ET SES LÉGENDES
Pourquoi dit-on Notre-Dame ? — Origine de la cathédrale. — Les douze sols d’Herminethrude. — Son fondateur. — Ses dimensions. — Une légende du diable. — Le plus long cierge qui oncques fut vu. — Un diable surnommé Pierre du Uognet. — — La légende de Saint-Christophe. — L’autel des paresseux. — Le missel et la cage de fer. — Ce qu’on lisait dedans. — Le calendrier de la vie humaine. — Un cathéchisme de pierre. — Le bénitier de Notre-Dame et l’origine de l’école de médecine. — La vierge à l’anel. — La fête de l’àne à Notre-Dame. — Légendes asines. — Le Parvis. — Enfer et Paradis. — La liberté au pied des tours de Notre-Dame. — L’épitaphe du chanoine Yver. — La statue équestre. — La galerie dite des rois de France. — Les May s de Notre-Dame. — Les arlistes ignorés. — Bas reliefs. — Les vitraux historiés. — L’ouragan de 93. — Lu restauration.
Un grand poète l’a dit : La vieillesse des monuments est l’Age de leur beauté. Ainsi, qui de nous n’est pas saisi de respect et d’admiration en présence de cette magnifique épopée de pierre dont le temps fut l’architecte et le peuple, le maçon ! La couleur sombre des siècles l’entoure comme d’un voile mystérieux dans les plis duquel se cachent les traditions et les légendes qui racontent l’histoire de ce merveilleux édifice.
Nos lions aïeux, dans leur simple et naïve croyance, se seraient crus irrespectueux envers le Père éternel, le Christ et la sainte Vierge, s’ils n’avaient pas ajouté à
leurs noms les titres honorifiques qu’ils donnaient aux rois, aux souverains de la terre. Ils appelaient Notre-Seigneur Jésus-Christ, notre bon sire Dieu le père; les anges nos seigneurs les anges et archanges ; et madame la Vierge, notre dame la Vierge; d’où est venu que les églises dédiées à la vierge Marie, ont gardé le nom de Notre- Dame auquel s’est joint celui de la ville où elles s’élèvent. Ainsi Notre-Dame de Paris, Notre-Dame de Poitiers, d’Embrun, de Chartres, etc....
Le titre de baron était si éminent en France, qu’on le donnait aussi quelquefois aux saints : Il fit ses vœux devant le benoit corps du saint baron saint Jacques. Selon leur importance biblique ou locale ils ont un titre de la hiérarchie chevalerésque. A chaque pas, dans les vieilles chroniques, on rencontre le bon chevalier saint Martin le paladin saint Georges etc... Une d’elles pousse même l’anachronisme naïf jusqu’à nommer Jésus prêchant, M. Y abbé Jésus. Telle est l’origine historique de cette expression si répandue dans nos vieillesprcvincesconnne dansw nos villes; toutes se mettaient sous la protection d’une Notre-Dame.
L’interjection Dame ! si populaire, est un reste du jurement par lequel nos pères, à tout propos, invoquaient la \ ierge sous le nom de Sainte-Dame , ou de Notre-Dame. C’est une abréviation.
Tibère régnant, la corporation des bateliers parisiens érigea, à la pointe orientale de l’île que l’on nommait Lutèce, un autel à Jupiter. 11 y a un siècle et demi environ, on en retrouvait les débris.
Saint Denis, l’apôtre des Gaules, renversa l’autel païen
pour faire place à une humble chapelle. Childebert II, vers 555, à la sollicitation de saint Germain, en lit construire une plus grande et plus somptueuse. Saint- Étienne, premier martyr, avait donné son nom à la première église; la seconde fut consacrée à saint Jean.
Toutes deux détruites vers 700, une seule les remplaça sous l’invocation de la Vierge mère de Dieu. Elle fut nommée la basilique de la dame Marie, comme nous l’apprend le testament d’Herminethrude, qui lui légua un Yase d’argent on forme de conque, valant 12 sols (des sols d’or saliques) et une croix d’or estimée 7 sols.
• Une foule de petites chapelles dédiées à divers saints se groupèrent autour comme des enfants auprès de leur mère; leurs noms sont restés aux chapelles latérales.
