UNE TENTATIVE DE VITHIOKAGE AU XVI' SIECLE
A tout prendre, dans la galerie de nos reines, elle fait figure d'une des plus habiles, entre toutes celles qui ont porté le sceptre. Si elle fut superstitieuse, parfois cruelle, astucieuse autant qu'ambitieuse, on ne saurait lui refuser une intelligence souj)le, un goiit esthétique des plus raffinés.
Nous l'avons appréciée, tour à tour, comme épouse, comme reine, comme mère.
On a pu discxiter la reine, insinuer que l'épouse ne fut pas toujours de tenue austère; mais la mère incline au respect les moins indulgents. Qui voudra produire un exemple de la manière dont, au seizième siècle, les devoirs de famille ont été remplis, ne saura, nous le répétons, trouver meilleur exemple à citer que celui de Catherine de Médicis.
Le portrait, admirable de facture, de Philippe de Ghampaigne, nous montre la figure officielle du cardinal-ministre, dans sa pom|)e extérieure, dans son attitude grave, implacable; tout autre nous apparaît le Richelieu véritable, celui qu'ont dépeint les contemporains qui ne se sont pas laissé emporter par le zèle courtisanesque, ou que leurs intérêts n'ont pas poussé à de basses flatte ries.
Gui Patin, ([ui ne s'embarrassait pas de circonlocutions pour dire ce qu'il pensait des grands, ne se gênait pas davantage, pour entretenir librement ses correspondants des affections quj incommodaient son Eminence « au corps et en l'esprit », en nommant crûment son mal. Par les nouvelles qu'il nous donne, pour ainsi dire au jour le jour, du cardinal, il a contribué puissamment à éclairer cette physionomie, que les thuriféraires, plus encore que les fabricants de j)as(|uils et de libelles, ont comme à plaisir déformée.
Nous n'avons qu'à suivre la correspondance de répistolier-chroniqueur, pour être mis au fait des fluctuations de cette santé précieuse. En parlantdu protecteur du gazetier Renaudot, aiK|ael il porte toute la haine d'uu confrère, sa plume devient un scalpel, (pii fouille les chairs sans pitié. Son texte dispense de commentaires. Il est net et tranchant, comme la lauie de riuslrumenl chirurgical.
11 n'y a pas ({ue ties détails d'oidre pathologie] ue dans la correspondance de Gui Patin ; le malin cancanier nous donne ci et là quelques appréciations l)oniies à reciicillii- [xmi' la psychologie du personnage, « une bonne bète, un franc tyran » (pii, (Umix ans avant que de mourir, avait encore trois mail i-esses, (|iril eutrelenait et dont la picmière éloil sa nièce '... la seconde étoil la Picai'de, savoir- la femrm> de .M. le mar'<H'hal de Chaulnes, frère du connétable de Luyries... la troisième, une certaine belle fille parisienne, nommée Marion Delorme. » Et le satirique termine par ce grossier- calemhorrr : vere cdi'diîiales isti siint cdinales.
Ne jetons pas les hauts cris. Ces iiKeui's-là
1. Il faut dire, à la décliarge de Rictielieu, que ce sont surtout les pamphlétaires qui ont répandu cette calomnie, dont t'ont lavé des mémoiùalistes d'une véi'acité moins suspecte. (Cf. à cet effet, les Mémoires de M. le comte de Rochefort : f.a Haye, 1700, 29 et 39).
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étaient monnaie coni'ante, à nne ('|)f)(|ne (jni ne s'élonnait pas phis de \()ii- Richelieu frécpienler chez Ninonoii cliez Matioii, ((ue Ma/ai-in se livrée au « vice italien ». Il siill'il de lire les Mémoires du cardinal de Retz, pour savoir comlîien peu édifiante était la conduite des princes de l'Eglise, et dans le bas clergé il en allait de même : Vincent de Paul, ce héros de la charité chrétienne, l'ut «ne rare et heureuse exception.
On a dit que, chez Richelieu, la sensualité remplaça l'affectivité. Nous ne sommes pas assez grand clerc pour nous prononcer là-dessus ; mais ce qui apparaît à l'évidence, c'est sa recherche immodérée du plaisir : Ce serait grosse besogne que de faire le compte de ses bonnes fortunes.
Ce ne sont pas seulement des courtisanes qualifiées, comme celles que nous avons nommées, qui lui sont attribuées : quand la nécessité le commande, il n'hésite pas à mettre son goût (le la volupté au service de son ambition.
Il cajole la Galigaï, pour approcher la reine-mère. Use travestit en baladin, « pantalon de velours vert, jarretières à sonnettes d'argent, et castagnettes en main », danse la sarabande, pour captiver l'épouse de son souverain'. A côté de ces deux honnestes
1. D'aucuns ont écrit que c'est pour Marion Delorme que Richelieu se serait mis dans cette posture un peu... ridicule. Voici en quels termes un libelliste rapporte l'anecdote, à
dames, pour ciuployer le Icinie cher ùBiauhuiu', le reste n'est que menu fietin, gibier négligeable.
