LA LÉGENDE DE BICÊTRE
car, tout à la fois hôpital et prison, c’est là que presque toutes les nuits le chariot du tourmcnteur amenait les malheureux rompus par ordre du Parlement et les prisonniers qu’on jetait dans des cachots profonds où jamais ne pénétrait un rayon du jour qu’avec le geôlier venant jeter la nourriture, après avoir ouvert les dixsept portes de fer, qui défiaient toute évasion.
Latude, ce héros légendaire de la captivité patiente et douloureuse, eut son cachot dans cette bastille de la folie ; on en voit encore remplacement.
Bicêtre eut aussi sa pluie de sang sous le règne des massacreurs de septembre. Des hordes faubouriennes l’assiégèrent. L’instinct de la conservation rendit la raison à certains aliénés qui disputèrent chèrement leur vie contre ces autres fous de la Révolution.
Le samedi, 1:2 avril 1772, le docteur Guillotin y fit pour la première fois, sur le cadavre d’un aliéné, l’essai de la machine sinistre qui porta son nom, et parmi les curieux qui assistèrent à cet essai, plus d’un expérimenta avec sa tète la bonté du lugubre couperet qui décapita la noblesse de France, un roi et une reine, modèles d’héroïsme et de résignation.
M. le préfet de la Seine a décidé qu’un jardin public serait construit sur le plateau de Mont-Souris, comme pendant à celui des huttes Saint-Chaumont. Mais que de souvenirs historiques et de légendes vont disparaître sous la pioche des démolisseurs 1 c’est ce qui m’a décidé à raconter la légende de Bicêtre après celle de Mont- Souris.
LEGENDE DU PONT-NEUF
Un pont chargé de souvenirs. — C’est lui qui amarre la carène parisienne. — La première pierre. — Le Château-Gaillard. — Le Pont des pleurs. — D’où vient son nom de Pont-Neuf. — Henri IV et une gasçonnade royale. — Ce qu’il entendait par le droit canon. — La légende des îles au bureau, des Treilles, et du passeur aux vaches. — Le bûcher de Jacques de Molay. — Le doigt de Dieu. — Les charlatans. — Tabarin. — La légende d’Arlequin. — Le quai des Morfondus. — Turgot chansonné. — La Samaritaine. — La statue de Henri IV. — Le café concert du Vert-Galant. — Le pilote de la gité.
Que de souvenirs sc rattachent au vieux Pont-Neuf qui émerveilla tant nos bons aïeux ! Bien des générations poussées par leurs passions, leurs idées, l’ont traversé au milieu des galeries pittoresques de boutiques qui le bordaient à droite et à gauche et cachaient le fleuve* Il allonge ses longs bras vigoureux pour amarrer à la rive parisienne la carène qui porte le cœur de la capitale, carène toute chargée d’une Cargaison de reliques historiques, et que caresse amoureusement la Seine ; car la Cité est comme une immense châsse en pierre sculptée devant laquelle viennent s’incliner toits ceux qiii ont conserva au fond du cœur le respect des grandes choses, la religion, la justice et l’histoire; elle reste là, au centre du Paris moderne, mystérieusement enveloppée de brumes
vaporeuses au-dessus desquelles brille, telle qu’une étoile tombée du eicl, la croix d’or de la flèche de Notre-Dame, comme pour montrer que l’œil de Dieu est toujours fixé sur la ville qui dicte des lois au monde entier.
Quand l’île qui forma plus tard la Cité ne contenait encore que des huttes grossières éparses sous les peupliers et les ram elles toujours frissonnantes des saules, n’ayant pour toute forteresse que le courage de ses hardis nautoniers, on n’y pénétrait qu’à l’aide de bacs, batelets et radeaux. Ce fut seulement plus tard que des ponts de bois, rustiquement bâtis sur des poutres qu’emportaient souvent les crues de la Seine, relièrent aux rives cette île que la Providence réservait à de si hautes destinées. Avec le progrès, vinrent les ponts de pierre.
La première pierre du Pont-Neuf fut posée le samedi 31 mai 1578, du côté du quai des Augustins, aujourd’hui Conti, là où se dressait le château Gaillard, maison gaillardement postée sur la rive, et dont un rimeur de ce temps a dit :
A quoi sers-tu dans ce bourbier ?
Est-ce d’abri, de colombier?
De quoi ? de port ou de soutien ?
Je crois que tu ne sers à rien.
Ce jour là Henri 111, en posant solennellement cette première pierre, était moult triste et dolent, car il revenait de renterrement de ses mignons de prédilection, Quélus et Maugiron. Il pleura si piteusement à chaudes larmes que le populaire, qui riait sous cape de la douleur ridicuk du Valois dégénéré, le surnomma ironiquement le pont des pleurs. C’était une bien faible vengeance contre
LA LÉGENDE DU PONT-NEUF 277
tous les maux qu’il endurait, résumés dans ce pasquilqui courait les rues :
Le pauvre peuple endure loul,
Les gens d’armes ravagent tout,
La sainte Église paye tout,
Les favoris demandent tout,
Le bon roi leur accorde tout,
Le parlement vérifie tout,
Le chancelier scelle tout,
La reine mère conduit tout,
Le pape leur pardonne tout,
Chicot tout seul se rit de tout,
Le diable, à la fin, aura tout.
Si Venise a son pont des Soupirs, Paris a eu son pont des pleurs.
Son acte de naissance se trouve consigné en ces termes dans le journal de l’Estoilc :
« En ce mois de mai, 1578, à la faveur des eaux qui lors’ commencèrent et jusqu’à la Saint-Martin continuèrent d’être fort basses, fut commencé le Pont-Neuf qui conduit de Ncsle à l’Ecole Saint-Germain, sous l’ordonnance du jeune Jacques Androuët Ducerceau, architecte du roi, et furent, en un an, les quatre piles du canal de la Seine Huant entre le quai des Augustins et l’isle du Palais, levées chacune environ une toise par-dessus le rez-dechaussée ; les deniers furent pris sur le peuple, et disait-on, que la toise de l’ouvrage coûtait 85 livres. »
Les troubles de la Ligue suspendirent les travaux qui ne reprirent que sous Henri IV. Le 20 juin 1603, l’intrépide gascon voulut passer ; mais au moment de se hasarder sur les pou tres branlantes, ses courtisans lui dirent : — « Sire ! les imprudents qui ont voulu tenter ce que veut tenter
Voire Majesté se sont rompu le cou. » — « Ils n’étaient pas rois, reprit Henri IV.
Henri III, pour venir en aide à l’entrepreneur avait établi l’impôt d’un sol par livre sur les tailles tant de Bourgogne et de Champagne que de Normandie et Picardie. Henri IV abolit l’impôt et, pour subvenir aux frais, mit dix sols d’entrée sur chaque muid de vin pour que les riches et les ivrognes fournissent cette dépense.
Les Parisiens avaient coutume de donner le nom de Neuf à tout ce qui était nouvellement bâti; ils le nommèrent tout de suite le Pont-Neuf , et le nom lui est resté. C’est là l’origine de son nom, et c’est une erreur de croire que c’est à cause des neuf issues qui s’y réunissaient, comme l’ont fait croire quelques étymologistes fantaisistes, car ce pont était baptisé avant l’ouverture de la neuvième issue (la rue Dauphine), ouverte en 1607, sur le jardin des Augustins, et à laquelle se rattache une anecdote bien connue : Le roi Henri IV avait dit au prévôt des marchands « qu’il entend oit que les deux partyes de la ville de Paris que sépare le fleuve de Seine, fussent traictées comme deux bonnes sœurs jumelles. »
Le prévôt Myron chargé de faire exécuter la volonté du roi, rencontra de la résistance de la part du supérieur des Augustins qui ne voulut pas céder son jardin. Myron dans cette occurence en référa à Henri IV qui fit mander au Louvre l’abbé récalcitrant.
— Mou père, lui dit Henri IV, est-il vfai que vous Vous opposez au percement d’une rue qui doit être ouverte pour le plus grand avantage de la ville de Paris, et en l’honneur du dauphin, notre cher fils?
LÀ LÉGENDE DU PONT-NEUF
— Sire, répondit le religieux, notre communauté s’appauvrira de ce morcellement; notre bien d’ailleurs est celui des pauvres, et nous avons à cœur de le faire fructifier.
— Ventre-Saint-Gris, répliqua Henri IV, les maisons que vous ferez construire sur la nouvelle voie vaudront mieux que le produit de vos choux.
— Que M. le prévôt ajoute 5,000 livres, continua le supérieur des Àugiistins, et c’est marché conclu.
— Il n’ajoutera rien. Écoutez-moi, mon père ; vous êtes Normand, je suis Gascon, ne jouons pas au renard. Je vous donne quarante-huit heures. Si votre mur n’est pas abattu, j’irai moi-même ouvrir la rue Dauphine avec du canon s'il le faut.
— Sire, comment vous résister, dit le supérieur en s’inclinant; vos arguments rentrent dans l’esprit de l’Église, puisque Votre Majesté s’appuie sur le droit canon.
Le roi se mit à rire, il était désarmé... On soupa bien ce soir-là au Louvre, et quand le religieux sortit, it était joyeux. Le lendemain, le prévôt des marchands reçut son adhésion.-
A l’endroit où le pont touchait à l’île du Palais se trouvaient plusieurs îles dont la plus grande, qui forme aujourd’hui la place Dauphine, s’appelait Vile au Bureau , du nom de son propriétaire Hugues Bureau qui l’acheta en 1402, moyennant 12 deniers de cens et 10 sols de rente annuelle. Le seigneur abbé de Saint-Germain était propriétaire des deux autres, elles étaient pleines d’herbes bonnes aux vaches et de saules venus au hasard. La plus grande qui longeait les Àugustins, s’appelait Vile des Treilles ; selon le père Dubrcuil, Vile aux Vaches.
LÉGENDES Dl VIEUX PARIS
En 1160, le roi fit don au chapelain de la chapelle Saint-Nicolas du Palais — depuis la Sainte-Chapelle — de six muids de vin des Treilles.
Dans une charte de 1250, l’abbé et les religieux de de Saint-Germain, affranchissant de plusieurs servitudes leurs sujets, la nommaient leur île de Seine , et s’y réservèrent 6 deniers sur chaque jument pleine, et 12 sur chaque bœuf et chaque vache qui viendrait paître.
En 1556, les intendants de l’Hôtel-Dieu déclarèrent à la ville que, si elle n’achetait promptement un cimetière pour les trépassés de l'Hôtel-Dieu, ils en feraient faire un dans Vile aux Treilles qui appartenait encore à l’abbaye de Saint-Germain ; ou fit droit bien vite à leur requête.
Les rois bâtirent leurs étuves à la pointe de l’île ; ce logis était nommé la maison aux étuves. Ces bains servaient à toute la lignée royale et aux princes et seigneurs logés au palais. Ces étuves furent données par Henri II aux ouvriers de la monnaie au moulin, et disparurent lors de l’entreprise du Pont-Neuf.
L’autre petite île se trouvait du côté de l’école Saint- Germain formée par un atterrissement sur lequel des saules balançaient leurs légères rarnelles : c’était l’île du passeur aux vaches. A son sommet se dressait un moulin à vent. Sous Henri III, d’après les plans et devis du grand vover de France, elle fut réunie à l’île du palais et découpée en triangles pour la commodité du pont.
L’île qui forma la place Dauphine a sa légende sinistre; c’est là que se dressa le bûcher de Jacques de Molay, grand maître des Templiers, et du maître de Normandie, frère du dauphin d’Auvergne, deux martyrs purs de
LA LÉGENDE 01 PONT-NEUF
toutes les monstrueuses accusations ténébreusement amassées contre l’ordre par la cupidité personnelle de Philippe le Bel et de ses ministres. C’est du haut du brasier flamboyant dont la fumée enveloppa la Cité, que Jacques de Molay prononça les solennelles paroles que tout le monde connaît.
N’ayant plus que la langue de libre, il cria à haute voix : « Clément, juge inique et cruel bourreau, je t’ajourne à comparaître dans quarante jours devant le tribunal du souverain juge ! » 11 assigna le roi de France au même tribunal dans l’année ; et tous deux n’y manquèrent pas.
Comme le fait si judicieusement remarquer M. Denis de Thézan dans sa remarquable Histoire des Croisades à propos da musée de Versailles , « tous ceux qui contribuèrent à la destruction des Templiers périrent misérablement. Telle fut la fin de Nogaret, de Pierre Flotte, du gouverneur de Chypre, de Burchard, évêque de Magdebourg, d’Albert duc d’Autriche et roi des Romains assassiné par son neveu, Hugues Giraldi, chapelain et référendaire de Clément V, dégradé et livré à la justice séculière, traîné dans les rues et brûlé vif sur la place d’Avignon ; enfin le roi d’Angleterre. Enguerrand de Marignv, à qui Philippe le Bel avait confié la garde du trésor des spoliés, fut pendu dans la nuit du 30 avril 1315 au gibet de Monfaucon.