Les Normands, en se ruant sur Paris, la ruinèrent. Elle se releva lentement par des restaurations et additions successives. Elle était d’une richesse remarquable en reliques, car toutes les églises ci monastères, au moment des guerres et des invasions, y déposaient leurs reliquaires, comme étant le lieu le mieux défendu, et le chapitre en garda beaucoup, quand la paix refleurit dans le royaume.
G’est vers 1153 que Maurice de Sully, alors archevêque de Paris, jeta les premiers fondements de l’église actuelle. Il était d’une famille obscure; son nom de Sully vient du lieu de sa naissance, selon l’usage d’alors. Il fut un de ces écoliers pauvres qui demandaient l’aumône à Paris en apprenant leur théologie, et auxquels l’espoir d’obtenir un bénéfice ecclésiastique faisait supporter les rigueurs extrêmes de la faim et de l’étude. Homme su-
périeur à son siècle, il devint bientôt chanoine de Bourges; le siège épiscopal de Paris étant devenu vacant, les électeurs, partagés d’opinion, remirent leur choix à la décision de Maurice, qui se nomma lui-même.
La France des croisades était à cette époque arrivée à l’apogée de son élan religieux. Maurice mit à profit pour relever le nouveau temple le zèle du peuple et les largesses des princes. Le pape Alexandre II l, alors réfugié en France, en posa la première pierre. En 1182, le grand-autel fut consacré par Henri de Chuteau-MarÇay, légat du Saint-Siège. La première messe fut dite le 17 janvier 1185, par Héraclis, patriarche de Jérusalem, venu à Paris pour prêcher la croisade.
La mort ne permit pas à Maurice de Sully d’achever son œuvre gigantesque. Odon de Sully, son successeur, parent du roi de France et du roi d’Angleterre, fit continuer les travaux jusqu’en 1208, et mourut sans les mettre à fin. Puis les guerres, les discordes civiles, les malheurs publics suspendirent les travaux jusqu’au quinzième siècle, où Charles VII donna des sommes considérables qui permirent de les terminer.
Ainsi la plus ancienne partie de Notre-Dame appartient au douzième siècle, la façade occidentale au treizième, et les deux façades des transepts au quinzième.
Ses dimensions furent mises en vers gravés sur une table de cuivre placée contre un des piliers :
Si tu veux savoir comme est ample De Notre-Dame le grand temple,
Il y a, dans œuvre, pour le sueur,
Dix et sept toises de hauteur.
Sur la largeur de vingt-quatre,
Et soixante-cinq sans rabattre,
A de long. Aux iours liant montées,
Trente et quatre sont bien comptées.
Le tout fondé sur pilotis.
Aussi vrai que je te le dis.
Les portes sont garnies d’ornenients en fonte (le fer d’un travail admirable; c’est le chef-d’œuvre d’un artiste serrurier nommé Biscornet. Elles présentent mille enroulements si délicats qu’on crut que le diable s’en était mêlé, ainsi que le raconte cette légende populaire :
Un garçon serrurier qui se présentait à la maîtrise fut chargé de ferrer les portes. Effrayé de ce travail difficile qu’on lui avait donne pour éprouver son , talent et qu’il croyait bien au-dessus de ses forces, il fut en proie à un violent désespoir et promit son finie au diable s’il venait à son secours.
Un homme se présente et lui offre de se charger de cette tâche, à condition de se donner à lui corps et âme. Biscornet avait de l’ambition, le marché fut conclu. Le lendemain matin les deux portes latérales du portail étaient ferrées.
Cet habile inconnu était le diable en personne, et voilà pourquoi il ne ferra que les deux portes de côté ; quant à celle du milieu, c’était par là que passait la procession du Saint-Sacrement : le diable eut peur et ne la fit pas. Ce qui prouve bien, disait-on, que cette ferrure est l’œuvre du démon, c’est qu'il a mis son portrait sur plusieurs des barres de fer qui ornent ces portes. On y remarque en effet plusieurs têtes portant des cornes.
L’ouvrier mourut d’une manière fantastique. Toutes les nuits, il voyait en songe le diable qui venait pour
l’enlever. Ce n’était qu’à force de supplier le maudit qu’il obtenait de vivre un jour de plus'. Un beau matin on le trouva mort dans son lit, le corps torturé et contrefait. Ce fut probablement dans un accès de frayeur qu’il trépassa.
