DÉCEMBRE
L’an par décembre prent fin et se termine Aussi faict l’homme aux ans soixante et douze Lo plus souvent : car vieillesse le meine,
L’heure est venue que pour partir se houze.
Arrivé là, l’homme doit être prêt pour paraître devant
le grand Juge, car voici venir le terrible compaing , la mort, qui d’un air goguenard l’invite au grand branle Que chascun à danser apprant.
A chaquepas une leçon de morale et le rappelle à l’observance rigoureuse des préceptes de la religion. Chaque feuillet est un écho lugubre du distique monacal :
Mortel vivant pense et croy que la lin Sera enfer ou paradis sans fin.
Tout était leçon à l’extérieur comme à l’intérieur.
Les grandes sculptures étaient un immense livre ouvert où le peuple venait s’instruire. Les bas-reliefs les vitraux, racontaient les légendes des saints. Ces allégories, faciles à comprendre, expliquaient le triomphe du bien sur le mal et parlaient aux masses ignorantes un langage naïf et pittoresque.
Autour de l’ogive du portail, les douze signes du zodiaque, avec les tableaux rustiques correspondant à chaque mois, indiquaient au peuple les saisons. C’était un calendrier emblématique sculpté précédant un merveilleux catéchisme en pierre qui parlait à l’esprit et au cœur, et dans lequel tout le monde savait lire.
Lorsque l’évêque arménien Martyr la visita au quinzième siècle, statues, bas-reliefs, zodiaque, enfin toute cette imagerie de pierre était décorée de peintures rehaussées d’or.
Notre-Dame était un lieu d’asile inviolable.
D’après une ordonnance de 1248, les malades qui venaient à Notre-Dame implorer Dieu, restaient pendant les nuits, en attendant leur guérison : dans une chapelle située vers la seconde porte, et qui était éclairée par six
lampes. Ceci s’explique par la coutume qu’avaient les mires, alors presque tous gens d’église, de donner leurs consultations à l’entrée de Notre-Dame, au-dessous de la tour, autour du bénitier.
Lorsqu’au treiziéme siècle, la Faculté de médecine divorça avec l’Université et vécut de sa propre existence, avec ses statuts et un sceau, comme elle manquait de revenus et d’écoles, les grandes réunions avaient lieu dans l’église des Mathurins ou autour du bénitier de Notre-Dame.
Les actes se passaient dans la maison des maîtres, dont quelques-uns enseignaient chez eux. De plus, les bacheliers faisaient des cours dans la rue du Fouarre, où de nombreux élèves, étendus sur de la paille, écoutaient leurs leçons. Des salles basses, non pavées, jonchées de bottes de paille servant de sièges, recevaient des grands seigneurs, des tils de rois et de princes, attirés par l’amour du savoir; car la Faculté de médecine n’était pas seule maîtresse de la rue du Fouarre, et la Faculté des arts y faisait aussi ses cours.
Alors, en effet, de puissantes intelligences soulevèrent dans ces rues étroites, sombres et humides du quartier Saint-Jacques, les éternelles*questions de la plus haute philosophie. Albert le Grand y commentait Aristote devant des flots mouvants d’auditeurs venus de tous les pays civilisés ; Abeilard ne comptait pas moins de 5,000 écoliers enthousiastes. Parmi ces étudiants, stationnant aux alentours de la place Maubert, les uns furent papes, cardinaux, ministres ; l’un d’eux devint le poète de la Divine Comédie. En deux vers, Dante, rappelant son séjour à Paris, immortalisa du môme coup et cette pauvre rue
du Fouarre, et Sigier, sou professeur, dont, sans lui, la postérité eût désappris le nom :
Sigieri '
Che leggendo nel vico degli Strami Sillogizzo invidioso veri.