« Clément V mourut au jour assigné par son illustre victime. Inhumé quarante-cinq ans après sa mort dans un magnifique tombeau de jaspe, d’albâtre et de marbre dans le chœur de l’église collégiale d’Uzeste, ses cendres ne devaient pas longtemps reposer tranquilles ; le G ja î-
vier 1577, Montgommery, à la tête des religionnaires, envahit Uzcste; le mausolée dé Clément Y fut bientôt défoncé, mis en pièces, et ses ossements livrés aux flammes. Les guerres de religion apaisées, on restaura à grands frais ce mausolée vide. Peine superflue : 1793 arriva, et cette fois le mausolée ne devait plus être réédifié.
« Quant à Philippe le Bel, un châtiment, en quelque sorte proportionné à sa majesté royale l’attendait. Son règne, tout rempli de procès, de péculat, de magie, d’adultère, justifie la fin. Le diable, disait-on, avait livré à un moine les trois filles du roi, et un père prêcheur, accusé d’avoir donné des philtres amoureux aux princesses, était remis à la justice ecclésiastique. Pris d’une maladie de langueur, abreuvé d’humiliations par la conduite désordonnée de ses brus, Philippe s’éteignit à l’âge de quarante-six ans. ' Ses trois fils le suivirent dans la tombe en l’espace de quatorze années, et avec eux finit la dynastie des Capétiens. Ces trois malheureux princes devinrent l’objet de la plus amère risée de la société, tous trois furent déshonorés par leurs femmes. D’abord jetées dans les cachots bas et humides des Andelys, elles furent ensuite enfermées au château Gaillard où l’on racontait qu’il avait plu du sang, puis on les tondit cl rasa, punition de l’adultère. Marguerite de Bourgogne, femme de Louis le Hutin-fut étranglée, les uns disent avec ses cheveux, d’autres avec le linceul de sa bière. Blanche, femme de Charles le Bel, répudiée en 1316, dénoncée comme continuant ses débordements au point d’avoir assouvi la brutale passion de ses geôliers, fut transférée au château de Gravrai, en Normandie, d’où elle prit le voile dans
LA LÉGENDE DU PONT-NEUF
l’abbaye deMaubuisson et mourut eu 1328. Jeanne, sœur aînée de Blanche et femme de Philippe le Long, emprisonnée au château de Dourdan, y fut misé à la torture. Pour comble d’ignominie, les séducteurs de Marguerite et de Blanche étaient deux frères, bossus et attachés à leur service. Ceux-ci furent écorchés vifs, traînés dans la prairie de Maubuisson fraîchement fauchée, mutilés d’une façon que la plume refûse de retracer, et pendus à un gibet par-dessous les bras. « Ils ne croyaient pas, ajoute Chateaubriand, avoir acheté trop cher leur supplice. »
Ajoutez à ces lamentables tragédies les fléaux de toutes sortes qui fondirent tout k coup sur l’Occident: incendie, famine, peste ; et dites-moi s’il 11e faut pas reconnaître dans ces sinistres représailles la justice divine vengeant le drame monstrueux qui avait eu pour théâtre sanglant l 'île au Bureau , devenue place Dauphine.
Mais évoquons de plus joyeux souvenirs.
Le Pont-Neuf était le rendez-vous des escamoteurs, paillasses, charlatans, joueurs de gobelets, joyeux compères qui formaient un pêle-mêle bigarré au-dessus duquel s’élevait la note criarde des marchands de chansons qui braillaient sur des airs connus que nous nommons ponts-neufs.
Berthaud, en ses poésies burlesques, en fait le tableau suivant :
Rendez-vous des charlatans,
Des fdous, des passe-volans,
Pont-Neuf, ordinaire théâtre
Des vendeurs d'onguent et d’emplâtre,
Séjour des arracheurs de dents Des fripiers, libraires, pédans,
If
Des chanteurs de chansons nouvelles,
D’entremetteurs de demoiselles,
De coupe-bourses, d’argotiers,
De maîtres de sales métiers,
D’opérateurs et de chimiques Et de médecins purgiriques,
De fins joueurs de gobelets,
De ceux qui rendent des poulets.
Ou bien encore.
— J’ai Messieurs, de fort bon remède,
Vous dit l’un, mon baume est en aide Au cours de ventre, au mal d’yeux.
— Mon élixir est merveilleux,
11 blanchirait la peau du diable.
— Cette chanson est agréable,
Dit l’autre, Monsieur, pour un sou!
— Là hé ! mon manteau ! ah! filou !
Au voleur! au tireur de laine!
— Eh mon Dieu ! la Samaritaine,
Voyez comme elle verse l’eau Et cet horloge qu’il est beau !
Tabarin, Gauthier Garguille, Mondor étaient les Bilboquets de l’époque. Brioché y montrait ses marionnettes.
Sur remplacement qu’occupe la statue de Desaix, place Dauphine, s’élevait, aù dix-septième siècle, le théâtre de Tabarin. Il ne se composait que d’une estrade que fermait par derrière un lambeau de tapisserie.
Voici l’écriteau qui flottait au-dessus de son théâtre :
Le monde n’est que tromperie Ou du moins charlatanerie,
Nous agitons notre cerveau Comme Tabarin son chapeau.
Chacun joue son personnage.
Tel se pense plus que lifi sage.
Qui est plus que lui charlatan.
Messieurs, Dieu vous donne bon an.
LA LÉGENDE DU PONT-NEUF
Les personnages étaient au nombre (le cinq : Tabarin et Mondor, le maître, un joueur de viole et un joueur de rebec, enfin un page chargé de tendre les fioles au charlatan. Mondor entendait à merveille le métier de débitant de drogues. Il était aussi beau diseur que Tabarin était mal embouché. Leur habillement offrait le même contraste : le premier portait un habit court, étincelant de clinquant ; le second, un hoqueton de toile verte et jaune.
C’était plaisir de voir Tabarin imprimer au morceau de feutre gris qui lui servait de chapeau, les formes les plus fantasques, selon les rôles qu’il avait à jouer.
Avec ce chapeau, son épée de bois et sa barbe en trident de Neptune, il valait à lui seul les plus fameux histrions d’alors. Ses représentations, qui avaient lieu tous les soirs, se recommandaient par un charme toujours nouveau : l’appât de l’inconnu. 11 attirait non-seulement par l’entrain de son jeu, mais aussi par l’originalité de ses calembredaines improvisées séance tenante.
C’était chaque jour un feu roulant de questions saugrenues que Mondor essayait en vain de résoudre : il y perdait son latin, voire même son grec, car le charlatan de la place Dauphine avait été bercé sur les genoux des Anciens, et ne lâchait pas une parole qui ne vînt en droite ligne de ses pères nourriciers.
Tabarin inventa des coq-à-l’âne, fantaisies et gaillardises d’une joveuseté proverbiale ; il narrait les aventures les plus cocasses et se moquait le plus gauloisement possible de « MM. les cornards parisiens. » S’adressant de préférence aux artisans de la gueule , et suppôts de Racchus , il balança la célébrité des comédiens de l’hotel de Bour-
gogne, T Lirîupin , Gros Guillaume et Gauthier Garguille. 11 forma une dynastie comique et eut pour successeurs Le Savoyard, Fagottini, etc.
C’est tout à côté, sur le quai des Morfondus , ainsi nommé à cause de sa position au N. 0., où le moindre vent Tait une glacière qui morfond les pauvres piétons, que parut le célèbre Arlequin si populaire à Paris, et dont voici la légende.
Arlequin, le protée multicolore, tire son nom, selon l’opinion accréditée, d’un jeune acteur venu en France, en 1580, avec une troupe de comédiens italiens. 11 était admis très-souvent dans la maison du président de Harlay dont l’hôtel avait façade sur le quai. Ses camarades le nommèrent IJarlecchino (le petit Harlav) selon l’usage des Italiens de donner aux valets le nom de leurs maîtres.
Si nous en croyons un vieux refrain qui corrobore cette origine, il avait ses tréteaux tout à côté du palais du président de llarlay en la Cité :
Arlequin tient sa boutique Sur le quai des Morfondus,
Il enseigne sa liiusiquc A tous ses petits bossus,
A M. Po à M. Li à M. Chi à M: Nel
A Monsieur Polichinel
Le plus bel homme de tout Paris.
La gaîté populaire marie les deux bouffons. Polichinelle, ilsignor PnlcineUo , nous vient de Naples. Son humeur joviale et frotulouse lui donna grande vogue chez nous ; ses tours à l’autorité, représentée par le commissaire, au diable, au chat qui’ symbolise la ruse, eurent un succès fou ; c’est le père de notre Mayeux moderne :
LA LÉGENDE DU P ONT -NEUF
De Paris à ftouen, de Toulouse à Marseille 11 gambada partout, partout a fait merveille.
On eonaît peu de choses sur sou origine, c’est le secret (le Polichinelle, il ne l’a pas dit.
Arlequin vivra toujours; c’est le type du carnaval humain, et son joyeux cortège défile devant nous en criant, gesticulant, sautant, chaulant, hurlant, trompant, riant et pleurant. Lui toujours scintillant et sautillant est le plus joyeux des compères ; il est né à Bergame il y a si longtemps qu’il ne s’en souvient plus. Son caractère est un mélange d’ignorance, de naïveté, d’esprit, de bêtise et de grâce. Un jour s’apercevant que ses guenilles faisaient mauvais effet à la cour , il acheta du drap neuf de toutes les couleurs et s’en lit ce maillot traditionnel, multicolore et chatoyant comme sa nature. Il vit d’amour et de l’air du temps, sans cesse il revient à sa Golombine, et de sa longue batte caresse les épaules de Pierrot. Comme il rampe et comme il danse 1 c’est un singe, un homme d’esprit, un écervelé, un diplomate 1 Ministres, orateurs, poètes, révolutions, épopées, que nous en avons vus, mon Dieu, d’arlequins et d’arlequinades dans le monde, théâtre toujours ouvert des folies éternelles!
Le quai sur lequel Arlequin débitait scs coups de batte, n’était qu’une berge, souvent isolée comme la Vallée de Misère qui lui faisait vis-à-vis, et bordée des hautes murailles des cachots et des oubliettes du Palais. C’est en lo80 qu’on commença à bâtir un quai, chaussée étroite, nommé de l’Horloge à cause de la grosse c oche que Charles V avait fait établir dans la tour faisant l’angle de la rue de la Barillerie.
En 1738 ce quai fut élargi par Turgot, eu mémoire de quoi Piron fit ces quelques vers recueillis par Collé dans le Journal historique :
Monsieur Turgot était en charge,
Et trouvant le quai tçop peu large,
Il lit ajouter cette marge.
Passans, qui passez tout de go Rendez grâce à Monsieur Turgot.
Le pauvre ministre fut chansonné de toutes les façons. Voltaire le salua ainsi quand il fut contrôleur des finances :
Je crois en Turgot fermement :
Je ne sais pas ce qu’il veut faire,
Mais je sais que c’est le contraire De ce qu’on fit jusqu’à présent.
Cette vaste intelligence qui parcourut toutes les branches des connaissances humaines et changea les bases de la société, s’occupait aussi des petites choses ; il inventa les chaises de poste nommées d’après lui Turgot ines , et les frondeurs parisiens le chansonnèrent encore dans un pasquil dont les refrains étaient des coups de fouet :
Ministre plein d’orgueil, tranchant du souverain,
Toi qui sans t’émouvoir fais tant de misérables,
Puisse ta poste infâme aller un si grand train Qu’elle te mène à tous les diables !
Mais revenons sur le Pont-Neuf, car :
De la vieille Samaritaine J’entends les gais carillons Et les naïades de la Seine Prêtent l’oreille à ses flonflons.
Les carillons qui étaient très-communs dan» le* villes
LA LÉGENDE DU PONT-NEUF
du Nord et surtout dans les Flandres furent une merveille pour les Parisiens, quand un Flamand (Lintlaër) vint en établir un dans le clocheton de la Samaritaine qu’il lit bâtir sur pilotis, en 1610, à la seconde arche du eôté du quai de l’École. C’étaient les eaux du fleuve qui le faisaient sonner au moyen de cylindres mus par une roue hydraulique; de là cette inscription qui décorait sa façade : Fons hortorum, puteus aquarum viventium ; mais l’ingénieur belge ne se contenta pas de P utiliser pour le service du palais : il y ajouta une horloge astronomique, un anémographe. Les airs de ce fameux carillon firent pendant près de deux siècles la joie des Parisiens ; pas d’événement, pas de fête qui ne lussent célébrés par le carillon du Pont-Neuf : c’était le canon des Invalides de ce temps-là.
