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LA LÉGENDE DE BIC ÊTRE

soit couché, vous serez seigneur et maître du domaine.

Il sortit du palais et alla immédiatement à la Grangeaux-Gueux, n’ayant pour tout bagage qu’une bouteille d’eau bénite habilement cachée sous les plis de sa robe, et un petit bout de cierge.

Ayant pénétré sans aucune difficulté au milieu de la ruine, il alluma sou bout de cierge, s’assit sur une pierre et attendit bravement les diables.

Il riait en lui-même des récits ridicules accrédités par les moines. Au lieu des troupes de fantômes et des apparitions terribles dont on avait tant parlé, il ne vit rien qu’une ruine en bien mauvais état et bien peu faite pour tenter un prélat comme l’évêque Jean.

Il attendit donc tranquillement sans trembler, ayant même envie de chanter pour provoquer les habitants de l’endroit, s’il y en avait.

Décidément, ce Gascon avait l’âme bien trempée et aurait rendu des points aux chevaliers errants de son époque.

Tout à coup, au détour d’un corridor sombre qui s’allongeait loin, bien loin sous la plaine, il vit paraître un homme grand, pâle, sèc, habillé de velours rouge, et s’avançant tranquillement vers lui.

— Que viens-tu faire ici? lui dit-il, d’une voix brève et métallique.

— Ma foi, répond le barbier sans s’émouvoir, l’évêque de Winchester a grande envie de posséder ce domaine, et je viens en prendre possession en son nom, lieu et place. Il m’a promis cent écus d’or pour ma peine, et comme on a oublié de mettre un gardien à l’entrée, j’attends ici jusqu’à ce que le propriétaire se présente.

A cette réponse audacieuse, le grand homme rouge poussa un rire strident, qui ébranla les échos de la voûte à demi disloquée.

— Et par quels moyens espères-tu mener à bonne fin ton entreprise? est-ce avec de l’argent ? Le maître de ces ruines n’en a que trop. Comment comptes-tu solder ce château?

— x^vec mon âme, dit résolument le barbier, et c’est une âme de premier choix. Ce matin avant de me mettre en route, j’ai confessé tous mes péchés mortels et jusqu’aux plus petites peccadilles ; ensuite, j’ai reçu une absolution bien conditionnée. Tout cela ne donne-t-il pas un grand prix à mon âme ? Croyez-moi, c’est une bonne valeur que j’offre là, car c’est une monnaie frappée à l’image de Dieu.

Le Gascon faisait l’article avec autant de calme que s’il eût été en présence d’un client marchandant le prix de sa barbe.

— Soit, j’accepte le marché. Je cède ce domaine à l’évêque, et voici son titre de propriété dressé sur vélin en bonne et due forme, fait de bonne foi , et revêtu de mes armes et de mon scel. Aucun pouvoir ni sur terre, ni dans l’enfer, ni même au ciel ne peut annuler cette concession à perpétuité. Mais toi, quand me livreras-tu ton âme en échange de ce parchemin ?

— Moi ! mais tout de suite, à la minute, quand ce petit bout de cierge sera entièrement brûlé.

— Décidément tu es un bon payeur, et c’est plaisir de . faire des affaires avec toi ; seulement il est fâcheux que lu n’aies pas deux âmes : je te vendrais autre chose. Et

il lui remit le titre.

LA LÉGENDE DE 1UCI-THI

Le barbier aussitôt retira sa bouteille de dessous sa robe, la déboucha et jeta dans l’eau sainte l’acte de cession du mauvais ange. Il y ajouta le petit bout de cierge* qui s’éteignit aussitôt, et alors il marcha à reculons, plaçant devant lui, comme un bouclier, ce talisman sacré, qui forçait le malin esprit à se tenir à distance respectueuse. Quand il approchait trop près, le barbier l’aspergeait avec quelques gouttes d’eau bénite, et alors le diable, qui voyait lui échapper sa proie, poussait des hurlements affreux, mais ne touchait pas. Le Gascon ' sortit vainqueur de ce duel singulier, gagna Paris, et remit le titre de propriété à l’évêque qui, en échange, lui bailla incontinent les cent écus d’or.

'On déposa la sainte bouteille et le bout de cierge, armes du vainqueur du Diable, dans une châsse qui décora une chapelle latérale de Notre-Dame, et que Satan s’est bien gardé de réclamer.

Devenu, de par le diable, propriétaire définitif et paisible de la Grange-aux-Gueux, l’évêque de Winchester la fit démolir de fond en comble pour la purifier. Les vieux matériaux furent dispersés, et, avec des pierres neuves, il fit construire un château magnifique dont les fenêtres, pour la première fois en France, furent garnies de châssis de verre.

Le peuple le désigna sous le nom de château de Wince tre, Bincestre , puis par corruption, Bicêtre .

Placé aux portes de Paris, il eut beaucoup à souffrir des guerres civiles et religieuses qui ensanglantèrent la capitale. Le duc de Berry le fit embellir, et s’y retira avec le duc d’Orléans pour se liguer contre le duc de Bour-

gogne. Les luttes du commencement du quinzième siècle le ruinèrent. En 1416 le même duc de Berry le troqua contre des messes et des indulgences au chapitre de Notre-Dame, qui le laissa tomber en ruines.

Louis XIII en 1624 acquit cette propriété et y fit construire une chapelle dédiée à saint Jean, avec des bâtiments pour y loger les officiers et soldats invalides. Cet établissement fut érigé en commanderie de Saint-Louis.

Louis XIV ayant fait construire les Invalides, Bicêtre , fut converti en succursale de l’ hôpital-général ; on y plaça des pauvres, des veufs, des jeunes gens débauchés ou atteints de maladie honteuse. Les chirurgiens, avant le pansement de ces derniers, avaient l'habitude de les faire fustiger.

Un rimeur satirique du temps de Louis XIV dit :

Auguste château de Bicêtre,

Les lutins et les loups garous Reviennent-ils toujours chez vous Faire, la nuit, leurs diableries?

Et les sorciers de suif graissés N’y traînent- il s plus les voieries Des pendus et des trépassés?

Ils n’ont garde, les pauvres diables,

D’y venir mettre leur nez

Depuis que vous emprisonnez

Les quaiemonts et misérables,

Depuis qu’on vous nomme hôpital ,

11 n’en est point d’assez brutal Pour aller y choisir un gîte.

Bicêtre devint alors ce qu’il est aujourd’hui, un hôpital d’aliénés ; et quelle histoire sombre et triste, imbibée de larmes, tachée de sang, on aurait â écrire depuis cette lugubre métamorphose ! Quelles légendes douloureuses,

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