En 1454, sous le déçanat de Denis, de Souls-le-Four, Jacques Desparts, chanoine de l’église de Paris et premier médecin de Charles VII, convoqua la Faculté au bénitier de Notre-Dame. Là, il exposa la nécessité d’écoles plus convenables, et proposa des moyens propres à atteindre ce but. La guerre contre les Anglais fit tout ajourner; mais, dès qu’on put songer à autre chose qu’à la. défense de la patrie, Desparts revint à son projet et fit don à la Faculté de 300 écus d’or (3,450 livres) et d’une bonne partie de ses meubles et manuscrits pour construire une école qui fut commencée en 1472 au bourg de la Bûcherie, sur le terrain de deux vieilles maisons, achetées l’une d’un bourgeois, l’autre des Chartreux. Pour récompenser l’acte généreux de Desparts, la Faculté lui assura do son vivant, afin qu’il n’en ignorât, un obit, vigile et messe à perpétuité, à chaque anniversaire de sa mort.
Telle est l’origine de notre École de médecine.
Sur l’un des piliers du portail septentrional, se dressait une statuette célèbre au treizième siècle sous le nom de la Vierge à Vanel , à cause de la légende mystique que je vais raconter en lui donnant un coup de pinceau :
Parmi les élèves de l’école épiscopale, qui venaient prendre leurs ébats sur le préau du cloître, se trouvait un mignon garçonnet au clair visage et aux blondins cheveux. Il avait au doigt un gage d’amour de sa mie, un an-
neau d’or fin tout neuf, échangé la veille bien amoureusement à la nuitée, sous les saules discrets de la rive qui honge le Marché-Palu.
Craignant de l’endommager en jouant à la polotte, il fureta le long des contreforts, cherchant une cachette pour mettre son anneau eu lieu sûr. En levant les yeux il avisa l’image de la Vierge, au ris gracieux, brillamment enluminée et parée d’offrandes, il la trouva si belle, et ses yeux si azurins, qu’il tomba en extase d’amour, ploya le genou et lui dit :
« Belle dame ! si tant doucette elmignonnette, blanche et pure comme Heur de lys, je ne veux aimer que vous, jamais plus ni femme ni pucelle ne touchera mon cœur et, pour gage de ma foi jurée, acceptez cet anel si joli.»
A peine a-t-il fini son amoureuse oraison, que la statue s’anime et, au contact de l’anneau, plie le doigt de telle façon qu’on n’aurait pu le lui reprendre qu’en le brisant, montrant par là que son amour agréé ne devait finir î qu’avec la mort. A cette vue, l’effroi gagne le mystique fiancé ; il pousse des cris et court conter le prodige aux chanoines, qui lui prouvèrent qu’à moins de félonie, il devait se consacrer à madame Marie, devenue son unique amie.
Mais l’amour charnel était de la partie ; il revit sa fiancée des saules, oublia son serment et se maria. Or, il advint que la nuit de ses noces, comme il s’étendait mollement et amoureusement auprès de sa nouvelle épouse, un sommeil invincible s’empara de tout son corps, et, dans un rêve agréable, il vit la Vierge à l’ancl couchée entre lui et sa femme, lui mettant le doigt sur son gage
et lui reprochant mélancoliquement (l’avoir failli à sa promesse d’amour.
Cette vision tendre le réveilla, il chercha la vierge, elle n’était plus là.
De rechef le sommeil allourdit ses paupières, de rechef aussi, la Vierge à Panel revint se placer à scs côtés, mais cette fois fière et dédaigneuse, prête à châtier sa foi mentie.
A cette menace il saute de sa couche, ne touche pas à sa femme crainte de mort, et s’enfuit jusqu’à ce que rencontrant un désert, il y trouva un bon ermite qui lui bailla l’habitdemoine et,« àMariele maria » ditunjovial conteur.