Malheureusement cette machine était très-compliquée, et la sonnerie sujette à se déranger ; si bien qu’un demisiècle après sa construction, elle ne marchait plus du tout, et que Louis XIV la lit remplacer par une sonnerie à clavier. Mais la pompe était alors déjà si délabrée elle-même, qu’on dut, pour ne pas trop l’ébranler, user le moins possible du carillon ; puis la vogue s’en passa et l’on ne s’en servit plus.
Cependant, en 1712, après la bataille de Denain, le roi eut la velléité de faire célébrer la victoire par le carillon populaire ; mais, impossible; le bâtiment était en trop mauvais état. Ordre alors fut donné de l’abattre et de le reconstruire, ce qui fut fait, mais avec une telle lenteur, que l’œuvre ne fut terminée qu’à la fin d’août 1715, quelques jours avant la mort de Louis XIV.
Le nouveau château, (caria Samaritaine portait ce titre), fut bâti par Robert de Cotte, et avait quelque ressemblance avec le château d’eau que le même architecte construisit quatre ans plus tard sur la place même du Palais-Royal. La Samaritaine eut alors son gouverneur, son sous gouverneur, etc., en tout douze personnes, qu’il fallait payer cher, comme tous les sinécuristes. Bien entendu que la Révolution vint changer tout cela.
En 1792, quand la patrie fut déclarée en danger, la sonnerie de la Samaritaine fut sur le point d’aller chanter devant l’ennemi sur un mode plus grave : on voulut en faire des canons ; mais ses cloches étaient si légères qu’on les dédaigna. Elles continuèrent donc à sonner sur le Pont-Neuf jusqu’en 1813. A cette époque, le prétendu château était dans un tel état de vétusté qu’on fut obligé de le démolir pour ne pas le voir tomber dans l’eau.
Alors les vingt-cinq cloches de carillon furent portées à Saint-Eustache, où les six plus grosses furent utilisées, et les dix-neuf autres restèrent logées dans les combles. Enfin, il y a une douzaine d'années, l’église ayant changé sa sonnerie, donna en échange de deux grosses cloches les vingt-cinq de la Samaritaine, (pii disparurent dans le creuset du fondeur.
Lintlaër lils a\ait ouvert une galerie souterraine dans te massif de la pile qui est près delà pompe. Les éperons de chaque pile étant vides et couverts d’une voûte, il les meubla et en fit deux chambres luxueuses ; des conduits d’eau alimentaient ces deux salles de bains tapissées de glaces, et d’où l’on jouissait en aval et en amont de la vue magnifique des rives de la Seine.
LA LÉGENDE DU PONT-NEUF
A l'origine ces retraites avaient été octroyées àLintlaër afin d’y retirer tout ce qu’il avait de plus précieux en cas d’incendie, parce qu’il était loin de tout secours.
Son nom de Samaritaine vient du groupe qui décorait son fronton et représentait le Christ assis près du bassin d’une fontaine, demandant à boire à la Samaritaine.
Les Parisiens allaient régler leur montre sur l’horloge de la Samaritaine, comme aujourd’hui sur le canon du Palais-Royal ; bonne aubaine pour les filous et tireurs de laine , car plus d’un paisible bourgeois revenait au logis le gousset vide.
C’est le 23 octobre 1817, que Louis XYI1I posa la première pierre du piédestal de la statue de Henri IV. On plaça un magnifique exemplaire de la Henriade dans l’intérieur. Elle a été fondue avec les débris de plusieurs statues impériales, et avec celle qui avait été élevée à Desaix. C’est le 25 août 1818 qu’elle fut érigée.
Rectifions ici une erreur trop accréditée. D’après l’opinion générale, la première statue aurait été faite en deux fois ; le cheval aurait été fondu en Italie par Jean de Bologne qui le destinait à la statue du duc Ferdinand, et le cavalier coulé en France par Guillaume Dupré, sculpteur du roi. On prétend même que le cheval avait été placé sur son piédestal longtemps avant le cavalier, et que de là dérivait ce nom de Cheval de Bronze qui fut si longtemps en vogue. Mais le procès-verbal d’inauguration qu’on a retrouvé dans l’un des pieds du cheval, quand le monument fut employé pour fondre des canons (1792), prouve que le cavalier fut fondu en Italie aussi bien que sa monture.
Lorsqu’on 1604 il avait été décidé qu’une statue équestre en bronze serait élevée à la gloire du Béarnais, Franqueville, son premier sculpteur, avait fait un modèle qu’on envoya à Florence, pour que Jean de Boulogne, son maître, la fit en grand et la coulât en métal. Ce sculpteur mourut avant de terminer son œuvre. Pierre Tacca, son meilleur élève, continua le travail qui ne fut complet qu’en J 613.
Le 30 avril de la même année, la statue équestre fut embarquée à Livourne sous la conduite d’un ingénieur et d’un agent du grand duc de Toscane. En vue de l’île de Sardaigne, le bâtiment fit naufrage; la statue fut engloutie et resta plusieurs mois dans la mer. Enfin on parvint à grand’peinc à la repêcher, et elle fut mise sur un navire génois. Après d’autres vicissitudes encore, elle franchit le détroit de Gibraltar, arriva au Havre, remonta la Seine sur un bateau plat et arriva à Paris vers la fin de juin 1614 ; elle fut érigée le 23 août suivant. Les inscriptions des bas-reliefs, et les esclaves enchaînés aux quatre angles, ne furent terminés qu’en 1633.
La statue eut d’abord pour entourage une balustrade à peu près semblable à celle d’aujourd’hui ; mais c’était un obstacle trop facile à franchir pour les voleurs poursuivis qui parvenaient souvent à dépister le guet en se cachant derrière le piédestal. Les filous étaient tellement audacieux que leurs prouesses donnèrent à certains grands seigneurs l’envie de les imiter et d’aller aussi butiner sur le Pont-Neuf, histoire de rire aux dépens des bourgeois. On donna le nom de Tire-soye à ces filoux amateurs, pour les distinguer des pauvres diables qui volaient pour vivre
LA LÉGENDE Dl PONT-NEUF
et qu’on appelait Tire-laine. C’était le duc d’Orléans qui avait mis à la mode ces plaisanteries de haut goût.
Un soir, qu’une bande de ces messieurs était venue s’y embusquer pour détrousser les passants, les comtes de Rochefort, de Rieux et d’Harcourt s’ingénièrent de monter sur le cheval d’Henri IV; mais ces Tire-soye ayant été mis en déroute par les archers pour cinq ou six manteaux enlevés, ils voulurent descendre pour fuir ; les rênes du cheval se brisèrent sous le chevalier de Rieux qui s’y cramponnait ; il sauta sur le pavé, fut happé par les archers avec ses acolytes, et conduit au Châtelet; l’équipée se termina par quelques jours de détention. C’étaient des distractions aux ennuis de la grandeur qui les attachait au Louvre (1).
Pour éviter au cheval de bronze l’inconvénient de pareilles surcharges, on fut obligé de fermer tout le terreplein par une grille élevée, dans le genre de celle de la Place-Royale. *
Tous les ans, à la Saint-Henri, il y avait une illumination mobile autour de la statue. Les seigneurs venaient avec ' des lanternes de couleur au bout d’un bâton se promener et chanter les airs qu’aimait tant le vert galant. Les vieilles estampes du temps nous donnent une idée de ces fêtes populaires.
C’est en 1675 que furent construites les boutiques du Pont-Neuf. Avant la Révolution, on louait sur le trottoir du Pont-Neuf des petites boutiques volantes à des petits
(I) Un proverbe qui a pris naissance sur le Pont-Neuf (lisait qu’on vole plus de manteaux sur le Pont-Neuf qu’on n’en taille chez les drapie» des piliers des Halles.
marchands qui pliaient bagage tous les soirs. Le profit en était attribué aux grands valets de pied du roi.
Sur le terre-plein du Pont-Neuf qui forme l’extrémité occidentale de la Cité et semble, avec ses grands arbres toujours verts, un bouquet couleur d’espérance attaché à la proue de la carène parisienne, vient de s’ouvrir le caféconcert du Vert-Galant, nompopulairedonnépar les chansons du temps
Au seul roi dont le peuple ait gardé la mémoire,
et dont la statue équestre monte la garde sur la plateforme qui sert de perron splendide a l’entrée de cette guinguette fraîchement peinturlurée.
Le public prendra probablement en faveur ce caféconcert, et s’y rendra en frédonnant le refrai ii du Préaux-Clercs :
Les rendez-vous de noble compagnie,
Se donnent tous en ce charmant séjour,
Et gaiement l’on y passe la vie A célébrer le champagne et l’amour.
Rien de charmant comme cette pointe gazonnée, (dernier vestige des bords fleuris si chers aux brebis enrubannées de Mme Deshoulières), pendant les belles soirées d’été, lorsque la brise joue avec les dentelles verdoyantes des délicates ramelles des saules toujours mélancoliques au milieu des bruits de la grande ville ! Rien de poétique comme ce petit bosquet naturel d’où l’on entend l’eau qui pleure doucement de se voir étreindre par les arches colossales du Pont-Neuf, ou briser contre les doigts de pierre du géant qui l’arrête ! Alors que, par-dessus ce murmure harmonieux, monte parfois la voix des chanteuses
LA LÉGENDE DU PONT-NEUF
comme celle des sirènes au milieu des fleuves enchantés dont parle la mythologie.
Sur cette petite île dont nous avons parlé plus haut, l’histoire a laissé sa trace sanglante. Là se donnaient les rendezvous d’honneur des gentilshommes qui dédaignaient le Pré-aux-Clercs, rendez-vous souvent exploités par les romanciers moyen âge. Sur ce sable toujours sanglant et toujours lavé par les crues périodiques de la Seine, la nuit fatale de la Saint-Barthélemy, des monceaux de cadavres de huguenots, rejetés par le fleuve qui ne roulait que du sang, s’élevèrent en pyramide funèbre, et restèrent pendant quelques jours là, au pied môme du Louvre, comme une dernière protestation d’une grande infamie que l’histoire souligna avec une tache de sang.
Qui eût cru qu’un jour, sur cette petite île lugubre, la folie agiterait ses grelots ! Et que diraient les artistes si, lorsqu’ils chantent le grand air des Huguenots , ils voyaient se dresser, tout à coup, autour d’eux, les cadavres sanglants de ces mêmes huguenots, la poitrine encore ouverte par la dague catholique !
Mais n’évoquons pas ces terribles souvenirs. A Paris, on marche à chaque pas sur l’histoire, et ces contrastes se rencontrent souvent. Les étudiants, à la Closerie des Lilas , ne dansent-ils pas sur la place où tomba le maréchal Ney fusillé. 11 est bien difficile de trouver un endroit vierge de toute chronique dans une ville où chaque pavé a sa légende héroïque.
Le soir, les parapets du pont et des quais environnants se couvrent de spectateurs qui, placés comme aux premières galeries, jouissent gratuitement de la musique
que les échos leur renvoient ; regardez un peu plus bas, voyez-vous cette autre rangée de têtes grimaçantes, tous ces mascarons du vieux Pont-Neuf? Auditeurs forcés, que doivent-ils se dire entre eux ? Il nie semble que leurs grimaces sont plus affreuses depuis qu’ils entendent les grands airs dramatiques et les flonflons de cette musique trop souvent estropiée, que Ja brise pousse sans pitié dans leurs grandes oreilles, bêlas ! toujours ouvertes. Je suis sûr que plus d’un, s’il pouvait, y mettrait du coton.
Et Henri IV, le vert-galant, le voyez-vous frétiller sur son destrier qui tient le pied en l’air comme s’il jouait éternellement à pigeon-voie ? O11 dirait qu’il a des fourmis dans les jambes. Ab ! qu’il descendrait bien volontiers danser une bourrée avec la première paysanne affriolante qu’il verra passer. Ce diable à quatre qui aimait tant la gaudriole et les airs égrillards, il est à son affaire maintenant, peut-être même qu’il en aura plus qu’il n’en voudra, et qu’en entendant certaines chansons du jour, capables de faire rougir ses oreilles de bronze, il priera l’édilité parisienne de le déménager. Ce serait dommage, car vraiment on ne pouvait mieux le placer. Il est là, à la pointe de l’île, comme un pilote monté sur la proue de la naute parisienne. C’est lui qui l’a conduite sans sombrer au milieu des écueils de la monarchie ( fluctuât nec mergitur ), et aujourd’hui encore le grand navire est à flot, les ancres sont levées, les voiles tendues, le vent souffle dans les mâts gothiques de la vieille Cité. Devenu Leviathan sous la dynastie napoléonienne, il navigue encore, et naviguera toujours en route pour l’avenir.
LA
LÉGENDE DE LA SEINE
La légende religieuse des rives de la Seine. — Sa source. — La légende de saint Seine. — Son arrivée dans les forêts des Burgondes. — La clochette mystérieuse. — Comment lui fut révélé l’emplacement de son monastère. — Vicissitudes de cette abbaye.
