‹ Légendes et curiosités de l'histoire (volume 2)Chapitre 14 sur 113 · UNE TENTATIVE DE VITRIOLAGE AU XVT SIECLE · texte numérisé non relu

UNE TENTATIVE DE VITRIOLAGE AU XVT SIECLE

cemment paru, nous étions arrêtés, dans notre lecture, par ce passage :

Catherine de ^lédicis ressentait une telle haine à l'adresse de Diane de Poitiers, qu'un jour elle manifesta le désir de la faire vitrioler par Jacques de Savoie, duc de Nemours ^ C'est r\u])espine, l'un des quatre secrétaires d'État, qui nous conle le fait, au sujet d'une lettre que ce dernier, convaincu de menées pour enlever le pouvoir à la reine, lui adressa afin d'obtenir son pardon.

L'original de la lettre de Jacques de Savoie (mentionne, en note, M. Defrancei, est conservé à la Bibliothèque nationale, folids français, manuscrit n" 6608, folio 32. M. Defrance réfère à un ouvrage, paru antérieurement au sien, et ayant pour auteur M. Alphonse de Ruble-. Conformément à ces indications, il nous fut aisé de vérifier l'exactitude des assertions de l'historiogra-

1. La lettre du duc de Nemours, selon M. de Ruble, aurait été envoyée, en copie, à l'Aubespine, évèque de Limoges, par son frère, le secrétaire d'État de Catherine. Celui-ci avait souligné certain passage, où Nemours, en termes obséquieux rappelait à la reine les services qu'il lui avait rendus, et c'est en regard de ce passage qu'il aurait écrit les lignes dont nous avons retrouvé le manuscrit original et où il est question de la tentative dirigée contre Diane de Poitiers, non par Catherine de Médicis, mais par un courtisan trop zélé.

2. Antoine de Bourbon et Jeanne dWlhret, suite de le Mariage de Jeanne d'Albret, par le baron Alphonse de 1Iui!LE, t. 111 (Paris, 1885), 240.

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phe, dernier en date, de Catherine. Le document dont la primeur de publication appartient, sans conteste, à M. de Ruble, était bien le nôtre; toutefois, cet érudit reconnaissait l'avoir transcrit « non cV après V original, mais cV après une copie récente faite sur celiti-ci ï).

Au département des manuscrits de la Bibliothèque, à la suite de la lettre, autographe cellelà, du duc de Nemours, dont il vient d'être parlé, la copie seule de la pièce, dont nous publions (p. 85) le fac-similé, co})ie d'une écriture moderne, existait, en ell'et, mais non la ])ièce ellemême; il n'y avait donc plus de doute : le billet, qu'un heureux concours de circonstances avait fait parvenir entre nos mains, offrait tous les attributs de l'authenticité.

De quelle conséquence est notre trouvaille ? Une première constatation en découle : c'est que, d'intention sinon de fait, le A'itriolage a trouvé des adeptes dès le seizième siècle, alors que, jusqu'à présent, il était de notion courante ' que « cette variété d'uu genre qui mériterait d'être appelé l'attentat pac défiguration », est restée inconnue jusqu'à l'an l(i;>!) "-'. Cependant, les acides

]. \. 1.1 llii'SP. (lu (loclciir André RociiK, Du vilriolage au poinl (le vue hislov'niue el mrdicD-lcf/al. l.yon ol l'nris, s. d., mai^ nii- U'-rionre ;'i IS'.H.

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corrosifs étaient connus depuis longtemps : un chimiste persan, mort en l'an 900 de notre ère, parle déjà de l'acide sulfurique, qu'Albert le Grand désignait, au douzième siècle, sous le nom à^ huile de vitriol; de même, l'acide azotique, ou eau-forte, aurait été découvert par Geber, qui vivait au huitième siècle, et mentionné par Raymond Lulle, au treizième.

Dans le cas qui nous occupe, il apparaît bien que la tentative n'a pas été suivie d'effet, et que Catherine de Médicis a répugné à se servir d'une arme pareille, pour se débarrasser d'une rivale ; et ceci nous amène à reprendre, sur nouveau fond, l'étude psychologique d'un personnage que nous avons eu déjà maintes fois l'occasion d'étudier, et à insister, plus particulièrement, sur la nature des relations qui ont uni Catherine de Médecine et Diane de Poitiers, la reine-mère et la favorite.

Nous sommes au moment où l'autorité politique s'affaiblit, en même temps (jue l'autorité morale; où la corruption s'étale sans frein, après la mort d'Henri 11. L'immoralité revêt, toutefois, des

Chaulnes, ait reçu du vitriol ; il en est qui prétendent qu'on lui avait jeté au visage deux bouteilles d'encre, ce qui était plus inoffensif. (Cf. E. Roca, Le grand siècle intime : le règne de Richelieu (l(Jl7-16i2), 15.S-4 ; Paris, 1907.

dehors moins grossiers qu'au Moyen-Age par exemple, qui admettait certains excès, qu'à la Renaissance on n'eût pas tolérés : la politesse avec les dames date, on peut le dire, des Valois.

Le roi François, encore qu'il eût opinion qu'elles fussent fort inconstantes et variables, rapporte Brantôme, ne voulut point qu'on en médît à sa cour et voulut qu'on leur portai nn grand honneur et respect.

Mais il n'est pas toujours aisé de concilier le respect avec la bonne envie de saisir tous les prétextes d'en manquer. Sous un vernis de courtoisie, l'être de désir et de plaisir a peinaà se contraindre ; t't si la vertu est rare d'une manière générale, dans les cours elle a plus de mal qu'ailleurs à s'acclimater. C'est dans ce milieu corrompu, vicié, qu'allait être jetée, sans préparation, la jeune épouse du Dauphin Henri, la Florentine qu'on était allée chercher en grande pompe à Marseille, et f|u'on avait ramenée à Fontainebleau dans un décor d'apothéose.

