Citons ce IraiL parmi bien d'autres : « Le chirurgien
s'exprime ainsi : « C'est une faveur particulière du roi, de se voir condamné à une aussi belle prison ». Rappelons le mot du ministre de Paris écrivant à d'Argenson, au sujet d'un personnage de médiocre condition, que cet individu ne méritait pas assez de « considération » pour être mis à la Baslillc. Réfléchissons à celte observation de Mercier dans son excellent Tableau de Paris : « Le peuple craint plus le Chûlelet que la Bastille. II ne redoute pas cette dernière, parce qu'elle lui est comme étrangère * ».
Nous avons dit comment la Bastille, tout d'abord citadelle militaire, était devenue prison d'État, puis, peu à peu, s'était rapprochée des prisons ordinaires, jusqu'au jour où elle était morte de mort naturelle avant qu'elle fût assassinée. Même transformation dans le régime des prisonniers. Au cœur du xvii" siècle, la Bastille n'a pas du tout le caractère d'une prison, mais d'un simple château où le roi fait séjourner, pour telle cause ou telle autre, certains de ses sujets. Ceux-ci y vivent comme ils l'entendent; ils se meublent à leur fantaisie, avec leur propre mobi-
(barbier), écrit Renneviile, qui était du temps de M. de Besmaus (gouverneur de la Bastille, mort le 18 déc. 1691) servait (les prisonniers) avec un équipage tout des plus magnifiques .• bassin et coquemar d'argent, savonnette parfumée, serviette à barbe garnie de dentelles, beau l)onnol, rien n'y manquait ». L'Inquisition française, 1, p. 307. 1. Voir les citations rapportées ci-dessus, p. 37, note 2.
lier; ils se nourrissent comme ils le veulent, à leurs propre» dépens; ils se font servir par leurs domestiques.- -Juand un prisonnier est riche, il peut vivre à la iiastille d'une manière princière; quand il est pauvre, il y vit très misérablement. Quand le prisonnier n'a rien du tout, le roi ne le meuble ni ne le nourrit pour cela; mais il lui donne de l'argent dont le prisonnier devient maître de se servir comme bon lui semble, pour se meubler et se nourrir ; argent dont il peut garder une partie par devers lui, — nombre de prisonniers ne manquèrent pas de le faire, — et ces économies devenaient sa propriété. Ce régime, dont il unporte de comprendre le caractère, alla se modifiant, dans le courant du xvii^ et du xviii^ siècle, pour se rapprocher peu à peu — sans jamais, ^•e[)cndant, y atteindre — du régime de nos prisons modernes. Ainsi le roi en arriva, au lieu de faire personnellement des pensions aux prisonniers les plus pauvres, à doter la Bastille d'un certain nombre de pensions, nombre fixe, pour les prisonniers les moins fortunés. De ces pensions, les titulaires demeurèrent encore pendant de longues années propriétaires, et s'ils ne voulaient pas que largent fût entièrement dépensé à leur enlrulieu, le surplus leur était remis. C'est ainsi que l'on vit des particuliers se faire de pcliles fortunes par cela seul qu'ils étaient prisonniers à la Bastille — fait qui a tant surpris les
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historiens parce qu'ils n'en ont pas clierclié la cause. Il arriva môme que des prisonniers de. la Bastille, auxquels on annonçait la mise en liljerlr, demandèrent à demeurer quelque temps encore, afin d'arrondir la somme, faveur qui leur a été accordée quelquefois. Dans le courant du xviii^ siècle, l'argent destiné à l'entretien des prisonniers de la Bastille ne put plus être détourné de son but; les prisonniers ne purent plus en toucher une part; la somme devait être entièrement dépensée.
Ce n'est que dans la seconde moitié du xvir siècle que le roi fit meubler quelques chambres à la Bastille pour les détenus qui n'avaient pas les moyens de se meubler eux-mêmes. Et il est très intéressant de noter que ce n'est qu'à l'extrême fin du xvii^ siècle, sous l'administration de Saint- Mars, que certaines pièces de la Bastille furent arrangées en manière de prison avec des barreaux et des verrous *. Jusque-là, c'étaient simplement les salles d'un château fort *.