Dans une disette, en 1360, les bons Parisiens, pour obtenir du ciel leur délivrance du fléau, offrirent dans l’église Notre-Dame, devant l’image de la vierge Marie, un cierge d’une étonnante dimension, persuadés que la justice divine se laisserait séduire et ne pourrait résister à un présent d’un prix et d’une dimension si extraordinaires. Le prévôt des marchands et les échevins le votèrent et voulurent qu’il eût en longueur l’étendue de l’enceinte de Paris, c’est-à-dire 4,455 toises, ou deux lieues. Jour et nuit allumé, ce cierge, replié sur lui-mème, éclairait une image de la vierge Marie. L’offrande d’un pareil cierge fut renouvelée chaque année. On observa cette pratique jusqu’en 1605, à l’époque de la Ligue, où Myron, prévôt des marchands, substitua à l’immense bougie une lampe d’argent munie d’un gros cierge qui brûlait nuit et jour.
Ces offrandes étaient fréquentes au moyen âge. Sauvai nous apprend qu’un aveugle offrit à Sainte Geneviève deux cierges dont chacun était aussi gros et aussi pesant que lui.
A l’angle de la clôture du chœur, sous le jubé, il y avait la figure ridicule d’un diable faisant partie de la réprésentation de l’enfer, et ouvrant la bouche. C’était dans cette ouverture, dont on se servait comme d’un éteignoir, qu’on venait par mépris éteindre les cierges. Pierre de
Cugnières, avocat général (lu parlement de Paris, défendit en 1329, avec vivacité, les droits du roi Philippe de Valois contre les prétentions du clergé et de la cour de Rome; il dévoila plusieurs abus et ainsi se lit de violents ennemis parmi les ecclésiastiques, qui le nommèrent par dérision maître Pierre du Cognet. Ce nom passa au diable ridicule et grimaçant qui éteignait les lumières de l’église.
Au premier pilier de la nef, à droite en entrant, se voyait une statue colossale de saint Christophe, dont voici la légende :
Avant d’être chrétien, Christophe se nommait Offerus ; c’était une espèce de géant, esprit très-épais. Quand il eut l’âge de raison, il se mit à voyager en disant qu’il voulait servir le plus grand roi de la terre. Ou l’envoya à la cour d’un roi puissant qui fut bien réjoui d’avoir un serviteur aussi fort. Un jour, le roi entendant un chanteur prononcer le nom du diable, fit le signe de la croix avec terreur. « Pourquoi cela ? demanda aussitôt Christophe. — Parce que je crains le diable, répondit le roi. — Si tu le crains, tu n’es donc pas si puissant que lui? Alors, je yeux servir le diable. » Et là-dessus Offerus partit.
Après une longue marche à la recherche de ce puissant monarque, il vit venir à lui une grande troupe de cavaliers vêtus de rouge ; leur chef était noir et lui dit :
Que cherches-tu?— Je cherche le diable pour le servir.— Je suis le diable, suis-moi. » Et voilà Offerus enrôlé parmi les domestiques de Satan. Un jour, dans unegrande course, la troupe infernale rencontre une croix au bord du chemin ; le diable ordonne de faire volte-face. « Pour-
lus
quoi cela ? dit Offerus toujours curieux de s’instruire. — Parce que je crains l’image du Christ. — Si tu crains l’image du Christ, c’est que tu es moins puissant que lui ; alors je veux entrer au service du Christ. Offerus passa seul devant la croix et continua sa route. Il rencontra un bon ermite et lui demanda où l’on pourrait voir le Christ.
« Partout répondit l’ermite. — Je ne comprends pas, dit Offerus; mais si vous dites la vérité, quels services peut lui rendre un gaillard robuste et alerte comme moi? — On le sert, répondit l’ermite, par la prière, les jeunes et les veilles. Offerus lit la grimace. — N’y a-t-il pas une autre manière de lui être agréable? demanda-t-il. Le solitaire comprit à qui il avait affaire, et, le prenant par la main, le conduisit au bord d’un torrent fougueux qui descendait d’une haute montagne, et lui dit : « Les pauvres gens qui ont traversé cette eau se sont noyés; reste ici, et porle a l’autre bord, sur tes fortes épaules, ceux qui te le demanderont. Si tu fais cela pour l’amour du Christ, il te reconnaîtra pour son serviteur. — Je le fe- j rai bien pour l’amour du Christ, répondit Offerus. 11 se bâtit donc une cabane sur le rivage et transporta nuit et jour les voyageurs qui le demandaient.
