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affranchis, trop pauvres pour se soigner, ils ne pouvaient attendre de soins que de leur famille, ou ils redevenaient esclaves, et rentraient dans le mécanisme des clients et du patronage.
Le christianisme, en entrant dans le monde par l’héroïque supplice d’un Dieu qui s’immolait pour sauver le genre humain, mit le dévouement à la place de l’égoïsme. Un nouveau courant d’idées s’établit ; le souffle de la charité passa sur le vieux monde en renversant ses idoles et ses superstitions. Là où s’élevait un temple, il éleva une église ; là où trônait une idole, il planta fièrement une croix ou bâtit une cellule pour un moine annonçant au peuple la bonne nouvelle. Il mit les saints à la place des dieux.
Saturnie devint saint Saturnin. La déesse Sequana de Paris céda son autel à saint Séquanus ; le temple de la Victoire devint une église dédiée à sainte Victoire, et le temple de Minerve à sainte Sophie (sopïüa, sagesse); Mars à Montmartre sublime supercherie l Le peuple, entraîné par la routine, adorait le vrai Dieu là où il avait fléchi le genou devant des idoles.
Notre-Dame de Paris a succédé à un autel païen, sur lequel les dieux gaulois et romains vivaient en bonne intelligence, se partageant en frères les vœux, les offrandes et les prières des Parisiens. De même, sur l’emplacement de l’Hôtel-Dieu, s’élevait jadis un temple àEsculape, dans lequel les prêtres païens prétendaient guérir par la vertu du feu sacré.
Devant ce temple se dressait un monolithe sacré que le temps avait rendu informe. Los anciens le nommaient
Phœbigène , fils d’Apollon ; le peuple le nomma plus tard Maître Pierre, voulant dire pierre maîtresse, pierre de pouvoir ; il le nommait aussi messire Legris , alors que gris signifiait feu, et particulièrement feu grisou, feu foliet.
A Épidaure, le temple d’Esculape était placé sur un puits ; à Paris, ce monolithe abritait une fontaine monumentale avec ce distique :
Qui sitis, hue tendas : desunt si forte liquores,
Pergredere, æternas diva paravit aquas.
Selon les uns, ces traitsinformes rappelaient ceux d’Esculape, ou de Mercure, ou du dieu Terme ; selon d’autres, ceux d’Archambaud, maire du Palais sous Clovis II, qui avait donné le fonds sur lequel l’Hôtel-Dieu était bâti ; d’autres y voyaient les traits de Guillaume de Paris qui l’avait érigé en même temps que le portailjde Notre-Dame ; l’abbé Lebeuf y voit la figure de Jésus-Christ, d’autres, celle de sainte Geneviève, patronne de Paris.
Cette pierre fut enlevée en 1748, quand on agrandit la place du Parvis de Notre-Dame.
Saint Landry, évêque de Paris en 6o0, avait un emplacement dépendant de son église où il donnait asile aux infirmes et aux malheureux ; il les nourrissait de ses propres revenus. Sa légende nous apprend que, dans une grande famine, il vendit jusqu’aux vases sacrés pour secourir les pauvres. C’est sur cet emplacement, réuni à celui du temple d’Esculape, que s’éleva peu à pcul’Hôtel- Dieu que les anciennes chartes appellent l’hôpital de Saint-Christophe, à cause de sa position à côté de l’église dédiée à ce saint.
La première donation royale à cet hospice fut faite par
L’UOTIDL-DIEU
Louis VH. Il lui alloua trois sous et trois deniers de cens sur un terrain situé place Baudoyer.
Chaque monastère , couvent, abbaye, cathédrale et maison épiscopale avait son hôpital dont les fonds et ressources nécessaires étaient fournis par les seigneurs. Tout riche faisait un legs ; c’était la règle. Les croyances religieuses étaient si naïves qu’un grand coupable croyait s’assurer l’impunité d’outrc-tombe en érigeant une aumônerie, un couvent pour distribuer ses largesses. C’est ainsique le baron pillard, écumeur de provinces, rendait au pauvre serf, recueilli par charité, ce qu’il lui avait volé quelques années avant de mourir, et il croyait faire œuvre pie.
Des hôpitaux furent établis à Jérusalem pour secourir les pèlerins pendant les croisades.
C’est au douzième siècle que celui de Paris prit le nom significatif et juste de Maison-Dieu. C’était surtout le refuge contre les grandes épidémies, comme Dieu est le refuge dans les grandes- infortunes. De tous côtés, des dons et des privilèges venaient au secours des malades. Plusieurs sont curieux et représentent bien les idées de l’époque.