1. Lettre de Saint-Mars au ministre en date du H juin 1700. Bibl. nul., nis. franc;. 8123, f. 1-26-27.
2. Observons que les diverses évasions contribuèrent beaucoup à resserrer graduellement le régime de la Bastille et à le rapprocher des prisons modernes. Après l'évasion du comte de Bucquoy, on renversa les ornements du château où l'on pouvait attacher des cordes et l'on ôla les couteaux au.\ prisonniers; après l'évasion d'Allè};re et de Latude, on mit des barres de fer aux cheminées des Chambres; et ainsi de suite.
Nous allons prendre le prisonnier à son entrée à la Bastille et le suivre jusqu'à la sortie.
Ouand la lettre de cachet était signée, c'était généralement un exenTipl de robe courte qui opérait l'arrestalion. Il apparaissait en compagnie de cinq ou six hoquetons; il touchait d'une baguette blanche le prévenu ; celui-ci était arrêté. Un carrosse attendait. Avec politesse, rofficicr de police priait d'y monter la personne qu'il était chargé d'embastiller, et prenait place à côté d'elle. Et, comme en témoignent différents mémoires, tandis que la voiture roulait, les persiennes baissées, la conversation s'échangeait des plus courtoises jusqu'au moment oii le prisonnier se trouvait entre les murs de la Bastille. Un nommé Lefort vivait en chambre garnie avec une Anglaise, jeune et jolie, qu'il avait enlevée. Voilà qu'un soir, à la tombée de la nuit, arrive un exempt de police. Le carrosse était à la porte. Les choses se passèrent de part et d'autre avec autant de politesse que s'il se fût agi d'aller en visite ou en partie de plaisir. Tous montent dans la voiture, jusqu'au laquais du jeune homme, qui, trompé par les apparences, monte derrière. Arrivé à la Bastille, h; laquais s'empresse de descendre, d'ouvrir la portière : élonnement de tous, mais surtout du pauvre domestique, auquel on apprit que, puisqu'il était entré dans la Bastille avec son maître, il y devait demeurer avec lui.
52 LÉGENDES ET AllCHIVES UE LA BASTILLE.
Le plus souvent, TexempL et ses compa^çiions vous surprenaicnl de grand malin, au saul du lit. V^oici donc le carrosse, contenant l'officier de police et le prisonnier, qui arrive devant la Bastille, dans la première cour précédant le donjon. « Oui va là? » cric la senlinelle. « Ordre du roi! » répond l'exempt . Immédiatement doivent se fermer les bouti(iucs que nous avons vues accrochées aux flancs du château. Les soldais de garde doivent se retourner face contre muraille ou bien rabattre leur coilïure sur les yeux. Le carrosse dépasse l'avancée, un coup de cloche retentit. « On y va! » crie l'officier de service. Le ponllevis s'abaisse, et le carrosse roule avec bruit sur les grosses planches lamées de fer. Pour un plus grand secret, les espions et les prisonniers de guejTC étaient introduits par une porte dérobée donnant sur-lcs jardins de l'Arsenal.
Les seigneurs de condition et les officiers se pi'ésentaient devant la Bastille seuls, s'ils n'y venaient pas en compagnie de parents ou d'amis. « Mon intention, leur avait écrit le roi, est que vous vous rendiez dans mon château de la Bastille. » El nul ne songeait à décliner l'invitation souveraine. Bien plus, quand le gouverneur désirait transférer l'un d'eux d'une prison dans une autre, il se contentait de le lui faire savoir. Nous trouvons dans le Journal de Du Junca, lieutenant de roi à la Bastille, plusieurs notes comme celle-
ci : « Du lundi, 26* de décembre (.1695), sur les dix heures du matin, M. de Villars, lieutenantcolonel du régiment de Vosges-infanterie, est venu se remettre prisonnier, en ayant l'ordre par M. Barbezieux, quoiqu'il fût prisonnier dans la citadelle de Grenoble, d'où il vient en droiture sans avoir été mené par personne ' », A l'arrivée du prisonnier, le lieutenant de roi, accompagné du capitaine des portes, venait le recevoir à la descente de voiture. Les officiers du château menaient immédiatement le nouveau venu en présence du gouverneur, qui le recevait civilement, l'invilait à s'asseoir et, après avoir mis son accusé de réception au bas de la lettre de cachet, s'entretenait quelque temps avec lui. Sous Louis XIV, le gouverneur retenait môme, le plus souvent, son nouvel hôte, ainsi que les personnes qui l'avaient accompagné, amis ou officiers de police, à déjeuner ou à dîner. Pendant ce temps on préparait le logement. Nous lisons dans le Journal de Du Junca que, le 26 janvier 1695, un nommé
\. L'exemple le plus surprenant est celui d'un Anglais, qui vient d'Angleterre en toute liberté, se consliluer prisonnier à la Baslille. «Du jeudi, 22 mai (tfi93), a l'entrée de la nuit, M. de Jones, Anglais, est de retour d'Angleterre, lequel s'est remis prisonnier pour des raisons qui regardent le service du roi. Lequel on a mis dans le dehors du ciiàteau, dans une petite chambre où M. de Besmaus tient sa bibliothèque, au-dessus de son office, lequel ne doit .pas paraître de quelques jours p>our raison, et duquel on doit avoir un grand soin. » Journal de Du Junca, Bihl.de l'Arsenal, ms. 6133, f. 16 V,
