Menagiana, t. Ill
se délasser de ces friandes l'atigiies ([iii accoiiipagnenl toujours le Ministère. Il aimait, siutoul après les repas, les cxert'iccs violents, mais il ne voulait pas être surpris dans ces moments de joie et de plaisirs. M. de Bois- Hobcrt, qui était toujours auprès de lui pour le divertir, m'a conté qu'un jour, M. de (iramont, qui était considéré au Palais-Royal comme étant de la famille... et à qui. pour cette raison, les entrées étaient fort libres, trouva le Cardinal, après dîner, qui se divertissait, tlans la grande galerie du Palais-Royal, à sauter le long de la muraille le plus haut ([u'il pouvait. M. de Gramont, voyant cela, fit un tour d'habile courtisan cl, disant à M. le cardinal qu'il (Son Éminence) sautait bien mieux que lui ((îramont), il commença à sauter cinq ou six fois. M. le cardinal, qui savait la cour encore mieux..., vit bien ce (jue cela voulait dire et, depuis, l'en estima davantage.
Présentée sous cette foi'iiie, l'anecdote devienl vraisemblable, (^-omme tous les grands travailleurs de la pensée, Richelieu aimait à faire trêve aux occupations sérieuses en se délassant, et c'est pourquoi il eut des musiciens, des danseurs, des nains et des bouffons à sonsei'vice.
De naturel mélancolique, il étail en quête tle ce qui pouvait le distraire, chasser l'ennui (|ui le rongeait.
Tous ceux (|ui l'approchaienl axaient mission de l'amuser; les femmes comme les hommes, chacun (le\ait lenir son r(')le.
MHe de Piiisieux, pour le dérider, lui rhautail un air irrévérencieux :
J'ai grand mal au vistanvoiro .T'ai grand mal au doigt. . .
Bautru uiullipliait saillies et quolibets'; mais cette cascade d'espril à jet continu le laissait froid. Les prévenances lui étaient à charge, la sollicitude dont on l'accablait le mettait de mauvaise humeur.
Son médecin même, dont le commerce lui plaisait, car Citois était un homme fort instruit, avait beaucoup de peine à se faire tolérer. On connaît rordonnance fameuse qu'il fit au cardinal, qu'avec tous ses remèdes il n'était pas parvenu à guérir de sa mélancolie : Recipe Boisrobert, prescrivit Citois, et son malade, après avoir exécuté la prescription, revint à la vie.
1. Un jour que Balzac (celui du dix-septième) faisait la cour au Cardinal en présence de Bautru, le ministre lui demanda des nouvelles de sa santé — car Balzac était toujours dolent — Bautru, sans laisser le temps à l'interpellé de répondre, sécria : " Comment pourrait-il se bien se porter ? Il ne parle que de lui et, à chaque fois, il met le chapeau à la main : cela l'enrhume ! » Bautru n'était pas seulement railleur, il aimait farder la vérité; c'est de lui que quelqu'un disait qu' « il était né d'une fausse couche, qu'il avait été baptisé avec du faux sel, qu'il ne logeait jamais que dans les faux bourgs, qu'il passait toujours par de fausses portes, qu'il cherchait toujours les faux fuj^anls et qu'il ne chantait jamais qu'en faux bourdon ".
Boisrobert était chanoine à Rouen, où il s'ennuvait ferme, ([uand on lui proposa de le présenter à Richelieu. Sa fortune était faite, s'il parvenait à lui plaire. Le malin poète comprit et il sV employa si bien, que Richelieu en vint à ne pouvoir plus se [)asser de lui.
Boisrobert s'était concilié la faveur du cardinal, au point de se rendre indispensable. Toujours en fond de gaieté, d'esprit et de malice, Boisrobert déploya un talent incomparable dans ses fonctions d'amuseur.
Il accompagnait le cardinal partout, à la ville, à la cour ; à Ruel, à Paris, à la guerre, si le ministre l'exigeait. Il égayait Son Eminence par les mille contes que lui suggérait sa féconde imagination ; il recueillait avec soin, pour les lui apporter, les anecdotes piquantes ou scandaleuses. Ce qui plaisait surtout à Richelieu, c'était l'air de bonhomie dont ne se départait jamais le madré Normand, en contant les plus grasses gaudrioles. La malice de l'expression contrastait avec le ton grave du narrateur, Boisrobert était un de ces privilégiés du sort à qui n'apparaît que le côté riant de l'existence. 11 avait l'art de déplisser les fronts les plus soucieux, de faire s'épanouir les gens les plus moroses. Il jouait, auprès de Richelieu, le rôle tenu par Triboulet auprès de François I''^
Pour avoir toujours le sourire sur les lèvres. Boisrobert s'était détaché de tout ce qui tient au côté sérieux de l'existence, de toutes les préoccupations assujettissantes qu'entraîne racconi|)lissenient des devoirs de la société et de la iainille. Cette insouciance el cette légèreté, nécessaires à l'emploi dont il s'était chargé, ne prenaient leur source ni dans l'insensibilité, ni dans l'égoïsme ; car nul ne fut plus ohligeaut pour ses amis, nul ne leur rendit ])lus de services. Ses euuemis euxmêmes éprouvèrent ses bienfaits '. Dans le poste fju'il occupait au Palais-Cartlinal, st)n ci'éditétait, pour le moins, aussi considérable (|ue celui dont jouissait Gitois comme luédecin, ou Baulru comme introducteur des ambassadeurs.
Bois-Robert n'était pas chiche d'éloges et de flagorneries à l'adresse de son bienfaiteur, (ju'il appelait tour à tour « la uuM'veiUe du siècle », « le plus grand des hojuuies », <( l'étonnemenl de l'univers ». Mais il n'aurait j)as conservé aussi longtemps sa confiance, s'il n'avait eu d'autres titres aux faveurs dont Richelieu le comblait.
l. Pour nous documenter sur Bois-Roljerl, nous avons mis à profil, entre autres sources, la Notice, très substantielle, de M. Hippeau, sur François Le Métel de Bois-JRohert, de Caen, et l'excellent ouvrage de M. Emile Magne, Le plaisant abbé de Jinisroherl, fondateur de l'Aradémie française (li'J!)2-ir)H2) ; Paiis, Mercure de France, 1909.