Tout chanoine, en mourant, devait laisser k l’Hôtel— Dieu un matelas, un oreiller, des draps de coutil pour l’usage des pauvres. Les héritiers du défunt, en baillant à l’Hôtel-Dieu cent sols parisis, pouvaient garder lesdits coutil, traversin et linceuls.
Adam, clerc du roi Philippe-Auguste, légua, en 1199, les deux maisons qui lui appartenaient k côté du parvis Notre-Dame, à condition que leur revenu serait employé
à fournir aux malades, le jour de son anniversaire et les suivants, s’il y avait du reste, toute espèce d’aliments dont les malades auraient envie et qu’il serait possible de se procurer.
En 1203, Philippe-Auguste donna, pour servir au coucher des pauvres, les jonchées qui tenaient lieu de tapis dans son palais.
Saint Louis est le premier qui constitua des rentes sur le Trésor royal en faveur de l’Hôtel-Dieu. La salle Saint-Thomas fut construite par la reine Blanche, et agrandie par Louis XL Jean II, en 1352, confirma aux frères et sœurs de l’Hôtel-Dieu le droit de prélever un panier de poisson par voiture, et de faire un prélèvement analogue sur les autres denrées ; il leur confirma également le droit de faire pâturer leurs troupeaux dans les forêts royales ; il leur donna les confiscations faites sur les duellistes et les maisons de jeu.
Louis XII accorda trois sous sur les trente qui se percevaient pour chaque muids de vin en entrant dans Paris.
La chapelle a été construite des deniers du nommé Oudard de Mocreux, maître changeur et bourgeois de Paris. Une inscription en fait foi .
Oudarti de Mocreux en surnom,
Changeur, homme de bon renom Et bourgeois de Paris jadis*
Que Dieu mette en son Paradis,
A fait faire cette chapelle
En cet Hôtel-Dieu, bonne et belle.
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A la condition qu’on dira des messes : pour son âme,
celle (le son père, de sa femme, de sa mère, parents, bienfaiteurs et amis ; il n’oublia personne.
Car tous sont astroints et tenus Tant les grands comme les menus De dire prières, messes des trépassés,
Et vigiles et commandacés Chacuns en chaque semaine.
Par voix de dévotion pleine,
Humblement et solennement,
A toujours perpétuellement
En voici la date :
Mil trois cens quatre vins cinquiesme *
De décembre le vins sepliesme,
Lors s’en alla de ce monde A Dieu, en tout bien habonde.
C’était le chapitre de Notre-Dame qui avait la juridiction temporelle et spirituelle de l’Hôtcl-Dieu. Les religieuses de Saint-Augustin soignaient et pansaient les malades.
C’était encore un curieux usage que celui qui prescrivait aux dames des orfèvres de Paris de venir à l’Hôtel - Dieu le jour de Pâques, en grande toilette, vêtues pompeusement, dit la chronique, comme pour la solennité, administrer elles-mêmes, ce jour-là, les aliments aux malades.
L’Hôtel-Dieu avait le privilège de boucherie de carême ; c’est-à-dire que le monopole de la vente de la viande pendant le temps d’abstinence appartenait seul à cet hôpital.
Les papes et évêques non-seulement stimulaient le zèle et la charité publique, mais aussi frappaient d’excom-
munication tous ceux qui portaient atteinte à ses privilèges et propriétés.
Au moyen âge, il y avait à Paris un hôpital spécial pour chaque maladie.
Les lépreux étaient reçus, logés et nourris à la maladrerie de Saint-Lazare, abusivement dite Saint-Ladre du Roule.
Les Quinze-Vingts pour les aveugles.
L’hôpital des Audriettcs, pour les pauvres femmes veuves.
L’hôpital Sainte-Catherine pour les tilles et femmes indistinctement, et ensevelir les pauvres gens tués par accident et noyés.
L’hôpital des Filles-Dieu, pour loger les pauvres pèlerins, femmes, tilles étrangères passant par Paris, et donner pain et vin aux criminels qui passaient par là pour aller au gibet de Montfaucon.
Il y en avait pour toutes les infirmités.
Les bonnes Augustines avaient trouvé un moyen ingénieux de procurer quelques douceurs à leurs malades, voici comment :
Vers la fin du treizième siècle ces religieuses déjà habiles en attentions fines, douceries miellées et confiseries, dont Vert-vert plus tard fit une si grande consommation, chez les Visitandines de Nevers, prirent coutume d’aller chez le premier Président du Parlement, au jour de liesse du dimanche gras, avec deux bassines d’étain remplies de beignets au sucre et au citron. L’officier de bouche plaçait les bassines sur la table du Président en annonçant la provenance de ces pâtisseries d’église. Ce magistrat, en retour, déliait les cordons de sa bourse et payait en bel argent blanc les beignets des pauvres.