Depuis, tous les écoliers amoureux venaient en pèlerinage à la Vierge à l’ancl qu’ils chargeaient de fleurs, (Panneaux et de bouquets d’amour ; enguirlandés de devises, la priant de rendre leurs mies parisiennes constantes et fidèles, ce qui était déjà difficile, paraît-il. C’est ainsi que la crédulité populaire faisait de la vierge Marie, au pied même de Notre-Dame, une Vénus chrétienne, et métamorphosait les anges en petits gamins de Cythèrc.
A Notre-Dame, comme dans toutes les églises de Paris, on célébrait tous les ans, au mois de janvier, la fête de l'âne. Mais avant de faire assister nos lecteurs à cette burlesque cérémonie qui mit toute la chrétienté en révolution au moyen âge et fut le pendant de la fête des fous , disons un mot de la légende de cet âne fameux.
Il fut d’abord de tradition chrétienne que cet animal était le plus bête parmi toutes les bêtes de la création, ainsi que le prouvait la légende orientale rapportée par les moines voyageurs qui Pavaient entendu raconter sous
la tente par les mères berçant leurs enfants, tandis que paissent les chamelles.
Apeine l’étoile de Noël fut-elle levée dans le ciel, qu’elle se mit à marcher, et les tribus se dirent entre elles : « C’est un signe divin ; suivons cette étoile. » Et mages et pasteurs s’en allèrent ensemble, priant, chantant, se tenant par la main. L’étoile marchait toujours et ne s’arrêta que sur une humble bourgade.
Les voyageurs étaient devant une misérable hôtellerie dans laquelle une femme, venue de loin, enfantait.
Ils comprirent que là était le but de leur voyage, et, étant entrés dans l’hôtellerie, ils virent Marie qui regardait son nouveau-né couché dans une crèche entre un bœuf et un âne.
Il faisait froid, l’enfant n’avait qu’un peu de paille pour réchauffer son corps frêle, et l’âne mangea la paille de l’enfant, tirant brin à brin, comme lil à fil, cette layette rustique ; mais le bœuf s’approcha et souffla sur le petit Jésus pour le réchauffer de sa puissante haleine , et Marie, prenant la parole, dit à l’âne :
Vilaine hête ! tu as mangé la paille de l’Envoyé, tu seras à l’avenir un objet de risée et de moquerie, et ton nom sera donné à l’ignorant, car tu as ignoré qui est mon fils ! Puis, s’adressant au bœuf, elle ajouta : Toi, tu seras considéré comme la force unie à la bonté, car tout ce qui est fort doit être bon et secourable.
Ce fut alors que les bergers entrèrent , et, ayant appris ce qui venait de se passer, ils chassèrent l’âne à coups de bâton. C’est pourquoi on trouve très-peu d’ânes en Orientv
Telle est l’origine légendaire de la bêtise de maître Aliboron qui devint le type, au physique comme au moral, d’une très-nombreuse famille.
Ce n’est que plus tard qu’il fut réhabilité pour avoir prêté son dos à Jésus-Christ faisant son entrée dans Jérusalem. Ne voulant pas vivre dans une ville où les Juifs avaient répandu le sang du Juste, il marcha miraculeusement sur la mer, devenue aussi dure que la corne de ses pieds, traversa successivement les îles de Chypre, de Rodes, Candie ; passa â Malte, en Sicile, à Aquilée, et choisit Vérone où il termina sa vie miraculeuse.
C’est de lui que descend une belle race d’ânes qui se perpétue encore à Vérone, et sur le dos de laquelle est dessinée une espèce de croix noire.
Quand le saint animal mourut, on lui fit de pompeuses funérailles. Mais ses restes mortels, au lieu d’être rendus à la terre, furent renfermés dans le ventre d’un âne artificiel fait exprès, qu’on mit sous la garde de quarante moines du couvent de Notre-Dame-des-Orgues. Deux fois par an, on portait en procession par la ville cette relique asine, devant laquelle se prosternaient humblement les dévots Véronais.
