séparer. Quand les galeries souterraines de Mont-Souris furent terminées et consolidées, le clergé de Paris vint les bénir, et alors commença cette longue et lugubre procession de vingt générations de morts allant emménager dans leur nouveau palais.
On y entrait par la Tombe-Isoire, au-dessus de laquelle était l’inscription suivante :
« La Tumbe Isoire, 1661, rebâtie par Antoine Cabot 1777. »
La légende d’Isoire est célèbre, et a servi de thème à plusieurs romans chevaleresques. La voici en deux mots :
Le géant Isoré, auquel quelques chroniques donnent le nom de Mont-Souris, mais qui venait on ne sait d’où,
LA LÉGENDE DE MONT-SOURIS
ayant eu un de ses amis tué en guerre, voulut le venger et vint faire le siège de Paris, à la tête d’une armée redoutable. Paris était alors une ville moult petite.
Le roi Louis, on ne sait lequel, eut une telle peur, qu’il dépêcha un de ses chevaliers vers le célèbre Guillaume d’Orange, dit Court-nez. Ce héros entre dans Paris par une petite porte ignorée des soldats d’Isoré, puis, à la tête des Parisiens, fait une sortie, défie en combat singulier le nouveau Goliath, et après une lutte homérique, le pourfend de sa rude épée. On mesura le cadavre du géant : sans la tête, il avait quinze pieds de longueur.
À l’endroit où il fut occis, et comme trophée de la victoire de Guillaume Court-nez, on éleva une tombe qui garda le nom de Tumbe-Ispré, d’ou Tombe-Isoire.
Paris, comme la plupart des villes de France, a donc eu son géant, et pourrait faire aussi des cavalcades historiques.
Après la Révolution, on continua d’assainir Paris ; sous le préfectorat de Frochot, on vida les autres cimetières publics et ceux des maisons religieuses, les catacombes engouffrèrent tout.
De ces masses d’ossements, on fit un palais d’une architecture fantastique, avec des colonnes de tibias, des moulures et des rondes bosses en crânes vides, des obélisques, des piédestaux, des urnes, des sarcophages, des lacrymatoires de forme antique. 11 y eut uii cabinet de pathologie où furent classés avec art tous les ossements déformés par les maladies ; le tombeau du poète Gilbert, le piédestal de la Lampe sépulcrale, le Pilier du Memento, la Source du Léthé ou de VOubli, nommée
LÉGENDES DlT VIEUX PARIS
depuis de la Samaritaine , à cause d’un verset de l’Évangile à son frontispice 11 y eut aussi les ossements classés selon les événements politiques, résultat funèbre de nos révolutions.
C’est une véritable villa de la mort, où de tous côtés de profonds enseignements viennent rappeler au visiteur qui marche cà travers cette poussière humaine, que la mort frappe tout le inonde, mettant dans cet immense pêle-mêle de l’égalité la tête de l’assassin sur la poitrine de sa victime, le fanatique à côté du penseur, l’idiot à côté de l’homme de génie, le huguenot à côté du catholique, le noble à côté du vilain. Supposez un moment qu’un tribunal soit installé sous ces sombres voûtes, au milieu de tous ces acteurs du temps jadis, et que tout à coup, au signal du cloeheteur, tous ces morts, se redressant, vinssent, chacun à leur tour, raconter les faits et gestes de leur vie passée, les événements dont ils ont été les témoins ou les acteurs : quelles scènes émouvantes, et que de vérités apparaîtraient au grand jour pour démentir les ingénieuses suppositions de nos historiens!
Sur le plateau de Mont- Souris on établit en 180G un obélisque qui servait de point de repère télégraphique à l’Observatoire, et se reliait avec ceux de la tour Saint- Sulpice et de la vieille tour de la butte Montmartre.
C’est sur ce lieu sinistre que l’on voit se dessiner un de ces splendides jardins comme l’édilité parisienne sait les faire, et qui métamorphosera complètement la physionomie triste et lugubre de cette partie déshéritée de la capitale.
Quelquefois peut-être, pendant les nuits sombres, le
LA LÉGENDE DE MONT-SOURIS
gardien de ce nouveau jardin entendra des cris et des rires, et verra dans ses rêves passer la silhouette blanchâtre d’enfants Inconnus, étrangement accoutrés. Qu’il ne s’en effraye pas : ce seront les enfants des catacombes qui, profitant de la retraite des vivants, quitteront leurs couches funèbres, et viendront à leur tour jouer, danser et folâtrer sur les pelouses riantes que leur temps ne connaissait pas, et qui leur feront regretter que l’Empereur et M. Haussmann ne soient pas nés quelques siècles plus tôt.
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