‹ Légendes du vieux ParisChapitre 36 sur 41 · BUTTES CHAUMONT · texte numérisé non relu

BUTTES CHAUMONT

Les lamentations des antiquaires super flumina Çjequanœ, — Leurs anathèmes. — Que celui qui n’a pas failli jette le premier moellon.

— Ce que racontent les ruines d’une ville. — Le grand magicien municipal. — Voici l’ennemi. — Le carnet de voyage du choléra.

— Remercions nos édiles. — Le sombre tableau du poëte. — La complainte des antiquaires, parodie. — Les squares de Paris. — Une ceinture hygiénique. — Paris florissant. — Les promenades au moyen âge. — Histoire des promenades de Paris. — Le Cours-la-Reine, anecdote. — Les Champs-Élysées. — Les boulevards. — Les jardins anglais. — Le bois de Boulogne. — Ce que Napoléon Pr appelait son jardin anglais. — Les arbres exotiques acclimatés.

Entendez-vous ces voix plaintives criant : Super flumina Sequanœ , illuc sedimus et flevimus dum recordamur Parisis 1 ce sont les antiquaires pleurant sur les ruines de leur Paris gothique. On a touché à l’arche sainte. Au sacrilège ! gémissent-ils avec de profonds soupirs. Les uns s’écrient qu’il faut planter l’écriteau tumulaire sur la pointe occidentale de la cité : « Ci gît Paris , » ils ont une larme pour chaque morceau qui tombe, un cri de douleur pour chaque coup de marteau qui résonne.

D’autres fulminent des anathèmes patriotiques contre les ingénieurs et les architectes qu’ils traitent de sceptiques et de vandales, parce qu’ils escamotent leurs souve-

nirs. Des critiques, plutôt ingénieux que justes, publient Paris raté et relèvent avec aigreur quelques erreurs municipales. On n’est pas parlait, que celui qui n’a pas failli lance le premier moellon.

Rien de lugubre comme ces grandes ruines qui s’élèvent au milieu des flots de poussière soulevés par une armée d’ouvriers ; l’œil indiscret pénètre tous les mystères qu’elles abritaient.

O ruines ! tout en vous est poésie et philosophie, vie et mort ! le poète vous chante, l’archéologue vous analyse, le sage vous interroge. Volney va rêver sur les ruines de Palmyre. L’histoire d’une ville se trouve dans ses ruines, comme l’esprit de l’homme se reflète dans ses œuvres. Ici, c’est l’escalier usé, étroit et tortueux qui conduisait au taudis d’un usurier; les larmes qu’il a fait verser auraient pu descendre en cascades; il y avait peu de fenêtres pour qu’on ne vît pas trop clair dans scs sinistres tripotages. Là, c’est la chambre élégante d’une courtisane à la mode. Voilà le boudoir rose où se trafiquaient les affaires d’amour mis à l’encan ; un ruban rouge oublié flotte encore à un clou doré et rappelle peut-être la date lugubre d’une orgie ou d’un crime. Voyez-vous un peu plus haut cette chambre modeste et gracieuse d’où s’échappe un parfum virginal ? c’est celle de l’honnête ouvrière ; le plafond est encore noirci par la fumée de sa lampe laborieuse; le bonheur logeait là, l’ange s’est envolé. Au bas, des trous béants laissent voir les entrailles de caves vides, et le long des murailles de grands rubans noirs serpentant en zigzag indiquent le chemin des cheminées. C’est par là uue passait le bonhomme

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Noël avec ses poches pleines de cadeaux, c’est, etc...

M. le préfet de la Seine, sourd à toutes les criailleries enfantines, à toutes les doléances, tantôt inoiïensives, tantôt méchantes, auxquelles il riposte par l'innocent communiqué , n’en poursuit pas moins activement son œuvre admirable, la métamorphose complète du Paris de houe et de fumée en un palais féerique. Nous disons activement ; car il y a urgence, l’ennemi n’est-il pas à nos portes? Le choléra, amené par les caravanes d’Egypte au Caire, monté sur les pyramides aux glorieux souvenirs, a promené son œil lugubre sur toute l’Europe, et noté sur son carnet de voyage la liste funèbre des villes insalubres; c’est vers l’occident qu’il a poursuivi sa marche meurtrière, en compagnie de la terrible faucheuse, la voyageuse noire.

