Cette statistique, d'après la liste des prisonniers de la
juillet 1789, il y avait à la Bastille sept détenus.
Il est vrai qu'on n'embastillait pas seulement les hommes, mais également les livres lorsqu'ils paraissaient dangereux. L'ordre du roi, qui les incarcérait,, était même copié sur le modèle des lettres de cachet. M. Bournon en a publié un spécimen. Les livres étaient enfermés dans un réduit situé entre les tours du Trésor et de la Comté, au-dessus d'un ancien passage communiquant avec le bastion. En 1733, le lieutenant de police invitait le gouverneur de la Bastille à recevoir au château « tous les ustensiles d'une imprimerie clandestine qui a été saisie dans une chambre de labbaye Saint-Victor, lesquels vous ferez mettre, s'il vous plaît, dans le dépôt de la Bastille ». Quand les livres cessaient de paraître dangereux, on les remettait en liberté. C'est ainsi que V Encyclopédie fut rendue libre après quelques années de détention.
Nous venons de voir que, pendant le règne de Louis XVI, la Bastille ne reçut pas plus d'une
Bastille, publiée dans l'ouvrage : les Lettres de cachet à Paris, élude suivie d'une liste des prisonniers de la Bastille de 16o9 à 178J, faisant partie de la collection de l'histoire générale de Paris (Paris, 1903, in-4°.) Dans le calcul qui a donné les cliiflres ci-dessus, on n'a pas compté les domestiques ni les gardes entrés volontairement à la Bastille pour servir ou soigner les prisonniers; en revanche on a compté pour plusieurs unités les prisonniers qui, après être sortis de la prison pour une cause ou pour une autre y ont été réincarcérés.
moyenne de ilix-neuf prisonniers par an. Plusieurs d'cnlre eux ne furent retenus que quelques jours. De 1783 à 1789, la Bastille demeura à peu près vide, et, si l'on ne s'était décidé à y loger des prisonniers dont la place était ailleurs, elle aurait été vide absolument. Déjà, en février 1784, venait-on de fermer le donjon de Vincennes, la succursale de la Bastille, faute de prisonnier-s. Le régime des lettres de cachet s'éboulait dans le passé. D'autre part, la Bastille coûtait fort cher au roi. Le gouverneur seul recevait annuellement soixante mille livres. Ajoutez les traitements et l'entretien des officiers de la garnison, des porte-clefs, des médecins, du chirurgien, de l'apothicaire, des aumôniers; ajoutez la nourriture — <le co seul fait, en 1774, plus de soixantesept mille livres *, — l'habillement des prisonniers, l'entretien des bâtiments : le total paraîtra exorbitant, car les chiffres ci-dessus doivent être triplés pour représenter la valeur actuelle. Aussi Necker, voyant que la Bastille ne servait plus à rien, songea-t-il à la supprimer « par économie* »,
1. Davy de Chavigné, p. 6. — Sous Louis XIII et Louis XIV, ces chiffres étaient encore plus élevés. Voir quiltame d'une somme de 9291 liv. pour la nourriture des prisonniers de la Bastille pendant un mois, délivrée par le gouverneur (sous Louis Xlli), Charles Leclerc du Tremblay. Cat. d'autographes vendus par BouUand et Charavay le 16 mal 1887, n" 62.
2. Linguet en est indigné : « La considération de cette énorme dépense a donné à quelques uiinislres, et, entre
cl il n'a pas été le seul à parler en haut lieu de celle suppression. Le musée Carnavalet possède un plan dressé, en 1784, par rarchilecle Corbel, architecte inspecteur de la ville de Paris, de qui le travail a un caractère officiel; c'est un projet de « place Louis XVI » à ouvrir sur remplacement de la vieille forteresse. Millin nous apprend que d'autres artistes encore i< étaient occupés du projet d'un monument à élever sur .l'emplacement de la Bastille ». L'un de ces projets mérite une mention spéciale. Des huit tours sept devaient être détruites, la huitième resterait debout, mais dans un éln' do di-labrement significatif; sur l'emplacement acs lours rasées un monument serait élevé à la gloire de Louis XVL Ce monument se composerait d'un piédestal formé par l'amoncellement des ciiaînes et des verrous provenant de la prison d'Étal, au-dessus desquels se dresserait la statue du roi, étendant la main vers la tour en ruine, d'un geste libérateur. Il est regrettable, sinon pour la beauté, du moins pour le pittoresque de Paris, que ce projet n'ait pas été mis à exécution. Davy de Chavigné, conseiller du roi, auditeur à la Chambre
aulres, à M. Necker, la velléité d'une réforme; si elle s'opérait jamais, il serait hicn honteux qu'elle n'eût point d'autre motif. Supprimer la BasliUe par économie! disait, il y a quelques jours, à ce sujet, l'un des plus jeunes et de:> plus élo(|uents orateurs de l'Angleterre ». Mémoires sur la Busiille, p. 108 de l'édition originale.
des comptes, fui admis à présenter à TAcudémie royale d'architecture, dans la séance du 8 juin 1789, « un projet de monument sur remplacement de la Bastille, à décerner par les Etals généraux à Louis XVI, restaurateur de la liberté publique ». A ce sujet, l'illustre sculpteur Iloudon écrit à Chnvigné : « Je désire fort que ce projet ait lieu. L'idée d'élever un monument à la liberté, au même endroit où l'esclavage a régné jusqu'à présent, me paraît la chose la mieux sentie et bien capable d'animer le génie. Je m'estimerais trop heureux d'être du nombre des artistes qui célébreront l'époque de la régénération de la France. »
Nous avons vu des estampes, bien antérieures à 1789 — l'une d'elles en tête de l'édition des Mémoires de-Linguet, parue en 1783, — qui représentent Louis XVI étendant la main vers les hautes tours que des ouvriers sont occupés à démolir.