54 LÉr.ENDES ET ARCHIVES DE LA HASTILLE.
de Gourlandon, colonel de cavalerie, se présenta à la Baslille pour y ôlre enl'ermé. Faute de chambre prôte pour le recevoir, le gouverneur le (tria d'aller passer la nuit dans un cabaret voisin à .l'enseigne de la Couronne, et de revenir le lendemain. « A quoi M. de Gourlandon n'a pas manqué de revenir sur les onze heures du matin, ayant dîné avec M. de Besmaus — le gouverneur, — et, l'après-midi, il est entré dans le château. »
On ne sera pas surpris que la perspective d'une incarcération à la Bastille ne produisît pas toujours une impression terrifiante. Nous lisons dans les Mémoires du duc de Lauzun ' : « Grondé en deux heures de temps par tous les gens qui avaient quelques droits sur moi, je crus n'avoir rien de mieux à faire que d'aller à Paris, attendre les suites de l'événement. Quelques heures après y être arrivé, je reçus une lettre de mon père, qui me mandait qu'il était décidé qu'on nousmellrait tous à la Bastille et que je serais probablement arrêté pendant la nuit. Je voulus du moins finir gaiement et je priai quelques jolies filles de rOpéra pour attendre l'exempt sans impatience. Voyant qu'il n'arrivait pas, je pris courageusement le parti d'aller à Fontainebleau chasser avec le roi. Il ne me parla pas pendant toute la chasse;
!.. Édition de 1822, p. 30-31.
ce qui (établit tellement notre disgrâce qu'on nous i-elusa la révérence au retour. Je ne me rebutai pas ; je fus le soir à l'ordre, le roi vint à moi. « Vous êtes tous, me dit-il, de bien mauvaises « tètes, mais de bien drôles de corps; venez-vous- « en souper et amenez M. de Guéméné et le che- « valier de Luxembourg. »
Avant d'installer le nouveau venu dans la chambre qu'on lui avait préparée, on le menait dans la grande salle du conseil où il était invité à vider ses poches. On ne fouillait que les vauriens. Si le prisonnier avait sur lui de l'argent, des bijoux, ou d'autres objets tels que couteaux et ciseaux, dont les règlements ne permettaient pas de lui laisser l'usage, on en faisait un paquet que le prisonnier cachetait lui-même, de son cachet s'il en avait un, et, s'il n'en avait pas, du cachet de la Bastille *. Enfin, le nouveau venu était mené dans la chambre qui lui était réservée.
Chacune des huit tours de la Bastille contenait quatre ou cinq étages de chambres ou de prisons. Les plus mauvaises de ces chambres étaient celles de l'étage inférieur. C'était ce qu'on appelait les cachots : caves, de forme octogonale, humides et froides, en partie creusées sous terre; les murailles, où grisonnait le salpêtre, étaient toutes
i. Le cachet de la Bastille portait un écusson à trois fleurs de lys, surmonté d'une couronne royale; avec, en exergue, ces mots : « Château royal de la Bastille ».