Les pèlerins rapportèrent bientôt d’Italie mille nouvelles des miracles que faisait journellement l’âne de prédilection, et, de Vérone, la fête passadans les autres pays ; elle fut surtout célébrée en France.
A la tête d’une longue procession composée de tout le chapitre de Notre-Dame et des confréries, bannières déployées, marchait en grande parure un âne portant sur son dos une jeune fille bien accoutrée, et encourtinée
(Tune cliape d’or, un poupon dans les bras, figurant la vierge Marie et l’enfant Jésus fuyant en Egypte. O11 sortait de l’église dès l’aube du jour, on faisait le tour de la Cité, et, au retour, on plaçait l’âne et la jeune fille dans le chœur à côté de l’Evangile. Chacun ayant pris place, on entonnait après l’épître la fameuse prose de l’âne :
Orientis partibus Adventabit a sinus Pulcher et forlissimus.
« Des contrées de l’Orient, il est arrivé un âne, beau, fort, et propre à porter des fardeaux.
Chœur (en français).
Hez ! sire àne, ça chantez,
Belle bouche rechignez ;
Vous aurez du foin assez Et de l’avoine à plantez.
« Il marchait d’un pas lent, à moins qu’on ne le frappât â coups de bâton, ou qu’on ne lui piquât les fesses avec un aiguillon. — Hez! sire âne, etc.
« Cet âne a été nourri par Ruben, sur les collines de Sicbem; il a traversé le Jourdain et sauté dans Bethléem. — Hez ! sire âne, etc.
« Le voilà, ce bel âne aux grandes oreilles, le maître des ânes, le voilà comme un enfant soumis. — Hez! sire âne, etc.
« Il peut vaincre à la course les faons, les daims et chevreuils; il est plus rapide que les dromadaires de Madian. — Hez ! sire âne, etc.
« C’est cette puissance asine qui a valu à l’Église l’or de l'Arabie, l’encens et la myrrhe du pays de Saba. — Hez ! sire âne, etc.
« Pendant qu’il traîne les chariots remplis de bagages, sa mâchoire broie* un dur fourrage. — Hez! sire âne, etc.
« Il mange l’orge avec sa tige, il se repaît de chardons, et dans l’aire, il sépare le froment de la paille. — liez î sire âne, etc.
« Mais c’est assez chanter ; âne, dites amen , dites encore amen , amen, et moquez-vous des vieilleries... Hez va! hez va! hezbiaxlz, sire âne! car allez, belle bouche, car chantez. »
L’âne ne disait point amen, mais l’évêque, la mitre en tête, la crosse au poing, éçoutait toutes ces billevesées avec une gravité évangélique bien comique. Tous les chants de la messe étaient terminés par le refrain imitatif : hi han ! hi han! hi han! et, à la fin de la fête, le prêtre officiant, au lieu de chanter Vite missa est , se mettait à braire, ce à quoi les fidèles répondaient : Deo grattas.
Quel contraste que toutes ces folies ridicules qui métamorphosaient la religion en farces burlesques avec le drame lugubre de la vie humaine qui se dénouait souvent en même temps â deux pas sur la place du Parvis! Le dernier cri d’agonie d’héroïques victimes faisait écho au dernier hi han de la fête de l’âne. C’était au parvis que les condamnés, prêchés et mitrés, faisaient amende honorable. Au pied de l’échelle patibulaire se dressa le bûcher sur lequel montèrent les Templiers que Clément V envoyait à la mort. C’est là que en 1344, Henri Malestroit, chargé de chaînes, souillé d’immondices, monta sur l’échafaud. L’échelle du pilori fut détruite au dix-huitième siècle. 1767 y substitua le carcan, fixé à un poteau d’où
partaient toutes les distances itinéraires de France, comme si, en aboutissant à ce poteau fatal, elles eussent indiqué que, pour beaucoup de ceux qui venaient à Paris chercher fortune et aventures, c’était • la route qui conduisait au crime et de là à l’échafaud. Et dire cependant que le mot parvis est un diminutif de paradis, nom que l’on donnait à K orne aux grandes places qui s’allongeaient devant les églises, pour montrer qu’avant d’arriver au paradis céleste il faut traverser le paradis terrestre.