La plupart des villes du littoral méditerranéen ont payé leur tribut au minotaure inflexible, et plus d’une déplore en ce moment l’incurie et la négligence de ses édiles qui, trop amoureux du vieux temps, n’ont pas osé mettre la dent de la pioche dans les cloaques gothiques, foyers pestilentiels, formés les rues malsaines qui serpentent au milieu de leurs villes, comme le ver au cœur d’un beau fruit qu’il ronge peu à peu.

Cette vérité est tellement palpable qu’en consultant les journauxdeprovince, nousavons vu de tous cotés, àl’heure fatale, les maires rappeler à leurs administrés les arrêts et les règlements relatifs à l’hygiène et à la salubrité publiques. Les maladies contagieuses qui exercent de cruels ravages dans d’autres villes, leur font ouvrir les yeux, et ils redoublent de sévérité pour les plus légères infrac-

tions aux règlements qui prescrivent l’enlèvement des fumiers, ordures, et le séjour en ville de certains animaux domestiques.

Dans certaines villes, les eaux basses ont laissé à nu sur les berges des monceaux d’immondices qui répandent au loin une odeur fétide; les urinoirs sont malpropres et infectes par suite de la disette d’eau, il n’en fallait pas plus pour alimenter l’épidémie ; un simple barrage dans le cours d’eau aurait quelquefois suffi.

Le fléau qui a frappé Marseille, Toulon, Amiens et d’autres malheureuses cités, fera donc ouvrir les yeux à beaucoup d’édiles qui s’empresseront de suivre le sage proverbe : Pour prévenir h mal, applique d'avance /e remède.

C’est donc fort heureusement pour vous, Parisiens frondeurs, gouailleurs et railleurs, que M. Haussmann, n’écoulant pas vos plaintes injustes, à l’aide de canaux égoutiers, immenses viscères souterrains du colosse que vous habitez, ouvrages gigantesques dignes de tous ceux qui existaient dans l’ancienne Rome, a purgé votre ville de toutes les ordures qui pourrissaient sous vos pieds et minaient la santé et les sources de la vie. Partout des rues larges, de l’air, du soleil, des fontaines, des halles, des boulevards, des squares, etc. ; sans tout cela, au moment des grandes chaleurs qui transforment toutes les villes en fournaises ardentes et font germer les sources pestilentielles, plus d’une famille, au lieu d’aller s’ébattre joyeusement dans les jardins publics gais et papillonnés de fleurs de toutes les couleurs, iraient tristement, vêtues d’habits de deuil, des larmes plein les yeux, s’age-

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îiouiller sous le saule des morts, et attacher la couronne du souvenir aux hras noirs de la croix des tombeaux.

Rappelez-vous donc le sombre tableau du poëte qui n’aimait pas

Le Paris où parfois l’œil heurtait au hasard,

Dans la fange enfoui quelque trésor de l’art,

Où l’on voyait encore, à plus d’un coin de rue,

S’arrondir fièrement la tourelle ventrue.

Où ^sans doute nos fils en douteront demain)

D’une fenêtre à l’autre, on se donnait la main,

Où le soleil jamais, la rue étant fangeuse,

N’osait laisser traîner sa robe lumineuse,

Ce Paris, en un mol triste, délabré, laid, etc.

Et comparez avec celui de maintenant. Ali! qu’ils sont comiques tous ces pleurnicheurs gothiques, laudatores temporis acti , avocats chevrotants du caillou sculpté. Ecoutez leur complainte burlesque et riez avec moi :

« Adieu, vieilles maisons que bâtirent nos pères, vos toits pointus jonchent le sol, vos clochetons clochent et tombent; c’est à la tête qu’on vous a frappées ; tout croule, tout craque autour de nous ; et que restera-t-il de vous, ô vieilles maisons ! rien, rien pas un vestige, une pincée de la poussière du souvenir.