— La pierre légendaire de l’âne de saint Seine. — Vénération de saint Seine aux Assises générales de Bourgogne. — La Seine bénie à sa source comme le Rhin et le Rhône. — Une légende rustique. — La légende mythologique. — Le cours de la Seine.
— La Seine à Paris. — Souvenirs historiques. — Les poètes de la Seine. — Les Notre-Dame de son embouchure. — Leurs légendes.
Si nous descendons les rives pittoresques de la Seine qu’on dirait déroulées par le doigt magique d’une fée, nous trouvons à chaque pas, étagés sur les coteaux verdoyants, des ruines, des châteaux, des villes, des bourgades, qui ont occupé les touristes ; les uns se sont arrêtés aux débris sans en demander l’origine ; les autres n’ont vu que l’art et négligé l’histoire. Quelques chroniqueurs ont 'écrit séparément l’histoire politique de scs châteaux, comme ou a fait en Touraine pour les demeures féodales des bords de la Loire. Mais on n’a pas encore songé à raconter la légende religieuse des rives du grand lleuve parisien, c’est-à-dire l’histoire des nombreux er-
mites qui bâtirent leurs cellules sur ses bords célèbres. Quelle histoire curieuse cependant que celle-là, depuis Saint -Seine en Bourgogne, jusqu’à Notre-Dame de Grâce, au Havre !
Bien qu’aux environs de Paris, qui nous occuperont tout particulièrement, nous rencontrons saint Denis et ses compagnons, saint Éloi dont j’ai déjà raconté la légende, saint Marcel, l’ermite saint Séverin, la pastoure de Nanterre, les ermites du Mont-Valérien et leur calvaire, saint Ouen, la légende miraculeuse de Notre-Dame de Boulogne-sur-Seine ; l’abbaye de Saint-Germain et ses moines; Argenteuil et ses bénédictins, gardiens fidèles de la relique insigne de la robe sans couture de Notre-Seigneur Jésus-Christ donnée par Charlemagne ; Poissy, le berceau de saint Louis, qui signait quelquefois Louis de Poissy ; l’ermitage de saint Cloud, sous les chênes séculaires de la forêt de Rouvre, etc.
Nous promènerons un jour nos lecteurs au milieu de cette glorieuse galerie de saints et de saintes dont les ombres planent encore sur les coteaux parisiens. Leurs reliques, restées sur les bords de la Seine, semblent bénir encore ses flots rapides qui, avant de se précipiter dans la mer, fécondent les plaines verdoyantes de l’île de France et de la Normandie, portant partout, à l’aide des bateaux, l’abondance, la richesse et la vie.
Pour aujourd’hui, bornons-nous à raconter la légende de sa source et celle de son embouchure, les deux extrémités du fleuve qui naît et ne coule qu’en France, et sur lequel navigue, calme et majestueux, le vaisseau symbolique de la ville de Paris, représenté par la Cité.
LA LÉGENDE DE LA SEINE
On a presque autant divagué sur la source de la Seine que pour découvrir celle du Nil; nous ne nous engagerons pas dans le défilé de toutes ces discussions toujours ennuyeuses pour les lecteurs, notre but étant de raconter seulement les légendes.
C’était au sixième siècle.
En ce temps-là, Dieu envoya un de ses élus dans les forêts des Burgondes. Seine était son nom, il sortait du moustier de Saint-Jean — en pays d’Auxois, et avait reçu l’habit religieux des mains de l’évêque de Langres.
Saint Seine appartient à la phalange héroïque de ces moines hardis qui seuls, ou à la tête de quelques fidèles, vont batailler contre les idoles an milieu des païens et des sauvages; chevaliers errants de la religion, leur forteresse est la foi, turris eburnea ; leur bouclier, la robe de bure ; leur arme, la croix. À leur voix, les arbres consacrés par la superstition tombent, les idoles chancellent, des miracles naissent. Sous lqurs pas, c’est la féerie chrétienne, marchant de prodiges en prodiges, frappant d’étonnement les peuplades barbares qui tombent à genoux et se prosternent devant une simple croix de bois! Rien ne les arrête dans ces forêts aux profon-
deurs effrayantes; ils s’avancent, calmes et tranquilles, chantant les gloires de l^eu au milieu des bêtes féroces ; ils ne craignent rien, et les loups viennent se ranger autour d’eux, respectant le serviteur de Dieu; ils rampent à genoux sous des fourrés de ronces et d’épines, habitent dans les cavernes sombres à côté des animaux, qui oublient leur férocité et abandonnent leurs tanières à l’envoyé de Dieu.
C’est ainsi que s’avança le moine bourguignon à travers les forêts :
C’est opinion commune Qu’il n’y avoit si grande beste A qui il ne lit baisser la teste.
C’est là qu’il bâtit la cellule qui devint la pierre angulaire de la célèbre abbaye de Saint-Seine.
Dans une prière ardente, il demande à Dieu de lui envoyer un ange pour lui faire connaître si c’est sa volonté qu’il demeure en ces lieux solitaires. Pendant son sommeil il entend, trois nuits de suite, retentir les sons de la cloche invisible d’un monastère lointain : à la troisième aurore il se lève et se met en route à travers les ronces et les épines, guidé parles tintements mystérieux.
Il arrive dans un vallon verdoyant, abrité par l’ombre séculaire de chênes touffus... Soudain, la clochette invisible devient muette, il s’arrête : c’est là le lieu choisi par la volonté divine et où doit s’élever son monastère. Il prend possession au nom de Dieu de cette terre vierge conquise à la foi, arrache deux branches de coudrier, les pique en terre, suspend à leurs rameaux mis en croix les reliques qu’il portait à son cou, s’agenouille humblement, et chante au Seigneur un^antique d’allégresse.
Les oiseaux des bois gazouillent à l’entour et redisent dans un concert harmonieux les chants du moine, avant d’aller répéter à tous les échos de la forêt la bonne nouvelle qu’il apporte. Une colombe descend des voûtes verdoyantes et vient se poser doucement sur le rameau planté par le moine, comme pour souhaiter la bonne
LA LÉGENDE DE LA SEINE
venue à l’envoyé et lui présenter l’hommage (les hôtes de ces lieux.
La forêt était infestée de bandes de brigands : il change leur férocité de bêtes fauves en douceur de colombes et en fait ses ouvriers ; ils abattent les chênes et les façonnent, bâtissent les murs de l’abbaye, lui apportent des pains cuits sous la cendre et des rayons de miel. Convertis, ils forment autour de son monastère une bourgade qui d’abord porta le nom champêtre de Segestre, et, plus tard, celui de Saint-Seine, à cause de son fondateur.
Le monastère devint célèbre en renom de discipline et de vertu; il fut pillé et ravagé en 721 et 937, et relevé par les libéralités des chevaliers croisés bourguignons. Les ducs de Bourgogne en avaient la garde. Le roi Jean, après avoir fait sortir de ses ruines la maison abbatiale, la fortifia pour la mettre à l’abri des excursions des Anglais. Les paysans étaient tenus d’entretenir ses bastions et, en échange, avaient droit d’asile en cas de danger. L’église du vieux monastère date du quinzième siècle; c’est un des monuments historiques les plus curieux de la Bourgogne.
C’est à l’ombre de cette abbaye que la tradition place la source de la Seine, sous une pierre légendaire trèsvénérée dans la contrée.
Selon la croyance populaire, un jour, saint Seine, chargé d’années, revenait lentement à l'abbaye, monté sur l’animal qui eut l’honneur de porter le Christ à son entrée solennelle dans Jérusalem. L’âne, en serviteur prévenant, s’agenouilla sur cette pierre pour éviter au
saint homme de descendre avec trop de fatigue. Son genou y fit un trou, et, quand it se releva, de l’eau en sortit miraculeusement et forma la Seine.
Depuis ce prodige, c’est croyance générale dans les campagnes environnantes que saint Seine a le don de faire la pluie et le beau temps. Sur ce bloc calcaire, qui sert de borne au territoire de l’abbaye, un bas-relief représente saint Seine monté sur son âne. On voit une rigole que l’on croit avoir été faite par la moulure du (jenouil de l’âne du saint. À deux pas plus loin se dresse une croix de bois au pied de laquelle tous les ans, le 19 septembre, on célèbre une messe en grande cérémonie, pour amener la'pluieoule beau temps. Les villageois viennent y plonger la tête de saint Seine dans la source.
Saint Seine jouissait d’une grande vénération au moyen âge, car, dès le neuvième siècle, aux assises générales dans les plaines de Thil-Châtel, et trois cents ans plus tard, quand on convoquait lçs plaids de Dieu pour juger les grands vassaux, les seigneurs et barons qui avaient commis injustices, violences, malveillances, roberies et pilleries, on mettait sur un autel dressé sous des voûtes de feuillage orné de bannières aux couleurs du duc, toutes les reliques des saints de Bourgogne, pour la vénération des fidèles accourus de toutes parts; saint Seine était au premier rang.
La foule s’v rendait processionnellemcnt à la suite des évêques, archevêques, abbés de Clairvaux, de Citeaux et autres grandes abbayes. Le légat du Saint-Siège présidait ce tribunal et donnait la bénédiction avec force indul-
gences.
LA LÉGENDE DE LA SEINE
Ces grands plaids, rendus importants et solennels par la présence de tous ces saints comme témoins invisibles des serments, eurent une influence salutaire et civilisatrice, en mettant, du moins momentanément, un frein aux rapines des barons puissants qui pliaient le menu peuple sous des verges de fer, et leur apprenaient à traiter leurs vassaux en frères.
C’est un fait bien remarquable, qu’à l’origine de tous les grands fleuves se dresse une abbaye.
Un des disciples de Colomban, Sigisbert, franchit les glaciers, s’arrête au pied du mont Saint-Gothard et, comme pour la bénir, fonde à la source même du Rhin dont les eaux baignent tant de mpnastères. de cathédrales et de couvents, la fameuse abbaye de Dissentis.
Le Rhône n’a-t-il pas eu sur les rochers qui entourent son berceau la cellule d’un moine fameux, qui fonda une abbaye grandement renommée, immense foyer intellectuel?
La Seine, elle aussi, le fleuve catholique par excellence, prend sa source au pied d’une croix, non loin du berceau de saint Bernard et de Bossuet, et, comme nous le verrons plus loin, au moment où elle quitte la terre de France, deux Notre-Dame se dressent sur ses rives, jetant du haut de leurs falaises bénies un regard de protection sur les nombreux navires qui s’éloignent des côtes de France, et vont porter au loin ses missionnaires et ses soldats, la civilisation et la protection.
Une légende rustique, qui charme encore les veillées bourguignonnes, raconte autrement l’origine de la Seine. Disons la pour ne rien omettre, elle a son charme et son
symbolisme, et commence comme la fable de Philémon et Baucis.
Un jour, un bon pèlerin vint au village de Saint-Seine; il était fatigué et de chétif aspect.
Après avoir frappé en vain avec son bâton poudreux à toutes les chaumières, il allait quitter tristement la bourgade inhospitalière, plaignant du fond du cœur l’endurcissement de ses habitants, quand une porte s’ouvrit pour lui. La ménagère lui donna escabeau à sa table et place à son foyer.
Le soir était venu, et, voyant qu’elle ne lui demandait rien, il lui souhaita la bonne nuit en lui disant :
« Bonne femme, merci de m’avoir donné un gîte quand tout le monde me repoussait! Et en récompense, laissezmoi vous octroyer un don. La première action que vous ferez demain matin, en vous levant, se continuera toute la journée ; et que Dieu, qui voit d’un œil favorable toute les bonnes actions, bénisse vous et toute votre postérité. »
Et il s’en alla, laissant la villageoise peu crédule au souhait d’un si piètre voyageur.
Mais il arriva que le matin, au premier chant du coq. sans songer au don de son lmte, elle se mit à ranger le linge du ménage, et les hardes se multiplièrent avec la même rapidité que les petits pains et les petits poissons avec lesquels le Christ nourrit miraculeusement autrefois tout le peuple qui l’avait accompagné sur la montagne. Les hardes montaient, montaient toujours, et il y en eut tant et tant que le soir la hutte fut comble jusqu’au faîte.
Et alors elle tomba à genoux et remercia Dieu de ce
LA LÉGENDE DE LA SEINE
qu’un (le ses saints serviteurs avait visité sou humble demeure.
Une voisine qui connut l’aventure eut repentance de sa dureté, et se promit de ne plus repousser le voyageur que la Providence enverrait à son seuil.
A quelques jours de là, le même pèlerin, retournant en Judée, traversa de nouveau le village et vint heurter à sa porte.
Elle lui ouvrit, lui offrit le pain, le vin, un gîte pour la nuit, et, le soir, le voyageur paya son hospitalité avec sa monnaie habituelle, c’est-à-dire, avec un don.