Quoique dépourvue d'expérience, et lancée par la fortune dans un monde si diflérent de celui où elle a vécu jusqu'alors, Catherine saura, avec un art consommé, s'adapter à sa nouvelle situation. Privée de conseils et d'appuis naturels, elle devra s'ai)and(jnner à son inspiration propre.

(Hiel j'ùle délicat, difficile entre tous! Placée

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entre la duchesse d'Etampes, favorite du roi son beau-père, et celle qu'on dit être la maîtresse du prince son époux ; obligée de dévorer son dépit, il lui faudra s'éclipser devant ces deux astres et attendre en silence l'heure de la revanche.

Pendant qu'agonisait François T', le Dauphin, au dire d'un contemporain, accablé par la douleur, s'était jeté sur le lit de Catherine, qui se tenait debout, à ses côtés, versant d'abondantes larmes, en proie à un chagrin réel. Par contre, celle qui voyait approcher le moment de son triomphe, Diane de Poitiers, exultait; tandis que le duc d'Aumale, depuis duc de Guise, entr'ouvrant à chaque instant la porte pour savoir ce qui se passait dans la pièce voisine, d'où s'échappait le bruit des derniers, râles, se retournait vers la courtisane en disant : Il s'en cr/, le gcilant !...

La Dauphine put, dès ce moment, entrevoir le sort qui l'attendait : l'attitude de Diane et les paroles de Guise avaient déchiré le voile qui lui masquait l'avenir.

Catherine ne cherche point à détourner Henri de l'ensorceleuse qui le tient dans ses rets: elle est persuadée que Diane a recours aux sortilèges pour entretenir son influence, et qu'il n'y a qu'un philtre capable de la faire paraître, aux yeux de

celui qui en est follement épris, toujours plus belle, toujours plus désirable, en dépit de l'âge et de trop visibles artifices.

On a beaucoup glosé sur la natuie des relations qu'entretint Henri avec Diane.

A en croire quelques-uns, Henri U u'aurait eu avec Diane de Poitiers qu'un commerce de sentiments et ces chiffres enlacés, qui ornent tant de manuscrits précieux et furent incrustés jusque dans la pierre des palais, témoigneraient, à les entendre, d'une amitié qui se serait arrêtée au seuil de l'amour.

Diane approchait de la cinquantaine, (juand celui qu'on lui prête pour amant avait tout au plus vingt ans; si elle est jusque là restée blonde, c'est que « des toisons empruntées à des petits saint Jean, font à ses tempes des boufî'ettes moutonnées; » mais, du nez à la lèvre, un sillon impertinent se creuse ; l'œil a des boursouflures; la joue, des couperoses. C'est la coquette maquillée, qui croit à un éternel printemps ; comment n'y croirait-elle pas, à voir les hommages qui lui sont adressés, comme si c'était elle qui occupe le trône ? Désignée, en qualité de femme d'honneur, pour accompagner, au début du règne, Henri et Catherine, dans leur voyage à Lyon, n'est-ce |)as elle qui est choyée ; n'est-ce pas vers elle que s'inclinent consuls, of-

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ficiers, habitants, prosternés en une commune adoration ?

Aux corniches, aux étendards, sur les arcs de triomphe, partout apparaissent les croissants de la favorite; et, tandis que Diane se grise de cet encens, Catherine doit feindre la joie, ne rien laisser paraître de l'angoisse qui l'étreint ! Non pas qu'une liaison aussi publiquement affichée, et qui la blesse dans son orgueil de femme, autant que de reine, la trouve indillerente; s'il ne lui échappe aucune plainte, si elle ne fait aucun éclat, si elle continue à nommei' lasénéchale, dans ses épitres, « ma bonne cousine et amye », elle n'en est pas moins profondément ulcérée.

On s'est évertué à rechercher les causes du rapprochement entre l'homme froid, mélancolique, triste qu'était Henri II, et la femme, sans tempérament ni sentiment, que fut toujouis la belle et imposante maîtresse en titre. Belle, sans doute, mais non jolie, si l'un s'en rapporte au portraitiste officiel, à Clouet, qui eût plutôt flatté son modèle.

Sauf la bouche qui était assez fine, et le menton d un ovale pur, le reste de la figure présentait des traits légèrement épaissis, et pas très distingués. La raie au milieu du front et les bandeaux plats descendant à droite et à

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gauche, mode du moment, achevaient de donner à sa personne une expression un peu fade.

Le regard était blanc... La toilette était à désirer : cheveux mal lissés, robes posées d'une façon quelcon(jue, sans ces mille riens qui sentent l'ajustage exact et le souci de l'élégance serrée.

La physionomie n'avait quoi que ce soit de romanesque. Le visage trahissait la nature froide, calme, positive, d'une personne qui calcule, sait ce qu'elle veut.

On a publié des lettres d'elle ; ces lettres ne révèlent aucune imagination sentimentale; elles sont posées, raisonnables, pleines de précision et de netteté, non dépourvues de sécheresse et totalement privées d'élan ou d'expansion K

Très intelligente, admirablement équilibrée, le sang-froid, l'esprit de décision étaient les qualités principales de Diane de Poitiers. On s'explique que le Dauphin, adolescent n'ayant pas atteint sa vingtième année, se soit épris de cette matrone, d'âge très miir, l'air un peu hommasse, et livrant un incessant combat aux outrages du temps.

Diane entourait d'une tendresse quasi maternelle ce grand garçon, au maintien timide et embarrassé, qui avait donné à l'objet de son aiïection tout son cœur.

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