» Un jour, nous dirons à nos enfants : sur ce sol où vous barbotez aujourd’hui s’élevaient jadis des cahutes, des masures, des grandes, des petites, laides, sales, immondes, branlantes, mais saluez, ô rejetons, c’étaient vos pères qui les avaient bâties!

» Et les enfants^ salueront, car il faut toujours vénérer ce que firent nos pères, même leurs sottises !

» Les rues étaient étroites, tortueuses, sans air, sans lampions, qu'importe, c’étaient les rues de nos pères !

» Elles avaient un pavé, sale, inégal, boueux ; leurs savates glissaient, le pied manquait, et l’on tombait sur le , qu’importe,

c’était le de “nos pères.

» Leur atmosphère souvent était chargée d’odeurs infectes, repoussantes, qu’importe, c’étaient les odeurs de nos pères. *

Assez! assez! vénérables et respectables antiquaires, vous poussez trop loin le respect filial, allez jérémier dans les musées archéologiques du Louvre et de Cluny, ces nécropoles de l’histoire, et laissez-nous jouir en paix de Paris métamorphosé en palais enchanté digne de ceux des Mille et une Nuits , dans lequel la vie, la santé et le bien-être vont habiter désormais.

Une remarque que tous nous avons faite, c’est que les fléaux qui attaquent les villes frappenttoujours les quartiers habités par les classes pauvres ; et, rendons encore justice à nos édiles parisiens, aussitôt l’annexion suburbaine faite, ils ont couru droit à l’ennemi en embellissant et aérant ces quartiers déshérités que le peuple désigne sous le nom pittoresque de quartiers souffrants.

Tous ces jardins intérieurs feraient dire à Boileau :

Paris est pour le peuple un pays de cocagne Sans sortir de la ville il trouve la campagne.

Ou bien encore :

Il peut dans ces jardins tout peuplés d’arbres verts, ttecéler le printemps au milieu des hivers ,

Respirant le parfum de ces plantes fleuries Aller entretenir les douces rêveries.

C'est un lieu de refuge au temps des saisons tropicales.

C’est l’endroit écarté

Où de ne pas rôtir on a la liberté.

Sur le plateau de Mont-Souris, dont j’ai raconté plus haut la légende, s’élève peu à peu un square splendide. Voici, à l’opposé, les vieilles buttes Chaumont qui, à leur tour, se tapissent de verdure, mettent des fleurs à

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leur corsage el vont abriter des naïades craintives sous les sombres grottes de leurs pittoresques fontaines.

Ainsi, en faisant le tour de Paris, on rencontre, à l’est, le bois de Vincennes ; à l’ouest, le bois de Boulogne ; au midi, le jardin de Mont-Souris, et au nord, le square Chaumont., Ces quatre jardins qui semblent jouer aux quatre edihs cardinaux, finiront par se réunir pour former une véritable ceinture hygiénique; et le Parisien nô dira pas, comme à l’époque de la construction des fortifications,

Le mur murant Paris fait Paris murmurant,

mais bien :

Les fleurs fleurant Paris, font Paris florissant.

Tous ces grands squares, comme on l’a fort bien dit, sont les poumons de Paris.

Avant de raconter la légende historique et patriotique des buttes Chaumont, disons un mot sur l’origine de nos promenades publiques.

Il n’y a que deux siècles et demi que notre capitale fut dotée de promenades symétriques.