Ceux pour qui c’était un véritable paradis étaient les pauvres artisans de Paris qui, dans tout le royaume peutêtre avaient seulement là le privilège de pouvoir travailler pour leur compte, sans avoir été reçus maîtres dans les métiers des arts qu’ils exerçaient.
Fait bien remarquable, on peut dire que c’est au pied des tours Notre-Dame que naquit la liberté du commerce et de l’industrie, lorsqu’au grand jour de la Révolution, ce privilège, borné par les étroites limites du parvis, s’étendit sur toute la France. Circonscrit d’abord à nos frontières, le cercle s’élargit ensuite sur l’univers entier, n’ayant pour limites que les bornes du monde.
Mais rentrons dans la basilique.
Dans un des coins de celte immense cathédrale, se voit encore le cénotaphe d’Etienne Yver ; il mérite qu’on s’y arrête un moment. Ce tableau de pierre est curieux et d’un effet saisissant.
La partie supérieure représente le jugement dernier. Jésus-Christ, environné d’anges, lance de sa bouche deux épées, l’une à droite, l’autre à gauche. Sous ses pieds est un globe, et dans sa main un livre ouvert où on
lit ces mots en latin : « Je prendrai pitié de qui il me plaira. J’userai de clémence envers qui je voudrai. » Audessus de sa tête, une banderole porte en latin cette inscription : « Ils criaient de l’un à l’autre : Saint 1 Saint ! Saint! »
La deuxième partie représente un homme sortant nu d’un tombeau sur lequel on voit un cadavre rongé parles vers. Cet homme a les mains jointes. On lit, en l^itin, audessus de sa tête : « N’entrez pas, Seigneur, en jugement avec votre serviteur, car vos yeux ont reconnu toutes mes imperfections, et tous les hommes auront leur compte sur votre livre. »
Cette figure d’homme suppliant est tournée de profil et placée entre saint Etienne, reconnaissable à sa dalmatique ainsi qu’aux pierres éparses sur lui et sur le livre qu’il tient, et entre saint Jean l’évangéliste qui porte une coupe remplie de serpents. Au-dessus du cadavre que rongent les vers, on lit en latin : « Les douleurs de la mort m’ont préoccupé, les torrents de mes iniquités m’ont saisi d’effroi, car je suis un ver et non pas un homme; ma chair est revêtue de pourriture et des souillures de la poussière; ma peau s’est desséchée et retirée. Mon Dieu ! mon Dieu ! regardez-moi et prenez-moi en pitié, parce que j’ai péché contre vous seul et que j’ai fait le mal en votre présence. »
Au-dessous, une épitaphe latine dit : « En face de ce tableau repose Etienne Yver, licencié en droit canon, chanoine des églises de Paris, de Rouen, archidiacre du grand sceau, conseiller du roi notre sire en sa cour de parlement, originaire de Péronne au diocèse de Noyom
Que son âme, que Dieu a créée, retourne à lui. Que la nature prenne ce qui lui appartient en attendant la résurrection qui lui est promise. Qu’ensuite l’un et l’autre jouissent de la vie éternelle, car il faut que ce corps corruptible devienne incorruptible, et que, mortel qu’il était, il soit revêtu de l’immortalité.
« Etienne Yver mourut l’an de N. -S. J. -G. 1467, le 14 février. Priez Dieu pour lui.»
Il légua 200 écus pour fonder un anniversaire pour le repos de son âme, et le chapitre lui concéda sépulture dans la chapelle Saint-Nicolas.
Il y avait autrefois, au bout de la nef, la statue équestre, grande comme nature, de Philippe le Bel.