Sli LÉGENDES ET AnCIIlVES DE LA OASTILLE.
nues jusqu'au plafond, qui était formé par une voùie en arête. Un banc, un lit de paille recouvert d'une méchante couverture , corAposaient l'ameublement. Le jour glissait, très faible, par le soupirail qui prenait air dans les fossés du château. A Tépoque des crues de la Seine, l'eau traversait les murs, inondait les cachots; alors on en retirait les malheureux qui pouvaient s'y trouver. Sous le règne de Louis XIV, on y enfermait parfois les prisonniers de la plus basse classe et les « criminels de mort ». Plus tard, sous Louis XV, ces cachots ne furent plus qu'un lieu de punition pour les prisonniers insubordonnés qui assommaient leurs gardiens ou leurs compagnons de chambre, ou bien encore pour les porteclefs et sentinelles du château qui avaient manqyé aux règles de la discipline. Ils y demeuraient quelque temps, chargés de fers. Ces cachots étaient hors d'usage lorsqu'arriva la Révolution ; depuis le premier ministère de Necker, il était interdit d'y enfermer qui que ce fût, et aucun des porte-clefs, interrogés le 18 juillet, ne se rappehi d'y avoir jamais vu mettre quelqu'un. Les deux prisonniers, Tavernier et Béchade, ([ue les vainqueurs du 14 juillet trouvèrent dans une de ces basses-fosses, y avaient été placés, au moment de l'attaque, par les officiers du château, de crainte ([ue, au milieu des balles que faisait pleuvoir la fusillade, il leur arrivât malheur.
Les chambres les plus mauvaises, après les cachots, étaient les calottes, ou chambres de l'étage supérieur. En été la chaleur y était extrême, et, en hiver, le froid, malgré les poêles. C'étaient des chambres octogones dont ie plafond , comme leur nom l'indique, était en forme de calotte. Assez élevées dans la partie centrale, elles allaient se réduisant vers les bords. On ne pouvait se tenir debout qu'au milieu de la pièce.
,Les détenus n'étaient placés dans les cachots et les calottes qu'exceptionnellement. Chaque tour avait deux ou trois étages de chambres hautes et aérées, où vivaient les prisonniers. C'étaient des octogones de quinze à seize pieds de diamètre et de quinze à vingt pieds de haut. La lumière entrait par de grandes fenêtres où l'on accédait par trois marches. Nous avons dit que ce n'est que vers la fin du règne de Louis XIV que ces pièces furent arrangées en prisons, avec des barreaux et des verrous. Ces chambres se chaufl'aient par des cheminées ou des poêles. Le plafond était blanchi à la chaux, le plancher était en briques. Sur les murailles les prisonniers avaient crayonné des vers, des devises, des dessins.
Un prisonnier artiste s'était amusé à décorer de peintures les murailles nues : le gouverneur de la Bastille, ravi de le voir se distraire, promena son logement de chambre en chambre : quand il
avait achevé d'en remplir une de ses dessins ef arabesques, il était placé dans une autre. Quelques-unes de ces chambres étaient décorées de portraits de Louis XIV posés au-dessus de la cheminée. Détail caractéristique et qui contribue à montrer ce que la Bastille était à cette époque : le chûteau du roi, où le roi recevait un certain nombre de ses sujets, bon gré, mal gré, chez lui.
Les meilleures chambres de la Bastille étaient celles qu'on aménagea au xviii" siècle pour le logement de l'état-major. C'étaient ce que Ton appelait les « appartements ». On y mettait les prisonniers de distinction et les malades.