Au moyen âge, les bourgeois et manantsallaientse promener sous les saules du quai des Augustins, ou bien sur les talus qui entouraient les remparts, dans les fossés desquels clercs et écoliers s’amusaient à attraper des canards et à organiser des jeux d’adresse, ou bien encore dans les prés de l’abbaye Saint-Germain, appelés le Préaux-Clercs. Les plus riches, montés sur leurs mules, allaient chercherun rayon de soleil qui ragaillardissait leurs

membres engourdis, ou s’ébattre dans les hameaux qui s’étageaient sur les coteaux boisés des rives de la Seine, et étaient ornés de gentilles guinguettes peinturlurées, suffisamment pourvues de cervoise et de vin de Suresne ou d’Argenteuil.

« De toutes les fleurs, a dit ingénieusement un écrivain, la fleur humaine est celle quia le plus besoin de soleil. » Et cela est vrai de l’air comme du soleil.

Tout le moyen âge, comme à plaisir, s’est privé de soleil dans les châteaux et dans les villes.

Le donjon, les épaisses murailles, les cours intérieures du manoir ne le voient pas plus que les petites rues étroites de la Cité, où les maisons font à chaque étage un pas en avant comme pour se joindre sur la tête des passants.

Le bourgeois du moyen âge fait fi du soleil, il l’ignore. Même sa lumière, ilia tempère, il en affaiblit l’effet bienfaisant parles vitraux de couleur â ses fenêtres déjà trop petites. C’était l’ombre et l’humidité partout, et c’était le temps des pestes et des épidémies. On croyait le soleil bon tout au plus à réchauffer.

Les gueux seuls le prenaient sans vergogne, appuyés aux murs, par les trous de leurs capes et de leurs manteaux. On retrouve encore en Espagne ces truands superbes qui tiennent le soleil pour un poêle, et ne prisent ses rayons que comme combustible gratuit.

La première promenade régulière fut celle du Coursla-lleine, plantée, en 1616, par ordre de Marie de Médicis, entre le chemin de Versailles et les marais qui, plus tard, devinrent les Champs-Elysées. Toutefois, ce cours, bordé

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par un saut-de-loup et fermé à ses extrémités par des grilles, n’était qu’une promenade privilégiée ; on n’y entrait guère qu’à cheval ou en équipage. Au milieu du parcours était un rond-point qui faisait saillie du côté des marais et du côté de la rivière. Six équipages pouvaient marcher de front dans l’avenue du milieu, c’était la promenade favorite de la cour.

En 1723, le duc d’Àntin, surintendant des bâtiments du roi, lit arracher les vieux arbres du cours la Reine et en lit planter d’autres. Il usa pour cette opération d’un procédé assez original : après avoir fait creuser tout le long de l’avenue les quatre rangées de trous de plantation, il fit placer auprès de chacun d’eux un soldat des gardes suisses tenant en main un jeune orme qu’il devait planter au premier coup detamboTir ; puis, sur un signe, les tambours exécutent un roulement, et en moins d’une minute la triple avenue est plantée d’un bout à l’autre.

La première promenade réellement populaire, c’est-àdire accessible atout le monde, fut celle des boulevards. Louis XIV, après avoir fait combler les fossés et détruire les bastions des remparts de la rive droite, probablement parce qu’ils interceptaient les rayons du soleil, (nec jtluri bus impur) ordonna qu’ils fussent plantés d’arbres. Ces plantations, commencées 1670., ne furent terminées qu’en 170o.

C’est là que venaient nos élégants et élégantes, en ♦ litière ou à pied, faire sonner leurs jolis talons rouges, et les petits abbés de cour débiter leurs fades madrigaux. De vieilles gravures, où le comique laisse deviner sa pointe railleuse, reproduisent ces scènes du temps. N’en

rions pus trop, s’il vous plaît, car un jour on en fera autant pour nos gandins et cocodès de boulevard, avec leurs modes ridicules et leurs mots vides d’esprit, t C’est aussi en 1670 qu’on dessécha les marais qui longeaient la route de Versailles, et qu’on commença à planter le grand cours appelé depuis du nom mythologique, Champs-Elysées. Ainsi, jadis c’étaient des grenouilles qui coassaient là où chantent aujourd’hui les syrènes des cafés-concerts. En entendant la voix criarde de certaines chanteuses, il m’est arrivé plus d’une fois de reconstruire le vieux marais où ccs petites bestioles barbotaient si bruyamment.