Aux archives de la Bastille sont conservés deux rapports rédigés en 1788 par le lieutenant de roi du Puget, le personnage le plus important du château après le gouverneur. Il propose la suppression de la prison d'Etat, la démolition du vieux château et la vente des terrains au bénéfice de la couronne. On peut dire de ces projets, comme du plan de l'architecte Corbet, qu'ils n'auraient pas été faits s'ils n'avaienl pas été approuvés en haut lieu.
Aussi, dès l'année 1784, un ardent partisan de l'ancien état de choses s'écriait-il : « Oh ! si jamais notre jeune monarque commettait une faute si grande, s'il démentait à ce point les plus antiques usages de ce gouvernement, s'il était possible qu'il fût un jour tenté de vous détruire — l'auteur s'adresse à la Bastille, — pour élever sur vos ruines un monument au roi libérateur.... » La démolition de la Bastille était décidée ; elle aurait été accomplie administrativement si la Révolution n'eût éclaté.
Du 1" janvier au 14 juillet 1789, c'est-à-dire durant plus de six mois, il n'entra à la Bastille qu'un seul prisonnier, et encore quel prisonnier! — Réveillon, le fabricant de papiers peints du faubourg Saint- Antoine, qui fut enfermé, le l^r mai, sur sa propre demande, pour être soustrait aux fureurs de l'émeute. La même année, le lieutenant de police de Crosne vint faire une inspection de la Bastille, en compagnie d'un conseiller au Parlement; c'était constater officiellement la ruine de la prison d'Etat.
Ainsi, à la veille de la Révolution, la Bastille n'existait plus, bien que les huit tours en fussent encore debout.
Les vainqueurs du 14 juillet délivrèrent sept prisonniers : quatre faussaires décrétés de prise de corps au Châtelet, de qui le procès s'instruisait régulièrement et de qui la place était dans
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une prison ordinaire'; deux fous de qui la place était à Charenton ^, et le comte de Solages, jeune gentilhomme qui s'était rendu coupable d'un crime monstrueux, sur lequel on désirait jeter un voile par égard pour sa lamille ; il était gardé sur une pension que payait son père '. Les vainqueurs de la Bastille détruisirent un vieux château Tort, la prison d'État n'existait plus. Ils « enfoncèrent une porte ouverte ». On le leur dit dès 1789.
1. C'étaient les nommés Jean La Corrège, Jean Béchade, Bernard Laroche, dit Beansablon, et Jean-Antoine Piijade. Ils avaient falsifié des lettres de change acceptées par la maison Tourton et Ravel de Paris. Voir les documents relatifs à cette affaire aux Archives nationales, Y 114i2.
2. De Whyte et Aug.-Cl. Tavernier. Ce dernier, fils d'un concierge de Paris de Montmartcl, avait imaginé, avec le chevalier de Lussan, un complot pour assassiner le roi dans la forêt de Sénart. De Wliyte avait été mêlé à des affaires d'espionnage. — On sait que la distinction entre les prisons et les hôpitaux était très mal définie sous l'ancien régime et que l'on mettait des prisonniers à Bicctre et à la Salpêtrière comme on enfermait des fous à la Bastille. Voir, entre autres, une lettre, en date du26juin l'727, du ministre Le lîlanc au gouverneur de la Bastille. Bibl. de l'Arsenal, Archives de la Bastille, 12 476, f. 155.
3. Cf. Ph. Vander Haeghen, dans le Messager des sciencei historiques de Belgique, ann. 1881, p. 357.
Après avoir exposé rapidement, à grands traits, dans ses lignes générales, l'histoire de la Bastille, depuis sa fondation jusqu'à sa chute, nous voudrions montrer, avec son mouvement de transformation, parallèle à la transformation de la prison elle-même, le régime auquel furent soumis les détenus dans la forteresse du faubourg Saint-Antoine. Pour comprendre les faits qui suivent et qui sont de nature à dérouter tout esprit moderne, il faut se rappeler ce que nous avons dit précédemment du caractère de la Bastille. C'était la prison de luxe, la prison aristocratique de l'ancien régime ^, la prison de luxe à une époque où ce n'était pas un déshonneur — ainsi que nous le verrons plus loin — d'être enfermé. Bien au contraire. Dans le récit de son voyage à Paris, en 1665, Sébastien Locatelli
1. Pour les sources et références de ce chapitre, voir la ïlnstille d'après ses Archives dans la Revue historique, XLll (1890), p. 3G-73; 218-316; et le livre de M. Fernand Bournon, In liastille, Paris, 1893, gr. in-4. Les pages qui suivent n'ont que l'^s noies cl références qui ne se trouvent pas dans ces deux publications.