La première action du lendemain matin devait se répéter, non-seulement pendant une journée entière, mais pendant cent ans.
Or, il arriva que la ménagère dormit, et dormit si bien qu’elle ne se souvint plus, en se levant avec l’aurore, du souhait dont l’avait gratifiée le pèlerin; elle se mit à puiser de l’eau dans un trou vis-à-vis de sa cabane et à Rapporter dans une auge en pierre pour la lessive de la journée, et, malgré elle, poussée par une force mystérieuse, elle continua toujours ainsi, puisant éternellement de l’eau dans un trou inépuisable et venant la verser dans l’auge qui , débordant continuellement, forma un ruisseau, origine de la Seine.
D’après cette naïve tradition, cette bonne ménagère serait la naïade villageoise de notre grand fleuve parisien, et ceux qui la racontent ajoutent que si ses eaux limpides sont si recherchées des lavandières et blanchissent si bien le linge, c’est à cause de la corvée matinale de la rustique Bourguignonne.
En pays bourguignon, beaucoup préfèrent cette rustique légende à la tradition mythologique que Bernardin de Saint-Pierre rapporte dans son Arcadie , et que nous allons à notre tour essayer de raconter mythologiquement.
La Seine, fille de Bacchus, était la plus jolie des nymphes qui accompagnèrent la blonde déesse des moissons lorsqu’elle parcourut la Gaule à la recherche de sa fille Proserpine. Quand elle l’eut retrouvée, elle était en Normandie. Là, Cérès, pour récompenser la nymphe de sa fidélité et de ses nombreux services, lui donna les prairies fleuries qui longent le rivage, et le don de pouvoir faire pousser le blé partout où elle porterait ses pas.
Remplie de sollicitude pour sa compagne de prédilection, elle lui donna pour suivante la nymphe Héva, chargée de veiller sur elle afin qu’elle ne fût pas enlevée, comme sa fille, par quelque dieu marin fasciné par ses charmes.
Un matin que l’aurore, comme Danaé, versait à pleines mains toutes les perles de rosée que contenait sa corbeille sur le tapis verdoyant de son domaine, la belle insoucieuse folâtrait sur le sable qui bordait la rive, ramassant les plus beaux coquillages pour orner sa ceinture.
Soudain, la mer enfle, et la nymphe aux pieds légers fuit en jetant de grand cris, car déjà l’écume marine frangeait le bas de sa robe d’azur.
Héva, qui la suit, voit le danger; aussitôt elle se tourne vers la mer pour invoquer Thétis, et aperçoit alors, sous le voile transparent de la plaine liquide, les cheveux blancs, le visage empourpré et la robe bleue de Neptune précipitant sa course vers la rive.
LA LÉGENDE DE LA SEINE
Il arrivait dos Orcades. Un tremblement de terre avait ébranlé son empire, et, en monarque prudent qui sait que rien ne doit échapper à l’œil du maître, il faisait sa ronde, sondant du bout de son trident pointu les rochers du rivage, pour voir s’ils n’avaient pas été disloqués.
A sa vue, Héva qui, pour avoir entendu chuchoter dans les roseaux les naïades de fontaines, connaissait les galanteries aquatiques du roi des mers, pousse un cri pour avertir sa maîtresse de fuir ou de se cacher; et la Seine, effrayée, abandonne le rivage et court à travers les prairies cherchant les vallons dont les recoins secrets peuvent favoriser sa fuite.
Mais Neptune avait vu la nymphe de Gérés, sa démarche altière, ses charmes, sa légèreté, sa blonde chevelure ; tout en elle l’avait séduit, et il lance sur ses pas ses chevaux marins qu’il anime et du geste et de la voix.
La pauvrette fuit toujours, et la rusée imitant Hippomène dans sa lutte avec Atalante, jette à l’amoureux Neptune, pour ralentir sa course, des grappes de raisin qu’elle cueille à droite et à gauche sur les coteaux chers à son père; et pendant que le Dieu ramasse ces grappes de perles noires et s’enivre davantage en ajoutant les feux de Bacchus à ceux de Vénus qui le dévorent, elle glisse légère comme la brise qu’entraîne le Zéphire dans les vallées, effleure les saules des prairies et allonge les distances en le gagnant de vitesse.
Mais elle se fatigue ; encore quelques pas et Neptune tient sa proie ; déjà il va l’atteindre, déjà même le voile flottant de la nymphe effleure la narine fumante des tritons ; le dieu allonge le bras pour enlacer voluptueuse-
ment la taille gracieuse que protège la ceinture de Vénus, quand la fugitive invoque Bacclius son père et Gérés sa mère ; alors l’aquatique amoureux ne saisit que le vide ; le corps de la jeune fille se fond en eau, son voile et ses vêtements deviennent des flots couleur d’émeraude et elle est métamorphosée en un fleuve de cette couleur, qui parcourt encore aujourd’hui les lieux qu’elle a aimés étant nymphe.
Malgré sa mésaventure, Neptune n’en est pas moins resté le modèle des amoureux fidèles; deux fois par jour, les échos du rivage retentissent du son des conques marines et deux fois l’eau du fleuve rebrousse chemin. C’est Neptune qui passe traîné par des chevaux marins poussant des rugissements, et la nymphe qui chaque fois court se cacher dans les roseaux protecteurs de sa source.
De tout temps elle a gardé de l’aversion pour son puissant amoureux; elle ne coule que lentement vers lui, essayant de s’accrocher aux anfractuosités de ses rives, et séparant toujours ses eaux vertes des ondes azurées de Neptune.
Les autres nymphes ses compagnes subirent le même sort, et devinrent l’Aube, l’Yonne, la Marne, l’Oise, l’Eure, l’Andely.
Héva, montée sur la falaise, attendit longtemps le retour de sa maîtresse; elle mourut de désespoir en apprenant sa métamorphose; son œil sec ne versa nulle larme : c’est pourquoi elle ne forma aucune source. Les Néréides, pour la récompenser de sa fidélité, lui élevèrent, sur le rocher où elle rendit le dernier soupir, un tombeau composé de pierres noires et blanches, sur lequel elles pla-
LA LÉGENDE DE LA SEINE
eèrent une sentinelle \ filante, un écho, afin qu’Héva, après sa mort, prévînt les marins des périls de la terre, comme, pendant sa vie , elle avait averti la Seine des dangers de la mer. L’écho redit touthaut ce qu’elle lui dit tout bas.
Son tombeau forma le cap de la Hève; il se dresse a l’embouchure du fleuve, comme pour narguer Neptune qui use sa rage à mordre de ses flots le rocher de granit. A ses pieds, Amphitrite fit creuser par l’escadron aquatique de ses Néréides une baie que les routiers de mer appellent la baignoire aux mouettes , et qui sert de refuge aux mignonnes sources qui, comme la Seine, échappèrent aux poursuites amoureuses de son trop volage epoux.
De même que le soleil a deux orients, celui d’hiver et celui d’été, la Seine a deux sources; l’iiue, abondante, celle d’hiver, est à Douix, ce qui fit nommer le ruisseau primitif la Douée , c’est-à-dire fontaine , et coule à l’extrémité du village de Poncey, à cent pas de Saint- Germain-la-Feuille. Celle d’été, plus faible , est à la Chapelle-Notre-Dame-des-Fontaines, de la commune de Billy-les-Chanceaux , sur le territoire de l’abbaye de Saint-Seine. Les sources et les petits ruisseaux y sont si nombreux qu’il semble que la terre pleure et saigne par toutes ses veines pour alimenter le grand fleuve parisien.
Rien de charmant comme le vallon qui lui sert de berceau. La nymphe
Qui tantôt se promène au long de ses fontaines,
De qui les petits flots font luire dans les plaines L’argent de leurs ruisseaux parmi l’or des moissons,
Et tantôt se repose avecque les bergères
Sur les lits naturels de mousse et de fougères
Qui n’ont d’autres rideaux que l’ombre des buissons.
La petite nymphe devient grande fille, et, à Chàtillon, son bras vigoureux fait manœuvrer les marteaux des forges et des usines. Arrivée à Pont-sur-Seine, où elle reçoit l’Aube, elle porte des trains de bois.
Si, écartant les roseaux, nous fouillons dans sa corne d’abondance, nous y trouvons plus de grappes de raisins que d’épis de blé, carBacchus contourne amoureusement ses verts feuillages autour du berceau de sa fille bienaiméc. Elle voit sur ses rives dorées de Bourgogne
Le vendangeur ployer sous le faix des paniers.
Il semblé qu’à l’envi ces fertiles montagnes,
Ces humides vallons et ces grasses campagnes S’efforcent à remplir la cave et les greniers.
Si petite et si humble à sa source, comme elle devient fi ère et majestueuse pour arroser Paris et refléter dans ses eaux vertes et limpides les églises et les palais qui font l’admiration du monde, les usines et les ateliers qui produisent tant de chefs-d’œuvre. Comme elle ramasse avec soin dans sa course tous les ruisseaux et rivières : le Revisson, f Aignay-le-Üuc, l’Ourse, la Seigue, l'Arse, l’Aube* La Voulzie (1), l’Yonne , la Marne, la
(1) Nous ne pouvons résister au plaisir de rappeler ces vers charmants d’Hégésippe Moreau sur la Voulzie.
S’il est un nom bien doux fait pour la poésie,
Oh ! dites, n’est-ce pas le nom de la Voulzie !
La Voulzie !... Est-ce un fleuve aux grandes îles? non ;
Mais, avec un murmure aussi doux que sou nom,
Un tout petit ruisseau coulaut visible à peine ;
Un géant altéré le boirait d’une haleine;
LA LÉGENDE DE LA SEINE
Bièvre (1) pour se l’aire belle avant sou entrée solennelle dans la capitale et se rendre digne de la plus belle ville de l’univers. Comme elle porte bien son orgueilleuse devise :
Rivière ne puis, fleuve ne daigne,
La Seine suis.
Loin d’être rapide, voyez comme elle coule doucement ; quittant à regret Paris, elle côtoie langoureusement ses collines, flâne le long des prairies, fait l’école buissonnière sous les saules de ses îles, se tortille de tous côtés comme une curieuse qui veut voir tous les lieux célèbres de Elle de France, admirer la magnificence de ses monuments. C’est pourquoi tous le^ poètes la comparent au Méandre sinueux de l’Asie, et les bateliers qui allaient par eau de Paris à Saint-Germain et à Poissv, disaient qu’ils avaient beau ramer, ils étaient
Le nain verl übéron, jouant aux bords des flots,
Sauterait par dessus sans mouiller ses grelots
Mais j’aime la Voulzie, et ses bois noirs do mures,
Et dans son lit de fleurs, ses bords et ses murmures!
Enfant, j’ai bien souvent, à l’ombre des buisson.].
Dans le langage humain traduit ses vagues sons...
(1) La Bièvre, dite jadis ruisseau des Gohelins , a aussi sa légende. Rabelais, l’éternel railleur, la fait venir du pissat d’une bande de chiens qui, un jour, tinrent assemblée dans une prairie de Gentilly . Tous, d’un commun accord, se mirent à lever la cuisse avec un ensemble si parfait que l’eau qu’ils lâchèrent coula dans un canal sur lesquels les canards auraient pu barboter. Jean Gobelin établit sur ses bords ses teintureries, qui devinrent si célèbres qu’elles lui donnèrent son nom. Avant Louis XIII elle recevait les eau\ pures et excellentes de Rungis. Une remarque particulière à cette rivière, c’est que, au contraire des autres, elle coule d’occident en orient, contre le cours du soleil.
trois ou quatre jours à ne faire autre chose que passer et repasser devant monseigneur saint Denis.
Rome a son Tibre, le Tibre a ses Césars,
Paris a sa Seine, la Seine a ses Bourbons.
Autrefois, tous les ans, aux Rogations, le clergé de Paris venait en grande cérémonie bénir la Seine par la fenêtre d’une des maisons du pont au Change qui appartenait à un chanoine
Plus haut nous avons vu que certains auteurs attribuaient cette coutume au souvenir légendaire du dragon de saint Marcel; mais une autre raison se présente naturellement sous la plume des chroniqueurs.
A la même époque on bénissait la mer au Tréporl, a Fccamp, à Saint-Valéry en Caux, à Etretat, et autres ports de mer ; comme au quatrième siècle , saint Jean Chrysostome, patriarche de Constantinople, bénissait le Pont-Euxin avec les reliques du saint martyr Phocas.
C’était l’aumône de quelques gouttes d’eau sainte et de prières accordées aux morts et aux noyés restés sans sépulture dans les algues marines et les roseaux du fleuve ; c’était une dernière oraison pour les nombreuses victimes qu’entraînait la Seine et qui portaient la dague enfoncée dans la poitrine, avec l’épitaphe du bourreau : Laissez passer la justice du roy ; car la Seine que nous avons vue, murmurer dès le berceau d’une manière si poétique, si sainte et si gracieuse, comptait parmi les lieux patibulaires du vieux Paris. L’églogue se change en drame, et quel drame plus terrible !