Une nuit, accablé de fatigue, il dormait profondément, des coups frappés à sa porte l’éveillèrent, et il entendit la
que, dans la crainte de laisser choir le petit voyageur, il déracina un arbre pour s’y appuyer; mais les (lots grossissaient toujours et l’enfant devenait de plus en plus pesant. Offerus, craignant de le noyer, leva la tête vers lui et dit : « Enfant, pourquoi te fais-tu si lourd? il nie seni ble que je porte le monde. « L’enfant répondit : « Nonseulement tu portes le monde, mais celui qui a fait le monde. Je suis le Christ, ton Dieu et ton maître. En récompense de tes bons services, je te baptise au nom de mon Père, en mon propre nom et en celui du Saint-Esprit; désormais tut’ appelleras Christophe. » (PourChristophore, porte -Christ.)
Depuis ce jour, Christophe parcourut la terre pour enseigner la parole du Christ.
Qu’y a-t-il de plus ingénieux et de plus touchant que cette légende? N’est-elle pas de beaucoup supérieure aux légendes païennes d’Atlas qui porte le monde, et d’Hercule portant l’Amour? C’est une sorte de symbole de l’histoire des Francs, qui adorèrent à l’origine les faux dieux, jusqu’au jour où, à force de chercher la véritable religion, ils trouvèrent au milieu d’eux de saints ermites qui leur enseignèrent le christianisme, dont ils devinrent les plus zélés et les plus puissants défenseurs.
Saint-Jacques de la Boucherie avait aussi une statue colossale de saint Christophe. La cathédrale d’Amiens en possède encore une, le géant chrétien a résisté aux temps et aux révolutions. Celui de Notre-Dame de Paris a été mis en pièces; il avait été érigé en 1413, par Antoine des Essarts; on voulut l’enlever en 1772, mais Christophe de Beaumont, archevêque de Paris, défendit son patron, et
ce n’est qu’à sa mort, cil 1785, qu’il fut mis hors de la métropole et brisé.
Parmi les nombreuses chapelles latérales, il y en avait une que le bon populaire de Paris avait nommée Y autel des paresseux, parce qu’on y disait la dernière messe à une heure de l’après-midi, et qu’il n’y avait que ceux qui se levaient tard qui y assistaient.
C’est sur les fonts baptismaux que l’on mettait les enfants trouvés et abandonnés. C’est là que venaient les chercher les âmes charitables qui voulaient les adopter. G’esi là que Victor Hugo a trouvé ce gnome difforme, le fameux Quasimodo, rendu si célèbre.
11 y avait dans un coin de toutes les églises un bréviaire public enfermé dans un treillis de 1er. La cage était fixée à un pilier placé dans un endroit clair et visible pour le service des chapelains et pauvres prêtres. La cage de fer empêchait de le voler. Cages et bréviaires ont duré jusqu’à la découverte de l’imprimerie.
A Notre-Dame, on voyait trois cages portatives, une près la porte du chapitre, les deux autres sous les arcades du petit, cloître. La première renfermait le gros missel, les deuxautresle grand et le petit pastoral. Tout le monde venait les lire et les consulter. Si nous jetons un coup d’œil sur les feuillets jaunis de ce gros missel encadrés de vignettes symboliquement enluminées, nous rencontrons immédiatement après l’oraison dominicale, le calendrier qui indiquait les phases et les combinaisons lunaires.
Ce calendrier a des bordures historiées de sujets répondant à chaque mois : dans le haut, les occupations et les travaux de saison ; à côté, des signes du zodiaque;
sur les bordures latérales, les fêtes de l’église et des saints ; en bas, les jeux; et, pour animer leurs petits cadres, ces pieux artistes peuplent leurs vignettes de marmousets, de griffons, de coquecigrues grimaçants.
Après les saints viennent les dictons ; chaque gravure est soulignée d’un quatrain pieux et moral d’une touchante simplicité, qui correspond à une période de six années de l’existence humaine :