Sous Louis XV, on traça les boulevards de la rive gauche, dont les plantations furent achevées en 1761. Les avenues qui s’étendent derrière les Invalides et l’École militaire datent aussi de cette époque.

Sous la Révolution, on n’avait pas le temps de s’occuper de jardins et de plantations. On plantait le drapeau tricolore sur toutes les capitales de l’Europe, c’était bien assez ; alors il ne poussait que des lauriers.

Mais il fut une date funeste pour nos promenades publiques, c’est celle de l’invasion. Paris captif vit ses arbres, honteux d’abriter les cavales ennemies dont la dent meurtrière arrachait leur écorce, coupés et mis au feu pour chauffer la soupe des Cosaques. A cette époque fatale, le patriotisme était éteint, et les belles coquettes du boulevard firent bon accueil à ces mangeurs de chandelles, ainsi que le constatent ces vers d’Auguste Barbier, qui gravent pour l’éternité le stigmate de l’infamie sur le front des Parisiennes de ces jours néfastes :

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« J’ai vu, jeunes Français, d’ignobles libertines,

« Vos mères, belles d’impudeur,

« Aux baisers du Cosaque étaler leurs poitrines « Et s’enivrer de son odeur!... »

1848 acheva l’émancipation de la bourgeoisie ; le peuple voyant, au travers des grandes grilles dorées qui protégeaient les parcs des châteaux et des résidences princières, des jardins élégants, en eut envie et en voulut aussi pour lui.

Les jardins anglais avec leurs sentiers capricieux, leurs bosquets à surprises, leurs allées fantaisistes, leurs corbeilles de fleurs qu’on dirait arrangées tous les matins sur un tapis de gazon par la main coquette de Flore pendant les mystères de la nuit, répondaient mieux à ses goûts artistiques que les allées droites, régulières et monotones des jardins français créés par Le Nôtre et son école.

D’un autre côté, en même temps que la royauté, les grands arbres courtisancsquement alignés de Versailles et de Saint-Cloud avaient perdu de leur prestige. C’est alors que la faveur publique s’amouracha des jardins publics qui, calqués sur ceux des Anglais, en prirent jusqu’au nom, qu’on francisa tant bien que mal.

C’est, du règne municipal de M. Haussmann que date réellement la propagation des jardins publics dont on comprit bien vite l’utilité et l’agrément.

Le bois de Boulogne servit de grand type à tous ce» petits jardinets habilement semés dans les arrondissements. C’est en 1852 que commença la transformation du bois de Boulogne, qui devint le plus beau parc du monde

et la promenade la plus fréquentée qu’ait jamais possédée une grande capitale. Disons, cependant, pour être juste, qu’il y a encore des Parisiens qui regrettent la physionomie sauvage de l’ancienne forêt de Rouvre.

On a dit que les plans exécutés par la brillante métamorphose du bois de Boulogne actuel étaient ceux de Napoléon Ier. On peut en douter si l’on se rapporte à la citation suivante des Mémoires de M. de Beansset , ancien • préfet du Palais-Impérial :

« Napoléon fit connaître ses préventions contre les jardins à l’anglaise, et s’éleva contre les propriétaires qui laissaient leurs architectes construire à grands frais de petits lacs, la plupart du temps sans eau, de petits rochers en miniature, et de petites rivières immobiles.' — Ces niaiseries, disait-il, sont le caprice des [banquiers ; mon jardin anglais, à moi, c’est la forêt de Fontainebleau. »

Napoléon III n’a point partagé les préventions de Napoléon Ier contre tout ce qui venait de la Grande-Bretagne, car c’est à son inspiration que nous devons notre grand parc parisien (1).