Une chronique nous raconte que Philippe le Bel, après avoir remis l’oriflamme sur l’autel de Saint-Denis, s’en alla à Notre-Dame de Chartres, et, quand il fut là, revêtit les armes qu’il avait portées en la bataille des Flamands, à Mons-en-Puelle, 18 août 1304, puis monta sur son destrier et entra en l’église très-dévotement.
Une autre dit que c’est à Notre-Dame de Paris que le roi fit cette entrée, sur son cheval, armé des mêmes armes qu’il avait dans le combat ; qu’il les présenta en offrande à la Sainte-Vierge pour la remercier de sa victoire ; qu’il fonda une rente de cent livres à l’église cathédrale ; et que c’est en mémoire de ces faits que le chapitre de Notre-Dame lui éleva une statue équestre dans la nef.
Il y a plusieurs ^autres points touchant Notre-Dame qui divisent les antiquaires. Ainsi, la célèbre galerie dite des Rois de France.
Les vingt-huit statues qui la décoraient passent géné-
NOTRE-DAME DE PARIS ET SES LÉGENDES 12.y,
râlement pour avoir été celles des vingt-huit rois de France, depuis Childebert jusqu’à Philippe-Auguste; mais il y a là-dessus divergence d’opinion, et des hommes très-compétents en matière d’archéologie, MM. de Guilhermy et Viollct-le-Duc entre autres, pensent que c’étaient plutôt des rois de Juda, composant le cortège J généalogique du Christ.
Il est vrai que, dès le treizième siècle, beaucoup de gens considéraient ces statues comme celles des monarques français, mais ceci ne peut servir de base à une opinion sérieuse. Une composition burlesque de cette époque (les vingt-trois manières de Vilain) met en scène un badaud dont la bourse est coupée par un voleur, tandis que, debout devant Notre-Dame, il dil à ses voisins :« Voici Pépin et voici Charlemagne!» Cette plaisanterie n’est-elle pas une critique de la prétendue érudition du boni- homme ?
La quatorzième statue de cette procession chronologique, à partir du côté du cloître, était posée sur un lion et passait pour représenter Pépin, qui, d’après la légende, aurait, dans un combat d’animaux, abattu la tête d’un lion d’un coup de son épée :mais n’est-ce pas là plutôt le lion emblématique de Juda, et le David de la cathédrale de ;t Chartres n’est-il pas également posé sur un lion ? Nous inclinons donc à penser que les prétendus rois de France de la galerie Notre-Dame étaient vingt-huit rois e juifs.
C’est encore une question controversée de savoir si le nom de la porte dite, Porte-Rouge lui vient de la couleur dont elle était peinte, ou, comme le disent quelques-
uns, parce que c’était par là qu’entraient les chanoines et les cardinaux avec leurs robes rouges.
Une (le s plus charmantes coutumes qui se pratiquaient à Notre-Dame était celle des Mays.
La confrérie des orfèvres avait coutume d’offrir à la Sainte- Vierge, le 1er mai de chaque année, un tableau votif, qui fut appelé May pour cette raison. i
Eudes de Sully, évêque de Paris, ayant gratifié l’église métropolitaine des précieuses reliques de saint Marcel, l’un de ses prédécesseurs, le corps des orfèvres profita j de la circonstance pour témoigner à messieurs du chapitre sa reconnaissance de lui avoir accordé une chapelle [
dans leur église. En conséquence, il construisit une châsse magnifique, destinée à recevoir les reliques de j
saint Marcel, et l’offrit au chapitre, qui l’accepta, et la fit j placer au-dessus du maître-autel. C’est à cette occasion que les orfèvres de Paris furent gratifiés du titre et de la r charge de Porteurs de la châsse Saint-Marcel , prérogative |<
dont ils ont joui jusqu’en 1789. t
C’est le 1er mai 1449 que l’on vit la congrégation offrir un May verdoyant et donner à deux de ses membres le titre de princes du May , avec la mission spéciale j( de veiller chaque année à l’observation rigoureuse dudit usage. Au may verdoyant on ajouta plus tard une pièce, d’architecture en forme de tabernacle, qu’on suspendait à la voûte de l’église, et à laquelle étaient attachés des sonnets, des rondeaux, des prières adressées à la Sainte- Vierge, et où l’on formulait des vœux pour la santé du Roi, de la Reine, du Dauphin, et pour les besoins de l’Etat.