Que nous importe ([u'une Mme Bouthillier caluia ses ardeurs d'adolescent ; qu'une Mme de Fruges ne lui fut pas cruelle; que la duchesse d'Elbeuf partagea ses faveurs entre le comte de Soissous et renflammé cardinal ? Une femme lui résistait-elle, et cela se vit, il cherchait à la conquérir par le viol : la duchesse de Chèvre use aurait eu à se plaindre de ses brutalités.
Généralement on s'accorde à dire ({ue Richelieu était violent, despotique et n'admettait j)as la résistance. A peine se contraignait-il devant le roi ou les princes ; mais il se revanchait sur ses gens, ou sur ceux qui étaient sous sa dépendance, à quelque titre que ce fût.
S'avisait-on de mal comprendre ou de mal exécuter ses ordres, il s'emportait et allait jusqu'à des
laquelle Tallemant des Réaux, dans ses Historicités, a donné créance : <■ Ne vous tourmentez point de mes afTaires, croyez que la fortune ne se moquera pas de moy, comme fit la Dame du quay de la Tournelle, laquelle, sans avoir esgard à ma dignité épiscopale, après m'avoir fait danser avec un habit de satin verd, un chappeau et une plume de mesme couleur, me refusa la courtoisie qu'elle m'avoii fait espérer... » Response du Cardinal de Richelieu au C«rrf(/Jo/<ieZ,i/o«. AParis, ceT'aoust 1631 [Pièces curieuses en suite de celles du sieur de Saint-Germain; Anvers, 1644, 39).
voies de fait. S'il laul en ei'oire rai)l)é de la Rivière, confident de Monsieui-, fièi'e du toi, le chancelier Séguier et le surintendant Bullion auraient reçu l'expression de la mauvaise hume indu cardinal, sur leursépaules ou plus l)as. N'eston pas allé jusqu'à prétendre que Bullion était « mort du déplaisir d'avoir reçu du cardinal un coup de pied... vous savez où ? ^. »
Il battait ses secrétaires d'Etat, il ne ménageait pas davantage son capitaine des gai'des ; mais à celui-ci il s'empressait de faire des excuses, témoignant ainsi de l'estime en laquelle il le tenait.
« Rude à ses gens et toujours de mauvaise humeur : » sur ce point Tallemant- exagère a peine.
1. Un jour, Anne d'Autriche demanda en grâce cent mille écus au surintendant : la somme était ronde ; mais le cardinal semblant, par extraordinaire, bien disposé pour la reine, Bullion crut pouvoir la satisfaire. Richelieu l'apprit, inde iras ; il voulut l'obliger à reconnaître par écrit qu'il avait volé cent mille écus au roi. Il y avait là de quoi faire à Bullion son procès; Enguerrand de Marigny et Semblançay avaient été pendus pour moins que cela, Bullion refusa énergiquement, comme on pense bien. Alors, le cardinal, furieux, le prit à la gorge avec les pincettes dont il tisonnait, et il serrait ferme, criant : <■ Petit ladre, je t'étranglerai ! ' A quoi l'autre, étouffant : « Étranglez, étranglez, soufflait-il, je n'en ferai rien ! » Enfin, Richelieu le lâcha; mais, le lendemain, Bullion se sentant perdu s'il ne cédait, préféra courir fortune : il vint trouver le cardinal, lui donna toute satisfaction et resta surintendant. (E. RocA, le Règne (le Richelieu).
•2. Tallemant des Réaux, Historiettes, I, 424.
A la vérité, il était dliuiiicni" variable. « Aujourd'hui, il caresse uug homme avec chaleur ; demain, il le reçoit avec froideur; après-demain, il luy fait cognoistre (fue sa visite luy est à charge, et cette humeur ne le quitte non plus que [)our ses plus proches, que pour les estrangers et pour ses serviteurs... • ».
Ses accès de colère sont terribles et capables de « casser la France si elle était de verre ~ » ; mais ils sont aussi courts que brusques, et quand le cardinal reconnaît ses torts, il nV a pas de caresses qu'il ne ])rodigue à ceux (|ue tout à Tlieure il a blessés. Il s'excuse de ses violences par l'état de sa santé, par les préoccupations dont son esprit est assiégé, par le « sang chaud » ((ui court dans ses veines -^ On comprentl (|u'avec une pareille irascibilité, toute criticiue lui déplût, et qu'il savourât l'encens, voire le plus grossier; au besoin, il le brûlait lui-même: on prétend que, lisant la dédicace d'un livre où on ne le traitait que de héros, il remplaça par « demi-dieu» une épithète qu'iljugeait inférieure à ses mérites.
On lui a reproché sa cruauté, les moyens dont
1. De Morgues, Très humble, tres-veritable et très-importante remoiistrance au Roy, 1631, '\ni\
2. Id., la Vérité défendue, 1635 (Recueil de pièces pour la défense delà Reyne-Mère: Anvers, 1643).