Au commencement du xviif siècle, l'ameublement de ces pièces était encore extrêmement simple; elles étaient absolument vides. Nous en avons indiqué plus haut la raison. « J'arrivai, dit Mme de Staal, dans une chambre où il n'y avait que les quatre murailles, fort sales et toutes charbonnées par le désœuvrement de mes prédécesseurs. Elle était si dégarnie de meubles qu'on alla chercher une petite chaise de paille pour m'asseoir, deux pierres pour soutenir un fagot qu'on alluma, et on attacha proprement un petit bout de chandelle au mur pour m'éclairer. »
Les prisonniers faisaient venir de chez eux table, lit et fauteuil, ou bien les louaient au tapissier de la Bastille. Lorsqu'ils ne possédaient ni
SOU ni maille, le gouvernement, avons-nous dit, ne les meublait pas pour cela. Il leur donnait de l'argent, quelquefois des sommes assez importantes, qui leur permettaient d'orner leur chambre à leur gré. Il en fut ainsi- pour tous les détenus jusqu'en 1684. A cette date le Roi ordonna que l'administration fournirait le mobilier à ceux des prisonniers dont la détention devait demeurer secrète, car, en faisant venir leur literie de chez eux, ou de chez leurs amis, As faisaient connaître leur arrestation *. D'Argenson fit garnir définitivement une demi-douzaine de chambres à la Bastille, d'autres furent meublées sous Louis XV; sous Louis XVI, elles le furent presque toutes. Cet ameublement était très modeste : un lit de serge verte avec rideaux, une ou deux labiés, plusieurs chaises, des chenets, une pelle et de petites pincettes. Mais, après avoir subi son interrogatoire, le prisonnier conservait le
1 . « A Versailles, le 45 octobre 1684. — Le roi a été informé que lorsque Sa Majesté fait conduire quelques prisonniers à la Bastille on lui laisse la liberté de faire venir un lit de chez lui ou de ses amis, en sorte que son emprisonnement devient public, ce qui est fort préjudiciable au service de Sa Majesté. C'est pourquoi elle m'ordonne de vous écrire que son intention est que vous fournissiez un lit à tout prisonnier qui y sera conduit par ses ordres, lorsqu'ils portent défense de le laisser parler ou communiquer à personne, afin que l'on ne puisse être informé de leur emprisonnement jusqu'à ce qu'ils aient été interrogés. •
Lettre de Seignelay au gouverneur de la Bastille, Bibl. de l'Arsenal, ms. \2iH, T. UO.
droit de faire venir des meubles du dehors. Et, de la sorte, les chambres des prisonniers de la Bastille étaient parfois très élégamment parées. Mme de Staal raconte qu'elle avait fait tendre la sienne de tapisseries; le marquis de Sade accrocha aux murailles nues de longues et brillantes tentures; d'autres détenus ornaient leur prison de tableaux de famille : commodes, pupitres, guéridons, nécessaires, fauteuils, coussins en velours d'Utrecht; les inventaires des objets appartenant aux prisonniers montrent que ceux-ci parvenaient à se procurer tout ce qui leur paraissait nécessaire. L'abbé Brigault, qui avait été incarcéré en môme temps que Mme de Slaal, et pour la même affaire, avait fait venir à la Bastille cinq fauteuils, deux pièces de tapisserie, onze tentures de serge, huit chaises, un bureau, une petite table, trois tableaux, etc. L'état des effets emportés de la Bastille par le comte de Belle-Isle, quand il fut remis en liberté, porte une bibliothèque composée de trois cent trente-trois volumes et dix atlas, un service complet de linge fin et d'argenterie pour la table, un lit garni de damas rouge bordé d'or, quatre tapisseries à sujets antiques, deux glaces, un écran de damas rouge bordé d'or, pareil au lit, deux paravents, deux fauteuils à carreaux, un fauteuil de cuir, trois chaises de tapisserie, une garniture de cheminée en cuivre doré, tables, commodes, guéridons, flambeaux de cuivre
argenté ', etc. Nous pourrions multiplier les exemples, et les demander aux détenus de condition médiocre.
La règle voulait que les prisonniers nouvellement entrés à la Bastille fussent interrogés dans les vingt-quatre heures ^. Il arriva cependant que l'un ou l'autre demeura deux ou trois semaines avant de comparaître devant le magistrat. Le commissaire au Chàtelet, spécialement délégué à la Bastille pour les interrogatoires, dirigeait ses questions d'après les notes que lui avait remises le lieutenant de police; souvent celui-ci se rendait lui-même auprès des prisonniers. Une commission spéciale était instituée pour les affaires d'importance. Dumouriez dit qu'il fut interrogé après neuf jours de détention, par trois commissaires : « Le président était un vieux conseiller d'État nommé Marville, homme d'esprit, mais grossier et goguenard. Le second était M. de Sartine, li(;utenant de police et conseiller d'État, homme fin et très poli. Le troisième était un maître des requêtes nommé Villevaux, homme très faux et grand chicaneur. Le greffier, qui avait plus d'esprit qu'eux, était un avocat aux conseils nommé Bcaumont. »
Nous avons trouvé bien des témoignages de