‹ Légendes du vieux ParisChapitre 33 sur 41 · LA LÉGENDE DE BICE+RË · texte numérisé non relu

LA LÉGENDE DE BICE+RË

Personne ne pouvait en nommer le propriétaire légal. On consulta toutes les archives, on interrogea tous les tabellions et greffiers, et, d’après les ouï-dire, jamais aucun être vivant n’avait déclaré que cette vieille maison était sienne. Ce n’était donc pas chose facile que d’acquérir un pareil domaine hanté par des fantômes et des esprits malins qui paraissaient s’y regarder comme chez eux.

Une députation de six moines partit de Paris, munie des reliques les plus renommées, pour mener à bonne lîn cette terrible négociation. Ils lancèrent une foule d’exffreismes et des seaux d’eau bénite, mais tout cela fut sans effet; les diables firent un vacarme plus infernal à l’approche des choses saintes, et bientôt l’on vit revenir les six moines pâles, à demi morts d’effroi, et racontant des merveilles épouvantables.

A peine étaient-ils entrés dans la Grange-aux-Gueux, que des flammes sinistres avaient jailli de toutes parts, allongeant leurs langues couleur de sang pour les dévorer, des feux follets les entouraient en dansant ; partout des gémissements lugubres accompagnés de bruits de chaînes et de cris ; des fantômes de taille surnaturelle, ayant des *yeux grands comme des lunes, les avaient poursuivis avec des lances flamboyantes, en proférant des jurements épouvantables et des menaces sacrilèges.

Jean de Winchester, peu satisfait de ce résultat, voulut tenter lui-même l’entreprise, espérant au moins en imposer par son auguste personnage à tous ces diables déchaînés. Mais, de même que les moines, il revint à Paris en courant, et faillit mourir d’effroi.

Dès lors il renonça à la Grange-aux-Gueux et laissa les diables en repos.

Toutes ces tentatives infructueuses avaient encore grandi la réputation de Bicêtre, et dans tous les quartiers de la bonne ville de Paris il n’était bruit que de ces apparitions commentées par la superstition du peuple.

Un pauvre barbier, tout frais débarqué de Gascogne, était venu chercher fortune à Paris. ïl n’avait pas encore pu trouver à faire ni une barbe ni une saignée. Il entendit parler de l’aventure. Né malin comme tous ceux de sa province, il flaira dans l’affaire le moyen de gagner des écus.

11 dit hautement que monseigneur Jean de Winchester et les six moines ne s’y étaient pas pris de la bonne manière; qu’il en connaissait une infaillible pour faire déguerpir au plus vite les démons, et que, moyennant un bon salaire, il répondait sur sa part de salut de mener la chose à bonne fin.

Ce hardi propos fut reporté à l’évèque Jean ; il fit rechercher le barbier de Gascogne et ordonna qu’on le lui amenât. Celui-ci comparut devant l’évèque et répéta son dire dans des termes si résolus, qu’il donna confiance en lui.

— Eb bien , lui dit l’évêque Jean, tente l’aventure. Si tu réussis, ces cent écus d’or iront loger dans ta poche. Mais, en revanche, si tu n’es qu’un vil imposteur, si tu mens et veux te moquer de moi, je te fais fouetter de verges en place de Grève, et chasser de Paris. Vois si mes conditions t’agréent.

— J’accepte, dit le barbier, et avant que le soleil

Page 1