Pour orner et embellir nos promenades, on a mis à contribution toutes les plantes du monde* L’orme, un de nos plus beaux arbres indigènes, était généralement employé pour ombrager les promenades publiques du temps de Louis XIV et de Louis XV, car les espèces exotiques que nous voyons partout aujourd’hui, commençaient à

(1) Nous raconterons dans notre second volume la légende du bois de Boulogne.

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peine à se montrer dans quelques jardins privilégiés.

Le marronnier d’Inde apparut à peu près à la même époque : les premiers furent plantés en 1(> J 5 dans l’hotel de Guise (aujourd’hui palais des Archives). Ces arbres, qui avaient été plantés du côté de la rue du Chaume, existaient encore au commencement de notre siècle, et ils avaient tellement prospéré qu’on fut obligé de les abattre, parce que leurs branches , surplombant les murailles , formaient dans la rue une ombre trop épaisse.

Le platane semble être celui qui apparut le premier. Apporté d’Asie-Mineure en Italie, il fut introduit en France par ordre de Marie de Médicis, qui en fit planter, au jardin du Luxembourg, la grande avenue transversale conduisant à la fontaine de Jacques Debrosse, dite aujourd’hui fontaine de Médicis.

Le jardin des Plantes n’eut son premier marronnier qu’en 1656.

L’acacia, dont les grappes fleuries parfument si bien nos jardins et nos promenades, est le premier arbre du Nouveau-Monde qui ait paru en Europe. Il vient de l’Amérique du Nord. Notre premier acacia fut apporté en 1635 par Yespasien Kobin. Transporté au jardin des Plantes aussitôt la création de cet établissement (1636), il y est encore aujourd’hui. Une fois l’impulsion donnée, les espèces nouvelles affluèrent des divers points du globe; mais il en est peu qui parviennent à se populariser autant que les marronniers, l’acacia et le platane, au détriment de nos chênes gaulois qu’on oublie au fond de nos forêts.

L’ailante glanduleux, ou faux vernis du Japon, depuis

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longtemps acclimaté, était au nombre des arbres exotiques à peu près dédaignés, lorsque, il y a quelques années, on découvrit qu’il était propre à nourrir une espèce de ver à soie sur laquelle on fonde les plus grandes espérances; depuis lors on s’est occupé de sa propagation d’une manière toute spéciale.

Le plus bel arbre que nous ayons à Paris est un orme, celui des Sourd s-et-Muets, lequel a cinquante mètres de hauteur. Il est vrai que c’est aussi de plus vieux, car il fut planté en 1605 dans la cour du couvent de Saint- Magloire, devenu depuis 1803 l’institution des Sourds-et- Muets.

Pardon, chers lecteurs, de cette promenade historique à travers les plantations de la capitale ; maintenant nous allons entrer de compagnie dans le square des buttes Chaumont et vous raconter sa légende ainsi que sa brillante métamorphosé.

Heureuses les buttes qui ont une histoire. — Les buttes Chaumont.

— Leur étymologie. — Le plâtre et les maisons de carton des Parisiens. — Les moulins. — Celui de la Chopinette donne son nom à la barrière. — Le mont des Martyrs et le mont des Héros.

— Ce qui se passait la nuit du 20 mars 1814 dans un cabaret de la Yillette. — Une page de honte dans l’histoire. — Un épisode inodore. — Vingt braves Cosaques qui ne sont pas morts en odeur de sainteté. — Le nouveau square et ses merveilles.

— Un oubli. — Ce qui fait les grandes générations.

« Heureux les peuples qui n’ont pas d’histoire, » a-t-on dit; les peuples, oui; mais les buttes, non; sans cela, je n’aurais rien à dire des buttes Chaumont.