Il était fait une offrande consistant presque toujours en
un petit tableau dont le sujet était emprunté à la vie de la Sainte-Vierge. En 1630, de nombreux embellissements étant apportés à Notre-Dame, notamment au jubé, ils obtinrent du chapitrele droit de remplacer le petit tableau par une grande toile de onze pieds, où serait retracé un acte des apôtres. La lettre qui leur accorde ce droit est la véritable charte de la fondation des mays de Notre-Dame,
Chaque tableau restait exposé durant la journée du 1er mai devant le portail de Notre-Dame, où le peuple so portait en foule pour l’admirer; après quoi, il était suspendu à l’un des piliers de la nef. Cet usage continua jusqu’en 1707 ; on y renonça parce que la place vint h manquer.
Tous ces objets d’art, châsses et tableaux, furent dispersés par la Révolution. On en retrouve quelques-uns dans les musées, les collections et les églises.
Parmi ces Mays, nous remarquons ceux offerts en 1631 , représentant les miracles de la Sainte-Vierge, arrivés en l’église Notre-Dame en 1625 et 1628. C’est la représentation de l’ancienne chapelle de la Sainte-Vierge et, les guérisons miraculeuses par son intercession, d’une jeune fille de Nogent-le-Rotrou perduse de ses membres, et de Jean-de-Carrière de la ville de Meaux , affligé depuis longtemps d’un ulcère aux jambes. Tous deux sont peints par Lemoyne.
Une simple inscription , trouvée sur une pierre cachée dans un coin du portail méridional, nous apprend qu’il fut commencé en 1257 par Jehan de Chelles, Tailleur de' pierres , tel est le titre modeste que prend ce grand artiste à qui on doit tant d’admirables édifices. Les sculptures remarquables, en plein relief, qui entourent le
chœur sont l’œuvre de Jehan Ravy, maçon de l'église Notre-Dame, et de son neveu messire Jehan Bouteillier, qui les termina en 1350.
« Le chœur de l’église Notre-Dame, dit le P. du Breul, est clos d’un mur percé à jour autour du grand autel, au haut duquel sont représentés, en grands personnages de pierre dorez et bien peints, l’histoire du Nouveau- Testament; et plus bas l’histoire du Vieil-Testament, avec des escrits au-dessoubs qui expliquent lesdites histoires.»
Cette clôture, en imagerie du quatorzième siècle, s’est heureusement conservée au nord et au sud, en arrière des stalles auxquelles ses parois servent encore de dossier. La partie septentrionale se compose d’un soubassement divisé en dix-neuf ogives trilobées qui reposent sur des faisceaux de trois colonnettes. Au-dessous est un bas-relief continu où se succèdent treize sujets du Nouveau-Testament. Des touffes de feuillage, des animaux fantastiques et quelques petits personnages remplissent les intervalles des archivoltes. L
La clôture historiée reprend du côté du midi, et les sujets se suivent en remontant de l’est a l’ouest. On y trouve vingt-sept arcs en ogives trilobées, qui se divisent en neuf sections, dont chacune correspond à un sujet sculpté en ronde bosse. Un dais continu, en pendentif, court au-dessus des figures. Des mains habiles ont ravivé les couleurs de toutes les figures, qui se détachent sur un fond resplendissant d’or, sous lequel le nu de la pierre a disparu.
Une des pages les plus curieuses de cette végétation de pierre épanouie sous le ciseau d’un artiste convaincu,
c’est cette fantastique et originale composition en basrelief représentant le jugement dernier qui décore le tympan de l’ogive du grand portail.