Au milieu de la place de Grève une grande croix se dres-
LA LÉGENDE DE LA SEINE
suit sur une pile de degrés du haut de laquelle Charles le Mauvais, roi de Navarre, harangua les Parisiens en 1358 les poussant à l’insurrection pendant la captivité du roi Jean. La place de Grève était le Forum parisien. Si le Forum des Romains avaient ses statues païennes, au milieu desquelles présidait Jupiter, celui des bons bourgeois de Parisn’avait qu’une simple croix de pierre, sur laquelle se fixèrent tant de fois le regard d’agonie d’un si grand nombre de victimes, que si tous ceux qui perdirent la vie sur cette place sinistre revenaient ensemble, ils formeraient une assemblée plus nombreuse qu’une de celles qui ont assisté à leur supplice.
C’était là, à deux pas des tours du Châtelet qui reflétait son ombre lugubre dans les eaux, que le bourreau jetait dans le fleuve, cousus dans des sacs rouges, les mains liées derrière le dos, enchaînés deux à deux, armagnacs, séditieux, protestants, etc., qui gênaient la politique des rois et des régentes.
Un de ses bras enlaçait les murs de la Bastille, et plus d’une larme silencieuse, tombée de ses fenêtres grillées, s’est perdue dans ses ondes. Plus loin, c’est la tour de Nesle et ses victimes d’amour. Que de crimes et de mystères étouffés sous ses ondes muettes qui, la nuit de la Saint-Barthélémy, ressemblèrent à une immense artère ouverte parle poignard d’un roi fanatique, et par laquelle coula le sang de la France!
Comme ils sont nombreux les souvenirs recueillis au fond de la Seine par un antiquaire infatigable, 31. Arthur Forgeais, le grand pourvoyeur de nos musées parisiens ! Haches, armures, poteries, casques, épées, dagues, gan-
telets, cachets, portraits, bagues, etc., gages d’amour et d’amitié échangés souvent au moment suprême de l’agonie par deux victimes innocentes, reliques doublement sacrées par le malheur et l’histoire ! Quelle curieuse chronique de notre cité on recomposerait avec tous ces documents !
Le cardinal Alexandro Albani, célèbre par son musée et sa passion pour les antiquités, voulait à toute force obtenir du pape Clément XI le droit de détourner le Tibre afin de pouvoir fouiller le lit du fleuve mis à sec, et retrouver les objets d’art qui, à différentes époques, ont dû être engloutis par ses eaux.
Que ne trouverait-on pas en fouillant la Seine! Que de batailles ont été livrées sur ses bords, au pied des forteresses qui défendaient l’ancienne cité! Que de guerriers ont péri dans le fleuve qui s’est refermé sur leurs corps, leurs armures et leurs ornements ! Que de fois les galères de cette population hardie de mariniers qui habitaient l’tle, berceau de la grande ville, ont dû sombrer ou être coulées abandonnant au courant les richesses et les matériaux qu’elles transportaient ! Sans compter les maisons qui, sapées par le temps, les révolutions de la nature ou de la société, ont jeté dans ses eaux une partie de ce qu’elles contenaient, objets plus ou moins précieux, mais toujours intéressants pour recomposer les temps passés.
Demandons aux poètes des tableaux plus riants*
Le Rhin a ses poètes :
Àü pied du mont Adule, entre mille roseaux Le Rhin, tranquille et lier du progrès de ses eaux.
Appuyé d’une main sur son urne penchante,
S’endort au bruit flatteur de son onde naissante.
LA LÉGENDE DE LA SEINE
Boileau n’a pas oublié non plus le fleuve parisien :
La Seine, au pied des monts que son Ilot vient laver, Voit du sein de ses eaux vingt îles s’élever,
Qui partageant son cours en diverses manières,
D’une rivière seule y forment vingt rivières.
Malherbe est, de tous les auteurs, celui qui la poétise le mieux dans quelques strophes de l’ode qu’il composa au sujet de l’attentat commis sur Henri le Grand, passant sur le Pont-Neuf le 19 décembre 1605, et qui commence ainsi :
Que direz-vous, races futures,
Si quelquefois un vrai discours Vous récite les aventures De nos abominables, jours ?
Quand le traître écuma sa rage,
Le dieu de Seine était dehors
A regarder croître l’ouvrage
Dont ce prince embellit ses bords (1).
Il se resserra tout à l’heure Au plus beau lieu de sa demeure,
Et ses nymphes dessus les eaux, Toutes, sans voix et sans haleine, Pour se cacher furent en peine De trouver assez de roseaux.
Revenez, balles fugitives.
De quoi versez-vous tant de pleurs !
Assurez vos âmes craintives,
Remettez vos chapeaux de fleurs.
Le roi vit, etc....
(I) Grandes galeries du Louvre.
Pucelles, qu’on se réjouisse,
Mettez-vous l’esprit en repos;
Que cette peur s’évanouisse Vous la prenez mal à propos.
Le roi vit, etc....
Racine, saluant dans une ode l’arrivée de Marie- Thérèse, met ces propos galants dans la bouche de la nymphe de la Seine :
Je suis la nymphe de la Seine;
C’est moi dont les illustres bords Doivent posséder les trésors Qui rendaient l’Espagne si vaine.
Ils sont des plus grands rois l’agréable séjour Ils le sont des plaisirs, ils le sont de l’amour ;
Il n’est rien de si doux que l’air qu’on y respire.
Je reçois les tributs de cent fleuves divers.
Tout le monde connaît les vers frisés et enrubannés de madame Deshoulières :
Sur les bords fleuris Qu’arrose la Seine,
Cherchez qui vous mène,
Mes chères brebis...
Presque tous les poètes ont trouvé quelques vers charmants pour célébrer la Seine, et ce serait un chapitre bien gracieux à faire que celui (pii passerait en revue toutes les strophes inspirées par le charme de ses rives. Mais revenons à nos légendes et descendons le cours du fleuve pour raconter celles de l’autre extrémité. Là encore la religion qui bénit son dernier flot allant se perdre dans l’Océan. Nous voulons parler de Notre-Dame de (irâce.
Une immense colline caillouteuse ombragée à sa base
par des ormeaux séculaires s’élève par une pente gracieuse au-dessus d’Honfleur. Du sommet de cette butte imposante, un panorama grandiose déroule à perte do vue ses horizons bleus; d’un côté, la mer se fondant avec le ciel, spectacle sublime qui attriste souvent et ne console jamais, parce qu’il éveille l’idée de l’immensité, et l’immensité, l’idée de l’éternité; et quelles profondes réflexions en face de cette majesté solennelle de la mer, quand la brise vient à s’élever!
L’océan convulsif tourmente en même temps Le navire à trois ponts qui tonne avec l’orage Et la feuille échappée aux arbres du rivage.
D’un autre côté, la rade du Havre, la ville et les coteaux d’ingouville et de Graville, Harfleur, le manoir et les falaises d’Orcber, la pointe sauvage de la Roque, Quillebœuf, Tancarville et un immense lointain pavé de châteaux légendaires, de donjons démantelés, d’abbayes en ruines, etc., qui ont expérimenté douloureusement la véracité du vieux proverbe français :
On dit communément que des ports d’Angleterre Ne nous vient ni bon vent ni jamais bonne guerre.
Fragilité partout ! débris de l’orgueil et de là haine des hommes !
Sur le plateau de Grâce que Casimir Delavigtie, dans son enthousiasme poétique, compare aux rives du Bosphore, s’élève une modeste chapelle dont la création est attribuée au terrible duc chanté parMeyerbeer :
Jadis régnait en Normandie Un prince noble et valeureux.
La tradition raconte que c’est une fondation de ce fantastique chevalier à l’armure sombre, avant son fameux pèlerinage à Rome.
Le pieux ermite auquel il avait confessé ses odieux forfaits avait soumis le pardon à trois conditions. .11 fallait : 1° que Robert simulât la folie et subît toutes les avanies que cet état devait lui attirer; 2° qu’il demeurât constamment muet; 3° qu’il ne prît d’autre nourriture que celle qu’il pourrait dérober aux chiens. C’est, dit-on, avant d’accomplir cette étrange pénitence que Robert le Diable, gravissant un jour â pied la côte d’Honfleur, résolut d’y fonder, pour obtenir grâce, cette chapelle qui prit alors et conserva le nom de Notre-Dame de Grâce.
Reconstruite en 1G06, elle devint le but du pèlerinage des marins de la côte qui, la plupart, accomplissaient leur vœu pieds nus ou à genoux. On y voit un grand nombre d 'ex-voto suspendus aux murailles.
A mi-côte, le pèlerin rencontre un calvaire au pied duquel il ne manque jamais de s’agenouiller pour murmurer une prière ; c’est une simple croix de bois enchâssée dans un socle de granit jusqu’à fleur de terre, ombragée de quelques petits ormeaux, fusées végétales sorties du gazon d’un seul jet.
Voici la légende qui se rapporte à ce calvaire :
Au seizième siècle , le chapitre de Sainte-Catherine d’Honfleur allait, croix en tête, bannières déployées, et suivi d’une grande foule, prier à Notre-Dame-de-Grâce, en souvenir d’une victoire remportée sur les Anglais.
Or il arriva qu’un jour, la procession étant arrivée à michemin, une effroyable tempête se déchaîna sur la mer,
LA LÉGENDE DE LA SEINE
tandis qu’une bourrasque furibonde labourait la côte et emportait tout dans sa course meurtrière. La belle croix vermeille que portait un diacre fut coupée en deux comme par une main mystérieuse sortie de la tempête, et tomba si heureusement qu’on la retrouva debout, fixée en terre à quelques pas plus loin. Miracle 1 cria la foule émerveillée.
Aussitôt chacun se mit à l’œuvre et malgré la pluie et les éclairs, un calvaire en pierre s’éleva rapidement en cet endroit devenu sacré et désigné si miraculeusement.
Le temps, qui ne respecte rien, fit disparaître peu à peu ce calvaire construit à la bâte. Aujourd’hui il ne reste plus pour perpétuer cette tradition qu’une modeste croix de bois ornée d’un Christ en plomb au pied duquel les veuves et les orphelins de la mer viennent comme autrefois faire une pieuse station.
Un autre souvenir moins légendaire se rattache. à l’histoire de la côte de Grâce. C’est dans une humble chaumière, proche de la chapelle, que le royal proscrit de 1848, suivi de la dernière reine de France, attendit huit jours entiers, huit siècles, sous les habits de matelot, le navire qui le conduisit sur la terre d’exil, où la mort devait bientôt l’atteindre.
Le petit clocheton blanchâtre de la chapelle fut le dernier point de la France que ces illustres bannis contemplèrent à travers les brumes de la mer.
Que de douleurs et de souvenirs dans ce long regard !
En face, sur l’autre rive, à la pointe des falaises crayeuses où se dresse le cap de la Hève, dont nous avons raconté plus haut la mythologique origine, se
trouve encore deux Notre-Dame : Notre-Dame des Neiges et Notre-Dame des Flots, dont voici la légende :
Pendant un de ces blocus fréquents que Honfleur, la cité sœur des infortunes d’Harfïeur, eut à soutenir contre les Anglais, deux braves pêcheurs, profitant de l’ombre protectrice d’une nuit d’hiver, se dévouèrent pour aller porter à Rouen la nouvelle du débarquement des ennemis. Mais lorsque ces intrépides marins eurent gagné la pleine mer, la neige commença à tomber à flocons si pressés, qu’il n’était plus possible de se reconnaître ni de se diriger au milieu de ce tourbillon. Néanmoins, ils continuaient leur route, lorsque, à leur grande déception, ils s’aperçurent qu’ils touchaient au village d’Harfleur.
Menacés de tomber entre les mains des Anglais, ils ne se découragent point, sautent à terre et se dirigent vers une chapelle dédiée à Notre-Dame, proche du rivage.
Leur prière fervente et franche est écoutée de la Reine du ciel. La neige cesse à l’instant; nos marins remontent sur leur barque, rament avec ardeur et accomplissent leur patriotique mission; et, depuis, la Notre-Dame porta le nom des Neiges en mémoire de ce miracle.
C’est la Vierge, toujours la Vierge : c’est devant elle que le marin incline, au départ comme au retour, le bout de sa voile humide, et murmure Y Ave maris Stella. Cette grande quantité de chapelles élevées à sa gloire sous le nom de Notre-Dame, étagées sur les falaises normandes, clôt dignement cette longue série de cathédrales, d’églises, de monastères, de calvaires, etc., qui se mirent dans les eaux de la Seine, et dont les légendes animent ses
rives.