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Eu 1452, Adam de Cambray, alors président, ii i plaeer ces bassines sur une console à la sortie de son réfectoire, et tout à côté, uuc escarcelle ouverte sollicitant les aumônes des convives ordinairement bien disposés à laclia- # rité par la succulence de sa table, en ces jours de gala.
Ces pâtisseries des pauvres eurent un grand succès et furent une ressource pour les malades, car plusieurs personnages de distinction acceptèrent les beignets des religieuses de Saint-Augustin.
• En 1461, sous la présidence de Mathieu de Nanterre, et en 1561, sous celles de Gilles Lemaître, les beiynets des pauvres produisirent environ sept mille écus , somme énorme, qui représenterait aujourd’hui plus de 30,000 fr.
Cette curieuse manière de recueillier les piécettes tombées de l’aumônière des âmes charitables dura jusqu’à la K évolution.
Dans l’Hôtel-Dieu, il y avait une petite chapelle qu’on désignait sous le nom de Crèche : elle était à l’extrémité d’une des salles du côté du petit pont. On représentait avec figures de cire tous les principaux mystères de la religion, depuis l’Avent jusqu’à Pâques. On y entrait à toute heure pour deux sous par personne, ce qui était encore une sorte de revenu pour l’assistance des malades.
Ce n’est qu’au seizième siècle que s’organisa régulièrement l’administration de la charité à Paris ; on sépara le temporel du spirituel; on coupa court aux nombreux abus qui vivaient aux dépens des malheureux. On nomma huit commissaires laïques, pris parmi les bourgeois de Paris, pour gouverner et administrer.
Parmi les dons faits à l’Hôtel-Dieu, il faut compter celui
LA CITÉ ET SES LÉGENDES
de Henri IV, qui lui octroya le prélèvement de dix sous sur chaque minot de sel se vendant dans la généralité de Paris.
Enfin le droit que lui accorda l’édit du 25 février 1699, de percevoir un neuvième du prix de chaque billet de la Comédie, de l’Opéra et des autres spectacles.
Outre ces privilèges, l’Hôlèl-Dieu était exempté des droits de péage sur tous les vivres dont il avait besoin, des droits de chancellerie, des logements de guerre, et autres...
Cette longue liste de faveurs et de dons laissés par la piété de nos pères et de nos rois, vint s’anéantir dans le gouffre de la Révolution qui poussa la logique jusqu’à rayer d’une main impie le nom de Dieu gravé sur la porte d’entrée, pour y substituer l’enseigne de : Grand-Hôtel d'humanité.
Dans les rudes batailles delà Révolution, tout était bon pour faire deshôpitaux; on utilisait dans ce but les églises, les monuments publics, les palais, les musées, les châteaux, les maisons particulières. On n’avait pas le temps de choisir; l’ennemi portait une main sacrilège sur la patrie, ses enfants couraient la défendre: avant tout il fallait panser les blessés et soigner les malades. Cependant, malgré le désordre de cette glorieuse période, le Grand- Hôtel d'humanité fut celui qui rendit les plus importants services.
Nous ne savons encore que par son plan ce que sera le nouvel Hôtel-Dieu, mais nous félicitons le Préfet delà Seine du choix de remplacement. C’est une sage et pieuse pensée que d’élever ce nouvel asile de la douleur entre Notre-Dame et le Châtelet, la religion et la loi comme
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un trait d’union entre ces deux vieilles colonnes de notre édifice social. Il eût été profondément regrettable d’exiler de notre vieille Cité, qui fut le noyau de Paris, ce vénérable témoin de toutes nos misères, et de le construire loin des lieux qui l’ont vu naître et grandir, loin de cette antique cathédrale d’où lui venait toujours secours et consolation; loin du Châtelet, ancien palais des rois, d’où lui venait argent et privilèges.
La reconstruction d’un pareil édifice dans une grande cité comme Paris est un événement qui fait époque et grave sa date en caractères indestructibles dans le cœur d’un peuple. Les générations à venir se la rappelleront avec reconnaissance comme on se rappelle avec orgueil tout ce qui touche à un fait glorieux de notre chronique nationale. Ce sont de ces souvenirs que le temps n’use point, que la tradition ne perd jamais, et qui formeront un des plus grands titres de l’empereur Napoléon III à la reconnaissance des Parisiens.