Leur histoire ne date pas de loin, car leur illustration ne remonte pas au delà de l’invasion; mais il n’a fallu qu’une journée pour les rendre immortelles. Ce n’est pas comme les gibbosités voisines , leurs sœurs ; la butte Montmartre et ses glorieux martyrs du premier temps de notre histoire; la butte Beauregard et son admirable panorama; la butte Montfaucon et ses fourches patibulaires ; Bellevillc, avec ses souvenirs historiques, ses guinguettes et ses coteaux fleuris; Romainville et ses bosquets odoriférants; Ménilmontant et son gentil village, Mesnil-le-Maudan , qui lui a donné son nom ; non, les buttes Chaumont restèrent toujours incultes, désertes, et comme frappées de malédiction au milieu des

plaines verdoyantes de Notre-Dame des Vertus, d’Aubervilliers, des Prés Saint-Gervais, des bosquets de Belleville et de Romainville. Leurs têtes blanchies, leurs épaules drapées dans un linceul de chaux grisâtre les font ressembler à une troupe de fantômes échoués dans leurs courses échevelées au fond de ces vallons toujours verts et riants. C’est meme de là qu’elles tirent leur nom. Selon les uns, Chauvemont (mons Calvus,) d’où Chaumont ; selon d’autres, Chauxmonl , montagne de chaux.

On émet aussi l’opinion que ces monticules ont été élevés par quelque feu souterrain ou quelques volcans; un grand nombre de pierres et d’ossements brûlés et le nom de Chaumont semble indiquer dans ce lieu un ancien incendie. Le père Lclong, de son côté, estime que cette étymologie « est tirée de trop loin. » On disait et on écrivait jadis, ajoute-t-il, Chauxmont, ce qui paraît indiquer une montagne où l’on calcinait, et il n’y a pas longtemps qu’on sait quelle différence il y a entre la chaux et le plâtre. » D’autres auteurs attribuent le nom de ces buttes à une famille Saint-Chaumont, qui aurait eu une propriété dans le voisinage. Enfin il est encore permis d’admettre qu’il exista autrefois en ce lieu une chapelle dédiée à .saint Chaumont, qui fut parrain de Clotaire 111, et devint évêque de Lyon, après la mort de Yivenee, vers le milieu du septième siècle. Les biographes n'ont pas manqué à ce saint, à qui l’on dut, entre autres établissements, l’institution d’une communauté de lilles consacrées particulièrement aux actions de charité.

Sur le plan de Yerniquet, la rue de la hutte Chaumont fiaure sous le nom de rue de la Voirie, mais aucune

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dénomination n’y est attribuée aux buttes. Les buttes Chaumont, qui continuaient la chaîne sinistre des buttes de Montfaucon, eurent aussi, à l’époque des potences, leur population nombreuse de gibets. La corde de pendu ne leur porta pas bonheur, car ce furent les seuls arbres qui poussèrent sur leurs crêtes stériles. Les excavations profondes servaient de retraite aux nombreux oiseaux de proie qui faisaient souvent leur ronde autour de ces pics sinistres en poussant des cris rauques qui semblaient demander au bourreau la curée humaine qu’il leur tenait en réserve dans les prisons du Châtelet.

C’est des flancs de ces grandes buttes qu’on tira longtemps la chaux'qui servit aux Parisiens à faire leur Paris de boue et de plâtre dont nous avons parlé plus haut. Avec le plâtre, peu lourd et facile à décorer, ils bâtirent des maisons de carton qu’il fallait renouveler tous les dix ans.

Aux carrières de Montrouge, ils demandaient les moellons ; aux buttes Chaumont leurs bancs de gypse. Si la plaine de Montrouge n’a plus beaucoup de moellons dans le ventre, des buttes Chaumont il ne reste que la carcasse; des milliers d’ouvriers fouillant dans trois immenses crevasses ont rongé leurs entrailles, qui produisaient annuellement environ 150,000 mètres cubes de plâtre. Aujourd’hui elles ont fait faillite, et vont servir d’échafaudage à un square dont les cascades vont bondir et bouillonner sur des rochers artistement étagés.

Les Parisiens de jadis, ne pouvant tirer aucun profit de ces buttes stériles, les avaient utilisées en les peuplant de moulins à vent. Il y en avait plus que sur la butte Montmartre, et le chevaleresque don Quichotte aurait eu

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