LA LÉGENDE DE LA SEINE
A sa source, une croix ; au milieu, Notre-Dame de Paris ; au bout, Notre-Dame de Grâce : trois jalons religieux, qui sont les points de repère de mille souvenirs historiques, légendaires, agréables ou terribles, tristes ou glorieux, qui peuplent les villes, les châteaux, les bourgades des bords pittoresques de notre grand fleuve parisien.
LA
LÉGENDE DE SAINT-CLOUD
Qui connaît la légende de Saint-Cloud? — Saint Clodoald. — Les ciseaux et le glaive. — 11 se fit moine lui-même. — Saint Séverin. — Son retour à Paris. — Nogent-sur-Seine. — La légende du manteau de saint Cloud. — Sa mort. — Son épitaphe. — Ses reliques. — La félonie d’un capitaine Bourguignon. — Sastatue.
— Légende. — Henri III et Jacques Clément. — La légende du pont de Saint-Cloud. — Le diable y met sa griffe. — Les filets.
— Ce qu’il y avait dans les filets de Saint-Cloud en 1754. — Une anecdote sur le rusé Mazarin. — Souvenirs. — Un rapprochement historique. - La foire de Saint-Cloud. — Les saltimbanques.
— La légende d’un phénomène historique. — Vieux refrains. — Une évocation légendaire. — Gais Parisiens, rassurez-vous.
Combien y a-t-il de Parisiens qui connaissent la légende de Saint-Cloud? Probablement fort peu. ils savent bien mieux la chanson du Mirliton , si cocassement nommée « la Marseillaise du scepticisme » par un confrère de la petite presse, ou la dernière rengaine de Thérèsa, que fhistoire du solitaire royal qui donna son nom à Saint-Cloud.
Pour la raconter il faut remonter aux premiers temps de nos annales nationales. Glodomir était mort en 5 24, laissant trois fils qui furent recueillis et élevés par leur grand’mère Clotilde. Elle les confia à leurs oncles Childebert et Clotaire. Leur ambition calcula que s’ils n’avaient été que deux pour partager le trône paternel, leur pnrt
eût été plus grande; et alors la mort des trois entants de leur frère fut résolue.
Un messager alla de leur part porter à Clotilde une paire de ciseaux et un glaive nu, sinistres symboles qui voulaient dire : cheveux coupés (moines), ou enfants égorgés. Tout le monde connaît la fière réponse de Clotilde : « J’aime mieux les voir morts que tondus. » Mais bientôt le sentiment maternel l’emporta sur la fierté royale. 11 était trop tard : déjà les deux oncles sanguinaires, qui s’acquirent par leurs meurtres horribles une célébrité digne des Atrides, avaient égorgé Thibault et Gauthier. Dieu, qui destinait Clodoald à de grandes choses, le sauva. Des serviteurs dévoués à Clotilde, le cachèrent. Traqué partout, il se fit moine, en se coupant lui-même les cheveux, et renonça, en faveur de ses oncles, à ses droits au trône de Clodomir. C’est de cette manière miraculeuse qu’il échappa à la mort.
Sur les rives marécageuses qui séparaient les thermes de l’empereur Julien des bords de la Seine, au midi de la Cité, s’élevait la hutte solitaire de saint Séverin. Clovis l’avait fait venir à Paris, en 504, pour obtenir, par son intercession, la guérison d’une fièvre dont il était tourmenté depuis deux ans. La sainteté du pieux ermite était tellement grande, que Clodoald vint le trouver, se mit sous sa règle et vécut avec lui dans la solitude et la mortification, s’instruisant des vérités chrétiennes.
L’église dédiée à saint Séverin s’élève à l’endroit où se’ trouvait leur ermitage, et, dans la chapelle du chevet, on voit encore la source où Clodoald et son compagnon alaient se désaltérer. A la mort de celui qui lui avait in—
LA LÉGENDE DE SAINT-CLOUD
diqué la route du ciel, le désir de convertir les infidèles conduisit Clodoald en Provence. Mais il n’y fut pas longtemps, car sa sainteté et ses miracles firent découvrir sa retraite aux Parisiens qui coururent aussitôt réclamer leur saint, leur enfant de Paris, et le ramenèrent en triomphe dans leur ville où Eusèbe, alors évoque, l’éleva au sacerdoce. Son goût pour la solitude lui fit bientôt chercher, sur les bords de la Seine, un endroit où il pût prier en paix.
Sur les flancs du coteau fleuri où Saint-Cloud étale ses gentilles maisons, existait une colonie de prisonniers, établie par les Romains pour défricher des terres incultes de la forêt du Rouvre (aujourd’hui bois de Boulogne). Cette colonie, composée seulement de chétives maisons éparses çà et là sous les grands chênes, comme toutes celles qu’ils fondèrent sur notre sol, s’appelait Nogent (novi g entes); et, de la position topographique, Nogent-sur-Seine. C’est aux environs de ce hameau que Clodoald se bâtit de ses propres mains une cellule.
Tous les matins, après avoir sonné la clochette de son ermitage, il montait le coteau et venait évangéliser les habitants. Il éleva une église en l’honneur de saint Martin, et fonda une communauté dite le Moutier de Saint - Clodoald ; puis peu à peu, il donna son nom à la bourgade, et le Nogent romain devint le Saint-Cloud chrétien. R vivait dans la prière et la méditation, instruisant les pauvres, répandant d’abondantes aumônes, rendant la vue aux aveugles, la parole aux muets, l’ouïe aux sourds; il y guérissait même les malades et infirmes qu’on lui
amenait de toutes parts; sou éminente sainteté avait une renommée prodigieuse.
Voici une curieuse légende qui raconte un de ses nombreux miracles : Un jour qu’un pauvre s’était approché de saint Cloud pour lui demander l’aumône, le serviteur de Dieu n’avait plus rien à lui donner, mieux inspiré que saint Martin qui coupa son manteau en deux, il se dépouilla de son capuchon ainsi que du manteau tout entier et en revêtit le mendiant.
Le malheureux alla ensuite demander l’hospitalité dans la maison d’un homme charitable, elle lui fut accordée; mais, pendant la nuit, la chambre où reposait le pauvre mendiant s’illumina tout à coup d’un éclat extraordinaire. Le maître du logis s’étant levé sur l’heure de minuit, aperçut cette lumière merveilleuse, et n’en pouvant croire ses yeux, réveilla sa femme pour la rendre, comme lui, témoin du prodige. Ils ne purent s’expliquer ce phénomène étrange qu’en supposant que le pèlerin, logé chez eux, possédait quelque sainte relique, et conçurent aussitôt la pensée coupable de la lui voler.
Ils entrèrent en tapinois et ouvrirent la porte ; mais quand ils approchèrent, le manteau de saint Cloud brilla d’un si vif éclat, qu’ils en furent presque aveuglés et se sauvèrent pleins de crainte et de honte d’avoir eu la pensée d’un tel larcin.
11 mourut vers la fin du sixième siècle et légua au chapitre de l’église de Paris le. monastère et l’église qu’il avait fait construire. Sa dépouille mortelle fut ensevelie avec beaucoup de cérémonial dans une crypte de son église, à la gauche du chœur. Une table de marbre
LA LÉGENDE DE SAINT-CLOUD
bleuâtre recouvrait son tombeau de pierre de deux mètres trente-trois centimètres de long. C’est là, ainsi que nous l'apprennent quatre vers gothiques, gravés en guise d’épitaphe, que reposent les restes du bienheureux sanctus Clodoaldus.
Saint Cloud, du sang des rois ce rejeton si beau,
De ses membres sacrés honore ce tombeau;
N’ayant pu conserver un sceptre périssable,
Il bâtit au vrai Dieu ce temple vénérable.
Une longue suite de miracles attirèrent à son tombeau un nombre considérable de croyants, et, comme il était décédé le septième jour de septembre, il se forma peu à peu une véritable fête religieuse qui devint la fête patronale de Saint-Cloud.
Les invasions normandes, les troubles, les guerres de religion, la lutte entre les Armagnacs et les Bourguignons, vinrent tour à tour interrompre le pèlerinage de Saint-Cloud. A ces époques sombres, alors que la bourgade était menacée du pillage, le chapitre de l’église collégiale transportait les reliques du saint à Notre-Dame de Paris; puis quand le calme était revenu, on allait les chercher processionnellement pour les remettre dans leur crypte. « En 809, disent les Chroniques de Paris , une procession nombreuse sortit de Saint-Cloud : les religieux du monastère, accompagnés des habitants du bourg, hommes, femmes et enfants, se dirigèrent vers Paris, chantant des cantiques pieux et célébrant les louanges de celui dont ils allaient reprendre les reliques. »
Au quatorzième siècle, le doyen et les chanoines de Saint-Cloud, avec l’autorisation de Mgr. Aymery de Ma-
guac, évêque de Paris, retirèrent ces reliques du cercueil qui les recelait et les mirent en châsse bénite, laquelle fut placée dans l’église haute, près du grand autel. Cette translation solennelle se célébra le dimanche 20 avril 1375.
A l’époque des guerres civiles du quinzième siècle, leur dépôt à la chapelle des martyrs de la cathédrale de Paris les préserva d’une profanation rendue imminente par la félonie d’un capitaine bourguignon nommé Collin de Lisieux, gardien de la forteresse qui commandait le bout du pont. Pendant la nuit du 12 au 13 octobre 1411, il livra traîtreusement le bourg aux Armagnacs; et il s’ensuivit un pillage et une dévastation qui s’étendirent jusqu’aux églises, alors au nombre de quatre, y compris la vieille église collégiale de Saint-Cloud. 11 y avait la petite église de Saint-Laurent au bout du pont, du côté de Boulogne, avec une maladrerie et un cimetière pour les pestiférés; l’église de Saint-Eustache , à l’autre extrémité du pont, et celle de Saint-Médard , située rue Iloudé.
A la Révolution, la vieille église de Saint-Cloud fut dévastée; les vases sacrés, les châsses et reliquaires, brisés ou brûlés. De pieux habitants, au péril de leur vie, sauvèrent du pillage quelques-unes des reliques, un os de l’avant-bras, une vertèbre, et la statue de bois doré, respectée par les mites. Ce sont ces objets qu’on offre encore à la vénération des pèlerins. Une légende nous raconte que cette statue merveilleuse, arrachée de sa niche par une espèce d’iconoclaste renommé par son impiété, avait été reléguée dans son grenier avec l’intention de la briller. La fille de ce forcené, plus acharnée encore que
LA LÉGENDE DE SAINT-CLOUD
son père contre cette pieuse image, s’écria en l'apercevant :
« Le jour de Saint-Vincent, tete des vignerons, tu nous serviras de bûche pour faire cuire notre rôti. *
Au jour dit, cette jeune fille rendit le dernier soupir, et, au lieu de rôtir Saint-Cloud, alla elle-même rôtir chez le diable. Cette statue miraculeusement retrouvée, est promenée processionnellement dans les rues de Saint- Cloud, ainsi que les parcelles des reliques enfermées dans une nouvelle châsse et placées dans la moderne église bâtie, comme on sait, sur l’emplacement même de celle qui avait été construite par le petit-fils de Clovis. Ces reliques, reconnues authentiques, ont motivé le rétablissement du pèlerinage de Saint-Cloud, et -plusieurs paroisses de Paris, entre autres celle de Saint-Koch, vont, tous les ans, bannière en tête, et suivies de plusieurs milliers de pèlerins, faire leurs dévotions au tombeau du royal ermite.
Telle a été l’humble origine de cette charmante petite ville. Un splendide château et de luxueuses villas ont remplacé la modeste cellule de saint Cloud et les huttes des colons romains. Elle réunit tout ce qui peut en faire un délicieux séjour : situation ravissante, célébrité légendaire, historique, chrétienne, guerrière, princière, royale, impériale.
Aux portes de Paris les factions s’y livrèrent plusieurs combats ; Bourguignons, Armagnacs, Anglais, huguenots, etc.; Henri III s’en empara en 1577.
O11 raconte qu’en montant sur les hauteurs d’où l’on aperçoit le magnifique panorama de Paris, il s’écria :
« Paris, tu es le chef du royaume, mais le chef trop capricieux et trop puissant; tu as besoin d’une saignée pour te guérir et délivrer l’État de tes frénésies. J’espère que dans peu de jours on cherchera dans cette place tes murs et tes édifices, et qu’on n’en trouvera que la ruine. »
Trois jours après, le couteau du jacobin Jacques Clément coupait court à la guerre civile. Le pape Sixte- Quint prononça l’oraison funèbre du fanatique régicide. La Sorbonne fut au moment de demander sa canonisation. Les ligueurs en firent un martyr; vinrent processionnellement à Saint-Cloud baiser la terre où il avait été massacré, et la recueillir comme une relique précieuse.
Les poètes le chantèrent :
Un jeune jacobin, nommé Jacques Clément,
Dans le bourg de Saint-Cloud une lettre présente A Henri de Valois, et vertueusement,
Un couteau fort pointu dans l’estomac lui plante.