L’imagination la plus dévergondée ne saurait inventer rien de plus étrange que ces démons tourmentant les damnés, ni de plus pur que les anges qui conduisent en paradis les élus du Père éternel présidant la balance des bonnes et des mauvaises actions.
C’est la vision apocalyptique d’un Michel- Ange monacal, dans une extase de mysticisme naïf et de foi ardente.
C’est vers le milieu du siècle dernier, alors que tout ce qui prêtait au recueillement était passé de mode, que les antiques vitraux historiés de Notre-Dame furent enlevés et remplacés par du verre blanc, avec chiffres et bordures fleurdelisées ; les trois rosaces ont fort heureusement échappé à cet acte de vandalisme, et nous offrent trois curieux spécimens de l’art du verrier au moyen âge. Le vitrier Levieil, qui a démonté les vitraux du chœur et de l’abside, en a donné une description très-exacte ; il assure qu’on reconnaissait à l’une des fenêtres de la tribune du chœur le vitrail donné par l’abbé Suger ; le fond en était de ce beau verre bleu à reflets étoffés qu’au douzième siècle on savait préparer avec tant d’art.
Le souffle de 93 passa sur ce colosse de pierre ; il résista, mais l’ouragan enleva çà et là quelques parcelles. Tel un rocher, battu par les flots en courroux, voit peu à peu quelques grains de sable se détacher de ses flancs de granit. Gargouilles, fleurons, statues, galeries, toute cette végétation splendide, cette dentelle de pierre, fut brisée
et joncha de ses nombreux débris le parvis teint de sang. Les statues des rois, précipitées de leurs niches, furent traînées, la corde au cou, dans les ruisseaux. Le délire révolutionnaire fouilla même les tombeaux, jeta les squelettes à la voirie et fit des balles avec le plomb des cercueils. Les cloches, fondues pour les canons, au lieu d’appeler avec leur voix sainte et joyeuse les fidèles à la prière, furent changées en instruments de destruction. Notre-Dame devint le Temple de la Raison.
Ce serait une longue et douloureuse histoire que celle des nombreuses mutilations de ce splendide monument qui, en 1723, fut badigeonné, par ordre du cardinal de Noailles,. de cette couleur jaune infligée par le bourreau aux édifices scélérés .
Notre-Dame est le monument national par excellence; il résume à lui seul toute notre histoire. Là, le peuple priait, la commune délibérait, et la cloche, comme la grande voix de la vieille cité, appelait aux travaux des champs, aux affaires civiles et aux batailles de la liberté; l’innocent persécuté y trouvait un asile inviolable. G’ést e premier monument de notre histoire, plus ancien que son voisin, le Châtelet, qui représente la justice en France. Ses tours splendides le dominent pour indiquer que la religion, qui vient de Dieu, est plus grande que la loi, qui * vient des hommes.
Après avoir encore résisté aux émeutes de 1831, Notre- Dame se trouva dans un tel état de dégradation, qu’un cri d’alarme fut poussé par le clergé; il fut entendu. En 1843, MM. Lassus et Viollet-le-Duc commencèrent sa estauration, lente et difficile. C’était un travail héroïque.
Chaque pierre fut remplacée par une autre, de la hase au faite. M. Viollet-le-Duc, resté seul, continua l’entreprise. Rendons-lui justice, on ne pouvait faire mieux; il a su se soumettre à l’art d’une époque qui n’était plus, et si bien s’identifier avec les trois siècles qui se sont réunis pour élever le monument, qu’on ne distingue plus les parties anciennes, qui sont restées intactes, de celles qui ont été restaurées; il a tout respecté, jusqu’à la puérilité naïve des sculptures. Aujourd’hui la résurrection est complète ; vingt années auront suffi au dix-neuvième siècle pour relever une œuvre qui avait coûté trois cents ans au moyen âge.
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