C’est là que la dynastie des Valois rendit le dernier soupir, et que commença celle des Bourbons ; car, quelques jours après, Henri IV fut proclamé.
On arrivait à Saint-Cloud par un pont de bois jeté sur la Seine, souvent endommagé par les crues du fleuve et réparé à l’aide du produit du péage que l’on y percevait. C’est seulement sous Henri II, en 1556, que commencèrent les travaux d’un pont en pierre, destiné à le remplacer, et au milieu duquel se dressait la célèbre tour dite' de Henri II.
Si nous en croyons la légende, ce pont appartient à la collection de ceux bâtis par le diable, le plus habile architecte du moyen âge.
LA LÉGENDE DE SAINT-CLOUD
Les travaux du pont allaient lentement, les difficultés surgissant à chaque pas, l’architecte était très-embarrassé. Il se désolait, quand le diable vint à son secours et lui promit qu’il serait promptement terminé s’il consentait, en récompense, à lui octroyer le premier être vivant qui traverserait le pont.
Satan s’économisait ainsi la peine de le faire succomber à la tentation.
Le marché conclu, rarchitecte eut des scrupules et se demanda s’il ne se livrait pas lui-même au diable en vendant une âme qui ne lui appartenait pas. Mais, pendant qu’il faisait ces réflexions un peu trop tardives, le pont s’acheva comme par enchantement.
Si le marché eût été connu, personne n’aurait voulu inaugurer le pont qui, alors, serait devenu inutile. Mais l’entrepreneiir fut discret, il était d’ailleurs trop intéressé dans la collaboration.
Dans son embarras, il eut recours à saint Cloud, passa la Seine sur un batelet et vint prier sur son tombeau.
Saint Cloud, habitué toute sa vie à se moquer du diable, l’inspira bien en lui indiquant le moyen de s’y prendre pour le tromper. Pardonnons-lui, chers lecteurs, cette innocente supercherie était bien permise à un saint, et pensez que l’enjeu était une âme de chrétien.
Le jour de l’inauguration, il lâcha des souris à l’entrée du pont et mit à leur poursuite un gros chat que Satan prit au passage, en faisant sans doute la grimace d’avoir trouvé plus fin que lui.
Ne louons pourtant pas trop vite Satan ; si, dans celte circonstance, il se montra le meilleur diable du monde ; il
est probable qu’il avait prévu l’avenir, et je suis sûr qu’en faisant l’addition des âmes qui ont passé depuis sur le pont de Saint-Cloud et sont allées au diable, il est bien amplement dédommagé de cette ingénieuse supercherie de son rusé contractant. Ceux qui ont passé après le chat ont payé la dette de l’architecte.
Le pont d’Henri 11 se composait de quatorze arches ; il a été remplacé sous la Restauration par le pont actuel, remarquable par l’absence de dos d’âne que faisaient tous les anciens ponts.
Au bas on peut voir ces fameux filets de Saint-Cloud dont on a nié et dont on nie encore l’existence, et qui arrêtent au passage tous les objets et les cadavres que la Seine charrie vers la mer. Les filets de Saint-Cloud sont au moins contemporains de la Ligue et jouent un grand rôle dans les romans.
Un auteur anonyme, dans un curieux voyage à Saint- Cloud en 1764, raconte ce qu’il y avait cette année-là dans les filets de Saint-Cloud.
Il pria le meunier chargé de visiter tous les matins le filet lugubre de le lui montrer ; celui-ci, de plus, le mena chez lui, et ouvrit une grande armoire remplie d’une foule de choses qui avaient appartenu à des noyés ou qui étaient arrivées toutes seules dans le courant de l’année. L’inventaire en serait trop long. Ce qu’il remarqua surtout c’est un tas de perruques de médecins et de procureurs ; il compta 212 calottes, 129 bonnets d’actrices de l’Opéra, 16 petits manteaux d’abbé, 18 redingotes, 22 capotes, 160 frocs de moines de différents ordres, et un nombre infini de méchants livres nouveaux que l’ache-
LA LÉGENDE DE SAINT-CLOUD
leur, outré (le les avoir payés si cher, avait jetés à l’eau.
Ah! si les filets de Saint-Cloud pouvaient repêcher l’honneur et la vertu qui font tant de naufrages à Paris, jamais ils ne seraient assez grands, il faudrait les vider plusieurs fois par jour.
Une anecdote célèbre raconte de quelle manière la maison de Gondi passa entre les mains de Louis XIV et devint ensuite le splendide château de Saint-Cloud.
C’est le rusé Mazarin qui en fit l’acquisition. Instruit qu’un financier avait fait construire en ce lieu une maison de plaisance des plus somptueuses, il lui fit une visite. Après avoir admiré le riche édifice qu’on assurait avoir coûté plus d’un million à son propriétaire, il lui dit :
— Cette maison doit vous coûter au moins deux cent mille francs ?
Celui-ci, craignant d’avouer une telle dépense, s’en défendit, en assurantqu’elle lui avait coûté beaucoup moins.
Le cardinal répliqua : — Vous a-t-elle coûté deux cent mille écus Y
Et le financier d’insister encore spr l’impossibilité où il était d’avoir pu y consacrer une telle somme.
— Eh bien! dit le rusé ministre, cent mille écus?
Il crut devoir convenir que la dépense pouvait s’élever à ce taux.
Mazarin quitta Saint-Cloud, et le lendemain le financier reçut la visite d’un tabellion, qui lui remit cent mille écus, avec une lettre du cardinal, où ce dernier lui avouait que le roi désirait beaucoup cette maison pour Monsieur.
Le financier s’exécuta, dans la crainte d’éveiller l’atfention du cardinal sur ses dilapidations.
Le soir, son éminence rouge se vantait chez la reinemère de sa petite supercherie, et celle-ci lui dit :
— Àh! monsieur le cardinal, ce n’est pas bien.
— Que dites-vous, Madame ! J’aurais pu faire rendre gorge brutalement à ce contrôleur des finances; je m’y suis pris poliment, voilà tout !
C’est alors que ce luxuriant coteau fut livré aux grands artistes de l’époque. Le Nôtre dessina le parc; Lepautre, Giraud, Jules Hardouin, Mansard, créèrent le magnifique château que nous admirons encore aujourd’hui, et qui est l’un des plus beaux joyaux de la liste civile. Henriette d’Angleterre y mourut empoisonnée en 1670; Philippe de France, son époux, frère de Louis XIV, y mourut en 1701 ; Philippe d’Orléans, régent de France, y naquit.
En 1785, Marie-Antoinette l’acheta de la famille d’Orléans. Ce fut dans cette petite ville que se passa la scène si célèbre de l’Orangerie, qui fit Bonaparte le chef de l’État le 18 brumaire an vm de la République (1799), et que Cambacérès, en 1804rlc 18 mai, lui apporta le sénatus-consulte par lequel il était proclamé empereur des Français. Coïncidence remarquable, c’est aussi dans ce château que, le 12 décembre 1852, M. Billault, alors président du Corps législatif, apporta à Napoléon III le résultat dujplébiscite qui rétablissait l’Empire et le faisait empereur.
C’est dans la grande allée du pare que se tient la fameuse foire de Saint-Cloud. Elle dure quinze jours; c'est le rendez-vous annuel de tous les saltimbanques, paillasses, phénomènes, escamoteurs, magiciens, lutteurs, etc., venus de tous les points de la France. Ils forment une allée pittoresque de baraques.
LA LÉGENDE DE SAINT-CLOUD
Le pître débite ses calembours, ses grimaces, et endosse les coups de pied dans la caisse que la nature lui fait porter par derrière ; il y a toujours un bon mot à la clef. La peau d’âne ronfle, la grosse caisse tonne et détonne, la créeelle fait grincer ses dents de bois ; les magiciens, exploiteurs delà badauderie, chasseurs d’imbéciles, débitants d’horoscopes, de pommades infaillibles, d’élixirs merveilleux, tout cela fait manœuvrer les ficelles de la réclame.
Quels beaux types ! quels boniments curieux ! quelles études dans toute cette macédoine de talents, de bêtises, de douleurs, et de ruses ! que d’histoires, de drames, de misères êt de farces il y aurait à raconter, depuis le petit savoyard qui se tient dans son petit coin avec sa mignonne souris blanche, jusqu’à cet hercule colosse et sa grande baraque qui occupe tant de place !
Surtout quand le soleil, cette providence des pauvres qu’il réchauffe, ce pourvoyeur des saltimbanques auxquels il envoie la foule des badauds, ne se voile pas la face, et que saint Médard ne donne pas sa petite représentation gratuite, oubliée sur le programme pour la ruine et la désolation de tous ces pauvres diables.
Un jour, j’avisai un vieux Barnum, exhibiteur de phénomènes vivants, et lui demandai des nouvelles du métier. Parmi toutes les histoires fabuleuses et abracadabrantes qu’il me narra d’une façon toute pittoresque, en voici
une curieuse, peu connue, et qui fit dans son temps / tores à la foire de Saint-Cloud.
Il eut jadis pour compagnon de bohème un pauvre diable qui montrait une petite fille, objet d’une grande
curiosité. C’était un précieux bibelot. Dans la prunelle de son œil gauche on lisait, parfaitement imprimé, vive l'Empereur autour du portrait de Napoléon Ier lithographié sur le globe de l’œil, et dans l’autre on voyait un calque du revers d’un napoléon de vingt francs ; le millésime y était marqué au bas; ainsi, à droite, pile ; à gauche, face.
Voici la légende de ce phénomène naturel.
Unpauvre soldat de l’Empire, de planton aux Tuileries, avait reçu un napoléon de 20 francs de la main même du Petit Caporal, un jour qu'il sortait incognito. Il garda comme une relique cette pièce donnée par une main si glorieuse. Sa jeune femme la portait toujours suspendue à son cou avec des médailles.
Un matin, le pain manqua au logis ; plus de crédit, et la faim ; la pauvre femme était à la veille d’être mère ; le moment était critique; il fallait, pour ne pas mourir de faim, se séparer de la précieuse médaille ; mais avant de se résigner à ce sacrifice suprême, elle la mit sur ses yeux, la pressa sur ses paupières, la tourna et la retourna, l’arrosa de ses larmes, soupira toute la journée, et, le soir, à demi morte -de faim, la porta chez le boulanger.
Deux mois après, elle mit au monde une charmante petite tille qui avait la pièce de 20 francs parfaitement stéréotypée des deux faces sur la prunelle de ses deux yeux.
Cette enfant devint pour la pauvre famille la source de la fortune; car, plus tard, elle fut promenée dans toutes les foires de France et surtout dans les villes qui avaient gardé fidèlement le souvenir de Napoléon 1er. On voyait le phénomène pour deux sous.
LA LÉGENDE DE SAINT-CLOUD
La Restauration, ombrageuse pour tout ce qui touchait de loin comme de près au souvenir de Napoléon, craignant puérilement quelque manifestation en faveur de la pauvre enfant, la fit chasser de France. Elle parcourut l’Autriche et l’Allemagne, et mourut de faim dans un faubourg de Berlin.
Jadis, chaque fête des environs de Paris avait sa célébrité. Les filles et les garçons de Pantin, de Saint-Ouen et de Saint-Cloud excellaient à la danse, si nous en croyons cette vieille chanson :
Ceux de Pantin, de Saint-Ouen, de Saint-Cloud Dansent bien mieux que ceux de la Villette.
Ceux de Pantin, de Saint-Ouen, de Saint-Cloud Dansent bien mieux que tous ceux de chez nous.
Nanterre a ses gâteaux et ses rosières; Saint-Cloud ses fameux mirlitons , déjà renommés au siècle dernier, comme nous l’apprend ce refrain populaire : t
A la foire de Saint-Cloud L’on y vend de tout ;
Mais le plus fort du commerce,
C’est pour les mirlitons.
Car tous les garçons
En achètent aux tendrons.
Les Parisiens d’aujourd’hui dansent encore « en jouant du mirliti... du mirliton.
Que dirait saint Cloud si, revenant tout à coup, il voyait ce splendide palais, ces cascades, ces statues et tous ces Parisiens gais et folichons, qui dansent, chantent et rient au milieu des bruits les plus assourdissants, au lieu de son austère cellule et du calme solennel des chênes sé-
culaires de la forêt de Rouvre du sixième siècle? Et vous, gais Parisiens, que diriez-vous si vous rencontriez ce bon moine à barbe blanche et vêtu de la robe de bure, méditant sous les grands marronniers de Saint-Cloud et vous parlant le langage sévère des premiers siècles chrétiens ?
Mais rassurez-vous, aucun magicien de la foire n’évoquera saint Clodoald, et il n’y aura peut-être que votre chroniqueur qui l’aura ressuscité quelques instants pour vous faire lire une page de l’histoire légendaire des rives de la Seine.
LA